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Mademoiselle Constance Mayer et Prudʾhon

On a souvent écrit sur Prud'hon, et des hommes compétents, tels que MM. Ch. Blanc, Sensier, Eudoxe Marcille, Charles Clément, ont étudié la vie et les œuvres du maître avec trop de conscience et de talent pour qu'il soit loisible à un dernier venu d'aborder le même sujet. ,

A l'exclusion du plan suivi par mes devanciers, je ne m'occuperai donc de notre illustre peintre qu'incidemment et, m'attachant, au contraire, d'une façon spéciale à M^''' Mayer, son élève et sa compagne, je dirai le rôle qu'elle joua dans sa vie, son influence décisive sur sa carrière, puis, la présentant à son tour comme artiste, je parlerai de son œuvre et de son talent, car, pour être moins brillante que celle de Prud'hon, sa place n'en est pas moins marquée dans les annales de l'art français.

Désireux de rendre mon travail intéressant, j'ai cherché les pièces inédites et je me suis mis en rapport avec toutes les personnes qui ont connu le maître et son élève. C'est principalement de ces dernières que je m'inspirerai, et quand, chemin faisant, il m'arrivera de rencontrer des documents nouveaux sur l'un ou l'autre de ces personnages si étroitement unis durant leur vie et .jusque dans la mort, je m'empresserai de les communiquer au lecteur; me bornant à glaner dans le champ où ils ont fait leur abondante moisson.

Pierre-Paul Prud'hon était, on le sait, le dixième enfant d'un tailleur de pierres de la petite ville de Gluny. Une aquarelle que j'ai vue chez M. Eudoxe Marcille et qui est due à Augustin Thierriat, directeur du musée de Lyon (1853), me permet de donner des détails précis sur la maison qui abrita son berceau. Elle est de chétive apparence, composée de deux petites pièces au rez-de-chaussée, d'une seule pièce au premier étage et d'une dernière sous les toits. A côté de la maisonnette et sur notre gauche s'élève un bâtiment qui devait servir de buanderie.

D'ensemble c'est bien mesquin, ce n'est point misérable. Les champs ont cet avantage sur nos grandes villes que la pauvreté n'y affecte jamais un air triste ou désolé. La nature, au contraire, y prête ses plus coquettes parures à ceux que la fortune a déshérités. Où les ruines ont passé elle jette son verdoyant manteau ; la place minée par le temps, elle la recouvre de son abondant feuillage. Ainsi la demeure du tailleur de pierres nous attire par son riant aspect. La vigne court le long de ses murs et enguirlande les fenêtres, des gerbes de verdure empanachent le toit, et les grands arbres qui l'ombragent de leurs rameaux touffus réjouissent et charment le regard du spectateur.

J'ai voulu savoir ce qu'était devenue la maisonnette dont Thierriat nous a conservé la fidèle image et qui est située au fond de l'impasse des Prêtres, sur la paroisse de Saint-Marcel. Elle subsiste toujours, et M. le maire de Gluny m'informe qu'elle appartient à un certain M. Poulachon, qui l'a fait réparer. M. Marcille père en avait consacré le souvenir, lorsqu'en 1853, il fit les frais d'une plaque en marbre blanc qu'on plaça, non point sur la propriété de la famille Prud'hon, elle n'y eût point été assez en vue, mais sur la maison voisine : celle du notaire Pennet, beau-père de l'artiste. On y lit ces mots que je transcris textuellement :

ICI EST NÉ LE 4 AVRIL 4758 PIERRE-PAUL prud'hon MORT A PARIS LE 46 FÉVRIER 4823 DOM. MARCILLE ADM.

CREX MEM. 1 853.

Prud'hon était doué d'une sensibiUté toute féminine que développa encore la tendresse passionnée de sa mère, il parlait souvent à ses élèves de l'amoureuse sollicitude qui entoura son enfance, et M""^ Edmée de Brucy a recueilli de sa bouche de touchants détails sur les visites qu'il faisait, écolier, à la maison paternelle : « Il tombait chez sa bonne mère à l'improviste : quelle joie!... En s'en allant il la voyait encore

ET PRUD'HON

penchée à la fenêtre, immobile comme une statue, perdue dans son amour et dans sa tristesse. »

Je n'ai pas à revenir ici sur la jeunesse de l'artiste; qu'il me suffise de rappeler que son cœur affectueux et bon l'attachait à tous ceux qui l'entouraient et que jamais il n'oublia ses obligations envers ses premiers protecteurs : le curé Besson d'abord, puis Mgr Moreau, M. Devosge et le baron de Joursanvault.

