LUI
A peine avait-elle signifié sa démission, sa démission irrévocable', que M"^ Clairon éprouvait un mortel chagrin de ne plus occuper le public de son talent, de voir qu'une Durancy, qu'une Sainval, la faisait oublier, — elle une actrice en pleine gloire dramatique, et aimant son métier avec passion, et encore jeune.
Ecoutez le charmant débinage psychologique de la pauvre femme par une autre femme, dans celte lettre de M™^ Riccoboni à Garrick, en date du 29 janvier 1767 :
1. Les Mémoires secrets de la République des Lettres disent à la date du 20 juillet : « M. Jourdain de Rocheplatte, amateur du théâtre, ayant écrit successivement à M^'i^ Clairon trois lettres, où il l'engage à profiter de la circonstance de la maladie de M^'e Dubois pour reparaître généreusement dans les Illinois, sans contracter aucun engagement nouveau, a reçu deux réponses de cette actrice, que les curieux recherchent et dont on prend des copies.» L'auguste Melpomène y consigne ses résolutions de la manière la plus irrévocable.
« Clairon n'est point du tout philosophe. Elle se repent du jour glorieux où elle excita la rage du public, en pensant attirer son admiration ; pâle et verte le matin, le rouge de l'après-dîner ne cache point la lividité de ses traits empruntés. Le parterre Ta tout à fait oubliée, elle s'efforce en vain de rappeler son attention. Elle paroît dans une loge modestement d'abord, à demi cachée sous son éventail, puis elle le baisse un peu, puis entièrement. Les vilains yeux de c^ parterre s'ouvrent sur elle, on la voit, on la connoît, on dit : Voilà Clairon! Mais on le dit simplement, on ne le crie pas, on ne fait éclater ni regret ni désir; on applaudit, à son nez, à sa barbe, toutes les laides guenons qui aspirent à remplir son trône. L'empire de Melpomène est en proie à deux maussades divinités. La meilleure et la plus laide estM"^ Sainval. Son visage est une grimace ; quand elle s'anime, c'est une furie. Elle a un amant, oui, Monsieur! Il lui fait des enfants et lui donne des coups de couteau ^hy jalousie, ne vous déplaise. Le duc de Duras et le lieutenant de police ont voulu en imposer à ce terrible amant, mais l'actrice tragique en est contente, elle le veut, et on le lui laisse. L'autre laideron est la petite Duranci, aidée de la cabale du prince de Conti ; on copiant
froidement et gauchement Clairon, elle se fait des partisans. 0 temps! 0 mœurs! 0 divine Clairon! »
Oui; M"® Clairon en 1766 n'a que 44 ans, et c'est la mort pour elle de n'avoir plus, tous les soirs, les bravos du public, et tout en disant qu'elle sait bien qu'elle a commis une faute, en quittant la Comédie-Française, mais que ce serait en commettre une plus grande de demander à y rentrer ; elle cherchait un moven, un expédient, une voie détournée qui la ramenât triomphalement sur les planches. Et dès le mois d'août 1766, nous la trouvons jouant le rôle à'A?'ia?ie chez la duchesse de Yilleroy, devant le prince héréditaire de Brunswick, et la joie qu'elle éprouvait de son succès, faisait croire à des représentations périodiques à l'hôtel de Yilleroy*.
Au mois d'octobre, la maladie de Mole, attaqué d'une fluxion de poitrine, et qui, pendant que M"® Clairon était à son chevet, se tourmentait l'esprit de ses dettes et des frais de sa maladie, donnait à la tragédienne, en non-activité, l'idée de jouer à son profit sur un théâtre particulier. Immédiatement elle organisa une représenta-