‹ Mademoiselle ClaironChapitre 5 sur 70 · Mercure de France, mai · texte numérisé non relu

Mercure de France, mai

meilleur soufflet qu'elle ait peut-être encore reçu de sa vie ' î »

1. Mémoires pour servir de suite à l'histoire de 3/''« Cronel dite Frétillon, ci-devant actrice de la Comédie à Rouen et présentement à la Comédie de Paris. A la Haye, aux dépens de la Compagnie, MDCCL. — La menace d'un soufflet dans ce langage énergique est peut-être le seul trait vrai du petit livre, au milieu d'un ramassis et d'un retapage de vieux pamphlets et de vieilles brochurettes sur l'Opéra. Et tout y est faux, faux comme ce mariage auquel on se laisse prepdre, un moment, par la forme judiciaire de l'en-téte : Mémoire de la demoiselle Cronel dite Frétillox, aujourd'hui Clerox, ci-devant comédienne de campagne, ensuite chanteuse de l'Opéra, et présentement actrice de la Comédie-Française de la même ville, mariée avec le sieur Chanterel, demanderesse en dissolution pour cause d'impuissance. Et le mémoire dit qu'elle a été mariée avec le sieur Chanterel l'espace de six mois, pendant lesquels il ne s'est pas montré, une seule fois, mari, non qu'il ait manqué de volonté, mais de puissance. A quoi, le prétendu mari; accusé de frigidité, répond qu'il a consommé son mariage deux ou trois cents fois.

A peine Clairon eut-elle paru sur la scène de rOpéra qu'elle vécut dans la plus haute société d'hommes de Paris. Comment cette petite actrice de province, inconnue, se trouva-t-elle aussi soudainement lancée? Cela ne peut s'expliquer que par ses relations antérieures dans les villes de garnison, par ses amours avec les officiers, — les officiers qui portaient alors les plus grands noms de la noblesse de France.

Donc Clairon vivait en pleine intimité avec les Yintimille, les Rochechouart, les Dillon, les Cusline, le comte de Lorge, le duc d'Antin, ainsi que le témoigne ce fragment de lettre : « ...Je soupe fort souvent avec M. de Custme, mais ses mauvais airs et mon cœur sout toujours le même... Je suis assez liée avec le duc d'Antiji... Il ne tiendrait pas à lui de Vètre

davantage ^ » Et la lettre de Clairon est en tout point confirmée par le rapport de police de la Janière, qui déclare que la foule de ses illustres amants fut si grande, que, malgré l'appétit de la belle, elle fut embarrassée de choisir.

Et M. de la Popelinière tout d'abord sacrifié, le prince de Soubise, le duc de Luxembourg-, le marquis de Bissy prirent la place, soupant presque tous les jours chez" la chanteuse, avec un abonnement à tant par souper : — l'abonnement du trio dépassant de beaucoup les gages d'un fermier général. M. le duc de Bouteville se fourrait quelquefois, comme quatrième, dans ce souper, mais c'était par-dessus le marché : on lui faisait crédit.

La communauté de vie de l'actrice avec ces quatre seigneurs, dont trois étaient fort à la mode, lui acquirent une espèce de popularité, la firent passer pour une fille d'esprit. Mais le prince de Soubise, le duc de Luxembourg, le

1. La lettre se termine ainsi : « ...Tw connais ma mère, elle s'oppose toujours à ce qw me fait plaisir, il ne tient pas à elle que je ne te fasse l'infidélité la plus complète, mais rien ne saurait m'y déterminer. »

Cette lettre de six pages, adressée à S07i cher amant, le baron de Besenval, a été communiquée par M. Després, soa secrétaire, à Andrieux, qui a seulement donné ce petit extrait. On trouvera plus loin quelques lettres et billets, ayant fait nî^-'ift de cette correspondance»

marquis de Bissy l'abandoiinèreut bientôt pour de nouvelles amours ; elle se trouva réduite à Bouteville, dont elle se défît bientôt, n'en pouvant que faire.

Bouteville était avantageusement remplacé par le président de Rieux, qui ne gardait Tactrice, ainsi que ses autres maîtresses, que le temps nécessaire pour l'enrichir.