Dans ses relations d'amitié, la sensibilité de Prud'hon s'exaltait jusqu'à la passion ; que le lecteur se reporte à sa correspondance avec Fauconnier, dont M. Ch. Clément nous entretient longuement dans son intéressant ouvrage, et il jugera de quel style sa nature ardente lui faisait colorer ses lettres. Choyé en effet par sa mère, durant son enfance et doué lui-même d'une organisation un peu maladive et essentiellement impressionnable, Prud'hon chercha sans cesse dans l'affection des autres sa force et ses encouragements. Malheureusement un destin contraire le poussa vers une femme incapable de le comprendre, il s'unit à elle en un jour d'égarement et cette erreur de jeunesse jeta le trouble dans son existence, au lieu de lui apporter le calme et la sérénité. Jeanne Pennet qu'il épousa à vingt ans était, nous apprennent ses contemporains, d'un caractère querelleur et impérieux. Plus agaçante que belle, plus folle que passionnée, sa nature sèche et positive la rendait indifférente aux choses de l'esprit, peu accessible aux idées d'un ordre supérieur.

Avec une telle compagne et les embarras d'argent, qui marquèrent les débuts de sa carrière, Prud'hon devait être le plus infortuné des hommes; à Cluny, à Paris, à Dijon, il mène une vie lamentable, suffisant à peine à l'entretien de sa famille, poursuivi en tout lieu par les froideurs et les récriminations de Jeanne. A Piome, mêmes soucis et mêmes difficultés d'existence; et cependant l'artiste est loin de négliger les siens ; il leur envoie tout l'argent dont il dispose, ne cesse de les recommander à la sollicitude de M. Devosge, et quand ce dernier lui obtient des États une prolongation de séjour en Italie, c'est par ces lignes qu'il répond à son offre obligeante : « Je ne sais que trop de quelle utilité me serait un séjour de trois ans de plus à Rome, cette ville remplie de chefs-d'œuvre; mais j'ai une femme et un enfant qui souffrent là-bas de misère et qui n'attendent qu'après moi pour les en tirer; je leur dois un sort à l'un et à l'autre. Il ne serait déjà que trop temps d'y penser. » N'écoutant alors que la voix de la raison, Prud'hon reprend le chemin de Paris, où il s'installe pour la seconde fois. Y trouvera-t-il des jours moins sombres? Oui, dans le début. Les miniatures qu'on lui commande et trois ouvrages importants qu'il exécute pour le

comte d'Harlay lui permettent de réunir quelques épargnes. Mais sa femme arrive bientôt et avec elle rentrent au logis le désordre et le gaspillage; joignons à cela que sa famille s'augmente de quatre enfants et nous aurons une juste idée de la misère profonde à laquelle il fut en proie. M. Eudoxe Marcille me communiquait dernièrement une précieuse relique qu'il a reçue de M. Eudamidas Prud'hon et que nous ne saurions mieux mentionner qu'ici : c'est le cachet du maître sur l'onyx duquel est gravée une main tenant un pinceau, avec cette devise : Vetatmoril Pauvre artiste, son talisman, auquel il demanda le pain de sa famille, ne sut pas toujours le préserver lui-même de lugubres pensées. « Des chagrins journaliers et continuels, écrit Voiart, les efforts qu'il faisait pour les supporter, altérèrent sa santé... une mélancolie habituelle régnait dans son âmé : jamais un sourire n'elTleurait ses lèvres. Un sort si pénible lui inspira un tel dégoût de la vie que plusieurs fois il fut prêt d'y mettre un terme. »

Prud'hon, depuis son retour de Rome, quitta fort peu Paris. Nous savons qu'en 1794, pendant la disette, il se réfugia à Rigny, mais son séjour y fut moins long que ne le prétendent ses biographes. En 1797, en effet, il était réinstallé dans la capitale, puisque l'état civil de sa fille Emilie la fait naître rue du Har]ay, n« 28, le 3 novembre 1796. Quoi qu'il en soit, le peintre ne fut pas moins malheureux en un lieu qu'en un autre et les travaux nombreux dont on vint à le charger ne diminuèrent en rien les incessantes préoccupations de sa vie domestique.

Abreuvé de soucis dans son ménage, Prud'hon eût pu, à l'exemple de tant d'autres, demander aux plaisirs l'oubli de la vie réelle, il ne le fit jamais, son cœur brisé se résigna et c'est à peine si, en deux circonstances que nous allons dire, il osa sacrifier timidement à des divinités qui même ignorèrent toujours le culte dont elles furent l'objet.

La première fois, c'était au temps de son premier séjour à Paris et c'est M. Sensier qui raconte le fait, l'artiste conçut un tendre attachement pour M'^" Marie Fauconnier, sœur de son ami; « mais, ajoute le narrateur, loin d'outre-passer les bienséances, Prud'hon ne s'ouvrit point à celle qui l'attirait invinciblement. Il était trop honnête homme pour donner à une jeune fille des espérances qui ne pouvaient se réaliser ».

La seconde fois, c'était au plus fort de la Terreur et cette aventure, à peu près inconnue, tout à fait oubliée d'ailleurs, mérite qu'on s'y arrête un instant, sans pourtant qu'il soit possible de l'appuyer d'un témoignage écrit de l'époque.

