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Mademoiselle Dafné

L'année dernière, il n'était question que de mademoiselle Dafné de Boisfleury, ou la Dafné, comme on l'appelait familièrement dans ce monde dont le plaisir semble être la principale ou pour mieux dire l'unique affaire. Tous ceux qui étaient d'un club quelque peu élégant, suivaient les courses de Chantilly et de la Marche, applaudissaient à l'Opéra la cantatrice ou la danseuse en vogue avecune fleur plantée à la boutonnière par Isabelle, jouaient à la paume et au cricket, patinaient sur le lac, soupaient au café

1. Le manuscrit autographe de ce récit, pnb'ié ?ous e titre de Mademoiselle Dafné de Montbriand, porte celui de Mademoiselle Dafné de Boisfleury ; cait-forte dans la manière de Piranêsc

Z MADLMOISELLi: DA.FXE.

Anglais en sortant du bal masqué, et, Tété, allaient suivre une martingale à Bade, connaissaient la Damé. Les autres, pauvres gandins àla suite, indignes d'un si grand honneur, faisaient semblant de la connaître. De mauvaises langues prétendaient que son nom réel était Mélanie Tripier, mais les gens de goût l'approuvaient d'avoir répudié ces vocables disgracieux, un vilain nom sur une jolie femme produisant l'effet d'une limace sur une rose; Dafné de Boisfleury valait mieux, à coup sûr, que Mélanie Tripier. Cela avait à la fois un petit air mythologique et aristocratique tout à fait galant. L'orthographe spéciale de Dafné, par un f, sentait son Italie de la Renaissance et donnait du ragoût à la chose. Ce nom sans doute avait été fabriqué pour la belle par quelque poète lyrique sans ouvrage et baptisé de vin de Champagne au dessert.

Quoiqu'il en soit, la Dafné arrivait aux

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courses dans unecalèobe à huit ressorts attelée de manière à défier la critique des aportmen Les plus difficiles, et conduite à la Daumont par «les grooms en

culotte de peau blanche, en buttes molles à revers, en casaque de satin vert-pomme, les cheveux crêpés et poudrés sous leur casquette anglaise. Une duchesse de bon aloi n'eût pas été mieux menée; cette rigueur dans les choses d'écurie lui valait une certaine estime parmi le monde hippique. Ses chevaux étaient des chevaux sérieux et sa livrée noire avait du chic.

Blonde primitivement, la Dafné, pour se ••(informer à la mode qui régnait alors, était devenue rousse par l'usage de certains cosmétiques renouvelés de la parfumerie vénitienne au seizième siècle. Retombant sursanuque en épais chignon, ses cheveux allumés au soleil de paillettes lumineuses brillaient comme des papillons d or dans un filet. Elle avait les yeux vert de mer —procellosi oculi— des yeux

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de tempête rehaussés par des sourcils et des cils bruns, singularité piquante due à la nature ou à Part, mais en tout cas d'un bon effet. Sa peau était trop blanche pour n'être pas truitée de quelques taches de rousseur sous sa poudre de riz et sa couche de fard hortensia, mais ce défaut se compensait par l'extrême finesse du tissu, et. d'ailleurs, en ce siècle de maquillage, on a le teint qu'on veut. Ses lèvres ravivées d'une couche de carmin laissaient voir en s'entr'ouvrant des dents pures et bien rangées, mais dont les canines très pointues, faisaient penser à la denture des Elfes, des Nixes et autres créatures aquatiques d'un commerce dangereux.

Quant à ses toilettes, elles étaient très variées, mais toujours extravagantes; pittoresques, cependant, comme des travestissements de carnaval. C'était un luxe fou et une surcharge bizarre de tous les brimborions qu'invente la mode du demi-monde, ne sachant plus où donner

MADKMOISKLLK DAFXÉ.

de la têtd pour tirer l'œil et taire scandale. Petits chapeaux andalou*, hongrois, russes, avec plumes de i»aon, voilette-masque, constellations de paillettes d'aciar, franges de larmes en verre, garnitures de perles en jais et autres fanfreluches de même sorte qui bruissaient comme la têtière d'une mule espagnole; vestes turques, zouaves, chemises cosaques, garibaldis historiés de boutons, de grelots, de ferrets et de soutaches si compliquées que l'étoffe disparaissait ; jupons tailladés, retroussés, bouffants, lilaqués de quilles et de losanges des couleurs les plus voyantes et les plus brusquement associées, bottes mignonnes en maroquin du Levant à hauts talons rouges et à glands d'or ; rien n'y manquait, et soyez certain sans l'avoir vu que ses boutons étaient blasonnés de fers à cheval et de fouets en sautoir. Elle ressemblait, à s'y méprendre, à un de ces croquis élégamment exagérés des costumes du

jour dont Marcelin illustre la Vie parisienne.

Or il advint qu'au milieu de son triomphe, à l'apogée de son succès, mademoiselle Dafné de Boisfleury disparut subitement. L'astre eut une éclipse et s'effaça du ciel de la galanterie. Qu'était-elle devenue? des créanciers lassés d'attendre l'avaient-ils envoyée en villégiature à Glichy? était-elle tombée amoureuse de quelque mineur séraphique exigeant d'elle un renoncement complet à Satan et à ses pompes? un pacha civilisé, las de Géorgiennes, de Circassiennes et de négresses, lui avait-il proposé un engagement de cinq cent mille francs pour son sérail, avec clause de réclusion et de fidélité? Personne n'en savait rien. On alla même jusqu'à supposer que. prise par quelque remords soudain, elle s'était enfouie au fond d'un monastère. A cette aventure, il fallait une explication bizarre et romanesque, car la Dafné était trop

belle, trop jeune et trop en vogue pour qu'on pût songer à l'un de ces désastres vulgaires qui remettent lorsqu'elles vieiltissenl ces créatures dans l'inconnu d'où elles sortent.

On en parla bien quinze jours au bois, à l'Opéra et au club, puis on n'y pensa plus. Paris a bien autre chose à faire que de s'occuper des étoiles filantes; il manque à tout le monde et personne ne lui manque. Si vous venez c'est bien, si vous vous en allez c'est mieux, car vous faites place à un autre. Paris n'est pas long à dire aux femmes displicuit nasus tuus : ton nez a déplu. Le nez de la Boisfleury qui était fort bien fait ne déplaisait pas encore, mais celui de Zerbinette, gentiment retroussé à la Roxelane, le fit oublier au bout d'un mois.

Cependant il fallait bien que la Dafné fût quelque part. Elle n'était pas morte, on l'aurait su ; sa maison, ses chevaux, ses voitures n'avaient pas été mis en

vente, et l'on ne supprime pas en pleine civilisation un être aussi voyant qu'une fille de marbre comme mademoiselle Dafné de Boisfleury, née Mélanie Tripier. Ce qu'il y avait de certain, c'est que Dafné n'était plus à Paris. Un petit amoureux à qui elle avait donné un rendez-vous où nécessairement elle ne se trouva pas, l'avait cherchée partout, même à la Morgue, cette station finale des enquêtes désespérées.

Plus adroit que le petit amant, nous retrouverons peut-être mademoiselle Dafné de Boisfleury, mais pour cela il est indispensable de faire un voyage, de sauter de Paris à Rome, d'un alinéa à l'autre, et de nous suivre à la villa Pandolfi.

La villa Pandolfi, à quelques tours de roue hors des murs, est un de ces palais

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empreints au plus liant degré du goûl italien comme il régnai! vers la moitié du dix-septième siècle. Elle est située au fond de vastes jardins plutôt bâtis que plantés, car la compréhension de la nature est un sentiment tout moderne, et il n'y a pas longtemps qu'on s'est avisé de mettre dans les parcs des fleurs, des gazons et des arbres. Une porte semblabit- à un arc de triomphe et flanquée de colonnes d'ordre rustique à bossages vermiculés, d'où pendent des stalactites de pierre où se mêlent des barbes d'herbe, s'ouvre dans un mur antique qui a dû clore, sous les Césars, quelque villa patricienne. La grille franchie, une allée de cyprès plusieurs fuis centenaires se présente au visiteur. Ces cyprès aux troncs côtelés de puissantes nervures pareilles à des colonnes tordues en faisceau par une main de géant, semblent avoir pour feuillage des scories de bronze et forment deux immenses rideaux d'un vert som-

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bre presque noir conduisant la vue vers le palais élevé au fond de cette perspective. Une eau vive court dans des rigoles de pierre de chaque côté de l'allée, après avoir alimenté les fontaines et les jets d'eau de la villa, et s'engouffre dans une crapaudine avec un bruit de torrent.

Entre les cyprès, des vases de marbre, des statues antiques plus ou moins mutilées font des taches de blancheur d'un effet assez inquiétant le soir, et rappellent vaguement les tombes turques au Grand Champ des morts de Scutari. A l'heure où nous commençons cette description, le soleil se couchait dans un ciel d'un bleu de turquoise strié d'étroits nuages violets et tournant au citron ou approchant des tons orangés qui environnaient l'astre à son déclin. Les pyramides des cyprès s'enlevaient en vigueur sur ce fond clair, et à travers leur feuillage obscur scintillaient, çà et là, des points de feu d'où partaient des rayons, tandis

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que tout le bas baignait dans une ombre bleue •'! froide.

Le pal lis sïdevait sur une grande terrasse à bal us très de marbre divisés par des aerotères supportant des statues mythologiques tortillées dans le goût du Bernin et de son école. Des niches creusées dans les murs de soutènement contenaient aussi des figures frustes retirées des fouilles par les anciens propriétaires de la villa, et des fragments de bas-reliefs y étaient encastrés.

Un escalier de marbre séparait la terrasse et montait entre les deux substructions par larges paliers. D'un des coins de la balustrade, comme [un tapis d'un balcon, s'échappait une immense nappe de lierre qui rompait heureusement les lignes horizontales de l'architecture.

Au haut de l'escalier s'élevait, en recul, le palais avec sa corniche d'une forte projection, ses grandes fenêtres aux frontons échancrés et triangulaires alter-

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nativement, son péristyle à pilastre? d'ordre corinthien cannelé à mi-hauteur et son souhassement taillé à facettes. Pour avoir l'effet juste, sur cette vieille magnificence répandez la rouille du temps, les tons noirâtres de la pluie et les plaques vertes de mousses. Cela ne ressemblait en rien à ce qu'on entend en France par château ou maison de campagne. On eût dit une décoration de théâtre exécutée en pierre au lieu d'être peinte sur toile. Tout y était sacrifié à l'effet et à la perspective; les arbres y ressemblaient à des coulisses, mais c'était une décoration comme celle de San-Quirico, qu'admirait si fort Stendhal, grandiose, solennelle et dessinée par un profond génie architectural.

Du haut de la terrasse, la vue s'étendait sur les jardins où des ifs et des buis taillés d'une façon bizarre formaient des compartiments symétriques, s'arrondissaient en boule, s'allongeaient en pyra-

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mide el prenaient toutes les figures, accepté la naturelle. C'était ce goût qu'on appelle français et qui est véritablemenl italien, car il vint chez nous d'au delà des monts et se développa dans toute sa splendeur sous Louis XIV. Au milieu de ces parterres on voyait des fontaines rappelant le style de celles qui ornent la place Navone. Des tritons barbus et cambrés tortillant leurs jambes squameuses, enlevant des néréides entre leurs bras nerveux et soufflant par leurs conques des jets d'eau qui retombaient en bruine sur leurs reins verdis. Dans les recoins, des grottes de rocaille envahies par les plantes pariétaires, abritaient les groupes d'Acis et Galatée que Polyphème menace d'une énorme pierre, et Pluton ravissant Proserpine sur un char à demi-englouti entre les roches entrouvertes. Cette invention avait dû jadis paraître du dernier galant. Deux autres fontaines appliquées au mur

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en forme de façades, versaient l'eau par des mascarons tragiques et comiques, au large rictus de bronze, dans une cuve de porphyre et dans un tombeau romain dont le bas-relief mutilé représentait une bacchanale.

Au delà, par-dessus les murailles, on apercevait vers le bord de l'horizon la ferme découpure du mont Soracte, brillante de quelques touches de neige.

La nuit commençait à descendre et l'obscurité faisait briller sur la façade du palais quelques fenêtres d'un éclat rougeàtre. La villa, comme on eût pu le croire, n'était pas inhabitée; elle avait, chose étonnante, d'autres hôtes que les rats, les araignées, les chauves-souris et les terreurs nocturnes.

Des voitures suivaient l'allée de cyprès ou leurs lanternes scintillaient comme

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•les vers luisants dans L'qmbre opaque, ci déposaient leurs maîtres à l'escalierde la terrasse. Ces arrivants semblaient des invités, car ils étaienl tous en frac noir, cravate blanche et gants paille. fis étaienl presque tous jeunes, sauf deux ou trois personnages chez qui ta naissance, le pouvoir et la richesse remplaçaient la jeunesse. Quoiqu'ils montassent les marches d'un pas plus lent et plus lourd, ils n'eu étaient pas moins sûrs de parvenir.

L'intérieur du palais Pandolfi, bien qu'on eut fait des efforts pour y introduire le confortable moderne, n'en restait pas moins sérieux, triste, presque sinistre.

Les appartements de réception étaient au rez-de-chaussée et se composaient d'une suite de salons en enfilade, dont les portes se correspondaient, et formaient, du seuil à la dernière pièce, une longue perspective pareille à celle de ces glaces posées l'une en face à l'autre qui se re#

voient indéfiniment leurs reflets. Le moindre de ces salons eût contenu sans peine toute une maison, comme les architectes les construisent aujourd'hui. Il fallait pour les remplir la gigantesque vie d'autrefois. C'est tout au plus si des buissons de bougies plantés dans d'énormes torchères suffisaient à faire discerner les tapisseries passées de ton, les cuirs de Cordoue à grands ramages, et les fresques assombries qui décoraient ces vastes murailles. De loin en loin, dans son cadre de vieil or rougi, une scène mythologique peinte par quelque Bolonais à la suite des Carrache, faisait sortir d'un chaos d'ombre la chair blanche d'une nymphe ou d'une déesse; d'antiques cabinets de laque envoyaient les éclairs roses et bleus de leurs incrustations en burgau ; de vieux fauteuils dorés prenaient des paillettes de lumière sur les reliefs de leurs sculptures; les figures couchées au-dessus des chambranles et soutenant le blason des Pan-

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ilnlii s'illuminaient de luisants singuliers, et prolongeaient jusqu'au plafond leurs ombres défoimées el spectrales*

A travers ces salons où se tenaient quelques domestiques en livrée sombre, indiquanl la route, les invités passaient comme des Fantômes, et le silence était si profond qu'on entendait le craquement de leurs bottes vernies sur les parquets de marqueterie ou de mosaïque d'un

bout à l'autre des salles.

C'était dans la dernière pièce qu'avait lieu la réception. De fortes lampes enchâssées dans d'immenses potiches du Japon, un lustre à quarante branches.

descendant d'un plafond représentant l'Olympe au bout d'un câble de soie accroché au ceste de Vénus . des appliques chargées de bougies et reflétant leurs lumières dans des miroirs d'argent poli, y produisaient une véritable illumination à giorno, qui permettait de saisir tous ies détails d'un luxueux ameublement

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où le confort moderne avait su se plier avec intelligence à la sévérité du goût ancien.

La dame de la noble villa romaine n'était autre, il faut bien l'avouer, que mademoiselle Dafné de Boisfleury. Un Anglais, retour de l'Inde, possesseur d'un grand nombre de lacks de roupies, blasé sur les charmes plus ou moins cuivrés des bayadères, ultra splénétique et portant autour des yeux les lunettes d'or de l'hépatite , l'avait trouvée amusante comme un ouistiti en verve de grimaces, à un souper de carnaval et s'était payé a cette petite chose curieuse. » Ils s'en était bientôt fatigué dans l'intimité d'un voyage en Italie, et avait repris le chemin de Calcutta, laissant avec une grosse somme d'argent, en manière de consolation, la Dafné magnifiquement installée à la villa des Pandolfi, qu'il avait achetée de son dernier propriétaire tombé dans l'indigence, et forcé à ce douloureux sa-

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crifice de voir une fille habiter le palais de ses aïeux.

