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de bhieLs, et s'étaient roulées sur le foin des meules, tant et si bien que le soir était venu, et que le passeur avait fait sou dernier voyage sans qu'elles l'eussent remarqué. — Elles étaient là toutes deux assez inquiètes, un bout du pied dans l'eau, et criant de toute la force de leurs petites voix argentines qu'on eût à les venir prendre; mais la folle brise emportait leurs cris, et rien ne leur répondait que la plainte douce du flot sur le sable. Heureusement Tiburce courait des bordées dans un petit canot à voiles ; il les entendit et leur offrit de les passer! ce que l'amie s'empressa d'accepter, malgré l'air embarrassé et la rougeur de Gretchen. Tiburce la reconduisit chez elle et eut soin d'organiser une partie de canot pour le dimanche suivant, avec l'agrément de Barbara, que son assiduité aux églises et sa dévotion au tableau de la Descente de crgix avaient très favorablement disposée.
Tiburce n'éprouva pas une grande résistance de la part de Gretchen. Elle était si pure qu'elle ne se défendit pas, faute de savoir qu'on l'attaquait, et d'ailleurs elle aimait Tiburce; — car, bien qu'il parlât fort gaiement et qu'il s'exprimât sur toutes choses avec une légèreté ironique, elle le devinait malheureux, et l'instinct de la femme, c'est d'être consolatrice : la douleur les attire comme le miroir les alouettes.
Quoique le jeune Français fût plein d'attentions pour elle et la traitât avec une extrême douceur, elle sentait qu'elle ne le possédait pas entièrement, et qu'il y avait dans son âme des recoins où elle ne pénétrait jamais. — Quelque pensée supérieure et cachée paraissait l'occuper, et il était évident qu'il faisait des voyages fréquents dans un monde inconnu ; sa fantaisie enlevée par des battement.; d'ailes involontaires perdait pied à chaque instant et battait le plafond, cher-
chant, comme un oiseau captif, une issue pour se lancer dans le bleu du ciel. — Sun vi -ut il l'examinait avec une attention étrange pendant des heures entières, ayant l'air tantôt satisfait, tantôt mécontent. — Ce regard-là n'était pas le regard d'un amant. — Gretchen ne s'expliquait pas ces façons d'agir, mais, comme elle était sûre de la loyauté de Tiborce, elle ne s'en alarmait pas autrement.
Tiburce, prétendant que le nom de Gretchen était difficile à prononcer, l'avait baptisée Madeleine, substitution qu'elle avait .'acceptée avec plaisir, seni ;i nt une secrète douceur à être appelée par son amant d'un nom mystérieux et différent, comme si elle était pour lui une autre femme. —Il faisait aussi de fréquentes visites à la cathédrale, irritant sa manie par de puissantes contemplations; ces jours-là Gretchen portait la peine des rigueurs de la Madeleine : le
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réel payait pour l'idéal. — 11 étail maussade, ennuyé, ennuyeux, ce que la bonne créature attribuait à des maux de nerfs ou bien à des lectures trop prolongées.
Cependant Gretchen est une charmante tille qui vaut d'être aimée pour elle-même. Dans toutes les Flandres, le Brabant et le Hainaut, vous ne trouveriez pas une peau plus blanche et plus fraîche, et des cheveux d'un plus beau blond; elle a une main potelée et fine à la fois, avec des ongles d'agate, une vraie main de princesse, et, — perfection rare au pays de Rubens, — un petit pied.
