‹ Mademoiselle Constance Mayer et PrudʾhonChapitre 3 sur 3 · PORTRAIT DE SOPHIE LORDON · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE SOPHIE LORDON

Imp . Cadart, Paris

ET PRUD'HON

la journée dans Tatelier du maître, qui était spacieux, bien éclairé, avec une petite pièce y attenant. Les repas se prenaient en commun , chez Prud'hon, et M'^^ Mayer venait le matin préparer le déjeuner.

J'ai terminé ma visite à M^^^ Quoyeser, que je remercie de son bienveillant accueil ; mais, au moment de prendre congé de cette respectable femme, j'ai pensé que le lecteur me saurait gré de lui esquisser en deux mots sa physionomie et celle du logis qu'elle habite. M"® Émilie Prud'hon est née le 3 novembre 1796 ; elle a par conséquent aujourd'hui quatre-vingt-trois ans. Petite et de taille un peu voûtée, ses yeux sont à la fois intelligents et doux, et l'ensemble de son visage rappelle, avec plus de délicatesse dans les traits, l'image de son père lithographiée par Boilly en 1820. Son caractère est sympathique, son ton parfait, et ses manières distinguées contrastent singulièrement avec le lieu de sa retraite : deux petites chambres situées en haut d'un escalier rustique, et tout au bout d'un faubourg d'Asnières ; dans la pièce principale, quelques chaises, un lit de fer et, accrochés au mur, un mauvais portrait d'homme et un paysage seul échantillon des études artistiques de M^^^ Prud'hon. Tel est le réduit où végète la propre fille d'un de nos plus illustres peintres. Encore serait-elle morte de faim, ainsi que son mari, vieux et infirme comme elle, si la Providence n'eût placé sur son chemin le généreux M. Eudoxe Marcille, qui, touché d'une aussi intéressante misère, organisa en sa faveur une exposition des ouvrages de son père, à l'École des Beaux-Arts. Ajoutons, à la louange du gouvernement actuel, que depuis quelques années il s'associe, dans la mesure de ses ressources budgétaires, à l'œuvre de réparation entreprise par M. Marcille.

Camille Lordon, chez qui j'introduis maintenant le lecteur, est la dernière survivante des enfants du peintre, élève et ami de Prud'hon. Elle était bien jeune à l'époque où remontent nos recherches ; cependant ses souvenirs sont encore très présents, et sa mère l'a souvent entretenue des vertus de M^^*" Mayer, avec laquelle elle était étroitement liée.

C'est la sœur aînée de M"' Camille Lordon, M"^ Sophie, plus tard M*"" Duquesne, qui formait, avec M"' Laure Trézel et M"' Émilie Prud'hon, le trio des Grâces dont il était question tout à l'heure.

(( Si la fille de Prud'hon, me dit M"' Camille Lordon, n'aime point M'^* Mayer, elle a grand tort, car celle-ci la comblait de soins. Je la vois encore, un soir de bal costumé, présidant à sa toilette et veillant à ce que rien ne lui manquât. Du reste, elle habillait souvent les

trois jeunes filles et ne les quittait qu'à l'instant de leur départ. )>

M"^ Lordon proclame hautement l'intimité de sa mère avec Mayer, au couvent d'abord, puis à la Sorbonne, où leurs relations se resserrèrent encore. On ne saurait s'imaginer, d'après elle, combien la compagne de Prud'hon était expansive et bonne. Elle ne rencontrait pas un enfant sans l'embrasser, lui faire mille caresses, et, malgré l'état nerveux de sa santé, personne n'essuya jamais de sa part un mouvement de mauvaise humeur. Dans les derniers temps de sa vie même, à une époque où des préoccupations imaginaires la poursuivaient, où ses terreurs chimériques avaient pris les proportions d'une maladie incurable, elle s'e.Torçait de cacher ses souffrances à ceux qui l'approchaient, et, durant ses crises, on la voyait s'éloigner ou s'ingénier à sourire.

(( Je ne vous tracerai point le portrait de M"' Mayer, continua M"^ Camille Lordon, j'étais trop jeune pour que sa figure se gravât dans ma mémoire. Cependant le souvenir que j'en ai gardé me la montre, sinon jolie, du moins agréable et surtout extrêmement sympathique. Un détail vous prouvera la générosité de cette aimable femme : son logement, à la Sorbonne, était, comme tous les logements d'artistes, très simple, très modeste, très exigu; néanmoins elle trouva moyen d'en détacher une partie pour la céder à la famille Trézel, qui était fort nombreuse. Par le cœur, l'élève était digne du maître, que nous appelions tous « papa (( Prud'hon », tant il avait de bonhomie dans le caractère. »

Je viens de sténographier la conversation de M'^^ Lordon, comme je l'avais fait pour M'"^ Tastu et M"™^ Quoyeser, dans la pensée qu'il n'est pas de meilleur moyen de mettre M^'" Mayer dans son vrai jour et de corriger, d'après Ceux-là mêmes qui l'ont connue, les jugements erronés que les biographes d'aujourd'hui ont quelquefois portés sur elle. Parmi les survivants de cette époque, il en existe un que je classerai avec M*"® Quoyeser au nombre des témoins à charge, et dont la déposition m'est d'autant plus précieuse que, malgré ses répugnances et ses antipathies, il ne peut se défendre de rendre justice aux grandes qualités de M''^ Mayer. Je parle de M. Eudamidas Prud'hon, troisième fils du peintre, un homme de mérite, ancien élève de l'École polytechnique et qui donna loyalement sa démission en 1815 pour ne point servir les Bourbons. Désireux, alors, de conquérir une position indépendante, il entreprit ses études de médecine et devint, par la suite, un praticien distingué.

M. Eudamidas recueillit M'"« Prud'hon à sa sortie de la maison Déodore, et c'est chez lui, à Toul, qu'elle mourut en 183/i. Il est donc, par état, mal disposé à l'égard de M''^ Mayer, qu'il accuse d'avoir usurpé

Portrait de M"= Constance Mayer, par P. -P. Prudhon

(Collection Eudoxe Marcille. Prêtée par M""^ H. J.)

ET PRUD'HON

la place de sa mère. Les personnes qui ont visité M. E. Prud'hon à Neuilly, où il habite aujourd'hui, l'ont entendu parler en termes peu

PORTRAIT DE m"'' MAYhR, D 'a P R È S UN DESSIN DE PRUû'HON.

(Collection de M. Bellanger. )

charitables de l'amie de son père, et je sais qu'à la vente Trézel il refusa d'acheter « l'intérieur d'atelier » que j'ai mentionné plus haut, par la seule raison que M"^ Mayer y figure à côté du maître. Néanmoins et

malgré ses préventions, il considère son innocente victime comme le bon génie de son père, et c'est avec des larmes dans les yeux qu'il parle de son dévouement et de son abnégation.

Si des enfants blessés dans leur sentiment filial accordent à M'^"= Mayer le tribut de leur admiration, que devons-nous penser, nous qui savons par des témoignages vivants et authentiques que Prud'hon fût mort de misère ou de chagrin sans le secours de cette noble créature?

Nous avons vu le peintre, au début de sa carrière, découragé jusqu'à la pensée du suicide, et sa femme ne s'introduisant dans son existence que pour la troubler de mille manières. Mère aussi insouciante qu'épouse revêche, elle laissait à son mari toutes les charges du ménage, et ceux qui ont connu Prud'hon à cette époque l'ont trouvé souvent à l'atelier, peignant d'une main et tournant la bouillie des enfants de l'autre. Nous n'ignorons pas que, privé du nécessaire, manquant même de pain, le pauvre artiste était incapable de rien produire d'efficace ou de lucratif. Enfoncé qu'il demeurait dans sa solitude, épuisé par la lutte, harcelé surtout par les violences et les récriminations d'une impérieuse compagne, que serait-il devenu si une autre femme, riche de toutes les vertus qui manquaient à la première, ne se fût rencontrée pour ressusciter l'artiste et lui donner confiance en son génie ? Celle qui accomplit ce miracle fut M"'' Constance Mayer, dont l'exquise sensibilité devina toutes les blessures du maître, et qui déploya, pour les cicatriser, les ressources infinies de son cœur. « A l'ordinaire silencieuse, anxieuse, dit M. Ch. Clément, elle était absorbée dans sa constante préoccupation : veiller à ce que rien ne pût fatiguer, ennuyer ou peiner Prud'hon. Elle le soignait comme un enfant et le couvait pour ainsi dire, exigeait qu'on se retirât à neuf heures, et l'entourait des soins les plus délicats et du respect le plus profond. » Sa tendresse toute platonique, en effet, tenait du culte; aussi la calomnie, nous affirme Voiart, respecta-t-elle une affection si pure, si sincère, et ne fit-elle qu'accroître l'estime de leurs amis communs.

