‹ Mademoiselle ClaironChapitre 25 sur 70 · Dans la lettre du chevalier M... à milord K le · texte numérisé non relu

Dans la lettre du chevalier M... à milord K le

brochurier dit : -< Un académicien vient de pi'éseuler des vues nouvelles sur l'Opéra françois... Il se propose de réformer le récitatif, ce grand vice de l'Opéra, et c'est sur la déclamation de M'ie Clairon qu'il doit établir ses principes : « J'es- « père, dit-il, donner quelque jour au public, avec un petit ou- « vrage sur la musique, un monologue noté sur la déclamation » de M"« Clairon. Cette célèbre actrice m'a promis de m'aider « dans la rechercbe que je veux faire d'un récitatif, débité et « rapproché de la simple déclamation. Quelles obligations nos « musiciens ne lui auront-ils pas ? »

Vive le Roi et il/"' Clairon! — c'est le cri avec lequel le peuple des représentations gratis salue la tragédienne, jetant, avec une insolence royale, de l'argent du haut de la scène.

En effet, la Frétillon d'autrefois est devenue la grande personnalité de la Comédie-Française, l'actrice au renom populaire, en même temps que la femme à l'influence de laquelle ses camarades doivent auprès des ministres, des secrétaires d'Etat, des gentilshommes de la Chambre, faveurs, grâces, argent. M"^ Clairon s'est faite le porte-parole de la troupe avec le pouvoir.

En dépit de nombre de visites et de voyages, les semainiers ne peuvent-ils obtenir du contrôleur général, pour les Comédiens français, le payement de la pension du Roi, on nomme M"* Clairon dans la nouvelle députation, en-

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vovée h Yersailles. Et aussitôt que M. de Boulûiigne aperçoit l'illustre actrice, à son audience, le voici quittant les solliciteurs qui l'entourent, pour aller à elle, et lorsqu'elle a fini d'exposer les besoins et la détresse de la Comédie-Française, il s'écrie : « Je serais bien fâché que vous eussiez à vous plaindre de moi ; montez au bureau d'Amelin, dites-lui de tenir tout prêt pour me faire signer, vous serez payés demain. »

Là-dessus, M"" Clairon raconte complaisamment l'irritation bien naturelle de Préville, devant les atermoiements scandaleux que les comédiens avaient éprouvés, et la facilité avec laquelle, sur quelques mots de sa bouche toutepuissante, la réclamation de la Comédie avait été accordée.

Pour tout il en est ainsi. Ecoutez Papillon de LaFerté (année 1762, 20 juin) :

« M"^ Clairon est venue, ce matin, chez moi avec quelques comédiens, au sujet des gardesfrançoises qui assistent dans les tragédies, et qui leur coûtent non seulement fort cher, mais dont ils étoient encore mal servis, et ils me prièrent de savoir s'il seroit possible d'avoir, à leur place, un certain nombre d'invalides, mais m'étant souvenu que ie maréchal de Biron, ou,

pour mieux dire, que ses sergents lui avoient fait entendre que je voulois, de mon chef, innover dans les spectacles, toutes les fois que j'avois proposé des choses utiles au Lien du service, j'ai cru devoir répondre à M"^ Clairon que je ne pouvois, de mon chef, me mêler de cette affaire, et qu'il falloit qu'elle fût proposée et traitée dans une affaire générale... » Et il ajoutait le 22 : « A l'assemblée d'aujourd'hui à la Comédie-Françoise, la proposition de M"*" Clairon pour les invalides a été reçue avec applaudissements de toute l'assemblée, et il a été décidé qu'on présenteroit un mémoire en conséquence à M. le duc de Choiseul. »

M^'^ Clairon : c'est le chargé d'affaires, et l'avocat, et le postillon de la troupe, selon son expression, dans une lettre adressée par elle à l'avocat Gerbier, et relative aux affaires d'administration de la Comédie-Française *.

1. Vente de lettres autographes du comte Labédoyère (24 novembre 1862).

Au printemps de l'aimée de 4761, paraissait un petit volume ayant pour titre : Liberté de la France contre le pouvoir arbitraire de l'excommunication, ouvrage dont on est spécialement redevable aux sentiments généreux et supérieurs de Af^' Clai. . ., Amsterdam, 1761.

Dans ce mémoire, Huerne de La Mothe, avocat au parlement de Paris, reprochant à l'Ég-lise l'abus qu'elle faisait de l'excommunication, établissait la différence existant entre les farceurs et les bateleurs^ excommuniés d'après les anciens canons, avec les membres de la Comédie- Française. Puis il célébrait Texcellence de la tragédie pour perpétuer la mémoire, le sentiment des grandes actions, l'utilité de la comédie pour l'amendement des mœurs, et aussi comme haute distraction littéraire de la jeunesse française, qu'il comparait à la jeunesse athénienne.

ISS MADEMOISELLE CLAIRON.

Enfin il faisait ressortir la supériorité des acteurs de la Comédie-Française, de ces comédiens du Roi jouant à la cour, de ces comédiens en rapport avec l'Académie française, par le banc à elle destiné et affecté par la Comédie- Française, la supériorité de ces comédiens, quant à la pureté du spectacle, sur les comédiens italiens au jeu plus libre, et qui cependant, en vertu d'une bulle du pape, ne sont pas excommuniés. Et le livre, qui finissait par une consultation de l'avocat, décidant que les Comédiens français ne devaient pas être soumis à cette censure de l'Eglise, ce livre était précédé d'une lettre de M"* Clairon, dans laquelle elle faisait part au public de l'hésitation, de la délicatesse — c'est le mot du temps — à continuer sa profession, par crainte de l'excommunication, à laquelle elle était soumise ^

I. Voici cette lettre de M"c Clairon à M. Huerne de La Mothe, à la date du 5 septembre 1160 :

« Monsieur,

« La confiance que fai en vos lumières et la juste douleur que me cause l'excommunication et par conséquent V infamie qu'on attache à mon état, me fait vous prier de Jeter les yeux sur les mémoires ci-joints.

