‹ Mademoiselle Constance Mayer et PrudʾhonChapitre 2 sur 3 · TRÉPIED DESSINÉ PAR PRUD'HON, POUR L' I M I' É R A T RI C E JOSÉPHINE · texte numérisé non relu

TRÉPIED DESSINÉ PAR PRUD'HON, POUR L' I M I' É R A T RI C E JOSÉPHINE

mariage. Prud'hon voulut, par amitié, y travailler lui-même. Ce portrait est regardé comme une œuvre de maître.

« Si vous aviez, monsieur, quelque autre question à m'adresser, j'y répondrais de mon mieux et vous prie, en attendant, de recevoir, etc. ))

Les questions qu'il me restait à faire à M™* Tastu devaient se borner à peu de chose. Néanmoins je n'hésitai point à l'aller trouver, ne fût-ce que pour glaner dans sa conversation quelques détails oubliés et, pénétrant avec elle dans l'intimité de Prud'hon et de M"' Mayer, pour vivre un moment de leur propre vie, chez eux et dans la compagnie même de personnes qui leur avaient été chères.

L'accueil de M'"' Tastu fut des plus obligeants, et, après m' avoir

remercié de l'intérêt que je portais à ceux dont elle avait été la plus sincère amie, elle me parla d'eux avec une chaleur de sentiment et une fraîcheur de souvenir telles que je puis anjourd'hui livrer au public une esquisse de leur caractère sans rien changer à sa conversation et en écrivant pour ainsi dire sous sa dictée.

M"' Mayer avait beaucoup d'esprit et une nature si ardente, si passionnée, que du rire elle en venait aux larmes sans aucun motif apparent. Pour elle, Prud'hon était le bon Dieu; aussi, quand il s'agissait du maître, son imagination s'exaltait, et son regard brillait d'un enthousiasme vraiment étrange. Quant à lui, c'était un grand enfant; il fallait qu'on pensât, qu'on vécïlt à sa place : absorbé dans son art, il ne s'inquiétait ni défaire connaître ses tableaux ni du profit qu'il pouvait en tirer. C'est M"' Mayer qui se chargea de l'administration de sa maison, qui soigna ses enfants, qui stimula son zèle et lui conquit la renommée. En un mot, elle s'identifia avec lui, elle lui consacra sa fortune, toutes les forces de son cœur, de son intelligence, et si étroitement elle unit sa vie à celle de Prud'hon, qu'à l'heure où il fallut quitter la Sorbonne, la seule pensée d'une séparation égara ses esprits et la précipita dans la tombe.

Je n'insisterai point sur la nature distraite du maître ni sur les preuves que m'en fournit M"'^ Tastu : son voyage à Choisy-le-Roi, par exemple, où Prud'hon était allé faire part du mariage de sa fille à son ami Voiart, et d'où il revint au bout de trois jours sans avoir rien dit, a été raconté tout au long par M. Ch. Clément. Mais je citerai à l'appui de l'ingénuité de son caractère ses joies d'enfant alors que, par l'entremise de M. de Fortin, il obtint la place de professeur de dessin de l'impératrice Marie-Louise. Un jour, Voiart croise un cabriolet dans lequel certain monsieur appelant et gesticulant faisait tous ses efforts pour attirer son attention : étonné de tant de mouvement, le père de M"»' Tastu lève les yeux et reconnaît Prud'hon, qui, l'œil illuminé de plaisir, lui montre son habit de cour et ses manchettes toutes neuves. « Êtes-vous content de votre royale élève? lui demandait Voiart à quelque temps de là. — C'est une bonne personne, répondit le maître. — Et ses progrès? — Oh! ses progrès laissent à désirer. Sa Majesté trouve que le dessin lui salit les doigts, et elle ne touche pas à ses crayons. — Alors que fait-elle pendant vos leçons? — Elle dort, » soupira Prud'hon avec une délicieuse naïveté.

Tout futiles que soient ces détails, je les ai donnés en toute sincérité, parce qu'en présentant l'homme par le menu, ils apprennent à connaître l'artiste. Si Prud'hon eût été moins absorbé par sa peinture et, par consé-

ET PRUD'HON

quent, moins étranger à la vie réelle, il n'eût pas eu sans doute ce merveilleux sentiment poétique que nous lui connaissons; s'il eût été de nature moins candide, il n'eût point rendu avec tant de charme les grâces de l'enfance. J'aurais tort pourtant de montrer le maître comme absolument placide et indifférent au monde extérieur. La politique avait le don de l'émouvoir au plus haut point, et, quand on discutait devant lui, il s'animait, s'emportait et devenait plus ardent que les autres.