Devenue orpheline et maîtresse d'une fortune de quatre-vingt mille francs environ, M^'' Mayer s'était installée à la Sorbonne, où elle prit sous sa tutelle les nombreux enfants de Prud'hon et les combla d'attentions maternelles, les élevant dans une aisance toute nouvelle pour eux, dirigeant leur éducation avec une intelligence remarquable et dotant de ses deniers, nous l'avons vu, la fille de l'artiste.

Économe jusqu'à la parcimonie s'il s'agissait d'elle-même, M'^** Mayer ne calculait plus quand il était question de ses protégés. Alors elle devenait prodigue et ne songeait point que son avoir, qui diminuait de jour en jour, s'évanouirait bientôt dans d'aussi lourdes charges. Quant

ET PRUD'HON

à Prud'hon, étranger à la vie matérielle, il ignorait les sacrifices de sa bienfaitrice, ou du moins il n'en soupçonnait pas l'étendue.

Grâce à M"*^ Mayer et à son intervention providentielle, voilà donc l'homme heureux et consolé. Voyons, maintenant, ce qu'elle fit de l'artiste. Prud'hon, nous le savons, avait horreur du monde et détestait les démarches ; aux époques néfastes de son existence, il avait pour toute société quelques intimes au cœur naïf et bon comme le sien, pour confident de ses peines, Constantin, le marchand de tableaux de la rue Saint-Lazare. M"'= Mayer, le surprenant au milieu de son apathie et de son obscurité, se fera l'apôtre de sa renommée, l'étoile de son génie, et, profitant des brillantes relations de sa famille, elle attirera dans l'atelier du peintre de riches amateurs ou des personnages influents, tels que Talleyrand, qui, disons-le en passant, avait pour l'esprit de la jeune femme une prédilection marquée. Par sa persistance et le tact de sa conduite, elle obtiendra pour son illustre protégé des commandes et des récompenses honorifiques; par les charmes de son caractère et ses façons distinguées, elle transformera la demeure jusqu'ici déserte de Prud'hon en un salon où se donneront rendez-vous les talents de tous les genres.

Voici, à ce propos, une note de Grille que je dois à la bienveillance de M. Mahérault et qui retrace assez exactement la physionomie de ces réunions à la Sorbonne : « Prud'hon et ses élèves : M"*= Mayer, Lordon, Trézel s'y voyaient tous les jours. A eux se joignaient souvent Charles Pankouke, M. et M'"^ de Rougerie (née de Wailly), M. et M^^de Beaulieu, les Duquesne, gens gracieux, plein de sel et de goût, qui causaient, faisaient de la musique et vivaient de leurs travaux, de leurs pinceaux, de leurs livres, de leurs rentes. J'ai passé là de douces soirées. J'y voyais venir aux grands jours les généraux Guilleminot, Boucher, Drouot, qu'amenait le colonel Trézel , puis Milne-Edwards, Audoin, Thénard, Conté, Laugier et d'autres savants, Fernig, qui fut aide de camp de Dumouriez. Ils savaient et disaient bien des choses dont je me suis souvenu depuis en écrivant mon histoire des volontaires. » Si nous ajoutons à cette liste déjà longue les noms de Boisfremont, Voiart, Tastu, de Forbin, etc., nous remarquerons que, sous l'influence de M^'^ Mayer, Prud'hon s'est singulièrement départi de ses habitudes de sauvagerie. Lui, le misanthrope d'autrefois, apporte maintenant à ces réunions une humeur aimable, souvent enjouée, et, quand la conversation tombe sur la peinture ou la politique, il ne manque pas d'y prendre une part active. Mais ni le maître ni son élève ne s'y permettent un propos léger ou même risqué qui puisse altérer le ton de bonne compagnie, auquel tous deux, au reste, sont accoutumés.

Je ne prétends point cependant que, stimulé par M"^ Mayer, Prud'hon devint jamais solliciteur. Du moins il ne s'opposa pas aux démarches de son amie, et, quand les honneurs arrivèrent, il les accueillit non en ambitieux, mais en enfant satisfait, se pavanant dans son habit de cour et ne quittant plus sa croix, même à l'atelier.

La nature humaine est faible, à ce point qu'elle ne peut longtemps supporter le poids d'un trop grand bonheur ni garder dans leur plénitude les enthousiasmes qui ont fait une première fois battre le cœur. Plus notre jeunesse a trouvé de jouissances dans les fêtes de l'imagination, plus la maturité nous apporte de soucis et de regrets par la perte des biens qui nous enchantaient. Nous accusons alors le soleil d'avoir éteint ses rayons, et la nature d'avoir dépouillé ses charmes et sa poésie. Ce ne sont point les choses qui ont changé, c'est nous ; ce ne sont ni les printanières extases ni les douces sérénités de l'âme qui ont quitté le monde, c'est nous qui les avons perdues en vieillissant.

Parvenue à l'âge de quarante-six ans, M^'" Mayer était précisément dans la période de cet affaissement moral auquel la prédisposait aussi l'état physique des femmes de son âge, et qui exerçait une influence d'autant plus pernicieuse sur son organisation qu'elle était plus ardente et plus passionnée. Ses yeux s'étaient creusés, et son visage avait pris une expression de mélancolie, qui, peu à peu, s'était transformée en sombre tristesse. Ses vœux avaient pourtant été comblés. Prud'hon, décoré, membre de l'Institut, jouissait d'une réputation indiscutée; les enfants de l'artiste, grâce à ses libéralités, s'étaient acquis une situation indépendante; et M"' Mayer, étroitement liée à son ami, chérie et respectée de tous, pouvait se reposer maintenant dans une quiétude absolue. Mais, à défaut de chagrins réels, l'infortunée se forgeait des inquiétudes et de vagues soucis. L'azur de son beau ciel s'était voilé de nuages imaginaires, et un noir fantôme, s' étant glissé en elle, l'obsédait d'incessantes terreurs.

C'est ainsi que, les artistes ayant reçu l'ordre, en 1821, de quitter la Sorbonne pour céder la place à la faculté de théologie, M^'^ Constance Mayer, déjà atteinte du mal qui devait l'emporter, tomba dans une véritable prostration. «Où aller? que devenir?» interrogeait-elle à tout propos. Et toujours, me dit M"^^ Tastu, Prud'hon de lui répondre avec douceur : (( Eh ! mademoiselle, c'est bien simple, nous louerons deux

ET PRUD'HON

appartements voisins l'un de Tautre, comme ici ! — Dans la même maison, c'est impossible! Que penserait-on de nous? — Que voulez-vous qu'on en pense? Nos amis ne nous connaissent-ils pas? — C'est égal! Le monde est méchant. Je n'irai pas demeurer près de vous : non jamais... jamais! » s'écriait-elle en sanglotant

A ces appréhensions chimériques se joignirent quelques tracas do-

élUDE POUR LE TADLEAU «l'iNNOCBNCE, )) PAR PRUD'HON.

mestiques qui, tombant sur un cerveau troublé, prirent les proportions de désastres. Une femme de charge lui vola du linge, et elle se crut ruinée. Le désordre qui était dans sa tête, elle le voyait partout autour d'elle. « Un jour, me raconta M"' Camille Lordon, M"'' Mayer vint trouver ma mère avec l'air bouleversé. Ils ne me laisseront rien, répétait-elle, je suis pillée, dévalisée! Mon linge est en partie disparu; ce qu'il en reste est déchiré, froissé, dans un état affreux! » M'"^ Lordon monta,

vivement sollicitée par son amie, et trouva le linge parfaitement rangé. (( Constance est bien malade, soupirait-elle en la quittant, sa raison se perd ! »

Dans d'autres instants, c'était sa situation pécuniaire qui la tourmentait jusqu'à lui donner des vertiges. On sait avec quelle générosité elle avait dépensé son patrimoine pour secourir Prud'hon et ses enfants. Maintenant sa pauvreté l'épouvantait, a Si M. Prud'hon tombe malade, que deviendra-t-il? disait-elle en pleurant. Nous sommes dans la misère, je ne possède plus rien ! »

Passionnément dévouée à son ami, c'était toujours sur lui que se portaient ses inquiétudes; c'était lui qu'elle entrevoyait à travers son trouble et son émoi : « Ma jeunesse est flétrie ; je suis laide ! » murmurait-elle sans cesse, et, l'idée lui étant venue que sa taille tournait, cette pensée ne la quitta plus.

Que rapporterai-je encore sur les symptômes d'un mal qui acheminait fatalement M^'" Mayer vers la tombe ? Ceux qui ont connu cette noble femme m'ont raconté nombre de détails que d'autres ont signalés avant moi et qu'il serait surabondant de rééditer. Il me suffira de dire que la santé de la malheureuse artiste était à ce point altérée qu'un dénouement prochain et terrible devenait inévitable.

M. Ch. Clément, dont le récit des derniers instants de M"^ Mayer est cependant aussi véridique que saisissant, a le tort, suivant nous, d'insister sur une parole échappée à Prud'hon, parole imprudente, à la vérité, mais qui est loin d'avoir eu sur la destinée de la malade l'influence que lui attribue le critique.