La Dafné n'avait pas encore achevé sa toilette; ces créatures n'en finissent jamais, et les convives au nombre de sept au huit attendaient avec cet air un peu gourmé d'hommes rivaux de fait ou tout au moins d'intention. Ceux qui étaient ou avaient été du dernier mieux avec la diva, se montraient bons princes, tandis que les antres,;malgré leur politesse, gardaient une mine froide et presque farouche. Nous n'étonnerons personne en disant qu'il y avait là un duc historique, un pair d'Angleterre, un prince romain, unknias russe, deux marquis, un baron qui, s'il n'était pas le premier baron chrétien, n'en appartenait pas moins à une très illustre famille, et un charmant petit attaché d'ambassade tout jeune, tout blond, tout rose, qu'on eût pris pour l'ange de la diplomatie. Tout salon se fût honoré de pareils hôtes, et s'ils étaient

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là , c'est que les gens comme il faut aiment à se dédommager dans la mauvaise compagnie de l'ennui que leur cause la bonne.

Si vous le permettez, nous allons laisser ces beaux messieurs occupés à feuilleter les albums , regarder les stéréoscopes, examiner les bibelots des étagères, échanger quelques considérations politiques sur la jambe de la première danseuse, et nous passerons dans le cabinet de toilette de la Dafné. Elle se tenait debout, habillée de pied en cap, près d'une vaste table de marbre couverte de flacons, de brosses, de pots, de petits outils d'acier et de tout l'attirail de la toilette moderne. Devant elle était déployé un paravent de glaces, sorte de psyché à trois feuilles, le triptyque de la coquetterie, qui lui permettait de se voir de haut en bas sous tous les aspects. Le costume de la Dafné consistait en une robe de taffetas vert d'eau glacé, galonnée sur

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tontes les coutures de dentelles d'argent, qui encadraient également le corsage, et, cousues a plat, formaient sur la jupe des oarrés, deE losanges, des cercles et des entrelacs. Des bandelettes d'argent, en harmonie avec la garniture de la robe, brillaient par place dans ses cheveux roux, ondes, crêpés, hérissés sur le front, renoués à la nuque et s'échappant en une énorme gerbe de spirales d'or fauve sur des épaules qui. pour appartenir à un être doué d'une àme assez noire, n'en étaient pas moins blanches.

Quoiqu'elle eût tout lieu d'être contente de sa toilette, la Dafné ne jetait pas à sa psyché triple le regard d'approbation qu'elle ne se refusait pas, lorsque l'édifice de sa coiffure était venu à bien, et que la traîne de sa robe était suffisamment longue.

La portière du cabinet de toilette venait de retomber sur une visite mystérieuse.

Une femme vêtue de noir, hermétique-

ment voilée, venue sans bruit, était sortie de même par des passages secrets, qu'elle semblait connaître de longue main, et qui lui avaient permis de parvenir jusqu'à Dafné, à l'insu des domestiques.

De ces femmes-là, vêtues de noir et masquées d'un voile de grenadine, on en voit souvent rôder autour des courtisanes à la mode, chuchotant des promesses d ecrins, de bourses d'or, de rentes assurées; mais celle-ci, dans son costume couleur de ténèbres qui ressemblait à un domino, avait réellement fort grand air.

Cependant, quand elle fut sortie, la Dafné ouvrit un coffre en fer scellé dans le mur, et défendu par toutes les combinaisons de serrurerie qu'a pu produire la rivalité de Huret et de Fichet, et y enferma un portefeuille gonflé de billets de banque, sans doute le prix ou les arrhes du marché conclu. Mademoiselle de Boisfleury, ce qui ne lui arrivait pas souvent,

av;iii l'air sérieux, et, en se dirigeant vers

U- salon elle murmurait, comme pour se la remémorer, cotte phrase bizarre :

presser l'œil gauche du sphinx de droite. • Avant d'entrer, se sentant sans doute un peu pâle, elle lira de sa poche une petite pomme d'api en ivoire, qui se dévissait par la moitié, y prit une houppe chargée de rose et se la passa sur les joues.

Après la distribution obligatoire de ftaks-handi et les baisers posés sur le dos dune main assez commune, travaillée par les unguicures, Dafné donna le bras au pair d'Angleterre, et Ton passa dans la salle i manger: une haute salle décorée d'oBi fresque assombrie par le temps et représentant le banquet des dieux, œuvre de quelque élève de Jules Romain, si ce r'est de Jules Romain lui-même.

Celte fresque, qui régnait tout autour de la sale, échancrée par la porte et une fenètie unique, aux amples rideaux de

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brocatelle, reposait sur un soubassement, où Polydore de Caravage avait, au milieu d'une architecture feinte, encadré des médaillons de bronze rehaussés de hachures d'or, contenant des scènes et des attributs mythologiques. Les dieux et les déesses dans une nudité olympienne se livraient à de violentes crispations musculaires, pour tendre leur coupe au nectar d'Hébé ou prendre l'ambroisie, nourriture des immortels, sur de grands plats d'argent. Leurs torses, d'un ton orangé, se détachaient d'un ciel dont !e bleu avait noirci, et leurs pieds s'appuyaient sur des flocons de nuages blancs, semblables à des éclats de marbre; tous ces dieux du paganisme à qui l'art avait redonné une sorte de vie, semblaient regarder d'un air dédiigneux les mortels trop modernes, qui installaient leur diner terrestre au-dessous de leur banquet céleste où l'on ne mangeait que de la peinture. Junon, son paonentre

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les jambes el la tête un peu tournée ver* L'épaule, j * : 1 1 . i : — .lit lancer uncoupd'œil farouche à mademoiselle Damé de Boisfleury, placée précisément en face d'elle. La sévère épouse de Jupiter n'a jamais aimé les nymphes de conduite suspecte.

La tahle était posée au milieu de cette immense salle, sur un tapis de Smyrne, car bien qu'on touchât à la fin du printemps, la mosaïque du plancher eût été froide aux pieds des convives. Damé avait à sa droite le pair d'Angleterre, qui portait majestueusement ses onze lustres, et gardait cette verdeur des vieillards anglais conservés par une grande vie et une hygiène supérieure; à sa gauche Lothario, le jeune prince romain. C'était un jeune homme mince et nerveux, plutôt petit que grand, au teint pâle, le visage entouré d'une étroite ligne de favoris très noirs, qui allaient rejoindre une petite barbe fine, soyeuse et lustrée comme de l'ébènequi n'avait pas beaucoup d'années

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de date. Ses yeux étaient d'un brun foncé avec des lueurs jaunes autour de la pupille, et l'ensemble de ses traits offrait cette régularité classique qu'on rencontre assez souvent en Italie, et qui est si rare dans nos climats. Les artistes disaient que le prince Lothario ressemblait beaucoup au portrait de César Borgia par Raphaël, qu'on admire à la galerie Borghèse. Un soir de carnaval, Lothario avait pris pour déguisement le costume du portrait, et on eût dit que le Borgia était revenu au monde ; n'allez pas d'après cela imaginer une physionomie féroce et terrible, Lothario paraissait le plus doux des hommes, et avait une figure charmante comme le fils d'Alexandre VI.

Tout en conservant l'obséquiosité que les courtisanes gardent toujours à l'endroit des millions, même quand les millions ont dos cheveux blancs, Dafné cultivait son voisin de gauche, le prince Lothario. Elle lui indiquait les vins qu'il

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fallait boire, les plats dont il valait mieux goûter, «'lie se penchait vers lui presque tendrement , lui chuchotait à l'oreille des choses qu'elle aurait bien pu dire tout haut, et à la moindre plaisanterie de Lothario elle riait, aux éclats, montrant ses belles dents jusqu'aux gencives et se renversant sur le dos de sa chaise, de façon à mettre en relief les trésors d'une poitrine fort blanche et fort bien meublée, comme disaient nos bons aïeux dans leur style galantin et léger; souvent elle posait son bras nu contre la manche de Lothario, qui se blanchissait à ia poudre de riz. Aujourd'hui on s'en farine près des nymphes comme près des meuniers.

Le repas était fin et délicat. On ne mange plus que chez ces créatures qui ont à réveiller tous les blasements, ceux du cœur et ceux de l'estomac. Le vin de Champagne de la veuve, comme on dit quand on veut mériter l'estime des garçons de cabinet, s'y frappait dans desca-

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rafes en cristal de Bohême, où une poche ménagée à la paroi du vase faisait plonger la glace sans qu'elle se mêlât au vin. Les crûs les plus célèbres du Rhin passaient de leurs longues quilles dans les rœmers couleur d'érneraude, et la Dafné, un peu lancée, racontait des histoires incroyables dans un style qui empruntait des termes à trois ou quatre argots ; car elle avait été modèle, figurante à un petit théâtre, et mêlée par ses amours au monde du sport. L'atelier, la coulisse et l'écurie lui ouvraient leur dictionnaire de locutions pittoresques. Il paraît que c'est un plaisir de voir tomber des lèvres d'une jolie femme, au lieu de perles ou de roses, des crapauds et des souris rouges, car tous ces hommes bien nés et delà meilleure éducation semblaient s'amuser beaucoup des propos de la Dafné. Le pair d'Angleterre qui ne comprenait pas toujours, quoiqu'il sût parfaitement le français de Racine, de Fénelon et de Voltaire,

souriait gravement : le knias russe, au cniirant de toutes ces rengaines par l'étude assidue des petits journaux, s'extasiait sur la vervede mademoiselle deBoisfleury, qu'il proclamait ee soir-là absolument phosphorescente. Quant au prince romain Lothario, en l'honneur duquel se tirait ce feu d'artifice, il y paraissait peu sensible. La blague parisienne est ce qui produit le moins d'effet sur un esprit italien: un accent de passion eût mieux valu pour le séduire. L'ange de la diplomatie, malgré son amour pour Dafné, ne pouvait s'empêcher de convenir, à part lui, que la divinité de son cœur employait des mots bien peu officiels et encore moins canceliaresques.

Cependant qui eût observé d'un œil tranquille mademoiselle de Boisfleury, se fût aisément aperçu qu'elle faisait la

bacchante à froid et qu'il y avait quelque chose de contraint et de nerveux dans ses efforts pour égayer ses convives. Malgré l'animation du repas, son rouge était tombé et une imperceptible moiteur mouillait ses tempes. De ses yeux, qu'elle tâchait de rendre provocants et voluptueux, jaillissait parfois un regard effaré. Heureusement pour elle les convives, échauffés par le vin et la bonne chère, ne prenaient pas garde à cette angoisse secrète qui perçait à travers les éclats de rire, les calembours par à peu près et les anecdotes saugrenues.

Dafné. voyant qu'elle faisait une médiocre impression sur Lothario, se dit « passons à la pose mélancolique, » et comme fatiguée du rôle qu elle jouait, elle prit une attitude qu'elle savait lui aller bien ; le coude sur la table, la main à la tempe, les doigts dans les cheveux et le regard au plafond, ce qui donnait à son œil une lueur attendrie et lustrée. Elle était vrai-

■ABBMOISILLI Dkttii. ci

iin'iit belle ainsi. Lothario, que la turbulence «le Dafné avait ennuyé, la regarda avec plus de complaisance et lui adressa quelques phrases flatteuses.

— Allons, se dit la Dafné, cela sert toujours à quelque chose d'avoir posé la tête d'expression à l'Académie des beauxarts. Cet air de Mignon regrettant la patrie, ne rate jamais son effet.

On servit le café, et dans une corne de rhinocéros travaillée avec un art infini par les patients Chinois, des cigares des meilleurs vueltas de la Havane, furent présentés aux convives. Bientôt des spirales bleuâtres montèrent vers le plafond rejoindre les nuages de l'Olympe, au risque de faire éternuer les déesses. La Venu s antique aspirait le parfum de l'encens : la Vénus moderne doit se contenter de l'odeur du tabac. La soirée s'avançait et déjà deux ou trois de ces messieurs étaient partis. Ceux qui restaient craignaient, en s'en allant, de laisser le champ libre à un

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rival. Le jeune attaché d'ambassade,

quoique Dafné eût plusieurs fois Jaissé tomber la conversation comme une personne qui désire être seule, ne pouvait se résoudre à faire retraite. Il n'y avait plus dans le salon que lui et le prince Lothario, à qui mademoiselle de Boisfleury lançait des regards languissants. Enfin, il se leva et prit congé d'un air maussade.

Lothario se disposait à le suivre lorsque Dafné lui prit la main nerveusement et lui dit très bas et très vite : «Allez retirer votre paletot de l'antichambre et renvoyez votre voiture. » Cette injonction ne parut pas trop surprendre le prince, et il se mit en devoir de lui obéir.

Pendant les quelques minutes qu'il mit à exécuter cet ordre, la Dafné qui maintenait à grand'peine son agitation, 'murmurait à voix basse : «Lothario estjeune, beau, riche. J'ai bien envie de manquer à ma parole. L'affaire serait aussi bonne de ce cùté-là ; oui, mais la femme

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noire me ferait assassiner ainsi qu'elle me l'a pronisou mo donnerait une boulette comme à un caniche. »

Elle en étail là de son monologue, lorsque Lothario rentra. Aussitôt elle prit avec une rapidité qui eût fait honneur à une grande comédienne une physionomie tendre, amoureuse, enivrée, et en quelques phrases mêlées de soupirs flûtes et • le regards fondants, elle sut persuader au jeune prince qu'elle l'adorait depuis longtemps, depuis ce jour où elle l'avait rencontré aux cascines de Florence et qu'elle était bien malheureuse, elle, pauvre fille perdue, d'avoir porté ses vœux si haut et d'aimer un être noble et pur, qui ne pouvait avoir que du mépris pour elle.

Ces choses, même quand on n'y croit pas, sont toujours agréables à entendre, surtout si elles sortent des lèvres d'une jolie femme, prête à prouver son repentir par une nouvelle faute et à jeter en votre faveur la blanche robe d'innocence qu'elle

a revêtue pour vous plaire. Dafné en ce moment était charmante, soit que la beauté du prince l'émût réellement, soit que l'approche d'une action hasardeuse donnât à ses traits une profondeur d'expression qui ne leur était pas habituelle.

Lothario l'avait rassurée de son mieux en disant que l'amour comme la flamme et le vin delà cuve ne souffrait rien d'impur, et qu'il suffisait de s'aimer pour devenir tout de suite deux beaux petits anges. Cette morale facile et légèrement moliniste parut du goût de Dafné, dont le prince entourait avec son bras la taille souple, comme Othello reconduisant Desdémon a.

Affectant la poitrine délicate, Dafné simula une petite toux, et dit, elle qui jadis culottait les pipes quand elle était la Judith du rapin Holopherne : «La fumée de ces cigares m entête et me suffoque, si nous allions dans ma chambre, il y fait plus frais ! »

MADEMOISELLE DAFNÉ. J.)

on passa donc dans la chambre de Damé. Une vaste pièce très haute de plafond, tapissée en cuirde Bohême à ramages d'or fauve, ornée de quelques tableaux de maîtres dont les teintes sombres faisaient tache dans leurs larges cadres d'or neuf, meublée d'un grand lit sculpté dans Le goût de la Renaissance et de fauteuils qui ressemblaient à des cathédrales.

Cette pièce avait l'aspect lugubre de la chambre à coucher de la Tisbé au cinquième acte à'Angelo, tyran de Padoue.

La Oafné y avait réalisé une décoration de mélodrame. Cela l'amusait d'avoir peur, le soir, en se couchant.

Dans un coin s'étalait un large divan ou plutôt un canapé en forme de banc antique, terminé à chaque bout par un spbinx dont la croupe servait d'appui aux coussins et permettait de s'accouder.

Lothario s'était assis sur ce divan et de ses bras enlacés attirait vers lui Dafné, qui faisait une molle résistance et dont

le sein palpitait sous ses dentelles d'argent. La chambre n'était éclairée que par une lampe à trois becs découverte àPompéï. Damé tournait le dos à la lampe et sa figure baignait dans l'ombre ; si la lumière l*eût frappée, Lothario n'eût pas trouvé naturelles, en ce moment, la pâleur livide de la jeune femme et l'expression hagarde de ses yeux. Avec un geste qui simulait une mutinerie pudique, la Dafné se dégagea de l'étreinte du prince et. comme si elle chancelait d'émotion, elle appuya sa main tremblante sur la tête du sphinx de droite, dont les doigts à tâtons cherchaient l'œil gauche. Quand elle l'eût rencontré, elle en pressa fortement la prunelle, comme le bouton d'un timbre, ainsi que le lui avait commandé la dame à la toilette noire, qui lui inspirait une si profonde terreur.