Ce n'est point encore le moment de raconter la fin tragique de M^^' Mayer, mais je veux citer à ce propos les paroles de M"^' Tastu ; elles seront un témoignage de la profonde affection de cellé-ci pour l'élève bien aimée de Prud'hon.

(( Je revenais de voyage avec mon mari, me dit-elle, et nous nous reposions de nos fatigues à la campagne, quand la catastrophe nous fut annoncée. Je n'oublierai jamais la figure bouleversée de mon père; sa voix tremblait, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux. Je m'associai de toute mon âme à sa douleur, car j'aimais tendrement M"*^ Mayer, et son souvenir demeure si présent à mon esprit qu'après cinquante-huit ans écoulés je ne puis songer à elle sans voir se raviver les regrets de la première heure. »

Le sentiment de M""® Tastu, nous n'aurions eu garde de l'omettre, car il est important pour nous de savoir M"*' Mayer si hautement appréciée par une femme de cœur qui la fréquentait journellement , de plus par une femme du monde à laquelle ses principes n'eussent point permis de relations équivoques.

La visite que je fis à M™^ Quoyeser, née Émilie Prud'hon, est intéressante à ce double point de vue, qu'elle confirme les paroles de M'"^ Tastu, et légitime d'autant mieux ses éloges que M«^' Quoyeser, il faut en convenir, se montre peu indulgente envers l'amie de son père. Bien que M^'" Mayer n'occupât en effet, au foyer domestique, qu'une place désertée depuis longtemps, les enfants de Prud'hon lui savaient mauvais gré de sa présence. Oublieux des charges et des sacrifices que cette noble femme s'imposait pour eux, ils ne songeaient qu'à l'affection dont elle était l'objet delà part du maître, et ils en étaient jaloux. Nous condamnons assurément cette antipathie, et pourtant nous avouons qu'elle est dans la nature humaine. Les enfants sentent d'instinct que la place de leur mère est au logis, et, quand cette place est laissée vide, sans se préoccuper deÉ causes de l'absence, ils défendent l'accès de leur foyer et ne souffrent point qu'une étrangère vienne s'y asseoir.

Pour nous, dont le devoir est de descendre au fond des choses, con-

naissant de combien de soucis et de chagrins M'^'^ Prud'hon abreuva son mari, sachant aussi que M"'' Mayer rendit au maître le calme et la sérénité, nous la remercions au nom du pays, qui lui doit une de ses gloires, au nom des enfants de Prud'hon, dont elle fut le soutien, le guide et la providence. M"'*' Quoyeser le confesse elle-même, malgré ses répugnances; et, dans l'entretien que nous eûmes avec elle, son admiration pour l'excellente créature éclate, en dépit des récriminations dont l'abreuve sa jalousie filiale. Elle n'aimait pas M''^ Mayer, et son frère Jean ne pouvait point la sentir, me dit-elle en commençant; rien ne lui coûtait comme de l'appeler « bonne amie », et, quand celle-ci la traitait de « petite », son amour-propre s'en offensait grandement : « M. Ch. Blanc a prétendu, ajouta M'"*^ Quoyeser, que nous allions au bal ensemble et que mon père nous parait de ses propres mains : cela n'est pas exact. Je faisais parfois des courses indispensables avec elle, et c'était tout. Je la voyais, d'ailleurs, fort peu, chacune de nous travaillant de son côté. Quant au bal, je ne me souviens pas d'y être jamais allée avec M^'^ Mayer, qui, du reste, ne se plaisait pas dans le monde. Je m'y rendais avec M"*^ Lordon et M^^' Trézel; nous étions alors inséparables, et l'on nous y nommait les trois Grâces. »

Ce qui précède est -critique de détail ; quand , au contraire , M'"^ Quoyeser aborde les grands côtés de l'existence, elle ne fait aucune difficulté* de rendre à sa rivale la justice qu'elle lui doit; de déclarer que M'^*' Mayer leur donna le bien-être à tous, se chargea de leur éducation, et la dota, en particulier, d'une somme de vingt mille francs, au temps de son premier mariage. Bien autres étaient encore les obligations de son père envers M"' Mayer ; elle fut sa bonne étoile, et « Ta porté au pinacle » ; ce sont les expressions mêmes de M'"^ Quoyeser. Le pauvre artiste n'était pas heureux; longtemps la misère l'avait tourmenté, et il n'en serait jamais sorti sans l'opiniâtreté de son élève à le produire. Le ministre avait-il une commande à donner, Prud'hon ne bougeait pas, et, si un de ses confrères, plus remuant que lui, l'avait obtenue, il se contentait de murmurer d'un air indifférent : u Bast, il y en aura d'auti*es! » ou bien il répondait à M^'" Mayer, qui le pressait de solliciter : « Si l'on a besoin de moi, on saura bien venir me chercher. » 11 fallait que celle-ci le harcelât et l'habillât elle-même pour qu'il se décidât à sortir. Encore fut-elle souvent obligée de faire les démarches pour lui. « Que voulez-vous? ajouta M""*^ Quoyeser, mon père était d'une modestie extrême, et l'empereur eut bien raison de lui dire, le jour où il le décora : « Monsieur Prud'hon, vous êtes comme la violette, qui se cache sous « ses feuilles. »