Un jour que le maître travaillait tristement dans son atelier, il vit entrer une inconnue qui le pria de faire son portrait. D'un coup d'œil il

ET PRUD'HON

interrogea sa nouvelle cliente, elle avait environ vingt ans, et l'éclat de la jeunesse brillait dans ses grands yeux bleus ; mais ses traits étaient flétris et son visage avait cette pâleur mate que donnent les longues veilles. (( Votre portrait? répondit Prud'hon, avec cet air triste et désolé! — Que voulez-vous? murmura la jeune fille, je n'ai pas le temps d'attendre, et puis je serai plus ressemblante ainsi ! »

L'artiste se mit à l'œuvre et, suivant son habitude, il travailla silencieusement; mais à mesure qu'il considérait son modèle, une irrésistible sympathie le gagnait. Il avait commencé son esquisse avec indifférence, et peu à peu il subissait une mystérieuse influence qui l'attirait vers cette enfant, malheureuse sans doute, et que la destinée poursuivait comme lui.

Tandis qu'il s'abandonnait au charme de sa rêverie, M'"^ Prud'hon \ se précipita dans l'atelier portant ses deux plus jeunes enfants qu'elle jeta sur les genoux de leur père en maugréant et disant, de sa voix la plus désagréable, qu'elle n'était point faite pour les entendre crier tout le jour.

Le peintre et l'inconnue, quand ils se trouvèrent seuls, échangèrent un. sourire d'intelligence, puis celle-ci, s'étant levée, vint chercher les petits qu'elle caressa et baisa tendrement. Prud'hon considérait ce tableau avec une sorte d'ivresse! On eût dit qu'il pressentait l'avenir.

La séance terminée, la jeune fille prit rendez-vous pour le lendemain et sortit. Hélas! le lendemain et les jours suivants, le peintre l'attendit vainement : son modèle ne reparut pas.

Un matin que Prud'hon promenait ses ennuis par la ville, car la disparition de l'inconnue l'avait laissé soucieux, et sans s'expliquer la cause d'un entraînement bizarre, il s'y abandonnait avec persistance, il fut enveloppé par une foule tumultueuse qui l'entraîna ou plutôt le porta vers un échafaud.

Machinalement les yeux de l'artiste se sont levés sur le hideux instrument. Soudain un cri s'échappe de sa poitrine, un tremblement convulsif agite ses membres ; dans la victime qui vient d'être frappée il a reconnu sa vision de l'atelier !

Prud'hon fut longtemps désespéré, puis il voulut reprendre l'ébauche commencée; mais ses yeux, un moment attentifs, s'en détournèrent avec terreur : souvenir ou pressentiment, raconta-t-il plus tard, il avait cru voir sur le cou de la jeune fille la marque sanglante d'un couteau !

Maintenant que devint le portrait? A cette mystérieuse histoire, il y eut un dénouement mystérieux. Un étranger envoyé par Greuze se pré-

sentachez Prud'hon, sous prétexte de visiter son atelier, mais dans le but réel de se rendre possesseur de la précieuse relique. Il la marchanda, insista, et comme le peintre refusait obstinément de la lui vendre, il la lui emprunta pour ne jamais la lui restituer.

C'est en feuilletant VAi^tiste de 18/14 que j'eus connaissance de cette étrange apparition. Les articles y sont intitulés Deux Amours de Prudlion, et portent la signature de M. Arsène Houssaye. Avant de la livrer au public, je voulus m'assurer de sa parfaite exactitude et je me rendis chez l'auteur, auquel j'expliquai mes scrupules. Celui-ci non seulement me confirma le fait, mais pour donner à sa réponse un caractère authentique, il voulut la publier dans son journal.

(( Voici, m'avait écrit M. Arsène Houssaye, la pièce qui vous marquera la tradition. Si l'histoire m'a frappé, c'est que j'y voyais la destinée de M"" Mayer. C'était comme sa prescience. » — Suit la lettre insérée dans V Artiste du mois de juin 1877 :

« C'est déjà du plus loin qu'il m'en souvienne. Mon Étude sur Greuze, publiée dans l'ancienne Bévue de Paris ^ m'a amené plusieurs amateurs célèbres : M. Marcille, le chevalier de Montlouis, M. le marquis Maison; nous causâmes beaucoup de Greuze, de Prud'hon, de Boucher, de tous les maîtres de l'école française. Le chevalier de Montlouis me parla le premier de cette apparition toute romanesque dans l'atelier de Prud'hon, de cette jeune fille qu'il ne revit plus que sur la guillotine, comme une image tragique de sa destinée à lui-même. C'était d'ailleurs passé en tradition. M. Marcille l'avait ouï dire; ma belle-mère, Edmée de Brucy, élève de Prud'hon, dont je vous ai montré deux beaux portraits dans le style du maître, savait bien cette histoire. J'ai eu un tort peut-être, c'est que, pour la conter moi-même, au lieu de préciser, j'ai trop dit. ))

INous voici parvenus à la période qui intéresse spécialement notre travail. Une femme, M"' Mayer, va y apparaître qui relèvera le courage abattu de Prud'hon, et pansera les blessures que lui a faites une épouse « tout hérissée d'épines », suivant l'expression du maître.