A cette pression, le dessus du divan s'ouvrit comme au théâtre une trappe anglaise, précipitant Lothario dans un

M un mum i.u. DA.F.NÉ. SI

gouffre sombre d'où sortit violemment niir bouffée d'air humide, et se referma aussitôt par la réaction du mécanisme d'une manière si exacte, qu'il était im-

possible de soupçonner qu'un homme était assis là trois secondes auparavant.

Le regard atone, les bras pendants, glacée d'horreur, la Dafné contemplait stupidement le canapé, couche d'amour transformée en tombeau, et sur lequel tout a l'heure lui souriait un jeune homme plein de vie et de désirs. De folles terreu rs l'assaillirent ; les oreilles lui tintaient, le sang lui sifflait dans les tempes, et il lui semblait entendre de sourds gémissements à une grande profondeur sous le plancher.

Elle fit quelques pas vers la porte, craignant qu'une autre trappe ne s'ouvrit dans le parquet et ne l'envoyât rejoindre Lothario au fond de l'abîme : « Ce serait joliment bien joué, » se disait-elle; mais rien ne céda sous ses pieds. Elle arriva

38 MADEMOISELLE DAF.NÉ.

heureusement au seuil de sa chambre, entra dans son cabinet de toilette, vida le coffre, y prit toutes les valeurs qu'il renfermait, la boîte contenant ses bijoux, et, avec l'aide de Victoire son âme damnée, sa femme de chambre-séïde, revêtit une robe de voyage, s'enveloppa d'un manteau de couleur sombre et monta dans le coupé qu'elle avait fait atteler.

Ce départ ne surprit personne parmi les domestiques dont la plupart, d'ailleurs, étaient déjà couchés. Souvent madame sortait à minuit pour ne rentrer que le matin.

En sentant le canapémanquer sous lui, Lothario s'était instinctivement retenu de sa main crispée au coussin de velours où il s'appuyait. Le coussin l'avait suivi dans sa chute et l'empêcha d'être mortelle en l'amortissant. Cette horrible sensation

MADEMOISELLE DAFNK. 39

de descendra brusquement dans le noir à, une profondeur inconnue dura trois ou quatre secondes peut-être qui parurent l.s siècles au jeune prince romain. Un ckoe violent l'interrompit. Par bonheur i cet endroit le sol, composé de détritus, n'était pas dur et Lothario, un instant étourdi, reprit bientôt ses sens. Il se tàta, respira fortement, allongea les bras et les jambes et se convainquit qu'il n'avait rien de cassé. Cette constatation faite, il se dit qu'il fallait reconnaître la place, chose assez difficile dans cette obscurité plus dense, plus opaque et plus noire que celle du puits de l'abîme. Lothario était fumeur, et cette idée lui vint fort à propos qu'il devait avoir en poche une de ces boites d'allumettes de cire qui viennent de Marseille et se répandent par le monde entier ; il tàta son habit et sentit le mince relief de la boite. Il frotta une allumette sur le papier de verre, et à la clarté pétillante qui en résulta il examina

■10 MADKMOISELLK DAF.NE.

rapidement le terrain de sa chute. Trois ou quatre squelettes sous des vêtements d'un autre siècle, tombés en lambeaux ou affaissés sur des formes absentes, étalaient leurs lignes anguleuses. Quelques restes de dorure brillaient parmi ce détritus noirâtre, et l'un des cadavres encore coiffé de son chapeau faisait avec sa face décharnée, ses dents sans lèvres et ses yeux vides, une grimace lugubrement sarcastique. Cela ressemblait à cette effroyable eau-forte de Goya qui a pour titre : « Naday nadie. » Cette vision plus horrible que toutes les monstruosités du cauchemar, s'éteignit avec l'allumette qui commençait à brûler les doigts de Lothario.

« Il parait, se dit le prince retombé dans l'obscurité, que jesuis au fond d'une oubliette assez bien meublée, mais quel intérêt avait cette fille à faire basculer sous moi ce canapé mécanique? Ce serait un mauvais calcul pour les courtisanes

M VUl.MolM U.l. H IF.XK. il

que de détruire les amants. Je ne lui ai pal fait de legs et je ne L'ai offensée en rien. A quoi lui servirait ma mort ?

Daine n'est ici que l'instrument ; c'est elle qui a poussé Le ressort, mais l'impulsion yr'uI d'ailleurs. Mais sans tant philosopher sur les effets et sur les causes, continuons nos investigations. » Et il frotta sur sa botte une autre allumette, dont la faible lueur servait plutôt à rendre les ténèbres visibles qua les éclairer.

Cependant, Lothario distingua vaguement des murs réticulaires, des commencements de voûtes dont les arcs énormes se perdaient dans une brume sombre, et en se baissant il vit sur le sol quelques fragments de marbre, quelques petits cubes depierre de couleur indiquant une ancienne mosaïque désagrégée par le temps. A n'en pouvoir douter, la villa Pandolii avait pour substruction un édifice antique de l'époque des Césars, disparu sous l'exhaussement du sol et re-

k± MADEMOISELLE DAF.NE.

trouvé en faisant les fouilles pour les fondations de la villa. L'architecte avait sans doute ménagé cette communication entre l'ancien palais et le nouveau, mais l'escalier dont on voyait encore les arrachements avait été détruit et transformé en gouffre d'oubliettes. Au moyen d'une troisième petite bougie, Lothario put reconnaître ces détails. Mais comment pourrait-il sortir de cette caverne, comment en trouver l'issue si elle en avait une à travers l'ombre que sa provision d'allumettes ne suffirait pas à dissiper? Peut-être n'avait-il échappé à la mort soudaine que pour subir les agonies de de la mort lente, et, poussé par la faim, se manger dans la nuit la chair des bras. Cette perspective n'était pas gaie, et quoique Lothario fût aussi courageux qu'homme du monde, en y pensant il se sentit courir un petit frisson sur la peau. Tout à coup il lui sembla entendre un léger bruit. Était-ce une goutte d'eau

M4BXM0ISKLLI DAFNK. ii

qui suintait de la route, le frôlement d'un reptile, le bruit d'ailes d'une chauvesouris, le trottinement d'une de ces bestioles immondesquihabitentles ténèbres?

Ce n'était rien de cela. Un frou-frou de soie de plus en plus distinct annonçait l'approche d'une femme, et bientôt un jet de lumière partant de la lentille verdàtre d'une lanterne sourde brilla dans l'ombre comme l'œil d'un hibou qui serait borgne.

— Est-ce la Dafné qui vient voir si je me suis brisé le crâne ou rompu les reins, se dit Lothario en s'étalant sur les squelettes. Je suis curieux de la mine quelle fera quand je lui dirai : « Bonjour, ma chère. »

La femme mystérieuse arriva près de Lothario, dirigea la lueur de sa lanterne sur ce corps qu'elle croyait bien être un cadavre et qui en avait l'immobilité, se pencha vers lui et mit la main dans la poitrine du prince comme pour y prendre quelque chose qu'elle savait y être. Mais

+ » MA.DKltOISKI.LB UAl'.NE.

le mort ressuscita subitement, lui saisit le poignet comme dans un étau et de l'autre main lui arracha la lanterne dont la lumière retournée éclaira une figure qui n'était pas celle de Dafné. C'était une tète pâle, aux traits réguliers, aux sourcils noirs, d'une beauté sinistre et qui en ce moment semblait médusée d'épouvante.

— Ah ! c'est vous, ma belle-mère, fit le prince Lothario, sans manifester de surprise, je me doutais bien que vous étiez pour quelque chose dans cette aimable machination. J'y reconnais votre génie scélérat et mélodramatique digne du moyen âge. Vous vous êtes en naissant trompée d'époque, chère Violanta. et vous auriez admirablement tenu votre place à la cour des Borgia. C'est très gentil au dix-neuvième siècle, d'avoir, comme Lucrèce, des princesses Négroni, qui vous attirent à souper les beaux jeunes gens et les font asseoir sur des sofas à procédés

M Mil. MOISK I.l.l. Ot l'\L 4

se changeant en oubliettes. Ce truc me plaît el j'1 l'indiquerai à quoique dramaturge.

— Ma haine est assez profonde pour être respectée, lit Violante. Trêve de railleries. .le voulais vous tuer; j'ai manqué mon coup, tuez-moi, c'est de franc jeu.

— Soyez tranquille, madame, vous ne sortirez pas vivante d'ici. Des esprits timorés objecteraient peut-être que vous êtes une femme, mais les monstres n'ont pas de sp.\e et l'on écrase une vipère femelle avec la même horreur qu'une vipère mâle. Vous me haïssez, mais je vous le rends bien, et je vous assure que c'est une antipathie à la fois instinctive et raisonnée. Vous avez trompé mon père qui, séduit par votre beauté funeste, avait eu la faiblesse de vous épouser, et vous êtes entrée dans la couche où était morte ma mère, portant déjà en votre sein lenfant qui naissait à sept mois et cependant venait bien à terme, le fils du ténor

4fi MADEMOISELLE DA.FNÉ.

Ambrosio dont vous vous étiez amourachée à la foire de Sinigaglia. J'ai là dans ce sachet que vous vouliez me reprendre avec la vie, les lettres d'amour du chanteur que m'a vendues une servante corse maltraitée par vous. Ces lettres prouvent que votre enfant n'a aucun droit à l'héritage du prince, même quand je serais mort. En les publiant, j'aurais découvert avec votre honte la honte de mon père ; je ne l'ai pas fait, mais j'étais bien aise d'avoir la pointe de cette arme dirigée sur votre cœur. Avec vous, on est forcé d'employer les moyens indélicats : en outre, vous avez essayé plusieurs fois de m'empoisonner pour que votre enfant recueillit seul les immenses biens du prince Donati. Dans ce but, vous avez étudié, penchée sur les fourneaux et la figure couverte d'un masque de verre, l'ancienne toxicologie italienne. Vous avez retrouvé ce poison blanc comme de la poudre de marbre de Carrare, qui fait trouver le

M \I)I (IOISELLK D\F\K.

vin meilleur '-t <|u'on servait aux soupers du pepe Alexandre, ce parfum de Ruggieri dont tes gants <le Jeanne d'Albrel riaient imprégnés, et cette «</i/n tofana, \ raie ean du Styx, dont le secret est heureusemenl perdu. Longtemps j'ai vécu il nuls que m'apportait de la campagne ma bonne et fidèle nourrice Mariuccia, et avec l'aide de mon professeur l'abbé Bolonini, savant chimiste, j'ai cherché les recettes de contre-poisons. Aucun venin, pas même le vôtre, ne peut mordre sur moi; je suis comme Mithridate, roi de Pont. Voyant que le poison ne réussissait pas. vous avez eu recours au fer et à diverses reprises vos buli m'ont attaqué, la nuit, dans les rues de Rome. Heureusement, je suis de première force aux armes, et j'ai repêché au fond du puits où Lorenzaccio fa jetée la chemise de mailles du bâtard de Médicis. un peu rouillée peut-être, mais très souple et très solide encore, car elle m'a garanti

48 MADEMOISELLE DAKNÉ.

de trois coups de poignard. Comme ces moyens ne vous amenaient pas à votre but, comptant sur votre beauté, vous avez joué le rôle de Phèdre mieux que madame Ristori, et tenté pour mieux m'étouftér de m'attirer entre vos bras.

Mais quoique je n'eusse pas d'Aricie, je restai plus sot, plus froid, plus déplorable qu'Hippolyte lui-même, et ma chère marâtre n'eut pas cette joie d'entraîner son beau-fils dans une complicité d'inceste. Voilà mes petits griefs exposés sans emphase. Je ne parle pas du trapillon par lequel vous avez tout à l'heure voulu me faire disparaître. Jusqu'à la mort de mon père j'ai gardé le silence. il ne faut pas de tache de boue au blason des Donati. mais une tache de sang n'a rien qui me répugne. Cette pourpre purifie, et comme dit le fier proverbe espagnol: « la lessive de l'honneur ne se coule qu'avec du sang. »

Pendant ce discours débité avec un

M ADKM0I8 1 1. 1. 1 ri \ F v t: .

Qegme sarcastique, Violants n -

Lothario ne sachant s'il raillait on parlait sérieusement, mais une haine implacable brillait dans les yeux du prince.

Bon long ressentiment allait se satisfaire,

et l'heure de la légitime vengeance était enfin arrivée. Touten parlant, sans lâcher le poignet «le Violanta, il avait placé la lanterne sourde sur une pierre, et de sa main lihre, il fouillait sa poche pour y chercher un stylet.

Violanta qui épiait les mouvements de Lothario, lui imprima une si brusque saccade que le prince lâcha prise, puis se mit à courir en poussant des éclats de rire stridents et moqueurs. Lothario ramassa la lanterne, car il pensa qu'il aurait bientôt perdu de vue Violanta dans ces souterrains dont il ne connaissait pas les détours, et il fit tomber les rayons de la lentille sur la fugitive, s'engageant à sa suite en d'étroits couloirs dont les murs verdis suintaient l'humidité. Il était

MADEMOISELLE DAFXE.

près de l'atteindre, lorsque soudain elle disparut comme si elle se fût abîmée en terre; un cri lamentable, un cri d'agonie et d'angoisse suprême retentit comme sortant des profondeurs du sol. Lothario s'arrêta, et dirigeant en bas la lueur de la lanterne sourde, il vit au milieu du chemin la bouche d'un puits sans margelle dont le bord ne laissait qu'un étroit passage entre la paroi du couloir et la gueule du gouffre. Violanta avait pensé que le prince lancé à sa poursuite tomberait dans l'abîme qu'elle-même éviterait en contournant la marge, mais le pied lui avait manqué, et ses mains à une vingtaine de pieds de profondeur, s'étaient accrochées désespérément pendant la chute à une saillie des pierres. En se penchant avec la lanterne, Lothario aperçut au fond du puits une vraie figure de damnée, livide, les yeux injectés de sang, la bouche violette, qui le regardait fixement avec l'affreuse expression de la

M un MOISBLLI UAFM.. 51

hainr impuissante. Le prince eut pitié do cette femme qu'il voulait tout à l'heure poignarder. 11 admettait bien la mort par le stvlct, mais non cette angoisse horrible dît re suspendue par les ongles au-dessus de cette eau noire, visqueuse, d'une profondeur inconnue où jamais la lumfère n'avait brillé et qui croupissait comme un flot de l'Érèbe. Comme il n'avait pas de corde pour lui tendre, il défit son habit et le plongea dans le puits en le tenant par la manche. Mais il s'en fallait de sept ou huit pieds qu'il n'arrivât jusqu'à Viol an ta. Bientôt un bruit sourd retentit et l'eau rejaillit le long des parois, puis un grand silence régna. Lothario remit son frac et continua sa route avec précaution, car cet engloutissement de Violanta lui inspirait une juste méfiance.

Comme Dante dans sa promenade aux enfers, il ne levait un pied qu'après avoir bien assuré l'autre.

— Ma modestie, se disait-il tout en

marchant, m'empêche de croire que le ciel se mêle de mes petites affaires; cependant on pourrait voir dans tout cela, sans superstition, le doigt de la Providence, car c'était moi qui devais faire le plongeon dans ce puits.

Le couloir qu'il suivait et. dont il explorait les murs avec sa lanterne, présentait des peintures sur fond rouge dans le goût des fresques de Pompéï et d'Herculanum assezhien conservées par places. C'étaient des danseuses, des bacchantes, des satyres luttant contre des boucs, des pygmées combattant contre des grues, des amours montés sur des chars traînés par des passereaux, des cigales et des colimaçons qu'ils fouettaient à tour de bras, des architectures chimériques se dessinant sur des fonds de paysage, les motifs habituels de l'ornementation antique.

MADEMOISELLE D.VKNÉ. 53

A un certain endroit, le mur s .'tait écroulé et découvrait d'autres souterrain* qui ne paraissaient pas appartenir au même ordre «Je ruines. Lothario pénétra par cette ouverture, et au bout de quelques pas, reconnut qu'elle donnait accès aux catacombes. Des inscriptions creusées dans la roche et remplies de minium encore visible y indiquaient les tombes des premiers chrétiens. On y voyait dessinés au trait l'agneau et le poisson symboliques. Ce n'était pas par là que le prince devait chercher une issue; il se serait irrémédiablement égaré dans les rues, les dédales, les carrefours et les coBCums de cette Rome souterraine aussi grande que la Rome vivante. Il reprit donc sa route et déboucha bientôt dans une vaste salle, dont la lueur promenée de sa lanterne sourde n'atteignait pas la voûte. En errant à droite et à gauche pour trouver un passage, son pied heurta quelque chose, une sorte de bâton gros

■Jt MADli.M01SI.LLt DAF.NE.

comme un bois de lance et en se baissant pour le ramasser, il vit avec joie que c'était une torche oubliée là, sans doute, par les bandits qui autrefois venaient chercher un refuge dans ces ruines seulement connues d'eux; il l'alluma et à sa clarté grésillante et fumeuse, mais autrement vive que celle de la lanterne, il put distinguer l'ensemble de la salle où il se trouvait et qui ressemblait aux thermes de quelque palais impérial.