Ah ! Tiburce. Tiburce, qui voulez emfermer dans vos bras un idéal réel, et baiser votre chimère à la bouche, prenez garde, les chimères, malgré leur gorge ronde, leurs ailes de cygne et leur sourire scintillant, ont les dents aiguës et les griffes tranchantes. Les méchantes pomperont le pur sang de votre cœur et vous laisseront plus sec et plus creux
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qu'une éponge; n'ayez pas de ces ambitions effrénées, ne cherchez pas à faire descendre les marbres de leurs piédestaux, et n'adressez pas des supplications à des toiles muettes : tous vos peintres et vos poètes étaient malades du même mal que vous ; ils ont voulu faire une création à part dans la création de Dieu. — Avec le marbre, avec la couleur, avec le rhythme, ils ont traduit et fixé leur rêve de beauté : leurs ouvrages ne sont pas 1rs portraits des maîtresses qu'ils avaient, mais de celles qu'ils auraient voulu avoir, et c'est en vain que vous chercheriez leurs modèles sur la terre. Allez acheter un autre bouquet pour Gretchen qui est une belle et douce fille; laissez là les morts et les fantômes, et tâchez de vivre avec les gens de ce monde.
Oui, Tiburce, dût la chose vous étonner beaucoup, Gretchen vous est. très supérieure. Elle n'a pas lu les poètes, et ne connaît seulement pas les noms d'Homère ou de Virgile; les complaintes du Juif Errant. d'Henriette et Damon, imprimées sur bois et grossièrement coloriées, forment toute sa littérature, en y oignant le latin de son livre de messe, qu'elle épelle consciencieusement chaque dimanche ; Virginie n'en savait guère plus au fond de son paradis de magnoliers et de jam-roses.
Vous êtes, il est vrai, très au courant des choses de la littérature. Vous possédez à fond l'esthétique, l'ésotérique, la plastique, l'architectonique et la poétique : Marphurius et Pancrace n'ont pas une plus belle liste de connaissances en
ique. Depuis Orphée et Lycophron jusqu'au dernier volume de M. de Lamartine, vous avez dévoré tout ce qui s'est forgé de mètres, aligné de rimes et jeté de strophes dans tous les moules possibles; aucun roman ne vous est échappé.
Vous avez parcouru de l'un à l'autre bout le monde immense de la fantaisie ; vous connaissez tous les peintres depuis André Rico de Candie et Bizzamano, jusqu'à MM. Ingres et Delacroix; vous avez étudié la beauté aux sources les plus pures: les bas-reliefs d'Égine, les frises du Parthénon, les vases étrusques, les sculptures hiératiques de l'Egypte, l'art grec et l'art romain, le gothique et la renaissance; vous avez tout analysé, tout fouillé; vous êtes devenu une espèce de maquignon de beauté dont les peintres prennent conseil lorsqu'ils veulent faire choix d'un modèle, comme l'on consulte un écuyer pour l'achat d'un cheval.
Assurément, personne ne connaît mieux
que vous le côté physique de la femme ; — vous êtes sur ce point de la force d'un statuaire athénien; mais vous avez, tant la poésie vous occupait, supprimé la nature , le monde et la vie. Vos maîtresses n'ont été pour vous que des tableaux plus ou moins réussis; — pour les belles et les jolies, votre amour était dans la proportion d'un Titien à un Boucher ou à un Vanloo; mais vous ne vous êtes jamais inquiété si quelque chose palpitait et vibrait sous ces apparences. — Quoique vous ayez le cœur bon, la douleur et la joie vous semblent deux grimaces qui dérangent la tranquillité des lignes : la femme est pour vous une statue tiède.
Ah ! malheureux enfant, jetez vos livres ;i ii feu, déchirez vos gravures, brisez vos plâtres, oubliez Raphaël, oubliez Homère, oubliez Phidias, puisque vous n'avez pas le courage de prendre un pinceau, une plume ou un éhaurhoir : à quoi vous sert
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cette admiration stérile ? où aboutiront ces élans insensés? N'exigez pas de la vie plus quelle ne peut donner. Les grands génies ont seuls le droit de n'être pas ci »ntents de la création. Ils peuvent aller regarder le sphinx entre les deux yeux, car ils devinent ses énigmes. — Mais vous n'êtes pas un grand génie; soyez simple de cœur, aimez qui vous aime, et, comme dit Jean-Paul, ne demandez ni clair de lune, ni gondole sur le lac Majeur, ni rendez-vous à l'Tsola-Bella.