M"*' Mayer brille comme une étoile sur les destinées de l'artiste, et quand j'ai voulu m'éclairer sur le caractère véritable de cette excellente créature, il ne s'est pas trouvé un témoignage pour ternir l'auréole de respect que la postérité lui a mise au front.

Mes renseignements absolument inédits, je les ai puisés chez les per-

ET PRUD'HON

sonnes qui ont vécu dans l'intimité de Prud'hon ; ce sont les seuls que j'invoquerai et, usant d'un système analogue pour la liste des portraits de M"*' Mayer, que je place en tête de mon chapitre, j'appuierai surtout sur ceux dont on n'a pas ou peu parlé, me bornant à compléter, pour les autres, la somme des indications fournies.

Le maître reproduisit souvent les traits de son élève, il en fit des peintures, des ébauches, des pastels, etc., qui tous lui prêtent le même charme piquant, la même grâce originale, la même expression de finesse et d'enjouemeat.

Je nomme d'abord le superbe dessin, aux deux crayons, dont M. Flameng a donné une belle eau-forte dans la Gazette des Beaux- Arts, et que M. Bellanger a acheté non point 200 francs comme l'imprime M. de Goncourt dans son catalogue, mais 2.000 francs, à la vente -Carrier. Il date, m'assure M. Bellanger, de 1817 ; Prud'hon l'avait fait pour lui et le gardait accroché en face de son chevalet, afin de l'avoir sans cesse sous les yeux. Quand la mort lui ravit M'^*^ Mayer, il emporta le cadre chez M. de Boisfremont; ce souvenir des temps heureux lui causait un profond chagrin. Un jour que Carrier était venu le voir, il le lui donna en ajoutant : « Cachez-le bien, mon ami, je ne suis plus assez fort pour en supporter la vue. »

Je n'insisterai point sur la ravissante miniature dont M. Sirouy a fait, dans la même Revue, une charmante lithographie et qui avait été destinée, dans l'origine, à décorer la tabatière de M. Mayer; cette miniature appartient à M. Eudoxe Marcille, comme l'indiquent les divers catalogues. Mais, ce qu'ils ne disent point, c'est qu'elle fut longtemps la propriété de M^^" Emilie Prud'hon, qui la tenait directement de son père.

J'arrive au portrait de l'ancienne collection Laperlier qui, pour n'être qu'une ébauche, n'en a que plus de saveur. Jamais, en effet, Prud'hon n'avait saisi avec autant de bonheur ce délicieux minois de petite bohémienne qui caractérise particulièrement M"' Constance Mayer. Je pensais que l'œuvre était passée du cabinet du marquis Maison dans la galerie de M. le duc d'Aumale; mais dans une lettre toute récente, M^^" Maison m'informe qu'elle l'a conservée avec plusieurs autres tableaux venant de son père, ce dont je ne saurais trop la féliciter.

Jules de Goncourt a exécuté, d'après cette adorable esquisse, une eauforte qui a paru dans VArt au dix-huitième siècle, et que j'ai tenté vainement de me procurer; elle est devenue presque introuvable dans le commerce, et M. Ed. de Goncourt, chez lequel il m'a été donné de la voir, ne possède qu'un seul échantillon de ses quatre états. De tous les portraits que Prud'hon a laissés de son élève, c'est le plus artistique, a II

est même, selon mon éminent confrère, trop artistique pour le bourgeois. » Le graveur a merveilleusement reproduit l'expression bienveillante et mutine du modèle, et, sans renoncer à la hardiesse du trait, il a finement touché cette gentille tête ébouriffée, qui semble pleurer à travers un sourire.

Le quatrième portrait dont nous ayons à nous occuper est celui que l'on aie moins analysé jusqu'ici, sans doute parce qu'il est au Louvre et trop en vue pour être remarqué; nous en mettons la gravure sous les yeux de nos lecteurs. C'est une de ces ébauches que le maître traçait d'abord au pastel, afin d'obtenir tout de suite ses effets principaux, et de se rendre un compte exact de la juxtaposition de ses couleurs. La figure, qui se présente de trois quarts, presque de face et la tête inclinée à gauche, est revêtue d'une chemisette blanche à peine esquissée. L'artiste a vigoureusement traité son élude ; mais, où son observation se marque tout entière, c'est dans la physionomie du visage, dans ce je ne sais quoi d'indéfinissable et d'enchanteur qu'il conserve au sourire. L'œuvre, on le conçoit, ne flatte point le vulgaire, qui ne peut, à l'aide de tons sommairement indiqués, se représenter le portrait fini. Pour l'expert en choses d'arc, c'est tout différent; son œil exercé pressent les combinaisons du peintre et les premières localités lui montrent, par avance, le tableau tel qu'il apparaîtra quand les couleurs en seront dégradées et fondues entre elles. Cette esquisse au pastel est de la plus grande beauté; elle se trouve dans la là" salle des dessins et porte, sur le catalogue, le n'* 1287. Elle a été achetée l/iO francs, à la vente Bruzard, en 1839.