Au fond, une énorme voûte de briques, dont l'enduit de stuc était tombé et que pénétraient les racines des arbres poussés sur les couches des terres supérieures, s'arrondissait en cul de four et couronnait un hémicycle creusé de niches où se voyaient encore quelques statues, les unes entières, les autres brisées au milieu du torse, les autres décapitées seulement. Ce n'était pas le moment de faire de l'archéologie et de décider si les chapiteaux des colonnes supportant l'archi-

M v hl MOISI M. I. H A F NÉ. ;>5

i rave étaient d'u a corinthien pu i* ou composite et avaient lfisdimensionsprescrit.es par Vitrnve.

Une brèche s'ouvrait dans un coin de la salle, vestige d'une porte dont le chambranle de marbre s'était écroulé. Supposant avec logique qu'une porte doit toujours conduire quelque part,Lothario franchit le seuil et rencontra un escalier qui semblait descendre dans les entrailles de la terre et qui conduisait à un caveau voûté, sans doute le trésor, car des caisses, dont le bois avait pourri et qui ne se tenaient que par leur garniture et leurs clous de bronze oxydé, avaient du. contenir des pièces d'or et d'argent ; mais elles avaient été effondrées et vidées depuis longtemps.

Un autre escalier se présenta, faisant dans l'intérieur des massifs de maçonnerie de capricieuses circonvolutions. Les marches rendues inégales ou descellées parles infiltrations des eaux, chancelaient

sous le pied de Lothario, et quelquefois une pierre se détachant roulait le long des degrés et éveillait sous la voûte basse des échos lugubres. Souvent la semelle de son brodequin glissait sur quelque chose de flasque, de visqueux et de fétide, inerte et vivant à la fois, un crapaud troublé dans sa quiétude séculaire. Parfois, une chauve-souris effarée, venait balancer ses ailes membraneuses à travers la fumée de la torche ; une queue de serpent semblable à une racine se retirait brusquement entre les pierres. A de certains moments, Lothario croyait entendre derrière lui des pas, mais ce n'était que la résonance des siens et quand il se retournait, il n'apercevait rien que l'ombre se refermant après le passage de la lumière, comme des portes d'ébène qui retomberaient. Cet escalier, qui montait et descendait et n'en finissait pas, obstrué parfois de décombres, rappelait au prince ce cauchemar à l'eau-forte où Pi-

■ABIMOISIU.I DAF.vt.

ranèse a représenté une échelle infinie de degrés serpentant à travers de noires et formidables architectures, et gravie péniblement par un homme qu'on revoit à chaque palier plus las, plus délabré, plus maigre, plus spectral et qui, arrivé, après tant d'efforts, au haut de cette Label d'escaliers partant du centre de la terre, reconnaît avec un affreux désespoir qu'elle aboutit à une trappe impossible à soulever. Si les ruines romaines ne sont pas hantées de fantômes traînant des ferrailles comme les ruines gothiques, elies ont aussi leurs terreurs. Les larves, les lémures, les lamies, les empouses, les stryges valent bien les brucolaques, les goules, les aspioles, les égrégores et toute la hideuse population nocturne des lieux abandonnés, et Lothario, à force d'errer dans ce rêve de pierre, commençait à éprouver des inquiétudes nerveuses, des frissons maladifs. Il n'avait sur lui qu'un mince habit de soirée; le froid hu-

5» MADEMOISICLLIC DAF.VE.

mide et sépulcral de ces sali es souterraines l'enveloppait comme un drap mouillé. La fatigue et le découragement l'envahis1 saient ; sa lanterne s'était éteinte, sa torche diminuait, et que ferait-il quand elle aurait jeté sa dernière lueur, pris dans cette obscurité intense, perdu dans ce labyrinthe de passages, de couloirs, de chambres, d'escaliers, de planchers effondrés qui pouvaient l'engloutir et le jeter, les os brisés, au fond d'un noir plus absolu, plus opaque encore? Cette manière de mourir, quoiqu'il n'y en ait pas de bonne, lui paraissait particulièrement désagréable. En effet, pour un prince Donati, c'était une fin piteuse que de crever comme un rat sous un tas de décombres. Aussi , se disait-il : « Pourquoi cette grue de Dafné ne m'a-t-elle pas dit la chose, je lui aurais donné le double de ce que lui offrait ma dramatique marâtre, et au lieu d'errer parmi ces tas de pierres et de briques, d'où je ne sortirai peut-

être jamais, je dormirais bien à mon aise dans ce grand lit Renaissance à corniche sculptée. >»

Un commencement «le fièvre luisait danser des hallucinations dans son cerveau, hallucinations qui se représentaient en fantômes extérieurs. Il croyait voirie squelette coiffé d'un chapeau venir à lui avec des grimaces obséquieuses et des révérences exagérées, le priant, au nom des deux autres cadavres, de vouloir bien faire le quatrième à une partie de whist. Depuis longtemps, ils attendaient cette occasion, mais les mœurs s'élant adoucies, on ne jetait plus personne aux oubliettes. Puis la vision changeait. Les statues quittaient leurs niches, les peintures se détachaient des murailles et exécutaient autour de lui des sarabandes d'une nudité mythologique. « Le délire antique vaut mieux que le délire moderne, se disait Lothario ; ces danseuses aux transparentes draperies roses sont plus

CO MADEMOISELLE DAFNÉ.

jolies que ces squelettes en haillons et Je bruit de leurs crotales d'or est préférable à ces craquements de jointures. »

Se sentant envahir par les chimères de la fièvre, le prince fit un violent effort sur lui-même et ramena au logis sa raison qui s'envolait. Ainsi rasséréné, il continua sa route, et bientôt un bruit d eau courante et comme le grondement d'une cascade vint frapper son oreille. La conduite qui menait l'eau dans la salle des thermes s'était affaissée depuis longtemps sous la pression des terres, et la source extravasée s'était fait un lit à travers les ruines et courait rapidement vers une ouverture sombre où elle déversait sa nappe noire, zébrée de serpents de feu par le reflet de la torche. Une poutre jetée d'un bord à l'autre, formait un pont étroit que Lothario hésitait à franchir, craignant quelque bascule, quelque rupture habilement ménagée. Mais il se décida bien vite, sa position ne pouvant

M WiKMOISELLE DAFNÉ. 6»

guère empirer. La poutre ae ftéchii pas

sous les pieds du prince et no lui joua aucun mauvais tour. Il se trouva de l'autre côté «la us une suite de chambres relativement moins délabrées. Par les crevasses des voûtes filtrait une faible lueur bleue, car, pendant tout ce voyage souterrain, les heures s'étaient écoulées et l'aurore se levait sur la campagne romaine. La clarté devint bientôt plus vive et Lothario put abandonner sa torche. Le jour entrait dans la ruine à travers des fissures obstruées d'herbes et de broussailles. Des colonnes aux cannelures frustes, aux chapiteaux émoussés, supportaient les arcs des voûtes, et aux murailles dépouillées de leurs revêtements de marbre, lesplantespariétaires, pour en voiler la nudité, avaient suspendu leurs vertes draperies. Au fond, brillait comme une étoile, une petite percée de ciel bleu. Se hissant sur un monceau de briques, de fragments de pierre et de marbre mêlés

ûl MADEMOISELLE DAF.NÉ.

de terre, Lothario parvint jusqu'à l'ouverture qu'il n'eut pas besoin d'élargir pour y passer, car, nous l'avons dit, il était svelte et mince. S'appuyaut sur la paume des mains, il souleva son corps et se trouvabientôt hors du gouffre, en pleine lumière, au milieu d'un troupeau de buffles qui le regardaient avec une stupeur farouche, et reniflaient à son aspect en secouant la bave de leurs mufles et en grattant la terre de leurs sabots. Lothario les écarta doucement en leur disant les mots auxquels ils ont l'habitude d'obéir, et il s'éloigna d'eux à pas lents sans en être poursuivi.

La lumière rose et bleue du matin s'étalait sur la vaste campagne déserte, dorant les arches des aqueducs et faisant scintiller par places les flaques d'eau amassées aux plis du terrain. Des fumées légères indiquant les feux de pâtre, montaient dans l'air limpide, etlesbondrées, cherchant leur proie, décrivaient des cer-

M LOI HOISKLLI haï m..

clés dans l'azur au-dessus de La grandiose solitude. A L'horizon, se découpait la silhouette de Rome, dominée par le dôme de Saint-Pierre, semblable à

une montagne arrondie. Le prince savoura avec une inexprimable volupté cel air pur, ce vent frais, cette lumière sereine, cette calme et splendide magnificence de la nature; sa poitrine, oppressée pendant plusieurs heures par la voûte de ces ruines souterraines qui pouvaient être pour lui le couvercle du sépulcre, se dilatait délicieusement. Il remontait du gouffre à la surface, il revivait, il ressuscitait.

Une calèche qui avait mené, la veille, des voyageurs à Gastel-Gandolfo revenait à vide. Lothario la héla, et en moins d'une heure le galop des petits chevaux romains, si actifs et si pleins de feu, l'avait ramené à son palais ; il se coucha et dormit d'un profond somme. Lorsqu'il se leva vers midi, il murmura en baillant et en s'éti-

Gt MADEMOISELLE DA.FXÉ.

ran.t : « Et l'on dit qu'il n'arrive plus d'aventures ! »

Maintenant quelques mots pour finir.

La disparition de Violanta resta toujours inexplicable, une instruction fut commencée et abandonnée faute d'indices. Les âmes pieuses dirent que le diable avait emporté la princesse, qui s'adonnait à la magie. A Rome, cette explication ne semble pas invraisemblable.

Le fils du ténor Ambrosio prit les fièvres et mourut.

La Dafné était retournée à Paris, où le jeune attaché d'ambassade vint la rejoindre. Elle avait repris sa vie habituelle. Mais, au dernier carnaval, comme elle était en train de souper, au café Anglais, avec quelques biches et quelques gandins de la plusbelle eau, faisant grand tapage et commençant à briser les cris-

MADKMOISKLLK DAfr.NÉ. tto

i.iu.x, un jeune homme paie, à favoris noirs, et de l'air le plus distingué, se trompant sans doute de numéro, ouvrit la porte du cabinet, ayant au bras un très gant dumino bleu ramené de l'Opéra.

Le jeune homme, qui n'était autre queLothario, s'excusa poliment de s'être introduit de la sorte en si bonne compagnie, et il allait se retirer lorsque Dafné se levant toute droite, les yeux hagards, la figure livide, exprimant une indicible terreur comme si elle voyait un spectre, murmura d'une voix étranglée : « Oh ! les morts reviennent donc. » Puis elle tomba raide, renversant sa chaise et entraînant la nappe de ses mains crispées ; elle était plus blanche que sa robe de taffetas blanc, et la mort lui mettait aux joues sa terrible poudre de riz.

On s'empressa autour d'elle, on la releva, mais tout ce qu'on fit fut inutile.

Elle murmura encore quelques mots étranges : « La femme noire, l'œil gauche

du sphinx de droite, presser le bouton, patatra, » et elle mourut.

— Eh bien, voilà une jolie fin, dit Zerbinette ; Dafné est crevée d'une indigestion d'écrevisses à la bordelaise, c'était fatal. On périt toujours par ce qu'on aime.

Ce fut toute l'oraison funèbre de mademoiselle Dafné de Boisfleury, et pour achever sa disgrâce, la mort, qui aime la vérité, ne la reçut au cimetière Montmartre que sous le nom de Mélanie Tripier.

A vrai dire, elle ne méritait pas d'autre oraison funèbre ni d'autre épitaphe.

Quant au prince Lothario, il avait discrètement refermé la porte, et dans le cabinet voisin.il soulevait la barbe de dentelles du domino bleu qui ne voulait pas se démasquer, et prenait sur des lèvres qui disaient « non, » un baiser qui disait « oui. »

Tiburce était réellement un jeuno homme fort singulier; sa bizarrerie avait surtout l'avantage de n'être pas affectée, il ne la quittait pas comme son chapeau et ses gants en rentrant chez lui : il était original entre quatre murs, sans spectateurs, pour lui tout seul.

N'allez pas croire, je vous prie, que Tiburce fût ridicule, et qu'il eût une de ces manies agressives, insupportables à tout le monde ; il ne mangeait pas d'araignées, ne jouait d'aucun instrument et ne lisait de vers à personne; c'était un garçon posé, tranquille, parlant peu, écoutant moins, et dont l'œil à demi ouvert semblait regarder en dedans.

Il vivait accroupi sur le coin d'un di-

van, étayé de chaque côté par une pile de coussins, s 'inquiétant aussi peu des affaires du temps que de ce qui se passe dans la lune. — Il y avait très peu de substantifs qui fissent de l'effet sur lui, et jamais personne ne fut moins sensible aux grands mots. 11 ne tenait en aucune façon à ses droits politiques et pensait que le peuple est toujours libre au cabaret.

Ses idées sur toutes choses étaient fort simples : il aimait mieux ne rien faire que de travailler; il préférait le bon vin à la piquette, et une belle femme à une laide ; en histoire naturelle, il avait une classification on ne peut plus succincte : ce qui se mange et ce qui ne se mange pas. — Il était d'ailleurs parfaitement détaché de toute chose humaine, et tellement raisonnable qu'il paraissait fou.

Il n'avait pas le moindre amour-propre ; il ne se croyait pas le pivot de la création, et comprenait fort bien que la

terre pouvait tourner sans qu'il s'en mêlât; il ne s'estimait pas beaucoup plus que l'acarus du fromage ou les anguilles du vinaigre; en face de l'éternité et de L'infini, il ne se sentait pas le courage d'être vaniteux; ayant quelquefois regardé par le microscope et le télescope, il ne «exagérait pas l'importance humaine ; sa taille était de cinq pieds quatre pouces, mais il se disait que les habitants du soleil pouvaient bien avoir huit cents lieues de haut.

Tel était notre ami Tiburce.

On aurait tort de croire, d'après ceci, que Tibdrce fût dénué de passions. Sous les cendres de cette tranquillité, couvait plus d'un tison ardent. Pourtant on ne lui connaissait pas de maîtresse en titre, et il se montrait peu galant envers les femmes. Tiburce, comme presque tous les jeunes gens d'aujourd'hui, sans être précisément un poète ou un peintre, avait lu beaucoup de romans et vu beaucoup

de tableaux ; en sa qualité de paresseux, il préférait vivre sur la foi d'autrni ; il aimait avec l'amour du poète, il regardait avec les yeux du peintre, et connaissait plus de portraits que de visages; la réalité lui répugnait, et, à force de vivre dans les livres et les peintures, il en était arrivé à ne plus trouver la nature vraie.

Les madones de Raphaël, les courtisanes du Titien lui rendaient laides les beautés les plus notoires : laLaure de Pétrarque, la Béatrix de Dante, l'Haïdée de Byron, la Camille d'André Chénier, lui faisaient paraître vulgaires les femmes en chapeau, en robe et en mantelet dont il aurait pu devenir l'amant : il n'exigeait cependant pas un idéal avec des ailes à plumes blanches et une auréole autour de la tête ; mais ses études sur la statuaire antique, les écoles d'Italie, la familiarité des chefs-d'œuvre de l'art, la lecture des poètes, l'avaient rendu d'une exquise dé-

LA TOISON n'uR. 73

lieatesse on matière de forme, et il lui eût et»'" impossibli d'aimer la plus belle

âme du monde, à moins qu'elle n'eûl les épaules de la Vénus de Milo. — Aussi Tiburce n'était-il amoureux de personne.

Cette préoccupation de la beauté se trahissait par la quantité de statuettes, de plâtres moulés, de dessins et de gravures qui encombraient et tapissaient sa chambre, qu'un bourgeois eût trouvée une habitation peu vraisemblable ; car il n'avait d'autres meubles que le divan cité plus haut et quelques carreaux de diverses couleurs épars sur le tapis. N'ayant pas de secrets, il se passait facilement de secrétaire, et l'incommodité des commodes était un fait démontré pour lui.