Voici le fait. Se trouvant dans l'atelier du maître, le jour même de la catastrophe, M^'^ Mayer peignait à son chevalet quand arriva une lettre annonçant une indisposition assez sérieuse de M'"*^ Prud'hon. — ({ Si vous deveniez veuf, interrogea M^'*' Mayer, vous remarieriez-vous? » Le malheureux, poursuit M. Ch. Clément, ne pensant qu'à la vie affreuse que sa femme lui avait faite, et sans songer au coup qu'il allait porter au cœur de son amie : — « Ah ! répondit-il en se tournant à demi, jamais! » Ce mot fut la goutte d'eau... Que le propos ait été maladroit, je n'en disconviens pas; qu'il ait pris plus tard chez Prud'hon, enclin à se forger des reproches, les proportions d'un remords, cela est positif; mais il n'avança pas même d'une heure un trépas que M'^^ Mayer avait, dès le matin du 26 mai 1821, irrévocablement arrêté dans son esprit.

Ce jour-là, en effet, son regard offrait une fixité étrange, ses lèvres étaient contractées, et Prud'hon, quand il l'avait aperçue, lui avait trouvé le teint si animé qu'il s'était hâté d'appeler M. Brâle, son médecin. Ce

Eï PRUD'HON.

n'est pas tout : peu de temps avant de se rendre à l'atelier, M"* Mayer eut la précaution très significative d'éloigner Sophie Duprat, sa jeune élève, qu'elle couvrit de baisers et à laquelle elle remit une bague en murmurant d'une voix tremblante : « Adieu, mon enfant, conserve pieusement ce souvenir. » M'^^ Duprat fut effrayée de l'air égaré de sa maîtresse. « Bien certainement, a-t-elle dit depuis, M^^'' Mayer était déterminée à périr, car ces adieux et cette exaltation étaient inexplicables. » Pourquoi dès lors chercher ailleurs que chez la victime la cause d'une catastrophe dont elle-même avait fixé l'instant ?

Le désespoir de Prud'hon, à la mort de sa compagne, ne saurait se décrire. Averti par une sourde rumeur du drame qui vient de s'accomplir, il accourt et trouve M^'"" Mayer étendue sur le dos, les pieds tournés vers la porte et le cou déchiré par une large entaille. D'abord il jette un cri, puis il se précipite sur le cadavre ensanglanté, qu'il serre convulsivement dans ses bras. « Je le vois encore, me disait dernièrement M"° Camille Lordon, au moment où il traversait la cour, porté par ses élèves Pajou, Trézel et Lordo», car il n'avait pas la force de marcher. Vainement on essayait de le contenir, il se débattait et poussait des gémissements lamentables. On l'amena dans notre appartement, et on le coucha sur le lit de mon père; le spectacle était à ce point navrant qu'il est resté gravé dans ma mémoire , bien qu'il remonte au temps de ma première enfance. »

Prud'hon ne pouvait demeurer dans' la sinistre maison. M. de Boisfremont le comprit, et, avant qu'il se fût reconnu,. il l'entraîna rue du Rocher, dans son propre domicile, où il l'installa et où il lui prodigua les soins les plus touchants jusqu'à sa mort.

Tous les biographes ont insisté sur les dernières années du maître. Mais voici un fait nouveau qu'il n'est malheureusement point permis de révéler tout entier encore, et sur lequel je veux attirer l'attention du lecteur, en attendant l'instant de le compléter.

Quand l'infortuné peintre, au bras de M. de Boisfremont, prit le chemin de la rue du Rocher , une autre personne l'accompagnait. Prud'hon n'emportait qu'un paquet de lettres de M^'^ Mayer, auxquelles il attachait un grand prix, et qu'il avait confiées à son élève pendant le chemin. Ce dernier, absorbé par l'état alarmant du maître, les remit à son tour au personnage en question, ajoutant qu'il les lui réclamerait à l'arrivée. Mais la journée se passa en occupations de toutes sortes, si bien que les lettres, oubliées par M. de Boisfremont, ne rentrèrent que le lendemain en la possession de leur propriétaire , et qu'alors elles avaient été clandestinement copiées par l'indiscret dépositaire. Le style

en est si ardent, le sentiment si passionné, qu'un jour, paraît-il, l'hôte de Prud'hon en ayant lu quelques passages à la femme d'un haut fonctionnaire dont il faisait le portrait, celle-ci tomba dans une crise de nerfs qui se termina par un déluge de larmes, ce dont le mari faillit demander raison au peintre.

Mais, pour nous en tenir à l'histoire de ces lettres, ajoutons que, Prud'hon disparu, M. de Boisfremont brûla les originaux, suivant la volonté du défunt, et que, longtemps après seulement, l'existence des copies parvint aux oreilles de l'un de nos éminents critiques, qui essaya vainement de se les procurer. Le détenteur refusait obstinément de livrer la preuve de son abus de confiance. Aujourd'hui la mort a pris ce dernier, et l'écrivain est en quête du précieux manuscrit auprès du propriétaire actuel. En obtiendra-t-il communication? Nous le souhaitons vivement pour le public, auquel nous ne pouvons , hélas ! en offrir la primeur.

On a imprimé que Prud'hon était mort de la perte de sa compagne ; le fait est rigoureusement vrai, et nous le tenons de témoins oculaires. Sa douleur, pour être contenue, n'en était que plus profonde; il ne voulait point être à charge à ses hôtes, et s'efforçait de leur cacher son désespoir. Mais on sentait que la vie l'abandonnait peu à peu, et que M"^ Mayer l'avait emportée dans les plis de son linceul. Parfois M. de Boisfremont le surprenait levant les yeux au ciel et poussant de gros soupirs : rien ne pouvait détourner le cours de ses noires pensées. M. de Saint-Vincent avait inutilement insisté pour qu'il terminât l'esquisse de Baphnis et Chloé; l'esprit de l'artiste n'était ni à la jeunesse ni aux riantes images, et sa palette lui était tombée des mains. Ce qu'il composa, c'est VAme délivrée^ qui abandonne un rivage battu par la mer en courroux pour s' envoler au ciel ; c'est encore le Christ en croix^ perdu dans de sinistres ténèbres; c'est enfin une Famille malheureuse^ tableau qu'avait ébauché M^^' Mayer, et dans lequel le maître mit tout son cœur.

Voici une lettre qui a été publiée en fac-similé dans le numéro de mars 187il de la Gazette des Beaux-Arts^ et que je veux rééditer presque tout entière; elle sera le témoignage de l'état de découragement et de mortel chagrin où languissait l'infortuné Prud'hon quand il l'écrivit à sa fille, huit mois avant de succomber.

« Paris, 23 juin 1822.

« Ma chère fille, je ne suis pas excusable de te négliger comme je le fais, malgré que je n'aie rien de gai à te dire. J'ai commencé plusieurs

ET PRUD'HON

lettres sans les finir , parce qu'elles n'étaient remplies que de choses tristes; je ne voulais pas que tu en ressentisses les effets, et pourtant ii m'était impossible de ne pas retomber dans les causes qui me rendaient mélancolique; tu vois même que, tout en recommençant celle-ci, j'y reviens malgré moi. 0 ma chère enfant! cette cause cruelle est toujours là, je ne pourrai jamais l'éloigner de mon imagination tant que la plaie du cœur ne sera pas fermée, et elle ne le sera jamais! Le temps s'use dans la douleur et n'y remédie pas; le moins que je puisse éprouver est une sorte d'existence sans ressort, sans vie ; je vais, je viens, j'agis avec une intention qui se perd, que j'oublie! Je fais, et je sais à peine ce que j'ai fait ; tout est machine chez moi : le ressort moral est brisé ! La seule douleur fait sentir la vie, et l'imagination n'est forte que pour les idées sombres, tristes et déchirantes. C'est trop t'en dire, et je m'arrête ; autrement il faudrait encore recommencer cette lettre-ci.

(( Tu me parles tableaux, Salon, etc. 0 ma pauvre fille! je suis bien insensible à tout cela! Tout ce que l'on en peut dire ne me touche guère, et même nullement. Seul, je n'y tiens pas. Lorsque j'avais une amie, l'intérêt qu'elle prenait à mon talent, la joie qu'elle ressentait des quelques succès que je pouvais avoir, réfléchissait sur moi et me rendait content. Dans 1^^ sentiment du bonheur que je tenais d'elle, je souriais à un plaisir qui Lattait mon cœur; j'étais plus heureux, puisque je pouvais ajouter quelque chose au sentiment qui l'attachait à moi. Toutes ces joies, tous ces plaisirs, toutes ces sensations si douces sont passés ! un instant affreux les a anéantis, et ils le sont pour toujours!... L'amitié si consolante, si attentive, si prévenante, l'amitié elle-même me trouve insensible; le dirai-je? quelquefois même ses attentions me gênent, la diversion qu'elle apporte à ce qui m'occupe me contrarie. C'est de la solitude qu'il me faut, c'est ce qui nourrit ma douleur qui me convient; ce sont des pleurs qu'elle demande, et dont elle a besoin; tout autre aliment la soulève et l'aigrit... Mais, encore une fois, m'y voilà revenu. Vois si je pourrais tirer de moi quelque chose de gracieux pour t' entretenir?... Non, non... J'ai besoin de dire que je souffre; mon mal, trop renfermé au dedans, cherche une issue pour se répandre et se communiquer à qui peut le sentir et y prendre part... Et à qui puis-je mieux m'adresser qu'à ma fille, qui doit être affectée des mêmes regrets, qui a fait la même perte? Du moins, en exposant sous ses yeux ce tableau déchirant, je lui rappelle toutes les bontés de cette amie dévouée, de cette mère toujours attentive, toujours prévenante, toujours pleine de soins. Qui trouveras-tu jamais qui la remplace? Ma chère fille! ma chère fille!! qu'une amie comme celle-là est rare! qu'elle est précieuse quand

on la possède I quel vide affreux lorsqu'on en est privé!... et pour toujours !!!...

