‹ Mademoiselle ClaironChapitre 17 sur 70 · Le Mercure dit : «M^ie Clairon dans le rôle t^Wamé afait · texte numérisé non relu

Le Mercure dit : «M^ie Clairon dans le rôle t^Wamé afait

Je serais disposé à croire que, malgré ce que dit l'actrice, dans ses Mémoires, de la révolution apportée dans son jeu par son fameux voyage à Bordeaux, et du naturel avec lequel elle jouait, depuis ce temps, je serais disposé à croire qu'elle était restée d'ordinaire la déclamatrice ampoulée et fausse, mettant des emportements dans les scènes tranquilles, pour se faire applaudir, et prenant à tâche de faire sortir les vers, et pariant même ce qu'on voudrait, de faire applaudir tel hémistiche, qui lui serait indiqué, fût-ce le plus nul!

Mais dans I'Orphelin de la Chine, Grimm constate une conversion de la tragédienne, un effort de venir décidément à la simplicité. Du reste, la tentative lui réussissait au delà de ce qu'elle pouvait espérer, et Collé, à la reprise de la tragédie en automne, ne ménageait pas son admiration à la tragédienne.

« J'ai vu VOrjjhelin/iY ai pleuré au second et au cinquième acte. Encore M"*" Clairon m'a paru mériter pi us de louanges qu'on ne lui en donne, quoiqu'elles m'eussent semblé exagérés, quand on m'en parla; c'est donc, je crois, l'actrice, et non la pièce qui m'a ému. Cette tragédie est

couler des ruisseaux de larmes ; ce n"est point une actrice^ c'est une mère. »

mauvaise... mais la comédienne est admirable, elle acquiert tous lesjours. Elle se défait peu à peu de sa déclamation, et marche à grands pas au jeu naturel ; si elle continue, elle atteindra Tart de la Lecouvreur. Les progrès qu'elle fait sont marqués, et trop étonnants, pourne pas en attendre d'autres; peut-être en espérer la perfection'. » La représentation de I'Orphelin de la Chine, cette pièce, à propos de laquelle les gazettes annoncent que les actrices de la Comédie-Française parurent, pour la première fois, sans paniers, cette représentation eut encore cela de particulier, que c'est la pièce qui contribua le plus à la rénovation du costume théâtral. Le goût de la chinoiserie dans l'ameublement, les étoffes, la curiosité, goût qu'attestent, pendant tout le xvm'' siècle, les dessins de Watteau, de Boucher, de Germain de Saint-Aubin, de Pillement, rendait impossible, dit Lemontey dans sa curieuse notice sur M"* Clairon, rendait impossible de montrer des Chinois habillés en Français. Or c'était dans ces années où Joseph Yernet venait, en ses peintures des ports de Marseille et de Toulon, d'exposer cette variété d'habillements exotiques, et des amis de Voltaire engageaient

1. Journal et Mémoires de Collé, octobre 17oo, Firmin Didot, 1868.

le peintre ù dessiner pour la pièce, des costumes tout à la fois « assez chinois et assez français pour ne pas exciter le rire ». Vernet eut cette complaisance, et M"" Clairon, dans le personnage àldamé, fit une petite brèche dans les traditions et la routine du temps.

Cette tentative révolutionnaire n'eut pas de suite tout d'abord, mais l'année suivante, dans une représentation donnée à Marseille par la tragédienne, dans le temps où le maréchal de Richelieu débarquait tout couvert des lauriers de Mahon. M"* Clairon jouait encore le rôle de Zaïre, en tonnelet et avec un soleil appliqué en lames d'or sur la poitrine, quand au souper, donné le soir par le duc de Yillars, gouverneur de la province. M"* Clairon se trouvait placée à côté d'une M"^ Guys, une Grecque, quavait épousée, à Constantinople, un riche négociant de Marseille. Celle-ci témoigna à M"^ Clairon ses regrets de ne lui avoir pas proposé, pour jouer le rôle de Zaïre , un des habillements grecs. qu'elle avait rapportés de son pays. L'actrice accueillit la proposition pour une seconde représentation qu'elle devait donner, et M""^ Guys non seulement lui envo3'a le costume, mais vint habiller la tragédienne. Le public applaudit cette nouveauté avec transport, et M""' Guys

en prit occasion de faire présent à M"^ Clairon d'un ajustement oriental, dont faisait partie une magnifique pelisse.

Le costume grec, donné par M""* Guys, avait le même succès à Paris qu'à Marseille, et c'est à partir de cette exhibition, que la réforme déjà commencée du vestiaire de la Comédie-Française devenait radicale*.

I. Pour l'histoire de l'actrice et des habitudes théâtrales du temps, je trouve curieux de donner l'état des représentations de M'i<= Clairon, pendant les deux années de ses grands succès : l'année de I'Orphelin de la Chine et l'année de Tancrède. Et je le donne, cet état, d'après ces vénérables registres de la Comédie-Française, à la reliure de parchemin, à la grosse et fruste écriture sur un beau papier rude, et où on lit, au travers des relâches pour aller à la cour, on lit, avec un certain étonnement, la mention de choses qui semblent plus vieilles que le siècle, oii elles se passent : '<■ Chandelles du. jour, 40 livres; le dixième de l'Hôtel-Dieu, 126 livres 18 sous; la garde, 33 livres; pour le souffleur, 2 livres. »

Page 1