Tiburce allait rarement dansle monde, non par sauvagerie, mais par aonc balance; il accueillait très bien ses amis et ne leur rendait jamais de visite. — Tiburce était-il heureux? non, mais il n'était pas malheureux : seulement, il aurait

bien voulu pouvoir s'habiller de rouge.

Les gens superficiels l'accusaient d'insensibilité et les femmes entretenues ne lui trouvaient pas d'àme, mais au fond c'était un cœur d'or, et sa recherche de la beauté physique trahissait aux yeux attentifs d'amères déceptions dans le monde de la beauté morale. — A défaut de la suavité du parfum, il cherchait l'élégance du vase; il ne se plaignait pas, il ne faisait pas d'élégies, il ne portait pas ses manchettes en pleureuse, mais l'on voyait bien qu'il avait souffert autrefois, qu'il avait été trompé et qu'il ne voulait plus aimer qu'à bon escient. Gomme la dissimulation du corps est bien plus difficile que celle de rame, il s'en tenait à la perfection matérielle ; mais, hélas ! un beau corps est aussi rare qu'une belle àme. D'ailleurs. Tiburce, dépravé par les rêveries des romanciers, vivant dans la société idéale et charmante créée par les poètes, l'œil plein des chefs-d'œuvre de la statuaire et

A l,i peinture, avait le goût dédaigneux el superbe, et ce qu'il prenait pour de L'amour n'était que de l'admiration d'artiste.— il trouvait des fautes de dessin dans >a maîtresse ; — sans qu'il s'en doutât, la femme n'était pour lui qu'un module.

Un jour, ayant fumé son hooka, regardé la triple Léda du Corrége dans son cadre à filets, retourné en tous sens la dernière figurine de Pradier, pris son pied gauche dans sa main droite et son pied droit dans sa main gauche, posé ses talons sur le bord de la cheminée, Tiburce au bout de ses moyens de distraction, fut obligé de convenir vis-à-vis de luimême qu'il ne savait que devenir, et que les grises araignées de l'ennui descendaient le long des murailles de sa chambre toute poudreuse de somnolence.

Il demanda l'heure, — on lui répondit qu'il était une heure moins un quart, ce qui lui parut décisif et sans réplique. Il

se fit habiller et se mit à courir les rues ; en marchant, il réfléchit qu'il avait le cœur vide et sentit le besoin de faire une passion, comme on dit en argot parisien.

Cette louable résolution prise, il se posa les questions suivantes : — Aimerai-je une Espagnole au teint d'ambre, aux sourcils violents, aux cheveux de jais? une Italienne aux linéaments antiques, aux paupières orangées cernant un regard de flamme ? une Française fluette avec un nez à la Roxelane et un pied de poupée ? une Juive rouge avec une peau bleu de ciel et des yeux verts ? une négresse noire comme la nuit et luisante comme un bronze neuf? Aurai-je une passion brune ou une passion blonde ? Perplexité grande !

Comme il allait tête baissée, songeant à tout cela, il se cogna contre quelque chose de dur qui fit un saut en arrière en proférant un horrible jurement. Ce quelque chose était un peintre de ses amis :

I i TOISON b nu. n

ilsentrèrenl tous deux au Musée. — Le peintre, grand enthousiaste de Rubens, s'arrêtait de préférence devant les toiles du Michel-Ange néerlandais qu'il louait avec une furie d'admiration tout à fait communicative. Tiburce, rassasié de la ligne grecque, du contour romain, du ton fauve des maîtres d'Italie, prenait plaisir à ces formes rebondies, à ces chairs satinées, à ces carnations épanouies comme des bouquets de fleurs, à toute cette santé luxurieuse que le peintre d'Anvers fait circuler sous la peau de ses figures en réseaux d*azur et de vermillon. Son œil caressait avec une sensualité complaisante ces belles épaules nacrées et ces croupes de sirènes inondées de cheveux d'or et de perles marines. Tiburce. qui avait une très grande faculté d'assimilation, et qui comprenait également bien les types les plus opposés, était en ce moment-là aussi flamand que s'il fût né dans les polders et n'eût jamais perdu de vue

le fort de Lillo et leclocher d'Antwerpen.

— Voilà qui est convenu, se dit-il en sortant de la galerie, j'aimerai une Flamande.

Comme ïiburce était l'homme le plus logique du monde, il se posa ce raisonnement tout à fait victorieux, à savoir que les Flamandes devaient être beaucoup plus communes en Flandre qu'ailleurs, et qu'il était urgent pour lui d'aller en Belgique— au pourchas du blond. — Ce Jason d'une nouvelle espèce, en quête d'une autre toison d'or, prit le soir même la diligence de Bruxelles avec la précipitation d'un banqueroutier las du commerce des hommes et sentant le besoin de quitter la France, cette terre classique des beaux-arts, des belles manières et des gardes du commerce.

Au bout de quelques heures, Tiburce vit paraître, non sans joie, sur les enseignes des cabarets, le lion belge sous la figure d'un caniche en culotte de nankin,

la. TOISON D on. 79

accompagné de l'inévitable Verkooptmen dranken. Le lendemain soir, il se promenait à Hruxellessur la Magdalei 3 gravissail La .Montagne aux herbes pota-

5, admirait les vitraux de Sainteliudule et le beffroi de l'hôtel de ville, et regardait, non sans inquiétude, toutes les femmee qui passaient.

Il rencontra un nombre incalculable de négresses, de mulâtresses, de quarteronnes, de métisses, de griffes, de femmes jaunes, de femmes cuivrées, de femmes vertes, de femmes couleur de revers de botte, mais pas une seuieblonde; s'il avait fait un peu plus chaud, il aurait pu se croire à Séville ; rien n'y manquait, pas même la mantille noire.

Pourtant, en rentrant dans son hôtel.

rue d'Or, il aperçut une jeune tille qui n'était que châtain foncé, mais elle était laide; le lendemain, il vit aussi près de la résidence de Laëken une Anglaise avec des cheveux rouge-carotte et des brode-

quins vert tendre; mais elle avait la maigreur d'une grenouille enfermée depuis six mois dans un bocal pour servir de baromètre, ce qui la rendait peu propre à réaliser un idéal dans le goût de Rubens.

Voyant que Bruxelles n'était peuplé que d'Andalouses au sein bi-uni, ce qui s'explique du reste aisément par la domination espagnole qui pesa longtemps sur les Pays-Bas, Tiburce résolut d'aller à Anvers, pensant avec quelque apparence de raison que les types familiers à Rubens, et si constamment reproduits sur ses toiles, devaient se trouver fréquemment dans sa ville natale et bien-aimée.

En conséquence, il se rendit à la station du chemin de fer qui va de Bruxelles à Anvers. — Le cheval de vapeur avait déjà mangé son avoine de charbon, il renâclait d'impatience et soufflait par ses naseaux enflammés, avec un râle strident, d'épaisses bouffées de fumée blanche, entremêlées d'aigrettes d'étincelles. Ti-

burce s'assit dans sa stalle en compagnie de cinq Wallons immobiles à leurs places comme des chanoines au chapitre, et le convoi partit. — La marche fut d'abord modérée : on n'allait guère plus vite que dans une chaise de poste à dix francs de guides; bientôt le cheval s'anima et fut pris d'une incroyable furie de vitesse.

Les peupliers du chemin fuyaient à droite et à gauche comme une armée en déroute, le paysage devenait confus et s'estompait dans une grise vapeur; le colza et l'œillette tigraient vaguement de leurs étoiles d'or et d'azur les bandes noires du terrain ; de loin en loin une grêle silhouette de clocher se montrait dans le roulis des nuages et disparaissait surle-champ comme un mât de vaisseau sur une mer agitée : de petits cabarets rose tendre ou vert-pomme s'ébauchaient rapidement au fond de leurs courtils sous leurs guirlandes de vigne vierge ou de houblon; çà et là des flaques d'eau en-

cadrées de vase brune papillotaient aux yeux comme les miroirs des pièges d'alouettes. Cependant le monstre de fonte éructait avec un bruit toujours croissant son haleine d'eau bouillante; il sifflait comme un cachalot asthmatique, une sueur ardente couvrait ses flancs de bronze. — Il semblait se plaindre de la rapidité insensée de sa course et demander grâce à ses noirs postillons qui l'éperonnaient à grandes pelletées de tourbe.

-Un bruit de tampons et de chaînes qui se heurtaient se fit entendre : on était arrivé.

Tiburcesemità courir adroite et à gauche sans dessein arrêté, comme un lapin qu'on sortirait tout à coup de sa cage ; il prit la première rue qui se présenta à lui, puis une seconde, puis une troisième, et s'enfonça bravement au cœur de la vieille ville, cherchant le blond avec une ardeur digne des anciens chevaliers d'aventures.

Il vit une grande quantité de maisons peintes en gris de eouris, en jaune serin, en vert céladon, en lilas clair, avec des toits en escalier, des pignons à volute, des portes à bossages vermiculés, à colonnes trapues, ornées de bracelets quadrangulaires comme celles du Luxembourg, de fenêtres renaissance à mailles de plomb, des mascarons, des poutres sculptées, et mille curieux détails d'architecture qui l'auraient enchanté en toute autre occasion ; il jeta à peine un regard distrait sur les madones enluminées, sur les christs qui portent des lanternes au coin des carrefours, les saints de bois ou de cire avec leurs dorloteries et leur clinquant, tous ces emblèmes catholiques si étranges pour un habitant de nos villes voltairiennes. Un autre soin l'occupait : ses yeux cherchaient à travers les teintes bitumeuses des vitres enfumées, quelque blanche apparition féminine, un bon et calme visage brabançon vermillonné des

fraîcheurs de la pêche et souriant dans son auréole de che\Teux d"or. Il n'aperçut que des vieilles femmes faisant de la dentelle, lisant des livres de prières, ou tapies dans des encoignures et guettant le passage de quelque rare promeneur réfléchi par les glaces de leur espion ou la boule d'acier poli suspendue à la voûte. Les rues étaient désertes et plus silencieuses que celles de Venise; l'on n'entendait d'autre bruit que celui des heures sonnant aux carillons des diverses églises sur tous les tons possibles au moins pendant vingt minutes ; les pavés, encadrés d'une frange d'herbe comme ceux des maisons abandonnées, montraient le peu de fréquence et le petit nombre de passants. Rasant le sol comme les hirondelles furtives, quelques femmes, enveloppées discrètement dans les plis sombres de leur faille, filaient à petit bruit le long des maisons, suivies quelquefois d'un petit garçon portant leur chien. —

Tiburce hâtait le pas pour découvrir leurs figures enfouies sous les ombres du capuchon, et trouvait des tètes maigres et pâles à lèvres serrées, avec des yeux cerclés de bistre, des mentons prudents, des nez fins et circonspects, de vraies physionomies de dévotes romaines ou de duègnes espagnoles; son œillade ardente se brisait contre des regards morts, des regards de poisson cuit.

De carrefour en carrefour, de rue en rue, Tiburce finit par aboutir sur le quai de l'Escaut par la porte du Port. Ce spectacle magnifique lui arracha un cri de surprise : une quantité innombrable de mâts, d'agrès et de vergues simulait sur le fleuve une forêt dépouillée de feuilles et réduite au simple squelette. Les guibres et les antennes s'appuyaient familièrement sur le parapet du quai comme des chevaux qui reposent leur tête sur le col de leur voisin d'attelage ; il y avait là des orques hollandaises à croupe rebondie

avec leurs voiles rouges, des bricks américains effilés et noirs avec leurs cordages menus comme des fils de soie; des koffs norwégiens couleur de saumon, exhalant un pénétrant arôme de sapin raboté ; des chalands, des chasse-marée, des sauniers bretons, des charbonniers anglais, des vaisseaux de toutes les parties du monde. — Une odeur indéfinissable de hareng saur, de tabac, de suif rance, de goudron fondu, relevée par les acres parfums des navires arrivant de Batavia, chargés de poivre, de cannelle, de gingembre, de cochenille, flottait dans l'air par épaisses bouffées comme la fumée d'une immense cassolette allumée en l'honneur du commerce.

Tiburce espérant trouver dans la classe inférieure le vrai type flamand et populaire, entra dans les tavernes et les estaminets; il y but du faro, du lambick, de la bière blanche de Louvain, de l'aie, du porter, du whiskey. voulant faire par la

môme occasion connaissance avecleBacchus septentrional. — Il fuma aussi des cigares de plusieurs espèces, mangea du saumon, de la sauer-kraut, des pommes de terre jaunes, du rosbif saignant, et s'assimila toutes les jouissances du pays.

Pendant qu'il dînait, des Allemandes à figures busquées, basanées comme des Bohèmes, avec des jupons courts et des béguins d'Alsaciennes, vinrent piauler piteusement devant sa table un lieder lamentable en s'accompagnant du violon et autres instruments disgracieux. La blonde Allemagne, comme pour narguer Tiburce, s'était barbouillée du hâle le plus foncé; il leur jeta tout en colère une poignée de cents qui lui valut un autre lieder de reconnaissance plus aigu et plus barbare que le premier.

Le soir, il alla voir dans les musicos les matelots danser avec leurs maîtresses ; toutes avaient d'admirables cheveux noirs vernis et brillants comme l'aile du

corbeau ; une fort jolie créole vint même s'asseoir près de lui et trempa familièrement ses lèvres dans son verre, suivant la coutume du pays, et essaya de lier conversation avec lui en fort bon espagnol, car elle était delà Havane ; elle avait des yeux d'un noir si velouté, un teint d'une pâleur si chaude et si dorée, un si petit pied, une taille si mince, que Tiburce, exaspéré, l'envoya à tous les diables, ce qui surprit fort la pauvre créature, peu accoutumée à un pareil accueil.

Parfaitement insensible aux perfections brunes des danseuses. Tiburce se retira à son hôtel des Armes du Brabant. Il se déshabilla fort mécontent, et, en s'entortillant de son mieux dans ces serviettes ouvrées qui servent de draps en Flandre, il ne tarda pas à s'endormir du sommeil des justes.

Il fit les rêves les plus blonds du monde.

Les nymphes et les figures allégori-

LA TOISON b OR. 89

ques delà galerie de Médicis dans le déshabillé le plus galant vinrent lui faire une visite nocturne ; elles le regardaient tendrement avec leurs larges prunelles azurées, et lui souriaient, de l'air le plus amical du monde, de leurs lèvres épanouies comme des fleurs rouges dans la blancheur de lait de leurs figures rondes et potelées. — L'une d'elles, la Néréide du tableau du Voyage de la reine, poussait la familiarité jusqu'à passer dans les cheveux du dormeur éperdu d'amour ses jolis doigts effilés enluminés de carmin. Une draperie de brocart ramage cachait fort adroitement la difformité de ses jambes squammeuses terminées en queue fourchue ; ses cheveux blonds étaient coiffés d'algues et de corail, comme il sied à une fille de la mer; elle était adorable ainsi. Des groupes d"enfants joufflus et vermeils comme des roses nageaient dans une atmosphère lumineuse soutenant des guirlandes de

fleurs d'un éclat insoutenable, et faisaient descendre du ciel une pluie parfumée. A un signe que fit la Néréide, les nymphes se mirent sur deux rangs et nouèrent ensemble le bout de leurs longues chevelures rousses, de façon à former une espèce de hamac en filigrane d'or pour l'heureux Tiburce et sa maîtresse à nageoires de poisson ; ils s'y placèrent en effet, et les nymphes les balançaient en remuant légèrement la tête sur un rythme d'une douceur infinie.

Tout à coup un bruit sec se fit entendre, les fils d'or se rompirent, Tiburce roula par terre. Il ouvrit les yeux, et ne vit plus qu'une horrible figure couleur de bronze qui fixait sur lui de grands yeux d'émail dont le blanc seul paraissait.

— Mein herr, voilà le déjeuner de vous, dit une vieille négresse hottentote, servante de l'hôtel, en posant sur un guéridon un plateau chargé de vaisselle et d'argenterie.

— Ah çà! j'aurais dû aller en Afrique pour trouver des blondes, grommela Tiburce en attaquant son bifteck d'une façon désespérée.