(( Dans la société, où est la franchise? où est l'affection? oùrencontret'On l'effusion, l'épanchement, l'abandon d'une amitié sincère ? Le masque d'une hypocrite flatterie est sur tous les visages... Je finis, mes chers enfants, c'est vous entretenir trop longuement sur le même ton; j'aurais voulu faire autrement, il ne m'a pas été possible, mes rechutes sont continuelles. La volonté ne suffît pas pour détruire le sentiment d'un mal qui est en nous... Tant que le cœur me battra, ce sera pour mon amie, pour celle qui m'a tant aimé... Ah ! je ne suis pas fait pour l'ingratitude.

(( Adieu, adieu, soyez heureux, mes chers enfants; c'est à vous à envisager le bonheur, il doit être pour vous dans le présent, et l'espoir doit vous le montrer dans l'avenir; puisse-t-il être continuellement en tiers avec vous ; c'est le vif désir de votre bon père. »

Une autre lettre, adressée également par Prud'hon à sa fille Emilie, est un véritable cri d'angoisse, un pressant appel à la mort. « Oh ! que la chaîne de la vie est pesante! Seul sur la terre^ qui m'y retient encore? Je n'y tenais que par les liens du cœur; la mort a tout détruit!... ma vie est le néant... l'espérance ne détruit point l'horreur des ténèbres qui m'environnent. Elle n'est plus, celle qui devait me survivre... La mort que j'attends viendra-t-elle bientôt me donner le calme où j'aspire?... C'est à la tombe, ô mon amie! que s'attachent toutes mes pensées, tous mes vœux! »

Brisé par sa douleur, Prud'hon demeurait de longues heures plongé dans un morne silence, refusant toute diversion à son mal, et ne consentant à sortir du logis que le soir, alors que les ombres de la nuit enveloppaient la ville. Aussi, quand après deux années de martyre l'agonie se présenta et qu'il vit ses amis en larmes rangés autour de lui : a Ne pleurez point, leur dit-il en portant sur eux un regard brillant d'une ineffable sérénité, vous pleurez mon bonheur, car je vais rejoindre cet ange de bonté dont la tendresse était si douce à mon cœur! » Puis, se tournant vers M. de Boisfremont et prenant sa main dans les siennes : « Mon Dieu! murmura-t-il, je te remercie, un ami me fermera les yeux 1 ))

Ainsi mourut par le cœur, le 16 février 1823, celui dont la sensibilité avait fait en même temps le plus exquis des peintres et le plus malheureux des hommes. Son convoi, suivi par tous ses élèves et par ses amis, qui fondaient en larmes, fut un touchant hommage rendu à sa

ET PRUD'HON

mémoire. Il faisait ce jour-là un temps noir, la neige tombait à gros flocons, et le ciel semblait, lui aussi, avoir pris le deuil afin cl' apporterson tribut de regrets à la triste cérémonie. Les coins du poêle étaient tenus par des membres de l'Institut; une compagnie d'infanterie formait la haie. C'est dans cet ordre que le cortège funèbre arriva au cimetière, où M. de Boisfremont prononça le discours entièrement inédit qu'on va lire, et dont je dois la communication à son petit-fils, M. G. Power :

(( Restes inanimés du meilleur et du plus malheureux des hommes ! la terre ne se refermera pas sur vous avant que des amis éplorés ne vous adressent leurs derniers adieux.

(( Reçois du fond de cette tombe le tribut de leurs larmes et de leurs regrets, celui de la reconnaissance de tous ceux que ta complaisante bonté guidait dans la carrière des arts; pour lesquels, dérobant à ton art de précieux moments, tu révélais si généreusement tous les secrets de ta magie enchanteresse.

« Nous n'entreprendrons pas de faire ton éloge, il est dans la bouche de tous ceux qui eurent le bonheur de te connaître, il est gravé avec ta mémoire, en traits ineffaçables, au fond de tous les cœurs généreux, sensibles, faits pour sentir la vertu et les nobles sentiments. Nous n'essayerons pas de peindre la douceur de tes mœurs, la bonté inaltérable de ton noble caractère, ton héroïque courage au milieu de l'adversité, des chagrins et des peines, dont a été constamment abreuvé le cours de ta malheureuse existence.

« Encore bien moins pourrions-nous dire comment la nature, confondant en ta personne tous les dons du génie, t'organisa d'une manière si complète pour le bel art que tu exerçais; comment ton flexible talent sut si bien allier la force à la grâce, la vérité au sentiment, l'exécution à la pensée, et posséda, par-dessus tout, le secret merveilleux de toucher l'âme en charmant les sens.

(( La nature, en te formant, sembla t' avoir tout prodigué pour parvenir à la fortune, au bonheur et à la gloire. Mais une fatalité, s'attachant à ton existence, a tout détruit pour toi et ne t'a laissé d'espoir consolateur que dans l'attente du repos de la mort. A cette heure fatale t'attendait encore l'implacable destin pour assouvir sur toi ses dernières rigueurs. Une mort lente et douloureuse décomposait ton être pendant que tu conservais encore tout le sentiment, et t'arracha des bras de tes amis sans que rien pût ralentir l'aifreux ravage de la destruction.

1 « Celui dont tu as choisi la demeure pour y terminer, dans l'asile de l'amitié, le triste reste d'une existence qui te pesait, s'acquitte en ce mo-

ment du pénible et dernier devoir que tu réclamas de l'amitié : celui de déposer ta dépouille mortelle près de cette tombe vers laquelle tendaient tous tes désirs,

(( Tes vœux sont accomplis maintenant, de même que tu l'as si bien exprimé dans une de tes ingénieuses et touchantes compositions, l'Ame délivrée-^ ton âme dégagée des liens qui l'attachaient à la terre s'élance avec avidité vers le séjour du repos, après lequel elle aspirait depuis si longtemps; c'est là que l'immortalité t'attend, près des Corrège et des Ganova, pour te ceindre le front de la double couronne due au génie uni à la vertu.

« Pour nous, condamnés à demeurer encore sur cette terre de douleur, l'âme déchirée par le spectacle affreux des angoisses, de la dissolution qui vient de nous ravir notre meilleur ami, il ne nous reste plus qu'un douloureux souvenir, d'amers regrets et des larmes pour arroser les fleurs que l'amitié va semer sur ta tombe. »

YII.

On se tromperait en s'imaginant que M'^' Constance Mayer ne fut digne de mémoire qu'en ce qu'elle demeura jusqu'à la fin la compagne fidèle et, pour ainsi dire, le satellite de Prud'hon. Sans doute elle eut le mérite de ressusciter le grand peintre et de préparer sa gloire ; mais là n'est point son seul titre à la renommée. M"'^ Mayer était, avant de connaître Prud'hon, une artiste justement appréciée du public. Les expositions où elle figura sans interruption depuis 1796 l'avaient mise en lumière, et eût-elle borné sa carrière au temps où elle peignait sous la direction de Greuze, que sa réputation fût parvenue jusqu'à nous. Je prends pour exemple sa condisciple, M'^^ Ledoux, dont les tableaux n'ont rien perdu de leur valeur, bien que, s'en tenant à sa première manière, elle n'ait pas eu, comme notre artiste, une seconde et brillante période.

M''" Mayer avait, dès ses débuts, témoigné d'une telle fraîcheur de coloris, d'un si grand charme de palette que ses toiles furent souvent confondues avec celles de Greuze, et que les amateurs eux-mêmes s'y trompèrent. « Un jour, me rapportait M"^' Tastu, mon père, en revenant d'une promenade, ditàM'^^ Mayer qu'il avait vu chez un marchand de tableaux une ravissante petite tête dont il prétendait faire l'acquisition parce que, ajoutait-il, c'était bien certainement une œuvre du maître. — Où demeure le marchand et quel est ce sujet? interrogea mon amie. » Yoiart donna les renseignements demandés et fut tout surpris

ET PRUD'HON

d'apprendre que la toile était, non point de Greuze, mais de son élève.