Faites-vous avocat philanthrope ou portier, mettez vos ambitions à devenir électeur et caporal dans votre compagnie; ayez ce que dans le monde on appelle un état, devenez un bon bourgeois. A ce mot. sans doute, votre longue chevelure va se hérisser d'horreur, car vous avez pour le bourgeois le même mépris que le Bursch allemand professe pour le Philistin, le militaire pour le pékiu. pt lebrahme peur 1p paria. Vous
loi LA TOISON D'OB.
écrasez d'un ineffable dédain tout honnête commerçant qui préfère un couplet de vaudeville à un tercet du Dante, et la mousseline des peintres de portraits à la mode à un écorché de Michel-Ange. Un pareil homme est pour vous au-dessous de la brute; cependant, il est de ces bourgeois dont l'âme (ils en ont) est riche de poésie, qui sont capables d'amour et de dévouement, et qui éprouvent des émotions dont vous êtes incapable, vous dont la cervelle a anéanti le cœur.
Voyez Gretchen qui n'a fait toute sa vie qu'arroser des œillets et croiser des fils ; elle est mille fois plus poétique que vous, monsieur l'artiste, comme on dit maintenant; — elle croit, elle espère, elle aie sourire et les larmes; un mot de vous fait le soleil et la pluie sur son charmant visage; elle est là dans son grand fauteuil de tapisserie, à côté de sa fenêtre, sous un jour mélancolique, accomplissant sa tâche habituelle; mais
comme sa jeune tète travaille! comme son imagination marche! que de châteaux en Espagne elle élève et renverse ! La voici qui rougit et qui pâlit, qui a chaud et qui a froid comme l'amoureuse de Tode antique ; sa dentelle lui échappe des mains, elle a entendu sur la hrique du trottoir un pas qu'elle distingue entre mille, avec toute l'acutesse de perception que la passion donne aux sens; quoique vous arriviez à l'heure dite, il y a longtemps que vous êtes attendu. Toute la journée vous avez été son occupation unique; elle se demandait : Où est-il maintenant? — que fait-il? — pense-t-il ïi moi qui pense à lui? — Peut-être est-il malade; — hier il m'a semhlé plus pâle qu'à l'ordinaire, il avait l'air triste et préoccupé en me quittant ; — lui serait-il arrivé quelque chose ? — aurait-il reçu de Paris des nouvelles désagréables? — et toutes ces questions que se pose la passion dans sa sublime inquiétude.
Cette pauvre enfant si opulente de cœur a déplacé le centre de son existence, elle ne vit plus qu'en vous et par vous. — En vertu du magnifique mystère de l'incarnation d'amour, son âme habite votre corps, son esprit descend sur vous et vous visite; elle se jetterait au-devant de l'épée qui menacerait votre poitrine, le coup qui vous atteindrait la ferait mourir, — et cependant vous ne l'avez prise que comme un jouet, pour la faire servir rie mannequin à votre fantaisie. Pour mériter tant d'amour, vous avez lancé quelques œillades, donné quelques bouquets et débité d'un ton chaleureux des lieux communs de roman. — Un mieux aimant eût échoué peut-être; car, hélas! pour inspirer de l'amour il faut n'en pas ressentir soi-même. — Vous avez de sangfroid troublé à tout jamais la limpidité de cette modeste existence. — En vérité, maître Tiburce, adorateur du blond et contempteur du bourgeois, vous avez fait
là une méchante action; nous sommes fâché de vous le dire.
Gretchen n'était pas heureuse; elle devinait entre elle et son amant une rivale invisible, la jalousie la prit : elle épia Les démarches de Tiburce, et vit qu'il n'allait qu'à son hùtel des Armes du Brabant et à la cathédrale sur la place de M tir. — Elle se rassura.
— Qu'avez-vous donc, lui dit-elle une l'ois, a regarder toujours la figure de la sainte Madeleine qui soutient le corps du Sauveur dans le tableau de la Descente de croix?