Tiburce, convenablement repu, sortit de l'hôtel des Armes du Brabant dans l'intention consciencieuse et louable de continuer la recherche de son idéal. Il ne fut pas plus heureux que la veille; de brunes ironies , débouchant de toutes les rues, lui jetaient des sourires sournois et railleurs ; l'Inde, l'Afrique, l'Amérique, défilèrent devant lui en échantillons plus ou moins cuivrés, on eût dit que la digne ville, prévenue de son dessein, cachait par moquerie, au fond de ses plus impénétrables arrière-cours et derrière ses plus obscurs vitrages, toutes celles de ses filles qui eussent pu rappeler de près ou de

loin les figures deJordaëns etdeRubens:

avare de son or, elle prodiguait son ébène.

Outré de cette espèce de dérision muette, Tiburce visita, pour y échapper, les musées et les galeries. L'Olympe flamand rayonna de nouveau à ses yeux.

Les cascades de cheveux recommencèrent à ruisseler par petites ondes rousses avec un frissonnement d'or et de lumière ; les épaules des allégories, ravivant leur blancheur argentée , étincelèrent plus vivement que jamais : l'azur des prunelles devint plus clair, les joues en fleur s'épanouirent comme des touffes d'oeillets; une vapeur rose réchauffa la pâleur bleuâtre des genoux, des coudes et des doigts de toutes ces blondes déesses; des luisants satinés des moires de lumière, des reflets vermeils glissèrent en se jouant sur les chairs rondes et potelées ; les draperies gorge-de-pigeon s'enflèrent sous l'haleine d'un vent invisible et se

mirent à voltiger dans la vapeur azurée ; la fraîche et grasse poésie néerlandaise se révéla tout entière à notre voyageur enthousiaste.

Mais ces beautés sur toile ne lui suffisaient pas. Il était venu chercher des types vivants et réels. Depuis assez longtemps il se nourrissait de poésie écrite et peinte, et il avait pu s'apercevoir que le commerce des abstractions n'était pas des plus substantiels. — Sans doute, il eût été beaucoup plus simple de rester à Paris et de devenir amoureux d'une jolie femme, ou même d'une laide comme tout le monde ; mais Tiburce ne comprenait pas la nature, et ne pouvait la lire que dans les traductions. Il saisissait admirablement bien tous les types réalisés dans les œuvres des maîtres, mais il ne les aurait pas aperçus de lui-même s'il les eût rencontrés dans la rue ou dans le monde; en un mot, s'il eût été peintre, il aurait fait des vignettes sur

les vers des poètes ; s'il eût été poète, il eût fait des vers sur les tableaux des peintres. L'art s'était emparé de lui trop jeune et l'avait corrompu et faussé; ces caractères-là sont plus communs que Ton ne pense dans notre extrême civilisation, où l'on est plus souvent en contact avec les œuvres des hommes qu'avec celles de la nature.

Un instant Tiburce eut l'idée de transiger avec lui-même, et se dit cette phrase lâche et malsonnante : « C'est une jolie couleur de cheveux que la couleur châtain. » Il alla même, le sycophante, le misérable, l'homme de peu de foi, jusqu'à s'avouer que les yeux noirs étaient fort vifs et très agréables. Il est vrai de dire, pour l'excuser, qu'il avait battu en tout sens, et cela sans le moindre résultat, une ville que tout autorisait à croire essentiellement blonde. Un peu de découragement lui était bien permis.

Au moment où il prononçait intérieu-

LA TOISON D OH. 9ô

rement ce blasphème, un charmant regard bleu, enveloppé d'une mantille, scintilla devant lui et disparut comme un feu follet par l'angle de la place de Meïr.

Tiburce doubla le pas, mais il ne vit plus rien; la rue était déserte dans toute sa longueur. Sans doute, la fugitive vision était entrée dans une des maisons voisines, ou s'était éclipsée par quelque passage inconnu; le Tiburce désappointé, après avoir regardé le puits à volutes de fer, forgé par Quintin-Metzys, le peintre serrurier, eut la fantaisie, faute de mieux, d'examiner la cathédrale, qu'il trouva badigeonnée de haut en bas d'un jaune serin abominable. Heureusement, la chaire en bois sculpté de Verbruggen, avec ses rinceaux chargés d'oiseaux , d'écureuils, de dindons faisant la roue, et de tout l'attirail zoologique qui entourait Adam et Eve dans le paradis terrestre, rachetait cet empâtement général par la

finesse de ses arêtes et le précieux de ses détails; heureusement, les blasons des familles nobles, les tableaux d'Otto Venius, de Rubens et de Van Dyck cachaient en partie cette odieuse teinte si chère à la bourgeoisie et au clergé.

Quelques béguines en prières étaient disséminées sur le pavé de l'église; mais la ferveur de leur dévotion inclinait tellement leurs visages sur leurs livres de prières à tranche rouge, quil était difficile d'en distinguer les traits. D'ailleurs la sainteté du lieu et l'antiquité de leur tournure empêchaient Tiburce d'avoir envie de pousser plus loin ses investigations.

Cinq ou six Anglais, tout essoufflés d'avoir monté et descendu les quatre cent soixante et dix marches du clocher, que la neige de colombe dont il est recouvert en tout temps fait ressembler à une aiguille des Alpes, examinaient les tableaux, et, ne s'en rapportant qu'à demi

à l'érudition bavarde de leur cicérone, cherchaient dans leur Guide du voyageur les noms des maîtres, de peur d'admirer une chose pour l'autre, et répétaient à chaque toile, avec un flegme imperturbable : // is a very fine exhibition. — Ces Anglais avaient des figures carrées, et la distance prodigieuse qui existait de leur nez à leur menton montrait la pureté de leur race. Quant à l'Anglaise qui était avec eux, c'était celle que Tiburce avait déjà vue près de la résidence de Laëken ; elle portait les mêmes brodequins verts et les mêmes cheveux rouges. Tiburce, désespérant du blond de la Flandre, fut presque sur le point de lui décocher une œillade assassine; mais les couplets de vaudeville contre la perfide Albion lui revinrent à la mémoire fort à propos.

En l'honneur de cette compagnie, si évidemment britannique, qui ne se remuait qu'avec un cliquetis de guinées, le bedeau ouvrit les volets qui cachent les

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trois quarts de l'année les deux miraculeuses peintures de Rubens : le Crucifiement et la Descente de croix.

Le Crucifiement est une œuvre à part, et, lorsqu'il le peignit, Rubens rêvait de Michel-Ange. Le dessin est âpre, sauvage, violent comme celui de l'école romaine ; tous les muscles ressortent à la fois, tous les os et tous les cartilages paraissent. des nerfs d'acier soulèvent des chairs de granit. — Ce n'est plus là le vermillon joyeux dont le peintre d'Anvers saupoudre insouciamment ses innombrables productions, c'est le bistre italien dans sa plus fauve intensité; les bourreaux, colosses à forme d'éléphant, ont des mufles de tigre et des allures de férocité bestiale; le Christ lui-même, participant à cette exagération, a plutôt l'air d'un Milon de Crotone cloué sur un chevalet par des athlètes rivaux, que d'un Dieu se sacrifiant volontairement pour le rachat de l'humanité. Il n'y a là de flamand que le

grand chien de Sneyders, qui aboie dans un coin de la composition.

Lorsque les volets de la Descente de croix s'entr'ouvrirent, Tiburce éprouva un éblouissement vertigineux, comme s'il eût regardé dans un gouffre de lumière; la tête sublime de la Madeleine flamboyait victorieusement dans un océan d'or, et semblait illuminer des rayons de ses yeux l'atmosphère grise et blafarde tamisée par les étroites fenêtres gothiques.

Tout s'effaça autour de lui ; il se fit un vide complet, les Anglais carrés, l'Anglaise rouge, le bedeau violet, il naperçut plus rien.

La vue de cette figure fut pour Tiburce une révélation d'en haut; des écailles tombèrent de ses yeux, il se trouvait face à face avec son rêve secret, avec son espérance inavouée : l'image insaisissable qu'il avait poursuivie de toute 1 "ardeur d'une imagination amoureuse, et dont il n'avait pu nporcevoir. mie le profil ou un

iversifaj"

1IOTHECA

dernier pli de robe, aussitôt disparu; la chimère capricieuse et farouche, toujours prête à déployer ses ailes inquiètes, était là devant lui. ne fuyant plus, immobile dans la gloire de sa beauté. Le grand maître avait copié dans son propre cœur la maîtresse pressentie et souhaitée; il lui semblait avoir peint lui-même le tableau ; la main du génie avait dessiné fermement et à grands traits ce qui n'était qu'ébauché confusément chez lui, et vêtu de couleurs splendides son obscure fantaisie d'inconnu. Il reconnaissait cette tête, qu'il n'avait pourtant jamais vue.

Il resta là, muet, absorbé, insensible, comme un homme tombé en catalepsie, sans remuer les paupières et plongeant les yeux dans le regard infini de la grande repentante.

Un pied du Christ, blanc d'une blancheur exsangue, pur et mat, comme une hostie, flottait avec toute la mollesse

inerte de la mort sur la blonde épaule de la sainte, escabeau d'ivoire placé là par le maître sublime pour descendre le divin cadavre de l'arbre de rédemption. — Tiburce se sentit jaloux du Christ. — Pour un pareil bonheur, il eût volontiers enduré la passion. — La pâleur bleuâtre des chairs le rassurait à peine. 11 fut aussi profondément blessé que la Madeleine ne détournât pas vers lui son œil onctueux et lustré, où le jour mettait ses diamants et la douleur ses perles; la persistance douloureuse et passionnée de ce regard qui enveloppait le corps bienaimé d'un suaire de tendresse, lui paraissait mortifiante pour lui et souverainement injuste. Il aurait voulu que le plus imperceptible mouvement lui donnât à entendre qu'elle était touchée de son amour; il avait déjà oublié qu'il était devant une peinture, tant la passion est prompte à prêter son ardeur même aux objets incapables d'en ressentir. Pygma-

lion dut être étonné comme d'une chose fort surprenante que sa statue ne lui rendit pas caresse pour caresse ; Tiburce ne fut pas moins atterré de la froideur de son amante peinte.

Agenouillée dans sa robe de satin vert aux plis amples et puissants, elle continuait à contempler le Christ avec une expression de volupté douloureuse comme une maîtresse qui veut se rassasier des traits d'un visage adoré qu'elle ne doit plus revoir; ses cheveux s'effilaient sur ses épaules en franges lumineuses; — un rayon de soleil égaré par hasard rehaussait la chaude blancheur de son linge et de ses bras de marbre doré ; — sous la lueur vacillante, sa gorge semblait s'enfler et palpiter avec une apparence de vie; les larmes de ses yeux fondaient et ruisselaient comme des larmes humaines.

Tiburce crut qu'elle allait se lever et descendre du tableau.

Tout à coup il se fit nuit : la vision s'éteignit.

Les Anglais s'étaient retirés après avi >ir dit : Very well, a pretty picture, et le bedeau, ennuyé de la longue contemplation deTiburce, avait poussé les volets et lui demandait la rétribution habituelle.

Tiburce lui donna tout ce qu'il avait dans sa poche; les amants sont généreux avec les duègnes; — le bedeau anversois était la duègne de la Madeleine, et Tiburce, pensant déjà à une autre entrevue, avait à cœur de se le rendre favorable.

Le saint Christophe colossal et l'Ermite portant une lanterne, peints sur l'extérieur des panneaux, morceaux cependant fort remarquables, furent loin de consoler Tiburce de la fermeture de cet éblouissant tabernacle, où le génie de Rubens étincelle comme un ostensoir chargé de pierreries.

Il sortit de l'église emportant dans son cœur la flèche barbelée de l'amour impos-

iOi LA. TOISON D OR.

sible : il avait enfin rencontré la passion qu'il cherchait, mais il était puni par où il avait péché : il avait trop aimé la peinture, il était condamné à aimer un tableau. La nature délaissée pour l'art se vengeait d'une façon cruelle; l'amant le pi us timide auprès de la femme la plus vertueuse garde toujours dans un coin de son cœur une furtive espérance : pour Tiburce, il était sûr de la résistance de sa maîtresse et savait parfaitement qu'il ne serait jamais heureux; aussi sa passion était-elle une vraie passion, une passion extravagante, insensée et capable de tout; — elle brillait surtout par le désintéressement. Que l'on ne se moque pas trop de l'amour de Tibuwce : combien ne rencontre-t-on pas de gens très épris de femmes qu'ils n'ont vues qu'encadrées dans une loge de théâtre, à qui ils n'ont jamais adressé la parole, el dont ils ne connaissent pas même le son de voix?

ces gens-là sont-ils beaucoup plus raison-

LA TOISON D'OR. 1 <<ô

nables que notre héros, et leur idole impalpable vaut-elle la Madeleine d'Anvers?

Tiburce marchait d'un air mystérieux et fier comme un galant qui revient d'un premier rendez-vous. La vivacité de la sensation qu'il éprouvait le surprenait agréablement. — lui qui n'avait jamais vécu que par le cerveau, il sentait son cœur; c'était nouveau : aussi se laissa-t-il aller tout entier aux charmes de cette fraîche impression ; une femme véritable ne l'eût pas touché à ce point. Un homme factice ne peut être ému que par uni.' chose factice: il y a harmonie : le vrai serait discordant. Tiburce, comme nous l'avons dit, avait beaucoup lu, beaucoup vu. beaucoup pensé et peu senti; ses fantaisies étaient seulement des fantaisies de tête, la passion chez lui ne dépassait guère la cravate; cette fois il était amoureux réellement, comme un écolier de rhétorique; l'image éblouissante de la Madeleine voltigeait devant ses yeux en

10(i LA TOISON D'OR.

taches lumineuses, comme s'il eût regardé le soleil; le moindre petit pli, le plus imperceptible, détail se dessinait nettement dans sa mémoire, le tableau était toujours présent pour lui. Il cherchait sérieusementdans sa tête les moyens d'animer cette beauté insensible et de la faire sortir de son cadre; — il songea à Prométhée, qui ravit le feu du ciel pour donner une âme à son œuvre inerte; à Pygmalion, qui sut trouver le moyen d'attendrir et d'échauffer un marbre; il eut l'idée de se plonger dans l'océan sans fond des sciences occultes, afin de découvrir un enchantement assez puissant pour donner une vie et un corps à cette vaine apparence. Il délirait, il était fou : vous voyez bien qu'il était amoureux.

Sans arriver à ce degré d'exaltation, n'avez-vous pas vous-même été envahi par un sentiment de mélancolie inexprimable dans une galerie d'anciens maîtres, en songeant aux beautés disparues repré-

sentées par leurs tableaux ? Ne voud rai t-on pas donner la vie à toutes ces figures pâles et silencieuses qui semblent rêver tristement sur l'outremer verdi ou le noir charbonné qui lui sert de fond? Ces yeux, dont l'étincelle scintille plus vivement sous le voile de la vétusté, ont été copiés sur ceux d'une jeune princesse ou d'une belle courtisane dont il ne reste plus rien, pas même un seul grain de cendre; ces bouches, entr'ouvertes par des sourires peints, rappellent de véritables sourires à jamais envolés. Quel dommage, en effet, que les femmes de Raphaël, de Corrége et de Titien ne soient que des ombres impalpables! et pourquoi leurs modèles n'ont-ils pas reçu comme leurs peintures le privilège de l'immortalité? — Le sérail du plus voluptueux sultan serait peu de chose à côté de celui que l'on pourrait composer avec les odalisques de la peinture, et il est vraiment dommage que tant de beauté soit perdue.

Tous les jours Tiburce allait à la cathédrale et s'abîmait dans la contemplation de sa Madeleine bien-aimée, et chaque soir il en revenait plus triste, plus amoureux et plus fou que jamais. — Sans aimer de tableaux, plus d'un noble cœur a éprouvé les souffrances de notre ami en voulant souffler son àme à quelque morne idole qui n'avait de la vie que le fantôme extérieur, et ne comprenait pas plus la passion qu'elle inspirait qu'une figure coloriée.

A l'aide de fortes lorgnettes notre amoureux scrutait sa beauté jusque dans les touches les plus imperceptibles. Il admirait la finesse du grain, la solidité et la souplesse de la pâte, l'énergie du pinceau, la vigueur du dessin, comme un autre admire le velouté de la peau, la blancheur et la belle coloration d une maîtresse vivante : sous prétexte d'examiner le travail de plus près, il obtint une échelle de son ami le bedeau, et, tout

frémissant d'amour, il osa porter une main téméraire sur l'épaule de la .Madeleine. Il fut très surpris, au lieu du moelleux satiné d'une épaule de femme, de ne trouver qu'une surface âpre et rude comme une lime, gaufrée et martelée en tous sens par l'impétuosité de brosse du fougueux peintre. Cette découverte attrista beaucoup Tiburce, mais, dès qu'il fut redescendu sur le pavé de l'église, son illusion le reprit.