« Née citoyenne, élevée dans la religion chrétienne catholique que suivoient mes pères, je respecte ses ministres, je suis soumise aux décisions de l'Église,

« D'après cette profession de foi et d'après ce que j'ai pu ras'

L'auteur s'exprimait avec peu de respect pour l'Eglise, et affichait, même à son égard une indépendance d'esprit qui faisait scandale parmi les ecclésiastiques. Le procureur général parlait à M. Dains, bâtonnier des avocats, dans le sens d'une répression, et à la suite de plusieurs assemblées de l'ordre, le 22 avril; en séance solennelle de la Grand'Chambre, sur les conclusions de M. Joly de Fleury, premier avocat général, intervenait un arrêt, condamnant le livre en question à être lacéré et brûlé par l'exécuteur de la haute justice, et ordonnait, en outre, que ledit Huerne de La Mothe sera et demeurera rayé du tableau des avocats, étant au greffe de l'ordre.

La radiation, en sus de l'arrêt condamnant le livre, paraissait bien sévère aux gens de lettres et de théâtre, surtout vis-à-vis d'un homme n'ayant aucune fortune et âgé de cinquante ans. Et M"^ Clairon qui se sentait la cause de la perte

sembler de preuves, de titres pour et contre ma profession, voyez sans me flatter ce que je dois espérer ou craindre. Quelque chose que vous décidiez, je vous aurai la plus grande obligation de fixer mon incertitude, elle est affreuse pour une âme pénétrée de ses devoirs.

<c Je suis avec ma parfaite considération, Moiisieur,

« Votre très humble et très obéissante servante,

de l'emploi de M. Huerne de La Motlio, s'occupait de lui procurer un dédommagement, — et cela avec la volonté tenace et impérieuse que la femme met à tous les actes de sa vie.

Elle obtenait une audience du duc de Choiseul, ot lui demandait carrément un emploi pour l'auteur des Libertés de la France.

Leministre, sceptique etgouailleur, leministre ennemi du dauphin, de la dauphine et de tout le parti dévot, disait galamment à la tragédienne qu'apparemment ceux qui avaient condamné l'ouvrage n'avaient jamais été à la Comédie, lui donnant à entendre qu'ils ignoraient son génie théâtral et tout ce qu'il méritait.

Là-dessus le duc de Choiseul formait aux affaires étrangères un bureau particulier, dont il nommait comme chef Huerne de La Mothe, qui touchait 3800 livres; indépendamment d'un logement dans les dépendances du palais de Versailles *.

\. Journal historique du règne de Louis XV, par Barbier, vol. IV- Paris, Renouard, 1836. — Tout en obligeant M. Huerne de La Mothe, M'^*^ Clairon semble avoir gardé un mince souvenir de son talent. Voici comme elle le traite dans ses Mémoires : « M. de La Mothe, de l'ordre des avocats, que je n'avais jamais vu, vint prier de lui rendre service; entre autres choses nous parlâmes de l'excommunication. Je vis aisément qu'il n'avait pas ce qu'il fallait pour nous en faire relever ; mais il parlait en homme assez instruit et je voulais essayer par une légère

La suppression de rexcommimication, c'est tout le temps que Clairon reste attachée au théâtre, la réforme qu'elle demande, qu'elle appelle, qu'elle exige, se faisant dans cette revendication le champion de toute la corporation. Indépendamment du souci des foudres de l'Eglise, l'orgueilleuse reine de théâtre, lorsque même elle rentre dans la vie privée, souffre de l'infériorité civique, du rôle de paria * découlant

tentative d'apercevoir ce que je pouvais entreprendre un jour. II m'offrit ses services, je les acceptai, mais au lieu de s'instruire avec moi, de me consulter sur la forme, l'étendue et la teneur de l'ouvrage que je désirais, pressé, je crois, par le besoin d'argent, il fit imprimer son pauvre mémoire, et je le lus alors pour la première fois. Dès qu'il parut, mes camarades ta-OMvèrent très mauvais que je voulusse m'attribuer la gloire de les tirer de leur fange. J'eus beau leur dire que je ne demandais pas mieux que de me les associer, j'eus beau leur repi'ésenter l'honneur et le profit qu'ils auraient de cette démarche : hors MmcDrouin que l'esprit et l'honnêteté guidaient toujours bien, et qui m'offrait de me seconder, je ne vis dans toute la troupe que l'aveuglement de la sottise et de la jalousie.

1. Les comédiens ne pouvaient même obtenir le sacrement du mariage... l'archevêque deParis leur refusait la bénédiction nuptiale. Lorsqu'un comédien voulait se marier, il fallait qu'il renonçât au théâtre. Et voilà ce qui se passait ordinairement sur l'acte de renonciation du comédien, l'archevêque accordait la permission de bénir le mariage. Et aussitôt, la cérémoaie faite, le gentilhomme de la chambre envoyait au nouveau béni l'ordre du Roi de remonter sur le théâtre. Aussi, un moment, l'archevêque déclarait qu'il n'accorderait plus de permission de mariage à un comédien, que sur une déclaration, signée des quatre gentilshommes de la chambre, s'engaaseant à ne plus donner un ordre de remonter sur le théâtre. Et,

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