Si M"® Mayer s'appropria de cette sorte le genre et les qualités du gracieux coloriste, avec quelle ardeur et quel succès ne devait-elle point profiter des leçons de Prud'hon, qui, pour elle, avait réalisé l'idéal? Sans doute, on peut lui reprocher d'avoir professé pour le génie du peintre un culte tellement enthousiaste qu'elle lui fit l'offrande de ses propres aptitudes et d'un talent vraiment personnel. Mais pouvait-il en être autrement d'une femme passionnément éprise de ses modèles, qui ne voyait rien à côté d'eux, n'admirait que leurs beautés et n'avait qu'une ambition : s'identifier avec leur auteur? Elle y arriva au détriment de sa réputation d'artiste. Des industriels exploitèrent l'analogie des deux manières^ et je sais des œuvres capitales qu'ils ne craignirent point de démarquer. C'est ainsi que le Sommeil de Psyché ou, pour mieux dire, Vénus endormie, signé primitivement de M"'^ Mayer, ne portait plus son nom à l'heure où il entra dans la collection de sir Richard Wallace.

Le nombre des tableaux de l'élève, prêtés au maître depuis sa mort, est incalculable. Par contre, on attribua à M"'' Mayer toutes les imitations défectueuses, tous les mauvais pastiches de Prud'hon. C'était un moyen d'en trouver le débit, et l'on ne se fit pas faute d'en user, témoin ce marchand auquel je me plaignais dernièrement de ne jamais rencontrer dans le commerce les œuvres authentiques de notre artiste. « C'est que, me réponclit-il ingénument, nous les vendons pour des Prud'hon! » Qu'on s'étonne après cela que le public soit égaré ou qu'il accorde à M"^ Mayer une si faible part de la justice qui lui est due. Certes je ne prétends point mettre cette intéressante femme en parallèle avec son maître ; je constate néanmoins qu'elle mérite à ses côtés une place honorable, brillante même. Sa palette manquait de cette magie, de cette séduction particulières qui distinguent le génie de Prud'hon ; mais son pinceau avait du charme, de la grâce; sa couleur était fraîche, harmonieuse, et, si le plan échappe le plus souvent à notre examen en ce que M''« Mayer se servait de croquis préparés, j'observe qu'en interprète intelligente elle traduisait bien la pensée première, que sa touche était délicate, son dessin correct, sa forme plus académique même que celle de Prud'hon. Ce que M. Ch. Clément écrit de deux tableaux faits en collaboration, on peut l'appliquer au plus grand nombre. « 11 est impossible de distinguer la main du maître de celle de l'élève. »

Je me suis engagé, en abordant ce travail, à ne donner que des renseignements nouveaux ou peu connus; j'éviterai donc avec le plus grand

soin de recommencer la description des œuvres étudiées par mes confrères, et je me garderai de leur emprunter l'historique de chaque tableau de l'artiste « en passant par tout son papier dessiné et toute sa toile peinte ». Ce qui importe, c'est de corriger les inexactitudes et d'ajouter aux documents imprimés.

Nous avons vu, à propos d'une Mère et ses Enfants au tombeau de leur père^ exposé au salon de 1802, et surtout du Mépris des richesses^ envoyé à l'exposition de 180/i, que les biographes s'étaient trompés en affirmant que M^^' Mayer avait reçu les leçons de Prud'hon seulement après la mort de Greuze. Nous n'en resterons pas là de nos critiques.

Les catalogues ont ceci d'avantageux, qu'ils servent de jalons à l'histoire d'un peintre, et qu'ils établissent les différentes phases de sa carrière. C'est à eux, par exemple, que nous devons d'avoir découvert deux erreurs commises par Roger et dont le résultat était de nous troubler dans notre étude sur l'œuvre de W^^ Mayer. Ce graveur, qui reproduisit pourtant les tableaux, insinue que le Mépris des richesses et ï Amour séduisant V Innocence ont figuré au salon de ^810, et qu'ils y valurent à leur auteur une médaille d'or. En cela Roger se trompe doublement. Catalogues en main, c'est en 1806, et non en 1810, que M"^ Mayer obtint sa médaille; en second lieu, la première des toiles précitées fut exposée, comme nous l'avons dit, en 180Zi, et l'autre ne le fut point du tout. Les seuls envois de l'élève de Prud'hon au salon de 1810 sont : Y Heureuse Mère (n° 55/i) et la Mère infortunée (n° 555), compositions que l'artiste exposa de nouveau en 1814 (n°' 681 et 682), avec les portraits de M'"^ Voiart et de M"^ Emilie Prud'hon. J'ajoute, pendant que je fais œuvre de censeur, que le Rêve du bonheur parut au salon de J819 (n'' 809) et non pas au salon de 1806, comme l'imprime M. de Concourt. L'envoi de M^^' Mayer en 1806 comprenait trois cadres : le portrait de M"' de Y... (n"377), celui de M'"' B... mettant ses boucles d'oreilles (n° 376), — et enfin un ouvrage digne en tous points de la récompense qu'il valut à l'artiste : Vénus et V Amour endormis, caressés et réveillés par les Zéphyrs (n° 375).

L'importance des dates est capitale, et le lecteur me saura bon gré, j'en suis convaincu, d'avoir insisté sur le redressement de plusieurs. Je me souviens, pour ma part, qu'à la simple inspection du Bêve du bonheur, j'avais estimé que l'œuvre devait appartenir aux derniers temps de M"^ Mayer, à cette période où l'élève, habile à s'assimiler le genre de son maître, avait acquis ce moelleux de la forme, ces tons argentés, frais et laiteux dont Prud'hon trouva le secret. J'étais donc dérouté par

ET PRUD'HON

la date de M. de Concourt, et le document officiel qui est venu la corriger en confirmant mon jugement a été une bonne fortune pour moi. Ce n'est pas seulement, en effet, de la tonalité générale de l'exécution que j'étais frappé, mais encore d'une coloration spéciale des draperies, de certaines localités, et de plusieurs menus détails qui se retrouvent identiques dans les portraits peints par M"^ Mayer à la même époque.

Bien que le catalogue du Louvre ne le mentionne pas, c'est au Musée national qu'on trouvera le Rêve du bonheur^ dont je transcris la description sur le livret de 1819 : a Deux jeunes époux, dans une barque avec leur enfant, sont conduits sur le fleuve de la vie par l'Amour et la Fortune. » La composition, dont nous offrons la gravure à nos lecteurs, est pleine de mystère, de poésie, et le plan, admirablement combiné, laisse dans l'ombre les grands arbres et le mélancolique paysage du fond pour caresser d'une douce et harmonieuse clarté les personnages qui descendent avec quiétude le cours du fleuve. A l'avant de la barque se tient la Fortune, ayant devant elle un petit Amour debout, qui pousse les rames. A l'arrière est assis l'heureux époux, qui contemple sa compagne et son enfant endormis entre ses genoux. La jeune femme est allongée dans la barque, l'enfant est couché à ses côtés; tous deux reposent dans la sérénité de leur bonheur ; une discrète lumière enveloppe amoureusement ce touchant tableau. La brise se joue mollement dans la chevelure du mari, dans ses draperies jaunes et dans les voiles bleus de la Fortune, qui, flottant par derrière, découvrent un buste d'une pureté de ligne délicieuse. Ce dernier personnage porte une jupe de couleur violacée, que nous retrouverons dans le portrait de M"^ Élisa Coudray. Quant à la belle endormie, elle est vêtue d'une longue tunique blanche qui dessine chastement ses formes. Le Rêve du bonheur (dont le Musée de Lille possède une charmante esquisse par Prud'hon) est signé G. Mayer 1819, et peut être considéré comme une des meilleures toiles de l'artiste. Nous avons particulièrement remarqué la transparence des chairs, leur jolie gradation dans le groupe principal et la pose abandonnée de la jeune mère, dont la tête s'appuie avec nonchalance sur le plus joli bras du monde. Allais a fait du sujet une gravure qui en traduit bien l'impression et le sentiment.

Restons au Louvre pour y analyser les deux autres tableaux de M"^ Mayer V Heureuse Mère et la Mère infortunée^ que l'artiste exposa en 1810 et en 181Zi, mais non pas en 1812, comme le croit M. de Concourt. Nous ne manquerons point, d'ailleurs, à notre programme en donnant un aperçu critique de ces compositions, qui, pas plus que le Rêve du

bonheur^ n'ont fait l'objet d'un examen antérieur. F. Girard a gravé les deux sujets à la manière noire : deux superbes pièces, que je recommande aux amateurs, et qui se distinguent autant par la vigueur du trait que par le fondu des ombres et le modelé de la forme.

La Mère infortunée et Y Heureuse Mère ont été, comme les autres toiles de M*'® Mayer, exécutées d'après les dessins et sous la direction de Prud'hon. Elles se font pendant l'une à l'autre, tout en se servant d'antithèses, et se signalent par un caractère académique très prononcé. Mais, tandis que dans le premier sujet l'aspect général est sombre, froid, sépulcral, la tonalité du second est blonde, chaude, vivifiante. Dans l'un, la douleur, ce sont les blêmes clartés de la lune; dans l'autre, la joie, ce sont les rayons dorés du soleil. Mais, pour les deux, c'est le même paysage, largement brossé, avec ses grands arbres, ses troncs nerveux, ses tapis de mousse et son feuillage touffu; les oppositions sont toutes dans la lumière et dans l'attitude des personnages.