-C'est qu'elle le ressemble, avait répondu Tiburce.
Gretchen rougit de plaisir et courut à la glace vérifier la justesse de ce rapprochement; elle reconnut qu'elle avait les yeux onctueux et lustrés, les cheveux blonds, le front bombé, toute la coupe de figure de la sainte.
- C'est donc pour cela que vous m'ap-
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pelez Madeleine et non pas Gretchen ou .Marguerite qui est mon véritable nom?
— Précisément, répondit Tiburce d'un air embarrassé.
— Je n'aurais jamais cru être si belle, lit Gretchen. et cela me rend toute joyeuse, car vous m'en aimerez mieux.
La sérénité se rétablit pour quelque temps dans l'âme de la jeune fille, et nous • levons avouer que Tiburce fit de vertueux efforts pour combattre sa passion insensée. La crainte de devenir monomane se présenta à son esprit; et, pour couper court à cette obsession, il résolut de retourner à Paris.
Avant de partir, il se rendit une dernière fois à la cathédrale, et se fit ou vrilles volets de la Descente de croix par son ami le bedeau.
La Madeleine lui sembla plus triste et plus éplorée que de coutume; de grosses larmes coulaient sur ses joues pâlies, sa bouche était contractée par un spasme
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douloureux, on iris bleuâtre entourait ses yeux attendris, le rayon du soleil avait quitté ses cheveux, et il y avait, dans toute son attitude, un air de désespoir et d'affaissement,; on eût dit qu'elle ne croyait plus ù la résurrection de son bien-aimé. — En effet, le Christ avait ce jour-là «les tons si blafards, si verdàtres, qu'il était difficile d'admettre que la vie pût revenir jamais dans ses chairs décomposées. Tous les autres personnages du tableau partageaient cette crainte:
ils avaient des regards ternes, des mines lugubres, et leurs auréoles ne lançaient } » 1 u s que des lueurs plombées : la lividité de la mort s'était étendue sur cette toile naguère si chaude et si vivace.
Tiburce fut touché de l'expression de suprême tristesse répandue sur la physionomie de la Madeleine, et sa résolution de départ en fut ébranlée. Il aima mieux l'attribuer à une sympathie occulte qu'à un jeu de lumière. — Le temps était gris,
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la pluie hachait le ciel à lils menus, et un filet de jour trempé d'eau et de brouillard filtrait péniblement à travers les vitres inondées et fouettées par l'aile de la rafale; cette raison était beaucoup trop plausible pour être admise par Tiburce.
— Ah ! se dit-il à voix basse, — en se servant du vers d'un de nos jeunes poètes, « comme je t'aimerais demain si tu vivais! » — Pourquoi n'es-tu qu'une ombre impalpable, attachée à jamais aux réseaux de cette toile et captive derrière cette mince couche de vernis? — Pourquoi as-tu le fantôme de la vie sans pouvoir vivre? — Que te sert d'être belle, noble et grande, d'avoir dans les yeux la flamme de l'amour terrestre et de l'amour divin, et sur la tête la splendide auréole du repentir. — n'étant qu'un peu d'huile et de couleur étalées d'une certaine manière? — 0 belle adorée, tourne un peu vers moi ce regard si velouté et si éclatant
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;'i l.i fois; — pécheresse, aie pitié d'une folle passion, toi, à qui l'amour a ouvert les portes du ciel ; descends de ton cadre, redresse-toi dans ta longue jupe de satin vert: car il y a longtemps que lu es agenouillée devant le sublime gibet; les saintes femmes garderont bien le corps sans toi et suffiront à la veillée funèbre. Viens, viens, Madeleine, tu n'as pas versé toutes tes buires de parfums sur les pieds du maître céleste, il doit rester assez de nard et de cinname au fond du vase d'onyx pour redonner leur lustre à tes cheveux souillés par la cendre de la pénitence. Tu auras comme autrefois des unions de perles, des pages nègres et des couvertures de pourpre de Sidon. Viens, Madeleine, quoique tu sois morte il y a deux mille ans, j'ai assez de jeunesse et d'ardeur pour ranimer ta poussière. — Ah! spectre de beauté, que je te tienne une minute entre mes bras, et que je
Un soupir étouffé, faible et doux comme le gémissement d'une colombe blessée à mort, résonna tristement dans l'air. — Tiburce crut que la Madeleine lui avait répondu.