A la suite de ces quatre portraits hors ligne il en est d'autres moins importants, auxquels nous devons une mention. D'abord, le cadre de chevalet, qui appartient à M. Dillais, et dont l'authenticité me semble incontestable. M^'" Mayer y est vue jusqu'aux genoux, assise auprès d'une table et dans une attitude où la difficulté est franchement abordée : le menton s'appuie sur le revers de la main droite, qui tient un crayon ; les jambes sont croisées de telle sorte que le coude du bras droit repose sur la jambe gauche, sous laquelle fuit, par conséquent, la cuisse droite. Le personnage, habillé d'une veste noire et d'une jupe verte, réfléchit en nous regardant. Sa physionomie est à la fois spirituelle et douce. La petite composition est correctement dessinée et harmonieusement peinte; il est fâcheux que le temps en ait altéré les tons et craquelé la couleur.

J'ai signalé, au début, le merveilleux dessin grandeur naturelle que possède M. Bellanger. M. Fort m'en a montré une réduction aux deux crayons, qui est également de Prud'hon, Pourtant une certaine sécheresse

PORTRAIT DE m1'« MAYER, PASTEL PAR PRUD'hON.

(Musée du Louvre.)

dans les contours et des blancs trop vifs indiquent l'intervention d'une main étrangère dans l'exécution du travail.

Tendrement épris de son élève, l'artiste en a souvent reproduit les traits dans ses tableaux, et sa jolie création de la Toilette en est une preuve. Mais il ne faudrait point, à l'imitation de plusieurs critiques, chercher dans toutes les figures qu'il a peintes l'image de son amie. UAme délivrée par exemple, qui a été inspirée à Prud'hon par la mort de M'^' Mayer, n'a jamais été un portrait, et nous devons nous garder d'aller trop loin dans le champ des suppositions.

Le moment est venu de clore ma galerie, pour présenter enfin l'intéressante artiste au lecteur; j'y arrive après avoir cité au passage quelques derniers souvenirs que nous ont laissés de son visage, non plus Prud'hon, mais d'autres artistes.

Dé Boisfremont nous montre la jeune femme en robe décolletée, défaisant le nœud blanc de son soulier, tandis qu'un pied, déjà nu, repose sur un tapis,

Trézel, dans une importante composition dont sa veuve est encore propriétaire, surprend le maître et l'élève à l'atelier. Le tableau est d'une scrupuleuse exactitude de détail, et la figure de M^^^ Mayer, gravée depuis par Delvaux, est très ressemblante.

Enfin Deveria met en scène la malheureuse femme, à l'instant où elle vient de se couper la gorge. Sanglante, inanimée, elle gît sur le sol, pendant que Prud'hon et ses amis accourent éplorés. La lithographie, devenue introuvable et qui, d'ailleurs, n'a jamais été dans le commerce, est d'un bel effet.

J'avoue, en commençant mon étude biographique, qu'il m'a été impossible de retrouver l'acte de naissance de M"*' Mayer, brûlé sans doute par la Commune. Heureusement, je puis y suppléer en consultant son acte de décès, qui lui donne quarante-six ans le 25 mai 1821, ce qui me permet d'affirmer qu'elle est née en 1775, et non en 1778, comme plusieurs écrivains Font prétendu.

Issue d'une famille distinguée, M"^ Marie-Françoise- Constance Mayer Lamartinière avait pour père, non pas un directeur des douanes de Paris, mais un employé supérieur de cette administration. Elle fut parfaitement élevée, et reçut une excellente instruction dans l'un des meilleurs couvents de la capitale. M^'" Camille Lordon, de qui je tiens ce renseignement, ajoute que sa propre mère, alors M"^ Prudence Fourrier,

ET PRUD'HON

avait été sa condisciple dans la même institution. Les deux petites filles s'y lièrent étroitement, et, depuis leur entrée dans le monde, elles ne se quittèrent plus et ne cessèrent jamais de se tutoyer. On ne sait, disent les biographes, comment M"' Mayer fut amenée à connaître Prud'hon. N'est-ce point précisément par M"* Prudence Fourrier, devenue plus tard la femme de Lordon, disciple et ami du maître?

Sans vouloir insister sur la famille de l'artiste, j'informerai néanmoins mon lecteur que l'un de ses derniers survivants est M. Lenoir, aujourd'hui secrétaire général de l'École des beaux-arts et membre de l'Institut.

(( Je me la rappelle très bien, m'a dit ce dernier, alors que, tout enfant, je la voyais chez mon père, au Musée des monuments français. Sa mère était une demoiselle Lenoir, et nous avions le même aïeul; son père, sans être riche, avait une honnête aisance ; c'était un galant homme et qui jouissait, dans son administration, de l'estime générale. En ce qui touche personnellement M''*" Mayer, je n'ai rien de désobligeant à penser de sa conduite. Prud'hon la regardait comme sa fille, et les rapports entre eux étaient parfaitement convenables. »

Un mot, maintenant, sur la façon tragique dont périt M. Mayer; c'est à faire croire que les membres de certaines familles sont prédestinés à une mort violente! Un jour qu'il longeait une rue étroite pour se rendre à son bureau, il fut pris entre le mur d'une maison et une lourde charrette. Gomme il s'arrêtait pour laisser passer une femme qui lui barrait le chemin, l'essieu se brisa et le malheureux fut écrasé par le poids de la voiture, qui se renversa sur lui. Sa mort fut sincèrement pleurée par sa fille d'abord, qui l'idolâtrait, puis aussi par Prud'hon, qui l'aimait beaucoup et avec lequel il était dans les meilleurs termes; nous en trouvons la preuve dans la ravissante miniature dont nous parlions plus haut, et qu'il peignit à son intention.