La mère infortunée, debout, les bras pendants et les mains jointes, est vue de profd ; ses cheveux noirs tombent en désordre sur son dos ; sa physionomie exprime une profonde angoisse, et son regard enveloppe douloureusement la petite croix, piquée dans la terre, qui recouvre les restes chéris de son enfant. Le personnage, vêtu de blanc, se détache comme un fantôme sur un site sauvage : c'est l'image du désespoir !

La mère heureuse, au contraire, est assise et tient son enfant bienaimé sur ses genoux; elle le contemple amoureusement, tandis qu'il dort, et dans ses yeux brillent toutes les béatitudes maternelles. La jeune femme est blonde et se présente de profil, comme la figure précédente. Le sein droit est nu, ainsi que l'épaule gauche. Une draperie rouge est étendue sous l'enfant; la jupe de la mère est bleue. Comme dans l'autre cadre, nous avons un paysage sévère, vigoureux; mais, ici, il est baigné par les joyeuses clartés de l'astre du jour. C'est l'idéal du bonheur dans ses plus pures manifestations !

Je connais deux études de la Mère heureuse : l'une que possède M. Arsène Houssaye, et l'autre qui se trouve actuellement chez un marchand de la rue Saint-Lazare ; ces petites peintures sont incontestablement de M"^ Mayer.

Je ne parlerai que pour les citer des deux ravissantes compositions, Vénus et V Amour endormis (salon de 1806, n° 375) et le Flambeau de Vénus (salon de 1808, n° 417), que le catalogue désignait alors par la légende suivante : u Cette déesse (Vénus), à son réveil, invite toute sa cour à venir puiser des flammes à son flambeau; les Amours accourent

ET PRUD'HON. 41

en foule autour d'elle; leurs expressions et leurs attitudes annoncent les différents caractères de la passion qu'ils inspirent. » Sans compter, en effet, les descriptions de l'époque, ces tableaux ont été l'objet de sérieuses analyses de la part de MM. Ch. Clément et Ch. Blanc, et je n'ai plus qu'à renvoyer mes lecteurs à ces éminents critiques.

Qu'il me soit permis cependant de faire deux remarques de détail. C'est à tort qu'on a modifié les titres anciens des cadres en question pour en faire, contre les intentions de l'auteur, le Sommeil et le Réveil de Psyché. On s'est également trompé en imprimant que M. Flameng a interverti ces derniers titres dans les deux remarquables eaux-fortes qu'a données des esquisses la Gazette des Beaux-Arts.

Voici encore une composition délicieuse, mais une composition dans laquelle on sent plus particulièrement le rôle du maître : une Jeune Naïade voulant éloigner d'elle une troupe d'Amours qui cherchent à la troubler dans sa retraite. Tableau exposé par M"'" Mayer, sous le numéro 631, au salon de 1812. Prud'hon avait une prédilection toute spéciale pour ce sujet, dont il fit de nombreux croquis; lui-même reprit et retoucha cent fois le cadre, qui, pour être juste, lui appartient bien plus qu'à son élève.

Rappelons, avant de finir, les deux tableaux : le Mépris des richesses ou rinnocence entre l'Amour et la Fortune^ du salon de 180/i, et son pendant, l'Amour séduit l'Innocence^ le Plaisir Ventraine^ le Repentir suit, que M. de Goncourt a le tort de ne point faire figurer, dans son catalogue raisonné, parmi les œuvres traitées en collaboration par Prud'hon et M'^^ Mayer. Nous n'avons à insister ni sur leur description ni sur leur critique; nos confrères ont épuisé le sujet. Mais nous devons à la vérité de conserver à chacun son rôle. La part active de M"^ Mayer dans Je premier cadre est considérable ; car, si les dessins appartiennent au maître, le tableau, comme le déclare M. Ch. Clément, est entièrement de l'élève.

Quant à l'Amour séduisant l'Innocence^ bien que M''® Mayer ne l'ait point exposé aux anciens salons, et que la gravure de Roger l'attribue à Prud'hon, il est certain que notre artiste fut pour beaucoup dans son exécution. Je ne parle ni du plan ni de l'arrangement des figures, le croquis très étudié que possède M. His de La Salle serait là pour me démentir; mais j'affirme, après M. Ch. Clément, que le tableau fut ébauché par M''* Mayer, et M. de Goncourt lui-même, qui le classe dans l'œuvre du maître, reproduit une note originale du graveur où il est dit : (( Le tableau, sur toile, fini par Prud'hon, fut commencé par W^" Mayer. »

J'ai nommé les principaux ouvrages, et, dans cette nomenclature, je

MADEiMOlSELLE CONSTANCE MAYER

me suis contenté de glaner après mes confrères les renseignements nouveaux, corrigeant parfois leurs assertions, mais évitant avec le plus grand soin de tomber dans des redites. En dehors de ces productions, M"^ Mayer a traité un grand nombre de sujets originaux, et, sans insister sur ses gracieuses têtes à la manière de Greuze, elle a donné une foule de peintures et de dessins, tantôt de sa composition, tantôt d'après le maître. C'est à cette dernière catégorie que se rattachent : Oh! les jolis petits chiens! dessin très fini, très délicat de touche que j'ai vu chez M. Bellauger, et un remarquable £'y2/cwm^n? de Psyché^ copie du fameux tableau de Prud'hon,qui appartient actuellement à M'"^ la comtesse deSommarivaetque M"" Mayer peignit sous les yeux du maître u dans toute la poésie de son demi-jour et avec tout le relief que peuvent avoir des formes vues dans le mystère ». Cette jolie toile, comprise dans la vente de la collection Laurent-Richard, en mai 1878, et gravée à l'eauforte par Lemaire, dans le catalogue, a été adjugée moyennant une somme de 2,050 francs.

Nous allons chercher à présent M'^' Mayer dans un genre où il est facile de juger le côté personnel de son talent, et dans lequel aussi elle excella tout particulièi ement. Je veux parler des portraits. L'artiste les faisait charmants, et ceux que j'ai retrouvés méritent une mention spéciale, à ce double point de vue qu'ils sont probablement inconnus du lecteur et qu'ils nous conservent les traits de personnages d'une certaine notoriété.

Commençons par celui de M'"^ Amable Tastu, dont nous eussions voulu donner la gravure ici ; mais, par un scrupule que chacun appréciera, M""* Tastu a refusé de livrer son image à la publicité, u J'ai cessé depuis longtemps, répondit- elle à ma demande, tout rapport avec le public; arrivée au terme d'une trop longue vie, je ne demande plus, à ceux qui me veulent du bien, que de me la laisser finir dans la retraite. » A mon grand regret, j'ai donc été contraint de renoncer à mon projet, et c'est une simple analyse que je viens offrir à mes lecteurs.

Le portrait dont nous nous occupons se trouve actuellement chez ]\jine Yavin. Nous savons que M"^ Mayer l'ébaucha au pastel avant de le peindre sur toile, mais il nous a été impossible de retrouver cette ébauche, que M'"** Élise Yoiart eut longtemps en sa possession. Quant au tableau, il figura au salon de 1817 sous le n^ 566, avec l'image de M'"^ D*'^'^,

Le portrait de M'"' Tastu remonte à l'époque de son mariage. Prud'hon, par amitié pour la fille de son ami, l'a retouché dans certaines parties et, d'une œuvre de talent, il a fait une œuvre de maître. C'est,

ET PRUD'HON

avec celui qui va suivre, le plus complet qu'ait exécuté M'^" Mayer.

Le personnage est en pied et s'enlève sur un fond de paysage qui rappelle assez exactement celui de la Mère heureuse^ et dont les tons neutres permettent à la figure de se détacher bien en relief. M""^ Tastu, vêtue d'une robe blanche, est assise sur un châle de nuances ambrées. La main gauche tient un manuscrit; le bras droit, appuyé sur le genou, se relève de telle sorte que la tête incline légèrement sur la main renversée. La pose est gracieuse et abandonnée; le visage, plein de finesse et d'expression, ressemble toujours au modèle qu'il nous est facile de reconnaître en dépit des années. Prud'hon retoucha particulièrement les lèvres. En ce qui regarde ilP'*^ Mayer, à l'exception de la main gauche, dont les tons crayeux et sans vie appellent notre critique, nous n'avons que des éloges à lui donner. Les effets, très étudiés, se fondent dans un tout harmonieux ; le cou a de la souplesse ; les chairs sont d'une transparence inimitable. Sur le bras gauche se reflète la verdure du feuillage, et la jupe, teintée de bleu, rend avec bonheur l'aspect de la mousseline blanche, rehaussée par la nuance du vêtement qu'elle recouvre. Ajoutons, pour compléter notre description, que M""*" Tastu porte une robe empire à taille courte, que la tête est de face et le teint de cette blancheur diaphane qui distingue partout le pinceau de l'élève comme celui du maître.