Après la retraite du président de Rieux, toute une succession de soupirants payants et d'anciens amoureux, repris d'un sentiment mal éteint, et de nouveaux, tout nouvellement enflammés. D'abord en tête, la Boixière, Neuville, Gazes, trois fermiers généraux, s'il vous plaît. Puis à leur suite, pêle-mêle, la noblesse, le parlement, l'armée, et même les illustres étrangers de passage à Paris. Ce sont : le prince de Turenne, le prince Camille, le comte de Lannoy, capitaine-lieutenant de gendarmerie, le marquis de Saint-Chaumont, colonel d'un régiment d'infanterie portant son nom, le chevalier de Polignac, le comte de Morse, aide-major des gardesfrançaises, le comte d'Egmont de Bauche, conseiller au parlement, Lansac, également conseiller au parlement, le président Dupuy, le baron de Kervert, un riche Anglais. Enfin, dit le rapport de police, elle épuisa si fort la matière,

et devint si commune, qu'on n'en voulait plus... et ses bonnes fortunes aboutirent au baron de Besenval, capitaine aux gardes-suisses, dont elle devint folle.

Et de ce coup de cœur pour le capitaine aux gardes-suisses, nous avons le curieux témoignage autographe, dans quelques lettres et billets qui ont été conservés. Seulement la relation ne date pas de Paris, et comme le dit l'homme de la police, au moment où M"* Clairon entre à la Comédie-Française; elle remonte, cette relation, au temps où l'actrice courait les Flandres, ainsi que le prouve ce premier billet, oii elle parle de finir son année [k Dunkerque :

« Chei' ami, Je compte avoir le plaisir de te voir vendredi. Tai rompu avec M. de Fierville, je t'en dirai les raisons, lorsque je te veinai. ï irai finir mon année à Dunkerque, où je pourrai peut-être avoir le plaisir de te voir. Je te prie de me garder le secret. Je n'ai pas le temps de t'en écrire davantage. Adieu iusqu^ à vendredi, je te conjure de m aimer toujours.

<( Clairon S w

1. La lettre autographe signée, adressée au baron de Besenval, capitaine dans le régiment des gardes-suisses à Douai, fait partie de la collection de Mi Morrison, de Londres,

Et voici un fragment d'une autre lellre, adressée à Pesenval, se trouvant encore à Douai, et qui nous donne une note intéressante sur la vivacité du sentiment de Factrice pour le capitaine aux gardes-suisses :

(( Cher ami, tu nias rendu la vie par la lettre que tu m'as écrite. Je n'espérais plus recevoir detes nouvelles, tu dois l'avoir vu par ma dernière. Je compte aller te remercier dans peu., de ne m'avoir donné que la peur de ton changement. Au nom de Dieu, ne me mets plus à de pareilles épreuves, je t'aime trop pour ne pas en être alarmée. Je te charge de bien des choses, mais quelque obligation que je te puisse avoir, nous serons toujours en reste, car ton amour, est bien inférieur au ?nien\ »

Enfin, donnons une dernière lettre où l'on. remarquera de la sévère et pudibonde rédactrice des Mémoires cette phrase caractéristique : «J'ai plus de plaisir, maintenant, à t'être fidèle, sans même que tu le désires, que je n'en avais autrefois à te faire une infidélité. »

« Tu 7ie dois pas être étonné, si je cherche à te prouver à quel point tu m'es cher et tu me le

1. C'est un extrait de la lettre de Clairon, vendue en 1843, à la vente Dolomieu, lettre qui avait trois pages in-4°.

deviens de plus en 'plus. Je suis au désespoir que tu n'aies pas voidii ?ne permettre d'aller te voir à Lille. Quelque plaisir que l'on se force à me faire goûter, je sens bien qu'il me manque quelque chose. Je suis persécutée, mais je te promets que cest inutilement, aucun de ceux que je vois ne me revient et il est très certain que tu m'as gâté le goût. Je suis très liée avec M. de Gustine (Custine)^ et cependant je le trouve plus maussade, de jour en jour. Je compte aller a Paris dans peu, j'en ressens un plaisir extrême, puisque je suis sûre de te voir; si tu veux encore le redoubler, mande-moi que ton impatience est égale à la mienne. Mais je crains de te demander ptlus que tu ne peux promettre ; mais n'importe, le moindre désir de ta part fait plus pour moi que tout le reste du monde. Je suis au désespoir que tu ne te portes pas ?nieux. Ménage-toi, je te le demande en grâce; pour 'moi, cela va assez bien. Adieu, cher ami, donne-moi souvent de tes nouvelles, elles me font un plaisir que je ne puis t' exprimer . Je ne sais pas comment cela se fait, j'ai plus de plaisir maintenant à t'être fidèle, sans même que tu le désires., que je n'en avais autrefois à te faire

une infidélité.

« Clairon '. »

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