Maintenant, à quelle époque remonte le fatal événement ? M. Lenoir ne sait le préciser, mais connaissant qu'il précéda de fort peu de temps l'installation de M"'^ Mayer à la Sorbonne, je suis autorisé à le placer vers 1809. Ce fut en effet au commencement de 1810 seulement que M"" Mayer vint habiter auprès de Prud'hon. Les catalogues des anciennes expositions en font foi, et, puisque je les ai sous les yeux, j'en profite pour corriger l'erreur qui consiste à porter cette installation en 1805. Voici, d'après les documents authentiques, les premières demeures de la jeune artiste: de 1796 à 1798, rue Meslée, n° 65 ; — en 1799, 1800 et 1801, rue de la Loi, n° lOA; — en 1802 et 180Zi, rue de la Jussienne, n° 20; — en 1806, rue delà Verrerie, n" 2h; — en 1808, rue Saint-Hya-

cinthe n'' 25 et enfin, en 1810, à la Sorbonne. Par conséquent M"° Mayer, arrivée à la Sorbonne cinq ans plus tard qu'on ne l'a dit jusqu'ici, avait trente-cinq ans et non trente quand elle se fixa auprès de son maître, ce qui réduit à onze années le temps qu'elle vécut sous le même toit que lui.

Suffisamment édifiés sur les antécédents de la femme, témoignons qu'une nature intelligente et passionnée poussa de bonne heure M^^^ Mayer vers les choses de l'esprit et, en particulier, vers l'étude des beaux-arts.

A vingt et un ans elle figurait pour la première fois au Salon avec quatre compositions d'un mérite déjà sérieux. Les voici, en suivant l'ordre du livret : n° 319, la Citoyenne Mayer, peinte par elle-même, montrant une esquisse du portrait de sa mère ; n" 320, un Jeune Élève portant un carton sous le bras; n» 321, un Enfant. Miniatures : n" 322, le Père de l'artiste, médaillon et dessus de boîtes sous le même numéro.

A dater de cette même année 1796, l'artiste paraît à tous les Salons. Nous avons pu, grâce à la bienveillance de M. Mahérault, consulter la collection complète des anciens catalogues, et c'est d'après elle que nous relevons toute l'œuvre exposée de M"' Mayer.

Salon de 1798 (tableaux) : n° 29/i, Portrait d'un enfant; n" 295, Portrait d'un enfant tenant un pigeon ; n° 296, Portrait du père de l'auteur.

Salon de 1799 (tableaux) : n° 220, une Petite Fille en prière ; n^ 221, une Jeune Personne surprise par un coup de vent; n° 222, Portrait d'en faut; n°223. Miniature à l'huile représentant une petite fille tenant une colombe.

Salon de 1800 : n" 261, Portrait en pied d'un homme à son bureau (dessin à la manière noire) ; n° 262, une Femme assise sur un banc, fond de paysage; n'' 263, un Jeune Homme représenté en chasseur.

Salon de 1801 (tableaux) : n« 237, Portrait en pied d'un homme appuyé sur son bureau; n° 238, Portrait en pied d'un père et de sa fille; il lui indique le buste de Raphaël en l'invitant à prendre pour modèle ce peintre célèbre ; n° 239, Portrait en pied dessiné au pastel d'un homme d'affaires amateur de musique; n° 2ZiO, Portrait d'une femme assise dans son appartement (dessin au crayon noir).

Je place ici une remarque importante : M^'' Mayer, qui, jusqu'en 1801, a figuré aux différentes expositions d'une façon de plus en plus active, mais avec des envois d'un genre à peu près identique , rompt brusquement avec le passé, s'élève à la hauteur de la peinture d'histoire, inaugure, en un mot, une ère nouvelle, seconde et dernière transformation de son talent. La raison en est qu'entre 1801 et 1802 ont commencé les leçons de Prud'hon. Il a été imprimé dans tous les livres que M^^'^ Mayer, d'abord élève de Suvée et passée dans l'atelier de Greuze en 1801, n'avait

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ET PRUD'HON

reçu les conseils de Prud'hon qu'à la mort de son second maître, c'està-dire en 1805. L'assertion est tout à fait erronée et les catalogues sont encore là pour la démentir. En 1796, en effet, ils ont ajouté au nom de M"^ Mayer : élève de Suvée ; en 1801, élève de Suvée et de Greuze ; de 1802 à 1806, au contraire, ils restent muets sur le nom du professeur. C'est qu'évidemment, si l'artiste n'a point quitté l'atelier de Greuze, elle fréquente d'une façon bien autrement assidue celui de Prud'hon. Son exposition de 1802 : « Une mère et ses enfants au tombeau de leur père », (n° 205) en témoigne clairement et c'est à juste titre que M. de Concourt, dans son catalogue raisonné, range la composition parmi les « œuvres de M"^ Mayer, auxquelles Prud'hon a participé ».

