‹ Mademoiselle ClaironChapitre 7 sur 70 · Voici dans quels termes la Lettre à M""' la marquise · texte numérisé non relu

Voici dans quels termes la Lettre à M""' la marquise

V de G explique la retraite de l'Opéra de Clairon :

« Mademoiselle Clairon crut pouvoir se hasarder au jugement du public, et choisit le théâtre de l'Opéra. Ce lieu, madame, vous le savez, est l'empire de l'illusion. On y exprime ce qu'on ne sent pas, en y soupirant de feintes passions Mil® Clairon chanta avec une crainte intérieure et une confiance apparenté, elle eut des applaudissemenls, mais sa destinée n'était pas de se fixer dans le royaume des prestiges, elle devoit faire sa réputation et notre plaisir dans le temple de Melpo-

« J'eus le bonheur de réussir, mais je vis qu'il fallait si peu de talent à ce spectacle pour paraître en avoir beaucoup, je trouvai si peu de mérite à ne suivre que les modulations du musicien, le ton des coulisses me déplut si fort, la médiocrité des appointements rendait la nécessité de s'avilir si absolue, qu'au bout de quatre mois, je fis signifier mon congé. »

Maintenant, malgré les vers du Mercure, n'y a-t-il pas dans le récit que Clairon et ses biographes ont fait de son passage à l'Opéra, et de l'importance qu'il a obtenue auprès du public, un peu d'exagération, un peu de mensonge. Je ne crois pas comme cela, à ses débuts, au doublement des rôles de la Lemaure par M"'= Clairon. Le rôle de Vénus, dans Hésione, n'est pas un rôle de Lemaure, et dans une recherche que j'ai faite à l'Opéra, parmi la collection des livrets originaux des opéras, je ne trouve son nom imprimé, pendant toute l'année 1743, qu'une seule

mène. Néanmoins les ressources qu'elle avoit fait paroître dans différents rôles, son émulation et son ardeur découvrirent sa capacité, et les intelligens se piquèrent d'avoir trouvé dans le caractère de son jeu le présage de sa gloire à venir. » — « Un jeu noble, une déclamation aisée, un geste naturel, une voix sonore, de la dignité de l'àme et une poitrine infatigable. » Voilà les qualités que la brochure Mémoire pour le sieur de Lanoue... déclarait avoii' été apportées par M"e Clairon à l'Opéra.

fois. C'est dans Don Quichotte chez la Duchesse, ballet comique, représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Académie royale de musique, le 12 février 1743. On y lit à la distribution des rôles :

Une suivante de la Duchesse :

W Clairon.

JDc l'Opéra, M"* Clairon passait à la Comédie- Française.

Ce passage toutefois de l'Opéra à la Comédie- Française n'avait pas lieu sans de grandes difficultés.

Quand il était question de recevoir dans la troupe du faubourg Saint-Germain cette Frétillon, affichée dans tout le royaume par des aventures d'éclat, on criait fort à l'indécence. Cette réception semblait la désolation de l'abomination, et dans le toile universel du monde dramatique, tombait la brocliure : Mémoire pour le sieur de Lanoue, la clenioiselle Gaussin et consorts ^ opposans à la réception de la demoiselle Cléron (sic).

Oui, de La Noue, l'ancien directeur de la troupe de Rouen; peut-être inquiet de la concurrence, que son ancienne pensionnaire pou-

vait faire à M"" Gautier, son élève, entrée à la Comédie-Française avec lui, de La Noue luimême avait sonné le tocsin. Il avait étalé avec cet art et ce pathétique qu'on Jui connaissait « les malheurs de la compagnie sur le point d'être déshonorée, si la prétendante était intruse ». Et les voix étaient recueillies, et toutes étaient pour l'exclusion.

La brochure ironique sous la forme d'un plaidoyer en faveur des opposants, mettait drolatiquement en relief les prétentions à la vertu des comédiens, prenant en pitié l'ingénuité de M"* Clairon, de s'être présentée en ce monde jaloux de la décence et de la chasteté, dans l'ignorance où elle était, que la conduite des récipiendaires était examinée avec le soin le plus religieux, et que la réception, après une information préalable de vie et de mœurs n'était accordée qu'aux personnes « d'une réputation entière ».

On gourmandait son audace d'avoir risqué la tentative de succéder à la pudique Labat, à l'austère Duclos, à la sévère M'^" Lamotte, qui, revenue des vanités du siècle, depuis dix ans, consacrait le reste de ses jours, dans l'honorable fonction d'entremetteuse des plaisirs du public, à la réservée demoiselle Legrand, dont les gail-

lardes orgies profanèrent le foyer. Enfin la brochure disait qu'à l'inconvenance de cette réceplion, la délicatesse de M^'^Gaussin s'était émue\ elle, la Gaussin, dont la conduite avait toujours eu un caractère de sagesse et d'innocence ; elle qui avait prononcé ces charitables paroles : « Comment est-il possible de refuser un galant homme, qui se présente de bonne grâce et nous presse avec instance ! »

Mais cette résistance de la Comédie-Française dut céder devant les protections que la jeune actrice avait conquises en haut lieu. En effet, on ne sait guère qu'une cabale s'était formée, à l'avènement deM^^deChâteauroux, pour faire recevoir la Clairon à la Comédie-Française, et que M"^ de Châteauroux et M°* de Lauraguais, tout à fait engouées de la solliciteuse, intriguaient vivement près du Roi en sa faveur! M. de Gesvres qu'on accusait généralement de manquer de caractère, opposé à cette protection passionnée et aveugle, et trouvant même cette intronisation de la maîtresse du Roi dans les choses de théâtre, un attentat aux privilèges des premiers gentilshommes de la Chambre, parla avec respect au Roi, mais avec une grande

1. Une petite brochure très rare porte ce titre : Scène tragique entre M'^« Gossin (sic) et M''" Clairon.

fermeté, allant même jusqu'à dire à S. M. qu'il aimait mieux lui apporter la démission de sa charge. M"" Clairon n'était pas reçue dans ce temps-là, et M. de Gesvres restait, un long temps, brouillé avec M"^ de Lauraguais^

Mais M'i^ Clairon tentait de nouvelles démarches, faisait agir des influences, remuait par ses relations la terre et le ciel, à Versailles, si bien qu'à la fin, le duc de Gesvres dut céder et indiquer un rendez-vous à M^'^ Clairon, au sujet de son ordre de début à la Comédie-Française.

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