ET PRUD'HON

Deux griefs subsistent pourtant, chez la fille du maître, au sujet de la prétendue conduite de M"^ Mayer envers sa mère et aussi envers ellemême. Elle accuse l'amie de son père, d'abord, d'avoir fait enfermer ^me Prud'hon chez Déodore, qui avait une maison de santé, rue Saint- Honoré; ensuite, de l'avoir exilée, elle, chez la chanoinesse Legoing de la Maison-Neuve, en attendant qu'elle eût l'âge d'entrer au couvent d'Écouen.

Ces deux allégations sont également erronées. A l'époque où Prud'hon confia sa fille à la chanoinesse Legoing, c'est-à-dire en 1800.

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PORTRAIT DK PHUD HON, d'aPRÈS JULES BOILLY.

il ne connaissait pas encore M"*' Mayer. Quant à l'incarcération de M'"« Prudhon, les détails qui vont suivre témoignent que notre artiste y fut absolument étrangère.

En effet, dès le l^'' octobre 1803, le maître écrivait de son propre mouvement à M. Denon, directeur général des Musées, une lettre indignée dont j'extrais ce passage :

(( Je suis outré, humilié tout à la fois, quand je parle d'une femme qui n'a pas craint de montrer la bassesse de son âme par les scènes atroces et scandaleuses qu'elle n'a cessé de me faire, par ses propos

infâmes contre toutes les personnes qui m'avoisinent, et par la manière insupportable dont elle a agi avec tout le monde... Il était temps pour M. Meynier que je la misse hors de chez moi, car il était excédé de ses invectives , de ses criailleries et du tapage qu elle ne cessait de faire au-dessus de lui.... D'après^ce, on sent combien une telle femme est un objet insupportable dans un lieu comme la Sorbonne, et combien j'ai raison de solliciter un ordre du ministre, pour l'empêcher d'y remettre les pieds. »

Cette lettre, rapporte M. Ch. Clément, ne paraît pas avoir eu tout l'effet désirable. M'"' Prud'hon, de plus en plus violente et insatiable, continua à abreuver son mari d'avanies et à le harceler de perpétuelles demandes d'argent. Nous enseignant ensuite la véritable cause de la séquestration de cette malheureuse, l'écrivain continue : « Cet état de choses dura jusqu'au moment où, étant parvenue jusqu'à l'impératrice, elle fit une scène tellement scandaleuse, qu'on l'enferma chez Déodore de Piron, dans une maison de santé, sous l'œil de la police, où l'on mettait les fous et les ennemis politiques. »

Ainsi tombe de lui-même le principal grief; les autres n'ont aucune portée. M"*^ Quoyeser se plaint, par exemple, de ce que M*'" Mayer ait détourné Prud'hon de lui faire apprendre la peinture ; elle lui reproche d'avoir répandu le bruit que sa mère buvait (affirmation très exacte, du reste) ; elle prétend qu'elle favorisa son mariage avec M. Deval, afin de l'envoyer à Lorient, et que l'absence lui enlevât l'affection de son père ; or les lettres pleines de tendresse que Prud'hon écrivit à sa fille depuis leur séparation témoignent du contraire; enfin, W^^ Quoyeser accuse sa prétendue rivale d'avoir rompu entre eux tous les liens de famille; et elle-même confesse que, durant les vingt années qui suivirent la mort de M^^*" Mayer, elle ne correspondit pas une seule fois avec son frère Eudamidas. Sans pousser plus loin nos investigations, avouons donc que la fille de Prud'hon a été guidée dans ses reproches par sa tendresse aveugle, mais respectable, envers sa mère, et profitons, avant de la quitter, des renseignements qu'elle a bien voulu nous fournir sur l'installation de la famille à la Sorbonne. L'appartement qu'elle y occupait était à gauche en entrant; sur le même palier, au second étage, habitait Bernardin de Saint-Pierre avec ses enfants, Paul d'abord, puis Virginie qui fut la compagne de M^^'' Emilie Prud'hon, à Écouen. Il fallait descendre et traverser la cour pour monter à l'atelier, qui était situé du côté de l'ancien jardin. M^^^ Mayer avait son logement au fond, de l'autre côté de la cour et près de l'église; mais elle travaillait toute

A.MONGIN.SCULP

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