Au Salon suivant la lumière se fait éclatante. Notre artiste expose sous le n'' 319 : « l'Innocence préfère l'amour à la richesse », tableau gravé depuis par Roger avec la mention : « Peint par M'^" Mayer », et de ce tableau Prud'hon a donné tous les dessins et croquis. Or nous sommes en 180/i, c'est-à-dire une année avant la mort de Greuze.

Afin de bien faire connaître M"' Mayer à mes lecteurs, j'aurais souhaité la mettre personnellement en scène en publiant un certain nombre de ses lettres. Malheureusement ses autographes sont fort rares et, malgré mes recherches multipliées et mes consciencieux appels à Paris et à la province, je ne suis parvenu qu'à en découvrir deux. C'est peu et je demeure confus d'un aussi mince bagage, mais j'espère qu'on ne verra pas sans intérêt les échantillons que je me suis procurés : pour être d'un style tourmenté, d'une tournure maniérée qui sent son époque, ils n'en révèlent pas moins le charme de l'esprit, la noblesse du cœur et une imagination à la fois vive et impressionnable.

La première des deux lettres, qui appartient à M. Cottenet, est adressée à M'"' Élise Voiart, dans sa charmante habitation de Choisy-le-Roi.

La seconde, qui faisait partie de la succession Sensier, a été sans doute portée à M"" Tastu, hôtel de France, où celle-ci descendait durant ses courtes apparitions à Paris, car elle n'a pas l'estampille de la poste.

Je les imprime par ordre de date afin de faciliter la lecture des deux autographes que j'ai jugé curieux de joindre à cette brochure.

A madame Voiart^ en sa maison de Choisy-le-Roi.

* Ce 6 janvier 1813.

Comme vous, bonne et aimable Élise, j'ai regretté ces moments qui nous sont toujours si agréables, quand ils se passent avec vous ; cela me semblait dépendre en partie de votre volonté de nous en faire jouir ; mais peut-être la saison et votre santé délicate ont-elles voulu nous ravir encore ce dernier et seul bonheur pour la fm de cette même année ; oublions-la de fait, puisqu'elle n'existe plus, et, avec elle, tout ce qu'elle a eu de fâcheux. Une des premières pensées de vous, adressée à tous deux pour celle-ci, doit nous être d'un heureux présage ; le premier jour nous a donné l'idée d'un espoir plus riant, non pour l'ambition, ce sentiment nous est étranger, mais pour ce degré d'estime générale si enviée des âmes élevées; tout, à cet égard, semble rentrer dans l'ordre; et vous-même, chère Élise, voulant bien, pour présent d'étrennes, nous donner l'assurance de votre affection, elle sera continuellement pour nos cœurs l'aliment le plus doux, et tout alors semblera nous sourire.

Recevez tous trois le baiser de notre amitié sincère, un en plus, si elle le permet, pour l'aimable voisine.

G. Mayer.

P. S. Au moment de fermer ma lettre je reçois dix bouteilles de vin de votre part que nous ne goûterons qu'avec vous ; ne nous faites pas trop attendre.

A madame Tastu^ hôtel de France^ rue Coq-Héron. Madame et amie.

Il était convenu, lundi dernier, que vous nous feriez l'amitié de dîner avec nous aujourd'hui jeudi, avec M. Voiart; nous nous sommes flattés de cette petite réunion très agréable pour tous deux, que vous me disiez partager, et M. Voiart, non instruit peut-être de cette intention, a dit hier à M. P..., qui lui en a parlé (moi n'étant pas dans le moment où il est venu à l'atelier), que ses affaires et les vôtres ne le lui permettaient pas ; serions-nous privés, madame, par ce motif peu recevable, d'avoir le plaisir d'être deux ou trois heures ensemble ? Nous vous laisserons libres aussitôt que vous le trouverez bon; pensez au temps long qui s'écoulera sans vous voir, et vous vous reprocherez alors de ne pas nous avoir donné un si faible dédommagement qui nous procurera, au moins pour cette journée, une bien douce satisfaction.

ET PRUD'HON

J'attends, madame et amie, une réponse plus satisfaisante et j'espère vous voir au plus tard à deux heures pour notre petite séance ; notre dîner pour à heures et demie, ainsi ces messieurs peuvent ne venir qu'à cette dernière heure.

Tout à vous de cœur,

G. Mayer.

Jeudi matin.

Pas de date, mais la petite séance en question nous permet de combler cette lacune, sachant que M"' Mayer fit le portrait de M'"^ Tastu en 1817.

