M"« Clairon ne joue pas en février
Comme femme de théâtre, comme tragédienne, il faut le reconnaître, M"^ Clairon tenait de la nature les plus heureux dons, les plus extraordinaires moyens dramatiques *.
Elle avait la puissance des poumons, l'articulation la plus nette, la plus détachée, une voix sonore, timbrée, juste, moelleuse, et susceptible de toutes les intonations, une voix qu'à force de travail, elle était parvenue à assouplir, à régler à sa volonté ^, à attendrir même presque à l'imitation d'une taille^ un peu voilée ; elle avait un débit pur, motivé, senti, et, selon une expression du temps , distribué avec une exactitude locale tout à fait étonnante.
. 1. Le seul reproche qu'on pouvait lui faire, est celui formulé par Garrick, quand il a dit d'elle : « Elle est trop actrice! » 2. Mlle Clairon dit n'avoir abordé le rôle de Monime qu'après quinze ans d'études, à l'effet de contenir sa voix, ses gestes, sa physionomie.
Elle avait une figure expressive, des yeux de flamme, d'où jaillissait la compréhension passionnée de son rôle, une mobilité de traits donnant à sa physionomie une énergie fiévreuse, propre à la peinture des grandes passions.
Elle avait de la noblesse, de la fierté, pour ainsi dire, dans son maintien, ses attitudes, sa gesticulation, ses mouvements, ses coups de tête — et d'une stature médiocre à la ville, je ne sais par quel artifice elle paraissait, sur la scène, d'une taille au-dessus de la taille ordinaire des femmes *.
Elle avait une mémoire prompte, rapace, dévorante.
Elle avait une faculté de travail cérébral, donné à très peu de femmes, disant « que le travail était pour elle un plaisir ». et mentionnant toutes les études qu'il lui avait été nécessaire de faire, pour parvenir à distinguer les
1. M'ne Vestris racontait à M. Després qu'étant encore tort jeune, elle avait été se faire entendre par JD'" Clairon qui lui parut « une petite femme d'environ quarante ans qui avait été jolie ». Quelques jours après, allant à la Comedie-Francaise, cil l'on jouait Akdro.maque, quand elle voyait entrer Hennio7ie, elle s'écriait : « Ce n'est pas M^^e Clairon !... Et comme on l'assurait que c'était elle, M™^ Vestris ne pouvait d'abord y croire, disant : « Voyez comme cette actrice est grande... j'ai vu M'i* Clairon chez elle, c'est une très petite femme... » C'était bien elle pourtant!
différences, si légèrement nuancées, qu'il y a entrerironie et le dédain, le dédain et le mépris, la chaleur et l'emportement, l'impatience et la colore, la crainte et l'effroi, l'effroi et la terreur.
Elle avait enfin, toute maladive qu'elle était, la force nerveuse que demande cette profession fatigante, la force d'enfermer en soi, pendant des années, toutes les émotions tragiques du passé, et de vivre journellement dans le contact et Tintimaté émotionnante de toutes les catastrophes humaines des temps antiques et modernes \
Donc, 3r'* Clairon possédait les quatre dons de nature, qu'elle déclare indispensables pour
1. La Lettre du chevalier M... à Milord... commençant plaisamment par cette phrase : Vous me demandez, Milord, ce que c'est que l'état de comédien en France... Voici la réponse d'un abbé périgourdin : E71 province, on mène les reines de théâtre au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes! La. Lettre du chevalier M... dit: u Y o\ta.ire accorde àLecouvreur les grâces, la justesse, la simplicité, la vérité, les hieyiséances. M'ie Clairon ajoute à tout cela l'ironie la plus fine, la plus noble, la plus énergique, l'organe et le maintien le plus imposants, un entretien de scène continuel, un jeu muet du plus grand effet, Parthe, Romaine, Espagnole étant toujours ce qu'elle représente, conservant toujours la noblesse et le caractère de son rôle, dans les mouvements même de la plus grande véhémence et dans le débit de la plus grande rapidité ; en un mot, faisant de son âme ce qu'elle veut et par conséquent de celle des spectateurs. »
la réussite au théâtre : organe, extérieur, mémoire, force.