Le second portrait dont nous ayons à nous occuper est celui de M"^ Elise Voiart, placé, ainsi que son ébauche au pastel, dans le musée de Nancy. Fille d'un organiste de cette ville et mariée, en 1806, h Jacques-Philippe Voiart, ami de Prud'hon, M'"^ Voiart, beaucoup plus jeune que son mari, dont elle était la seconde femme, se lia intimement avec M"" Mayer. C'était, d'ailleurs, une femme supérieure et un écrivain de talent qui laissa des ouvrages fort estimés : d'abord la traduction des romans du Hanovrien Auguste Lafontaine, puis divers livres d'éducation et, parmi plusieurs volumes d'un mérite réel, la Femme ou les six amours^ série de nouvelles qui lui valut en 1828 les honneurs du prix Montyon.

Retirée dans la paisible petite ville de Ghoisy-le-Roy, entre son mnri et sa belle-fille (plus tard M'^« Tastu), M""^ Voiart y habitait une maison, située rue des Venus, n*" 4, et qui fut, durant de longues années, un centre où se réunissaient des personnages connus et parfois illustres. Cependant, vers 18/i6, cette aimable femme, qui n'avait jamais cessé de chérir son pays natal, retourna se fixera Nancy, où elle mourut le 2*2janvier 1866. C'est à cette époque que la ville acheta ses deux portrait^, œuvres de M"" Mayer. Mais « le pastel, m'écrit obligeamment M. De-

kk MADEMOISELLE CONSTANCE MAYER

villy, conservateur du musée de Nancy, était resté chez M''* Voiart, de qui on avait respecté la pieuse intention de garder jusqu'à la fin l'image de sa mère. Elle est morte il y a cinq ans environ, et c'est depuis seulement qu'on put exposer au musée cette charmante composition. »

Le portrait de M'^^Ëlise Voiart, alors âgée de vingt-cinq ans, remonte à 181J. M^^« Mayer l'envoya au salon de ISili (n« 683), avec la Mère heureuse^ la Mère infortunée et une délicieuse image de M"® Émilie Prud'hon (n*^ 684), en élève de la maison royale de Saint-Denis, portraitbuste qui est actuellement entre les mains du modèle, chez lequel nous l'admirions encore ces jours-ci ^

Mais revenons au pastel que M^^^ Mayer, fidèle à sa méthode, avait composé pour servir de type au cadre définitif. Il a une hauteur de 0"%58 sur 0", 48 et, de l'avis même de M. Devilly, c'est une œuvre supérieure au grand portrait, « où l'on sent le travail et la fatigue d'imagination ».

Dans ce pastel, la tête s'enlève sur un fond gris clair ; elle est de grandeur naturelle, comme dans la peinture à l'huile, mais l'image s'arrête au-dessous des seins. Pour le costume, la seule différence à constater, c'est que la gaze du corsage, monte jusqu'à la naissance du cou et se termine par une petite ruche. Le visage est d'une pureté ravissante; l'ovale en est délicat et s'encadre bien dans les boucles de cheveux, qui retombent de chaque côté; le regard, doucement reposé, a une expression d'intelligence et de bonté toutes particulières. Mais ce qu'il importe de faire ressortir, c'est l'exquise légèreté de la touche et le modelé des chairs.

Le pastel de M'^' Mayer eut deux fois les honneurs de la reproduction. M'"'' Marie Edmée le grava en tête de l'éloge de M'"^ Élise Voiart^ par M. Louis Benoît (Nancy, 1869), et il figure photographié dans la collection Adolphe Braun, série des musées de province.

La peinture à l'huile est une grande composition qui ne mesure pas moins de sur 0'",92. Elle fut exécutée, dit le catalogue, dans l'ate-

lier et sous les yeux de Prud'hon, qui termina la tête en deux séances. M"** Mayer y donna tous ses soins, trop de soins peut-être ; mais elle en fit une œuvre qui, pour être un peu tourmentée, n'en est pas moins d'un aspect satisfaisant, très solide et parfaitement d'ensemble. M'"^ Voiart, assise, est vue jusqu'à mi-jambe. Elle est vêtue d'une tunique écarlate,

\. Au moment où nous mettons sous presse, nous apprenons, avec un sentiment de profond regret, que M'"*^ Quoyeser, née Émilie Prud'hon, vient de s'éteindre, à Asnières, dans sa quatre-vingt-quatrième année.

ET PRUD'HON

avec la poitrine et les bras couverts d'une gaze blanche. Le bras gauche se replie sur le dossier du siège, que dissimule à demi un cachemire jaune, et le droit repose avec abandon sur ses genoux. Près d'elle, un guéridon à tapis vert, où se dresse une lyre parmi des papiers : témoignages des goûts littéraires et artistiques du modèle. 11 est regrettable que la toile se soit fendillée avec le temps et que la couleur ait tourné au noir, car le bitume dont M^'" Mayer faisait un ample usage, à l'exemple de son maître, et les pommades particulières qu'elle employait, ont rendu la restauration de ses toiles presque impossible.

Voici, au contraire, un cadre sur lequel les années n'ont point exercé leur pernicieuse influence, et qui a conservé le charme et la fraîcheur des premiers jours. Je veux parler de l'image de M"' Sophie Lordon, que M'^*^ Mayer peignit en 1820, et qui fut exposée après la mort de son auteur en 1822 (n° 920 du Catalogue), avec trois autres compositions : le numéro 918, portrait de M"'^ B... ; le numéro 917, Portrait d'une jeune fille jouant avec un chat ; et le numéro 919, Portrait de M"' Laure Trézel, devenue en 1823 M'""Milne Edwards. Nous reviendrons tout à l'heure sur ces deux derniers cadres.

M'^^ Sophie Lordon avait seize ans à l'époque où elle fut représentée. C'est chez M'^^ Ducroquet, sa fille, que se trouve aujourd'hui le tableau, et c'est cette jeune et gracieuse femme qui a bien voulu m'en faire les honneurs avec l'enthousiasme de son admiration pour l'artiste. Le fait est que, de tous les portraits peints par M^'^ Mayer, il n'en existe pas un seul dont la conservation soit aussi parfaite, et dont l'exécution révèle plus de charme de palette, plus de fraîcheur de coloris. La jeune fille, couronnée d'aubépines, la fleur d'avril, se présente assise, le bras droit pendant, le gauche replié sur le dossier de sa chaise, de façon à faire admirer le joli modelé de sa petite main renversée et la fine attache de son poignet. Elle porte un corselet de satin rose sur une robe de mousseline blanche; le haut de la poitrine ainsi que les bras sont nus; de vaporeuses papillotes, ramenées en touffes, accompagnent gracieusement le visage. Je suis resté longtemps en contemplation devant la ravissante peinture, pour laquelle M"" Mayer, entrant en quelque sorte dans l'âme même de son modèle, a su approprier ses nuances tendres et délicatement fondues à la jeunesse toute printanière du personnage. La gravure qui accompagne cette brochure nous permet d'apprécier déjà la simplicité de la composition, la pureté, j'allais dire la pudeur de la ligne et le moelleux des contours. Si nous ajoutons à ces qualités peu communes les séductions d'une couleur harmonieuse et agréable, la blancheur transparente des chairs, la légèreté du pinceau dans les

moindres arrangements, noQS aurons, je le répète, un des meilleurs tableaux de l'artiste. L'esquisse, en petit, est de Prud'hon et figura à l'Exposition que M. Eudoxe Marcille organisa de son œuvre. M^^' Mayer fit le grand portrait en vingt-deux séances et le signa; il remonte à la même époque que celui de M"" Trézel.

M"' Laure Trézel, fille du colonel Trézel, plus tard général et ministre de Louis-Philippe, fut peinte par M"" Mayer en 1820. C'est chez M. Milne Edwards, administrateur du Muséum d'histoire naturelle et doyen de la Faculté des sciences, son'^mari, que nous avons vu le portrait, car l'éminente femme qui servit de modèle n'existe plus depuis de longues années.

Je ne dirai point que j'aie trouvé dans l'image de M"'' Trézel la même poésie que dans celle de M"^ Lordon, mais je constaterai, chez elle, la même harmonie de la couleur, la même délicatesse de touche, la même finesse de rendu. Quant à la composition, M'^*^ Mayer la variait peu dans ses portraits. Ainsi que pour la plupart, le personnage est assis, un bras abandonné et l'autre replié sur le dossier de son siège.

La jeune fille est habillée d'une robe blanche avec un petit corselet noir lacé de rouge; deux coquelicots sont piqués dans sa blonde chevelure ; un cachemire rouge est placé derrière son dos. Elle porte des manches courtes agrémentées d'un liséré écarlate ; la poitrine est nue jusqu'à la naissance de la gorge.