La seconde épîtreest intéressante comme la première en ce qu'elle est très typique. Si rarement que se rencontrent les autographes de l'amie de Prud'hon, ils se reconnaissent à leur caractère original et à un cachet tout personnel. M"^ Mayer écrivait avec cœur et esprit; çà et là des pensées d'un ordre élevé; une phrase parfois brève, nerveuse, mais toujours une grande chaleur de sentiment. De plus, une correction de forme qui prouve l'instruction cultivée de leur auteur.

Je m'imagine que la façon Yh plus intéressante de présenter au lecteur mes renseignements sur M^'^ Mayer sera de laisser la parole à ceux qui ont été les témoins de ce qu'ils racontent, aux amis ou parents de Prud'hon et de son élève. Et d'abord je transcrirai une lettre que j'ai reçue de M'"^ Amable Tastu, fille de Voiart, le confident préféré du maître. Mieux que tous les commentaires, elle montrera M"^ Mayer sous son véritable aspect :

« Monsieur, je serai très heureuse de vous épargner le voyage de P..., en vous envoyant, par écrit, tous les détails que vous désirez sur M''" Mayer. Par malheur, bien que je l'aie beaucoup connue, ainsi que son maître Prud'hon, ami intime de mon père, je ne pourrai guère rien dire de plus que ce qui se trouve dans les biographies de Prud'hon, qu'on ne séparait guère d'une élève qui lui avait dévoué sa vie. Prud'hon, ce La Fontaine des peintres, avait besoin, comme l'autre, d'une personne qui s'occupât, pour lui, du matériel de la vie. Constance Mayer fut cette personne. Elle avait comme son maître, en qualité d'artiste, un logement à la Sorbonne. Celui de Prud'hon ne se composait

que de son atelier et d'un cabinet où était son lit ; celui de Mayer, dans un autre corps de logis, était un appartement de plusieurs pièces, petites, mais commodes. Elle travaillait dans l'atelier de son maître; il mangeait chez elle, et, absorbé qu'il était par son art, il laissait à son amie le soin de tout le reste. Elle s'en acquitta avec la passion qu'elle mettait à toutes choses. C'était une nature ardente et sensible qui s'identifiait avec tout ce qu'elle aimait. Elle ne vécut plus que pour et par Prud'hon. Son talent même devint comme un reflet de celui du maître. Il paraît, du reste, que cette disposition d'imitation lui était naturelle. Elle avait été élève de Greuze avant de l'être de Prud'hon, et alors elle faisait du Greuze ; car je tiens d'elle-même que plusieurs des têtes qui passent dans le commerce des tableaux pour des Greuze sont d'elle ou de M"' Ledoux, autre élève du même maître. Que vous dirai-je encore, monsieur? J'ai vu souvent, durant bien des années, Prud'hon et son élève, car ils étaient inséparables, soit chez mon père, soit chez eux. J'ai passé de longues heures dans leur atelier, à les voir travailler l'un et l'autre sans avoir à en dire rien de particulier. Entre eux le ton était, du côté de Prud'hon, celui d'une affection sérieuse et tranquille; plus vif chez M"^ Mayer, il avait quelque chose de la sollicitude maternelle. Mais il n'y avait de part ni d'autre aucune familiarité. Elle disait a monsieur Prud'hon », lui l'appelait « mademoiselle ». Les amis étaient toujours les bienvenus.

« M^*' Mayer, sans être jolie, avait une de ces figures que l'on n'oublie point. Elle était de taille moyenne, un peu forte, très brune de cheveux et de teint; ses yeux noirs étaient d'autant plus brillants qu'ils se mouillaient à la moindre émotion. La coupe de ses traits, l'expression de son visage, par un hasard singulier, rappelaient les figures de Prud'hon, ce qui a fait dire à tort qu'elle les avait inspirées. Ce caractère de tête appartenait à Prud'hon, bien avant qu'il connût M"^ Mayer. Il lui venait d'une statue antique qui était l'objet de sa prédilection particulière et qu'il avait beaucoup étudiée, celle du petit Faune.

« Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire d'une personne que j'ai longtemps connue et beaucoup aimée. Quant à des lettres, je n'ai vu d'elle que des billets insignifiants, comme on en écrit à propos d'une invitation ou de quelque événement de famille entre amis qui se voient souvent.

« Je ne vous parle pas de sa fm tragique, les détails en ont été publiés. Les causes de ce suicide ne peuvent être que conjecturées. Elle était à une époque de la vie oii la santé des femmes subit une crise dangereuse; à ce moment, elle fut victime d'un vol domestique qui l'affecta beaucoup.

ET PRUD'HON

Enfin l'ordre donné aux artistes de quitter la Sorbonne lui causa un violent chagrin, car elle croyait y voir la nécessité de ne plus vivre sous le même toit que Prud'hon. Dès lors, on remarqua quelque trouble dans ses idées et dans ses paroles, mais on était loin de s'attendre à la catastrophe qui s'ensuivit. On sait que Prud'hon n'y survécut pas longtemps.

({ J'ajouterai que M^'" Mayer a fait mon portrait, à l'époque de mon

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