Et en plus, l'intelligence, et en plus encore, une qualité qu'on lui refuse assez volontiers : la sensibilité^, non la sensibilité qui se traduit en modulations plaintives ou en inflexions mollement pathétiques, mais la sensibilité, que le siècle appelait sensibilité ardente.
Puis, chez M"^ Clairon, il faut toujours en revenir à la profonde et calculée science, non seulement des habiletés de génie, mais aussi des petits trucs, avec lesquels la tragédienne rendait, d'après un certain beau idéal, l'Ambition, l'Orgueil, la Jalousie, la Haine, la Fureur, toutes passions du domaine dramatique. C'est ainsi qu'elle employait des poudres de différentes couleurs, pour se durcir et s'adoucir les sourcils et les cheveux, mais qu'elle ne mettait jamais de blanc — le blanc qui, d'après elle, grossit la peau, immobilise les muscles, ne laisse rien passer de l'âme de l'acteur, à travers son visage emplâtre.
1. Voltaire écrit dans une lettre du 11 avril 1764 : « ...Je me souviens qu'autrefois cette petite innocente de Gaussin me disait doucement : Allez, allez, mademoiselle Clairon sera une grande actrice, mais elle ne fera jamais pleurer I »
Et de cela, elle parle avec une auLorilé indiscutable, la femme qui avoue, pour les jeux de la physionomie, avoir étudié l'anatomie de la tète, et qui, dans une note de ses Mémoires, renvoie à ce sujet, au passage de Buiïon sur la description de Fàge viril de l'homme.
Or, écoutez sur cette physionomie de M^'^ Clairon, un peu parente de la physionomie de Garrick, épouvantant de sa ressemblance avec le défunt, le peintre Hogarth, qui faisait, d'après lui, le portrait de leur illustre ami Fielding, récemment mort, écoutez un de ses contemporains :
« Un jour. M"' Clairon s'assit dans un fauteuil et sans proférer une seule parole, elle peignit, avec le visage seul, toutes les passions, la haine, la colère, l'indignation, l'indifférence, la tristesse, la douleur, l'amour, l'humanité, la gaîté, la joie, etc. Elle peignit non seulement les passions en elles-mêmes, mais encore toutes les nuances qui les caractérisent. Par exemple, dans la crainte, elle exprima la frayeur, la peur, l'émotion, le saisissement, lïnquiétude, la terreur, etc. Sur ce qu'on lui témoignait de l'admiration, elle répondit qu'elle avait fait une étude particulière de l'anatomie, qu'elle savait quels muscles elle devait faire agir, et qu'ensuite la
grande habitude l'avait mise en état de faire, pour ainsi dire, agir les fils '... »
1. Réflexions sur la déclamation, par Hérault de Séchelles, publiées à la suite du voyage àMontbar, 1784,
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L'homme racontant cela, est Hérault de Séchelles, l'avocat général de la Révolution, qui, à ses débuts, alla prendre des leçons d'éloquence chez la tragédienne.
— Avez-vous de la voix? lui dit M^'* Clairon.
— Mais comme tout le monde, mademoiselle, lui répondit le jeune homme, un peu interloqué par la question.
— Eh bien, il faut vous en faire une!
Et l'actrice de la Comédie-Française lui apprenait qu'il y avait une éloquence des sons, et que pour y arriver, il fallait s'étudier à donner de la rondeur à sa voix, et que cette rondeur, on ne l'obtenait qu'en sentant réfléchir sa voix contre son palais.
Elle lui disait aussi : Vous voulez être orateur, soyez-le partout, dans votre chambre, dans la rue... Elle lui disait encore : Très peu de
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gestes, mais les placer à propos, et observer les oppositions qui font ressortir les changements.
Elle lui donnait enfin ce conseil, dévoilant chez elle une grande artiste dramatique : Teindre les mots des sentiments qu'ils font naître!
M'"" Clairon laissait une profonde trace dans la mémoire et le talent du jeune homme, qui s'efforçait de modeler sa parole et son débit sur cette parole et ce débit, dont il parle en ces termes :
«Elle prend sa voix dans le milieu, tantôt doucement, tantôt avec force, et toujours de manière à la diriger à son gré. Surtout, elle la modère souvent, ce qui fait briller lemoindre éclat qu'elle vient à lui donner. Elle va très doucement ^.. »