D'après la description que je viens d'esquisser de l'ouvrage, on jugera que la tonalité en est chaude et colorée; je lui préfère cependant la grâce et les tons aimables du cadre précédent. Disons, pour terminer, que les doigts de la main droite sont d'une finesse extrême et que le bras gauche, retouché par Prud'hon, est d'un modelé admirable.

Je ferme ma galerie sur le portrait de M"" Élisa Goudray, aujourd'hui M™^ Brouardel, une jolie toile que je prendrais volontiers pour un sujet de genre si je ne connaissais le modèle. L'image de M^^*' Élisa Goudray, alors âgée de huit ans, figura, comme je l'ai dit, au salon de 1822, sous la rubrique : Jeune Fille jouant avec un chat, et l'esquisse, de la main de Prud'hon, a été envoyée à l'exposition Marcille, où elle porte le même titre. Dans les deux Catalogues , la désignation est inexacte : Enfant tenant un chat endormi , eût mieux convenu.

L'aspect du tableau est de ce blond coloré dont l'image de M"« Trézel nous fournissait tout à l'heure un exemple ; les mains se détachent avec délicatesse sur la fourrure du chat, et, pour mieux faire ressortir le moelleux du bras et l'éclat des chairs, M'^^ Mayer a

ET PRUD'HON

jeté sur les genoux de l'enfant un châle de tons violacés, analogues à ceux que nous avons signalés dans le Rêve du bonheur,

Nous ne saurions mieux terminer ce travail qu'en faisant part au public d'une découverte bien capable de l'intéresser. Après de minutieuses recherches, nous venons de découvrir le tombeau de M*^*^ Mayer et de Prud'hon.

Jusqu'ici, cette sépulture était demeurée inconnue à tout le monde. Voiart avait bien dit que « le maître destinait le prix d'une Famille malheureuse à l'érection d'un monument à la mémoire de son amie ; que, peu de temps avant sa mort, il avait fait l'acquisition, au Père-Lachaise, d'un terrain voisin de M"^ Mayer, afin d'y assurer sa propre sépulture; qu'enfin il avait remis le titre de ce terrain à M. de Boisfremont, en le priant de l'y faire inhumer » ; mais là s'arrêtaient les renseignements. MM. Ch. Blanc et Ch. Clément s'étaient bornés à les transcrire sans y rien ajouter, sinon que le peintre allait souvent en pèlerinage au cimetière ou que, dans ses moments de morne silence, il crayonnait dans un coin des projets de tombeau vingt fois recommencés.

Il s'agissait maintenant de savoir non seulement l'endroit précis où reposent les deux artistes, mais encore si le monument avait été réellement élevé. J'ai consulté vainement à cet effet tous ceux qui ont connu Prud'hon, personne n'a pu me répondre ! MM. Ch. Clément, de Concourt, Eudoxe Marcille, qui ont consacré leur talent à la glorieuse mémoire du maître; M"^ Camille Lordon, M'"'' Tastu, M. Bellanger, M. Mahérault, M. C. ïrézel, M. Power, amis ou fils des plus intimes amis de l'artiste ; M. Lenoir, cousin germain de M"*^ Mayer et jusqu'aux propres enfants de Prud'hon, ignorent absolument sa sépulture.

(( J'étais absente de Paris, me répondit M-»' Quoyeser, quand on inhuma mon père, depuis je me suis informée de ce qui avait été fait au cimetière, on m'a appris qu'on y avait planté une simple croix de bois. C'est bien peu ! »

Quant à M. Eudamidas Prud'hon S il a les mêmes convictions que sa sœur; mais, fidèle à d'anciennes rancunes, il accuse hautement M. de Boisfremont du scandale^ alléguant que Prud'hon lui avait abandonné la planche d'une Famille malheureuse^ à la condition d'en affecter le prix

1. M. Eudamidas Prud'hon n'a survécu que vingt-cinq jours à sa sœur Emilie. On nous apporte à l'instant la nouvelle de sa mort (12 décembre 4879).

/j8 MADEMOISELLE CONSTANCE MAYER

à sa tombe, et qu'en dépit de ses promesses, il ne s'était même point occupé de faire placer une pierre sur les restes de son meilleur ami. Cette allégation malveillante était, j'en avais le pressentiment, aussi erronée que l'opinion de M™^ Quoyeser. C'est alors qu'à bout de démarches chez les vivants, je me rendis au Père-Lachaise, résolu à trouver par moimême, sinon un monument, du moins une place à signaler à la postérité.

Voici ce que je copiai sur les registres du cimetière :

({ 1822. — Du 27 mars, acquis par Pierre-Paul Prud'hon, peintre d'histoire, un terrain, n^ lZi,870, 29" division, à 8 mètres de l'allée du Dragon, à l'entrée, sur la droite, à 3 mètres d'Hippolyte. — Réuni au n° 12,792 : Demoiselle Mayer Lamartinière, Marie-Françoise-Constance, âgée de ans. — à mètres. »

Le document était précis et m'apprenait déjà que les deux corps avaient été réunis dans le même terrain ; mais il me restait à connaître s'il existait un monument, et je me fis montrer, dans l'espoir d'y trouver un indice, la liste alphabétique de toutes les tombes : pas une n'est inscrite au nom de Prud'hon ni à celui de M'^*^ Mayer. Je n'hésitai point alors à monter à l'allée du Dragon, où je rencontrai sans peine la 29*^ division. Mais là devaient se présenter de nouvelles difficultés : toutes les tombes que je consultai successivement portent des inscriptions étrangères à mes recherches. Déjà je commençais à désespérer lorsque, précisément à l'endroit désigné sur le registre, mes yeux furent attirés par un mausolée très reconnaissable à sa couleur artistique : un chien, emblème de la fidélité, pleure sur le faîte, et deux couronnes, sculptées sur les faces latérales, désignent une double renommée. Nul doute ! j'étais devant le tombeau de Prud'hon, et le grand artiste, voulant dormir ignoré auprès de son amie, avait défendu qu'on y inscrivît son nom ou même un numéro d'ordre.

Ainsi, non seulement M. de Boisfremont avait rempli les dernières volontés du maître en lui élevant une tombe, mais, se pénétrant de ses scrupules, il en avait religieusement caché l'existence à tout le monde, au risque d'encourir, comme nous l'avons vu, le blâme et la calomnie.

Qui maintenant à donné le dessin du monument? Peut-être M. de Boisfremont s'est-il inspiré, pour l'ensemble, des nombreux croquis que Prud'hon crayonna au temps de son malheur. En tout cas, certains détails lui appartiennent en propre et, parmi eux, les deux couronnes enlacées, qui témoignent de la gloire de deux artistes inséparables dans la mort comme dans la vie.

ET PRUD^HON

Le lecteur se rendra un compte exact du petit mausolée en jetant les yeux sur la jolie eau-forte que M. Taiéea gravée à notre intention et qui exprime bien le sentiment que nous avons éprouvé nous-même le jour d'hiver où nous avons salué pour la première fois la tombe de Prud'hon. Un tilleul protège le monument de son tronc nerveux. Tout autour se dressent des arbres aux branches dépouillées maintenant, mais qui l'ombragent durant Tété de leurs rameaux verts. Sur le soubassement, formé de pierres tout unies, repose un sarcophage d'une grande simplicité. Aucun ornement sur les façades ; sur les faces latérales, deux couronnes chêne 64^ laurier, entrelacées dans leur cadre de pierre ; une torche renversée de chaque côté des couronnes; des palmettes d'angle entre chaque fronton; sur les frontons latéraux, un sablier entre deux ailes, symbole de la nuit et de la mort ; sur les frontons principaux, une étoile, image de la lumière et de l'immortalité ; sur le couronnement, un chien qui incline légèrement la tête vers la gauche et entr'ouvre la gueule pour gémir.

Tout cela était bien significatif et pouvait me dispenser de nouvelles investigations. Néanmoins, pour asseoir rigoureusement mon jugement, avant de l'apporter au public, j'ai fait faire devant moi la division de cette partie du cimetière, et relever mathématiquement les distances. Le résultat est venu confirmer si pleinement ma découverte, qu'aucune hésitation n'est aujourd'hui possible.

La tombe du maître est d'un aspect sobre et discret, et pourtant d'un effet saisissant. Je me suis senti pénétré d'un trouble religieux devant ce coin de terre où dorment ensemble, non seulement deux artistes voués par leurs œuvres à l'immortalité, mais deux êtres grands par toutes les vertus du cœur. A Prud'hon, ou du moins à sa mémoire, je demande humblement pardon d'avoir dévoilé le mystère de sa sépulture. Mais, après cinquante-six ans écoulés, son illustre nom appartient à l'histoire, et le culte de son tombeau à tous ceux qui ont le respect du génie. Qui, d'ailleurs, n'éprouverait une parfaite admiration pour cette pure et sainte affection, à laquelle le dévouement, l'abnégation et les plus nobles qualités de deux âmes d'élite ont constamment servi d'auréole?

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