Tiburce passa ainsi plus de quinze jours dans un état de lyrisme transcendantal, tendant des bras éperdus à sa chimère, implorant quelque miracle du ciel. — Dans les moments lucides il se résignait à chercher dans la ville quelque type se rapprochant de son idéal, mais ses recherches n'aboutissaient à rien, car l'on ne trouve pas aisément, le long des rues et des promenades, un pareil diamant de beauté.

Un soir, cependant, il rencontra en-

core à l'angle de la place de Meïr le charmant regard bleu dont nous avons parlé : cette fois la vision disparut moins vite, et Tiburce eut le temps de voir un délicieux visage encadré d'opulentes touffes de cheveux blonds, un sourire ingénu sur les lèvres les plus fraîches du monde. Elle hâta le pas lorsqu'elle se sentit suivie, mais Tiburce, en se maintenant à distance, put la voir s'arrêter devant une bonne vieille maison flamande, d'apparence pauvre, mais honnête. Comme on tardait un peu à lui ouvrir, elle se retourna un instant , sans doute par un vague instinct de coquetterie féminine, pour voir si l'inconnu ne s'était pas découragé du trajet assez long qu'elle lui avait fait parcourir. Tiburce, comme illuminé par une lueur subite, s'aperçut quelle ressemblait d*une manière frappante — à la Madeleine.

La maison où était entrée la svelte figure avait un air de bonhomie flamande tout à fait patriarcal; elle était peinte couleur rose sèche avec de petites raies blanches pour figurer les joints de la pierre; le pignon denticulé en marches d'escalier, le toit fenestré de lucarnes à volute, l'imposte représentant avec une naïveté toute gothique l'histoire de Noé raillé par ses fils, le nid de cigogne, les pigeons se toilettant au soleil, achevaient d'en compléter le caractère, on eût dit une de ces fabriques si communes dans les tableaux de Vander-Heydenou de Teniers.

Quelques brindilles de houblon tempéraient par leur verdoyant badinage ce que l'aspect général pouvait avoir de trop strict et de trop propre. Des barreaux faisant le ventre grillaient les fenêtres inférieures . et sur les deux premières

vitres étaient appliqués des carrés de tulle semés de larges bouquets de broderie à la mode bruxelloise ; dans l'espace laissé vide par le renflement des barres de fer, se prélassaient deux pots de faïence de la Chine contenant quelques œillets étiolés et d'apparence maladive, malgré le soin évident qu'en prenait leur propriétaire; car leurs têtes languissantes étaient soutenues par des cartes à jouer et un système assez compliqué de petits échafaudages de brins d'osier. — Tiburce remarqua ce détail, qui indiquait une vie chaste et contenue, tout un poème de jeunesse et de pureté.

Comme il ne vit pas ressortir, au bout de deux heures d'attente, la belle Madeleine au regard bleu, il en conclut judicieusement qu'elle devait demeurer là ; ce qui était vrai : il ne s'agissait plus que de savoir son nom, sa position dans le monde, de lier connaissance avec elle et de s'en faire aimer : peu de chose en vé-

rite. Un Lovelace de profession n'y eût pas été empêché cinq minutes; mais le brave Tiburce n'était pas un Lovelace : au contraire, il était hardi en pensée, timide en action ; personne n'était moins habile à passer du général au particulier, et il avait en affaires d'amour le plus formel besoin d'un honnête Pandarus qui vantât ses perfections et lui arrangeât ses rendez-vous. Une fois en train, il ne manquait pas d'éloquence; il débitait avec assez d'aplomb la tirade langoureuse, et faisait l'amoureux au moins aussi bien qu'un jeune premier de province; mais, à l'opposé de Petit-Jean, l'avocat du chien Citron, ce qu'il savait le moins bien, c'était son commencement. Aussi devons-nous avouer que le bon Tiburce nageait dans une mer d'incertitudes, combinant mille stratagèmes plus ingénieux que ceux de Polybe pour se rapprocher de sa divinité. Ne trouvant rien de présentable, comme don Cléofas

lii LA. TOISON D OR.

du Diable boiteux, il eut l'idée démettre Je feu à la maison, afin d'avoir l'occasion d'arracher son infante du sein des flammes et lui prouver ainsi son courage et son dévouement; mais il réfléchit qu'un pompier, plus accoutumé que lui à courir sur les poutres embrasées, pourrait le supplanter, et que d'ailleurs cette manière de faire connaissance avec une jolie femme était prévue par le Gode.

En attendant mieux, il se grava bien nettement au fond de la cervelle la configuration du logis, prit le nom de la rue et s'en retourna à son auberge assez satisfait, car il avait cru voir se dessiner vaguement derrière le tulle brodé de la fenêtre la charmante silhouette de l'inconnue, et une petite main écarter le coin de la trame transparente, sans doute pour s'assurer de sa persistance vertueuse à monter la faction, sans espoir d'être relevé, au coin d'une rue déserte d'Antwerpen. — Était-ce une fatuité de

la part de Tiburce, et n'avait-il pas une de ces bonnes fortunes ordinaires aux myopes qui prennent les linges pendus aux croisées pour lecharpe de Juliette penchée vers Roméo, et les pots de giroflée pour des princesses en robe de brocart d'or? Toujours est-il qu'il s'en alla fort joyeux, et se regardant lui-même comme un des séducteurs les plus triomphants. — L'hôtesse des Armes du Brabant et sa servante noire furent étonnées des airs d'Amilcar et de tambour-major qu'il se donnait. Il alluma son cigare de la façon la plus résolue, croisa ses jambes et se mit à faire danser sa pantoufle au bout de son pied avec la superbe nonchalance d'un mortel qui méprise parfaitement la création et qui sait des bonheurs inconnus au vulgaire des hommes; il avait enfin trouvé le blond. Jason ne fut pas plus heureux en décrochant de l'arbre enchanté la toison merveilleuse.

Notre héros est dans la meilleure des

situations possibles : un vrai cigare de la Havane à Ja bouche, des pantoufles aux pieds, une bouteille de vin du Rhin sur sa table, avec les journaux de la semaine passée et une jolie petite contrefaçon des poésies d'Alfred de Musset.

Il peut boire un verre et même deux de Tockayer, lire Namouna ou le compte rendu du dernier ballet : il n'y a donc aucun inconvénient à ce que nous le laissions seul pour quelques instants : nous lui donnons de quoi se désennuyer, si tant est qu'un amoureux puisse s'ennuyer. Nous retournerons sans lui, car ce n'est pas un homme à nous en ouvrir les portes, à la petite maison de la rue Kipdorp, et nous nous servirons d'introducteur. — Nous vous ferons voir ce qu'il y a derrière les broderies de la fenêtre basse, car pour premier renseignement nous devons vous dire que l'héroïne de cette nouvelle habite au rez-de-chaussée, et qu'elle s'appelle Gretchen, nom qui. pour

n'être pas si euphonique qu'Ethelwina ou Azélie, paraît d'une suffisante douceur aux oreilles allemandes et néerlandaises.

Entrez après avoir soigneusement essuyé vos pieds, caria propreté flamande règne ici despotiquement. — En Flandre Ion ne se lave la figure qu'une fois la semaine, mais en revanche les planchers sont échaudés et grattés à vif deux fois par jour. — Le parquet du couloir, comme celui du reste de la maison, est fait de planches de sapin dont on conserve le ton naturel, et dont aucun enduit n'empêche de voir les longues veines pâles et les nœuds étoiles ; il est saupoudré dune légère couche de sable de mer soigneusement tamisé, dont le grain retient le pied et empêche les glissades si fréquentes dans nos salons, où l'on patine plutôt que l'on ne marche.— La chambre de Gretchen esta droite, c'est cette porte d'un gris modeste dont le bouton de cuivre écuré au

i 18 LA TOISON D OR.

t'ripoli reluit comme s'il était d'or; frottez encore une fois vos semelles sur ce paillasson de roseaux; l'empereur lui-même n'entrerait pas avec des bottes crottées.

Regardez un instant ce doux et tranquille intérieur ; rien n'y attire l'œil ; tout est calme, sobre, étouffé; la chambre de Marguerite elle-même n'est pas d'un effet plus virginalement mélancolique : c'est la sérénité de l'innocence qui préside à tous ces petits détails de charmante propreté.

Les murailles, brunes de ton et revêtues à hauteur d'appui d'un lambris de cbène, n'ont d'autre ornement qu'une madone déplâtre colorié, habillée d'étoffes comme une poupée, avec des souliers de satin, une couronne de moelle de roseau, un collier de verroterie et deux petits vases de fleurs artificielles placés devant elle. Au fond de la pièce, dans le coin le plus noyé d'ombre, s'élève un lit à quenouilles de forme ancienne et garni de

LA. TOISON D OR. lit)

rideaux de serge verte et de pentes à grandes dents ourlées de galons jaunes; au chevet, un christ dont le bas de la croix forme bénitier, étend ses bras d'ivoire sur le sommeil de la chaste créature.

Un bahut qui miroite comme une glace à contre-jour, tant il est bien frotté ; une table à pieds tors posée auprès de la fenêtre et chargée de pelotes, d'écheveaux de fil et de tout l'attirail de l'ouvrière en dentelle ; un grand fauteuil en tapisserie, quelques chaises à dossier de forme Louis XIII, comme on en voit dans les vieilles gravures d'Abraham Bosse, composent cet ameublement d'une simplicité presque puritaine.

Cependant nous devons ajouter que Gretchen, pour sage qu'elle fût, s'était permis le luxe d'un miroir en cristal de Venise à biseau entouré [d'un cadre d'ébène incrusté de cuivre. Il est vrai que, pour sanctifier ce meuble profane,

un rameau de buis bénit était piqué dans la bordure.

Figurez-vous Gretchen assise dans le grand fauteuil de tapisserie, les pieds sur un tabouret brodé par elle-même, brouillant et débrouillant avec ses doigts de fée les imperceptibles réseaux d'une dentelle commencée ; sa jolie tête penchée vers son ouvrage est égayée en dessous par mille reflets folâtres qui argentent de teintes fraîches et vaporeuses l'ombre transparente qui la baigne ; une délicate fleur de jeunesse velouté la santé un peu hollandaise de ses joues dont le clair-obscur ne peut atténuer la fraîcheur; la lumière, filtrée avec ménagement par les carreaux supérieurs, satine seulement le haut de son front, et fait briller comme des vrilles d'or les petits cheveux follets en rébellion contre la morsure du peigne. Faites courir un brusque filet de jour sur la corniche et sur le bahut, piquez une paillette sur le

ventre des potsd'étain ; jaunissez un peu le christ, fouillez plus profondément les plis roideset droits des rideaux de serge, brunissez la pâleur modernement blafarde du vitrage, jetez au fond de la pièce la vieille Barbara armée de son balai, concentrez toute la clarté sur la tète, sur les mains de la jeune fille, et vous aurez une toile flamande du meilleur temps, que Terburg ou Gaspard Netscher ne refuserait pas de signer.

Quelle différence entre cet intérieur si net, si propre, si facilement compréhensible, et la chambre d une jeune fille française, toujours encombrée de chiffons, de papier de musique, d'aquarelles commencées, où chaque objet est hors de sa place, où les robes dépliées pendent sur le dos des chaises, où le chat de la maison déchiffre avec ses griffes le roman oublié à terre ! — Comme l'eau où trempe cette rose à moitié effeuillée est limpide et cristalline! comme ce linge est blanc,

comme ces verreries sont claires ! Pas un atome voltigeant, pas une peluche égarée.

Metzu, qui peignait dans un pavillon situé au milieu d'une pièce d'eau pour conserver l'intégrité de ses teintes, eût travaillé sans inquiétude dans la chambre de Gretchen. La plaque de fonte du fond, de la cheminée y reluit comme un bas-relief d'argent.

Maintenant une crainte vient nous saisir: est-ce bien l'héroïne qui convient à notre héros ? Gretchen est-elle véritablement l'idéal de Tiburce? Tout cela n'est-il pas bien minutieux, bien bourgeois, bien positif? n'est-ce pas là plutôt le type hollandais que le type flamand, et pensez-vous, en conscience, que les modèles de Rubens fussent ainsi faits ?

N'était-ce pas de préférence de joyeuses commères, hautes en couleur, abondantes en appas, d'une santé violente, à l'allure dégingandée et commune, dont le génie du peintre a corrigé la réalité triviale?

Les grands maîtres nous jouent souvent de ces tours-là. D'un site insignifiant, ils font un paysage délicieux; d'une ignoble servante, une Vénus ; ils ne copient pas ce qu'ils voient, mais ce qu'ils désirent.

Pourtant Gretchen, quoique plus mignonne et plus délicate, ressemble vraiment beaucoup à la Madeleine de Notre- Dame d'Anvers, et la fantaisie de Tiburce peut s'y arrêter sans déception. Il lui sera difficile de trouver un corps plus magnifique au fantôme de sa maîtresse peinte.

Vous désirez sans doute, maintenant que vous connaissez aussi bien que nousmême Gretchen et sa chambre, — l'oiseau et le nid, — avoir quelques détails sur sa vie et sa position. — Son histoire est la plus simple du monde : — Gretchen, fille de petits marchands qui ont éprouvé des malheurs, est orpheline depuis quelques années ; elle vit avec Barbara , vieille servante dévouée , d'une petite rente, débris de l'héritage paternel, et

du produit de son travail ; comme Gretchen fait ses robes et ses dentelles , qu'elle passe même chez les Flamands pour un prodige de soin et de propreté, elle peut, quoique simple ouvrière, être mise avec une certaine élégance et ne guère différer des filles de bourgeois : son linge est fin, ses coiffes se font toujours remarquer par leur blancheur; ses brodequins sont les mieux faits de la ville; car, dût ce détail déplaire à Tiburce, nous devons avouer que Gretchen a un pied de comtesse andalouse, et se chausse en conséquence. C'est du reste une fille bien élevée; elle sait lire, écrit joliment, connaît tous les points possibles de broderie, n'a pas de rivale au monde pour les travaux d'aiguille et ne joue pas du piano. Ajoutons qu'elle a en revanche un talent admirable pour les tartes de poires, les carpes au bleu et les gâteaux de pâte ferme, car elle se pique de cuisine comme toutes les bonnes ménagères, et sait pré-

parer d'après les recettes particulières, mille petites friandises fort recherchées.

Ces détails paraîtront sans doute d'une aristocratie médiocre, mais notre héroïne n'est ni une princesse diplomatique, ni une délicieuse femme de trente ans, ni une cantatrice à la mode; c'est tout uniment une simple ouvrière de la rue Kipdorp, près du rempart, à Anvers ; mais, comme à nos yeux les femmes n'ont de distinction réelle que leur beauté, Gretchen équivaut à une duchesse à tabouret, et nous lui comptons ses seize ans pour seize quartiers de noblesse.

Quel est l'état du cœur de Gretchen?

— L'état de son cœur est des plus satisfaisants; elle n'a jamais aimé que des tourterelles café au lait, des poissons rouges et d'autres menus animaux d'une innocence parfaite, dont le jaloux le plus féroce ne pourrait s'inquiéter. Tous les dimanchesellevaentendrelagrand'messe

à l'église des Jésuites, modestement enveloppée dans sa faille et suivie de Barbara qui porte son livre, puis elle revient et feuillette une Bible « où Ton voit Dieu le Père en habit d'empereur, » et dont les images gravées sur bois font pour la millième fois son admiration. Si le temps est beau, elle va se promener du côté du fort de Lillo ou de la Tête de Flandre en compagnie d'une jeune fille de son âge, aussi ouvrière en dentelle : dans la semaine, elle ne sort guère que pour aller reporter son ouvrage ; encore Barbara se charge-t-elle la plupart du temps de cette commission. — Une fille de seize ans qui n'a jamais songé à l'amour serait improbable sous un climat plus chaud ; mais l'atmosphère de Flandre, alourdie par les fades exhalaisons des canaux, voiture très peu de parcelles aphrodisiaques : les fleurs y sont tardives et viennent grasses, épaisses, pulpeuses ; leurs parfums, chargés de moi-

LA toison d'or. 12:

teur, ressemblent à des odeurs d'infusions aromatiques; les fruits sont aqueux ; la terre et le ciel, saturés d'humidité, se renvoient des vapeurs qu'ils ne peuvent absorber, et que le soleil essaye en vain de boire avec ses lèvres pâles ; — les femmes plongées dans ce bain de brouillard n'ont pas de peine à être vertueuses, car, selon Byron, — ce coquin de soleil est un grand séducteur, et il a fait plus de conquêtes que don Juan.

Il n'est donc pas étonnant que Gretchen, dans une atmosphère si morale, soit restée étrangère à toute idée d'amour, même sous la forme du mariage, forme légale et permise s'il en fut. Elle n'a pas lu de mauvais romans ni même de bons; elle ne possède aucun parent mâle, cousin, ni arrière-cousin. Heureux Tiburce! — D'ailleurs, les matelots avec leur courte pipe culottée, les capitaines au long cours qui promènent leur désœuvrement, et les dignes négociants qui se

rendent à la Bourse agitant des chiffres dans les plis de leur front, et jettent, en longeant le mur, leur silhouette fugitive dans l'espion de Gretchen, ne sont guère faits pour enflammer l'imagination.

Avouons cependant que, malgré sa virginale ignorance, l'ouvrière en dentelle avait distingué Tiburce comme un cavalier bien tourné et de figure régulière ; elle l'avait vu plusieurs fois à la cathédrale en contemplation devant la Descente de croix,] et attribuait son attitude extatique à un excès de dévotion bien édifiant dans un jeune homme. Tout en faisant circuler ses bobines, elle pensait à l'inconnu de la place de Meïr, et s'abandonnait à d'innocentes rêveries.

— Un jour même, sous l'impression de cette idée, elle se leva, et sans se rendre compte de son action, fut à son miroir qu'elle consulta longuement; elle se regarda de face, de trois quarts, sous tous les jours possibles, et trouva, ce qui

était vrai, que son teint était plus soyeux qu'une feuille de papier de riz ou de camélia ; qu'elle avait des yeux bleus dune admirable limpidité, des dents charmantes dans une bouche de pêche, et des cheveux du blond le plus heureux. — Elle s'apercevait pour la première fois de sa jeunesse et de sa beauté; elle prit la rose blanche qui trempait dans le beau verre de cristal, la plaça dans ses cheveux et 'sourit de se voir si bien parée avec cette simple fleur : la coquetterie était née ; — l'amour allait bientôt la suivre.

Mais vuici bien longtemps que nous avonsquitté Tiburce ; qu'a-t-il fait à l'hôtel des Armes du Brabant pendant que nous donnions ces renseignements sur l'ouvrière en dentelle! il a écrit sur une fort belle feuille de papier quelque chose qui doit être une déclaration d'amour, à moins que ce ne soit un cartel : car plusieurs feuilles barbouillas et chargées

de ratures, qui gisent à terre, montrent que c'est une pièce de rédaction très difficile et très importante. Après l'avoir achevée, il a pris son manteau et s'est dirigé de nouveau vers la rue Kipdorp.

La lampe de Gretchen, étoile de paix et de travail, rayonnait doucement derrière le vitrage, et l'ombre de la jeune fille penchée vers son œuvre de patience se projetait sur le tulle transparent. Tiburce, plus ému qu'un voleur qui va tourner la clef d'un trésor, s'approcha à pas de loup du grillage, passa la main entre les barreaux et enfonça dans la terre molle du vase dœillets le coin de sa lettre pliée en trois doubles, espérant que Gretchen ne pourrait manquer de l'apercevoir lorsqu'elle ouvrirait la fenêtre le matin pour arroser les pots de fleurs.

Cela fait, il se retira d'un pas aussi léger que si les semelles de ses bottes eussent été doublées de feutre.

LA lOlbO.N \> OH.

La lueur bleue et fraîche du matin l'aidait pâlir 1.* jaune maladif des lanternes tirant à leur fin; l'Escaut fumait comme un cheval en sueur, et le jour commençait à filtrer par les déchirures du brouillard , lorsque la fenêtre de Gretchen s'entrouvrit. Gretchen avait encore les yeux noyés de langueur, et la gaufrure imprimée à sa joue délicate par un pli de l'oreiller attestait qu'elle avait dormi sans changer de place dans son petit lit virginal, de ce sommeil dont la jeunesse a seule le secret. — Elle voulait voir comment ses chers œillets avaient passé la nuit, et s'était enveloppée à la hâte du premier vêtement venu ; ce gracieux et pudique désordre lui allait à merveille, et, si l'idée d'une déesse peut s'accorder avec un petit bonnet de toile de Flandre

enjolivé de malines et un peignoir de basin blanc, nous vous dirons qu'elle avait l'air de l'Aurore entrouvrant les portes de l'Orient; — cette comparaison est peut-être un peu trop majestueuse pour une ouvrière en dentelle qui va arroser un jardin contenu dans deux pots de faïence ; mais à coup sûr l'Aurore était moins fraîche et moins vermeille, — surtout l'Aurore de Flandre, qui a toujours les yeux un peu battus. Gretchen, armée d'une grande carafe, se préparait à arroser ses œillets, et il ne s'en fallut pas de beaucoup que la chaleureuse déclaration de Tiburce ne fût noyée sous un moral déluge d'eau froide; heureusement la blancheur du papier frappa Gretchen qui déplanta la lettre et fut bien surprise lorsqu'elle en eut vu le contenu. Il n'y avait que deux phrases, l'une en français, l'autre en allemand; la phrase française était composée de deux mots : —Je t'aime ; la phrase aile-

mande de trois : — b:h liebe dich, —ce

qui veut dire exactement la même chose. Tiburce avait pensé au cas où Gretchen n'entendrait que sa langue maternelle :

c'était, comme vous voyez, un homme dune prudence parfaite'

Yraimenl c'était bien la peine de barbouiller plus de papier que Malherbe n'en usait à fabriquer une stance, et de boire, sous prétexte de s'exciter l'imagination, une bouteille d'excellent Tockayer, pour aboutir à cette pensée ingénieuse et nouvelle. Eh bien! malgré son apparente simplicité . la lettre de Tiburce était peut-être un chef-d'œuvre de rouerie, à moins qu'elle ne fût une bêtise. — ce qui est encore possible. Cependant, n'était-ce pas un coup de maître que de laisser tomber ainsi, comme une goutte de plomb brûlant, au milieu de cette tranquillité d'àme, ce seul mot : — Je t'aime, — et sa chute ne devait-elle pas produire, comme à la surface d'un lac.

une infinité d'irradiations et de cercles concentriques?

En effet, que contiennent toutes les plus ardentes épitres d'amour? que restet-il de toutes les ampoules de la passion, quand on les pique avec l'épingle de la raison? Toute l'éloquence de Saint-Preux se réduit à un mot, et Tiburce avait réellement atteint à une grande profondeur en concentrant dans cette courte phrase la rhétorique fleurie de ses brouillons primitifs.

Il n'avait pas signé : d'ailleurs, qu'eût appris son nom? il était étranger dans la ville, il ne connaissait pas celui de Gretchen. et, à vrai dire, s'en inquiétait peu. — La chose était plus romanesque, plus mystérieuse ainsi. L'imagination la moins fertile pouvait bâtir là-dessus vingt volumes in-octavo plus ou moins vraisemblables. — Était-ce un sylphe, un pur esprit, un ange amoureux, un beau capitaine, un fils de banquier, un jeune lord,

là TOISON D*OA. 135

pair d'Angleterre et possesseur d'un million de rente; un boyard russe avec un nom en off, beaucoup de roubles et une multitude de collets de fourrure? Telles étaient les graves questions que cette lettre d'une éloquence si laconique allait immanquablement soulever.— Le tutoiement, qui ne s'adresse qu'à la Divinité, montrait une violence de passion que Tiburce était loin d'éprouver, mais qui pouvait produire le meilleur effet sur l'esprit de la jeune fille, — l'exagération paraissant toujours plus naturelle aux femmes que la vérité.

Gretchen n'hésita pas un instant à croire le jeune homme de la place de Meïr auteur du billet : les femmes ne se trompent point en pareille matière, elles ont un instinct, un flair merveilleux, qui supplée à l'usage du monde et à la connaissance des passions. La plus sage en sait plus long que don Juan avec sa liste.

Nous avons peint notre héroïne comme une jeune fille très naïve, très ignorante et très honnête : nous devons pourtant avouer qu'elle ne ressentit point l'indignation vertueuse que doit éprouver une femme qui reçoit un billet écrit en deux langues, et contenant une aussi formelle incongruité. —Elle sentit plutôt un mouvement de plaisir, et un léger nuage rose passa sur sa figure. Cette lettre était pour elle comme un certificat de beauté ; elle la rassurait sur elle-même et lui donnait un rang; c'était le premier regard qui eût plongé dans sa modeste obscurité; la modicité de sa fortune empêchait qu'on ne la rechercliàt. — Jusque-là on ne l'avait considérée que comme une enfant. Tiburce la sacrait jeune fille ; elle eut pour lui cette reconnaissance que la perle doit avoir pour le plongeur qui l'a découverte dans son écaille grossière sous le ténébreux manteau de l'Océan.

LA TOISON D hr. 131

Ce premier effet passé, Gretchen éprouva une sensation bien connue de tous ceux dont l'enfance a été maintenue sévèrement, et qui n'ont jamais eu de secret : la lettre la gênait comme un bloc de marbre, elle ne savait qu'en faire. Sa chambre ne lui paraissait pas avoir d'assez obscurs recoins, d'assez impénétrables cachettes pour la dérober aux yeux : elle la mit dans le bahut derrière une pile de linge ; mais au bout de quelques instants elle la retira: la lettre flamboyait à travers les planches de l'armoire comme le microcosme du docteur Faust dans Teau-forte de Rembrandt.

Gretchen chercha un autre endroit plus sûr ; Barbara pouvait avoir besoin de serviettes ou de draps, et la trouver. — Elle prit une chaise, monta dessus et posa la lettre sur la corniche de son lit; le papier lui bridait les mains comme une plaque de fer rouge. — Barbara entra pour faire la chambre. — Gretchen,

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affectant l'air le plus détaché du monde. se mit à sa place ordinaire, et reprit son travail de la veille ; mais à chaque pas que Barbara faisait du côté du lit, elle tombait dans des transes horribles ; ses artères sifflaient dans ses tempes, la chaude sueur de l'angoisse lui perlait sur le front, ses doigts s'enchevêtraient dans les fils, il lui semblait qu'une main invisible lui serrât le cœur. — Barbara lui paraissait avoir une mine inquiète et soupçonneuse qui ne lui était pas habituelle. — Enfin la vieille sortit, un panier au bras, pour aller faire son marché. — La pauvre Gretchen respira et reprit sa lettre qu'elle serra dans sa poche; mais bientôt elle la démangea; les craquements du papier l'effrayaient, elle la mit dans sa gorge; car c'est là que les femmes logent tout ce qui les embarrasse. — Un corset est une armoire sans clef, un arsenal complet de fleurs, de tresses de cheveux, de mé-

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dailtons et d'épitres sentimentales: une espèce de boite aux lettres où l'on jette à la poste toute la correspondance du cœur.

Pourquoi donc Gretchen ne brùlaitelle pas ce chiffon de papier insignifiant qui lui causait une si vive terreur? D'abord Gretchen n'avait pas encore éprouvé de sa vie une si poignante émotion : elle était à la fois effrayée et ravie; — puis dites-nous pourquoi les amants s'obstinent à ne pas détruire les lettres qui, plus tard, peuvent les faire découvrir et causer leur perte? C'est qu'une lettre est une âme visible: c'est que la passion a traversé de son fluide électrique cette vaine feuille et lui a communiqué la vie. Brûler une lettre c'est faire un meurtre moral : dans les cendres d'une correspondance anéantie, il y a toujours quelques parcelles de deux âmes.

Gretchen garda donc sa lettre dans le pli de son corset, à côté d'une petite

croix d'or bien étonnée de se trouver en voisinage d'un billet d'amour.

En jeune homme bien appris, Tiburce laissa le temps à sa déclaration d'opérer. Il fit le mort et ne reparut plus dans la rue Kipdorp. Gretchen commençait à s'inquiéter, lorsqu'un beau matin elle aperçut dans le treillage de la fenêtre un magnifique bouquet de fleurs exotiques.

— Tiburce avait passé par là, c'était sa carte de visite.

— Ce bouquet fit beaucoup de plaisir à la jeune ouvrière, qui s'était accoutumée à l'idée de Tiburce, et dont l'amourpropre était secrètement choqué du peu d'empressement qu'il avait montré après un si chaud début; elle prit, la gerbe de fleurs, remplit d'eau un de ses jolis pots de Saxe rehaussés de dessins bleus, délia les tiges et] les mit tremper pour les conserver plus longtemps. — Elle fit, à cette occasion, le premier mensonge de sa vie, en disant à Barbara que ce bou-

quet était un présent d'une dame chez qui elle avait porté de la dentelle et qui connaissait son goût pour les fleurs.

Dans la journée, Tiburce vint faire le pied de grue devant la maison, sous prétexte de tirer le crayon de quelque architecture bizarre; il resta là fort longtemps, labourant avec un style épointé un méchant carré de vélin. — Gretchen lit la morte à son tour; pas un pli ne remua, pas une fenêtre ne s'ouvrit ; la maison semblait endormie. Retranchée dans un angle, elle put. au moyen du miroir de son espion, considérer Tiburce tout à son aise. — Elle vit qu'il était grand, bien fait, avec un air de distinction sur toute sa personne, la figure régulière, l'œil triste et doux, la physionomie mélancolique, — ce qui la toucha beaucoup, accoutumée qu'elle était à la santé rubiconde des visages brabançons. — D'ailleurs, Tiburce, quoiqu'il ne fût ni un lion ni un merveilleux, ne manquait pas

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d'élégance naturelle, et devait paraître un fashionable accompli à une jeune tille aussi naïve que Gretchen : au boulevard de Gand il eût semblé à peine suffisant, rue Kipdorp il était superbe.

Au milieu de la nuit, Gretchen, par un enfantillage adorable, se leva pieds nus pour aller regarder son bouquet; elle plongea sa figure dans les touffes et elle baisa Tiburce sur les lèvres rouges d'un magnifique dahlia ; — elle roula sa tète avec passion dans les vagues bigarrées de ce bain de fleurs, savourant à longs traits leurs enivrants parfums, aspirant à pleines narines jusqua sentir son cœur se fondre et ses yeux s'alanguir. Quand elle se redressa, ses joues scintillaient tout emperlées de gouttelettes, et son petit nez charmant, barbouillé le plus gentiment du monde par la poussière d'or des étamines, était d'un très beau jaune.

Elle s'essuya en riant, se recoucha et se rendormit; vous pensez bien qu'elle

vit passer Tiburee dans tous ses rêves.

Dans tout ceci qu'est devenue la Madeleine de la Descente de croix? Elle règne toujours sans rivale au cœur de notre jeune enthousiaste; elle a sur les plus belles femmes vivantes l'avantage d'être impossible : — avec elle point de déception, point de satiété! elle ne désenchante pas par des phrasés vulgaires ou ridicules ; elle est là immobile, gardant religieusement la ligne souveraine dans laquelle l'a renfermée le grand maître, sûre d'être éternellement belle et racontant au monde dans son langage silencieux, le rêve d'un sublime génie.

La petite ouvrière de la rue Kipdorn est vraiment une charmante créature :

mais comme ses bras sont loin d'avoir ce contour onduleux et souple, cette puissante énergie enveloppée de grâce !

Comme ses épaules ont encore la gracilité juvénile ! et que le blond de ses cheveux est pale auprès des tons étranges et

riches dont Rubens a réchauffé la ruisselante chevelure de la sainte pécheresse!

— Tel était le langage que tenait Tiburce à part lui, en se promenant sur le quai de l'Escaut.

Pourtant, voyant qu'il n'avançait guère dans ses amours en peinture, il se fit les raisonnements les plus sensés du monde sur son insigne folie. Il revint à Gretcben, non sans pousser un long soupir de regret; il ne l'aimait pas, mais du moins elle lui rappelait son rêve comme une fille rappelle une mère adorée qui est morte. — Nous n'insisterons pas sur les détails de cette liaison, chacun peut aisément les supposer. — Le hasard, ce grand entremetteur, fournit à nos deux amants une occasion très naturelle de se parler. — Gretchen était allée se promener, selon son habitude, à la Tète de Flandre, de l'autre côté de l'Escaut, avec sa jeune amie. ■- Elles avaient couru après les papillons, fait des couronnes

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