C'était Gretchen qui, cachée derrière un pilier, avait tout vu, tout entendu, tout compris. Quelquechose s'était rompu dans son cœur : — elle n'était pas aimée.
Le soir, Tiburce vint la voir; il était pâle et défait. Gretchen avait une blancheur de cire. L'émotion du matin avait fait tomber les couleurs de ses joues, comme la. poudre des ailes d'un papillon.
— Je pars demain pour Paris ; — veuxtu venir avec moi ?
— A Paris et ailleurs; où vous voudrez, répondit Gretchen, en qui toute volonté semblait éteinte; — ne serai-je pas malheureuse partout?
Tiburce lui lança un coup d'oeil clair et profond.
— Venez demain matin, je serai prête;
je vous ai donné mon cœur et ma vie.
— Disposez devotro servante.
Elle alla avec Tiburce aux Armes du Rrabant pour l'aider dans ses préparatifs de départ ; elle lui rangea ses livres, son linge et ses gravures, puis elle revint à sa petite chambre de la rue Kipdorp ; elle ne se coucha pas et se jeta tout habillée sur son lit.
Une invincible mélancolie s'était emparée de son àme ; tout semblait attristé autour d'elle : les bouquets étaient fanés dans leur cornet de verre bleu, la lampe grésillait et jetait des lueurs intermittentes et pâles; le christ d'ivoire inclinait sa tète désespérée sur sa poitrine, et le buis bénit prenait des airs de cyprès trempé dans l'eau lustrale.
La petite vierge de sa petite chambre la regardait étrangement avec ses yeux d'émail, et la tempête, appuyant son genou sur le vitrage de la fenêtre, faisait gémir et craquer les mailles de plomb.
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Les meubles les plus lourds, les ustensiles les plus insignifiants, avaient un air de compassion et d'intelligence; ils craquaient douloureusement et rendaient des sons lugubres. Le fauteuil étendait ses grands bras désœuvrés; le houblon du treillage passait familièrement sa petite main verte par un carreau cassé ; la bouilloire se plaignait et pleurait dans les cendres; les rideaux du lit pendaient en plis plus flasques et plus désolés ; toute la chambre semblait comprendre qu'elle allait perdre sa jeune maîtresse.
Gretchen appela sa vieille servante qui pleurait, lui remit ses clefs et les titres de la petite rente, puis elle ouvrit la cage de ses deux tourterelles café au lait et leur rendit la liberté.
Le lendemain, elle était en route pour Paris avec Tiburce.
Le logis de Tiburce étonna beaucoup la jeuue Anversoise, accoutumée à la rigidité et à l'exactitude flamande ; ce mélange de luxe et d'abandon renversait toutes ses idées. — Ainsi une housse de velours incarnadin était jetée sur une méchante table boiteuse; de magnifiques candélabres du goût le plus fleuri, qui n'eussent pas déparé le boudoir d'une maîtresse de roi, ne portaient que de misérables bobèches de verre commun que la bougie avait t'ait éclater en brûlant jusqu'à la racine ; un pot de la Chine d'une pâte admirable et du plus grand prix avait reçu un coup de pied dans le ventre, et des points de suture en fil de fer maintenaient ses morceaux étoiles; — des gravures très rares et avant la lettre étaient accrochées au mur par des épingles; un bonnet grec coiffait une
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Vénus antique, et une multitude d'ustensiles incongrus, tels que pipes turques, narguilés, poignards, yatagans, souliers chinois, babouches indiennes encombraient les chaises et les étagères.
La soigneuse Gretchen n'eut pas de repos que tout cela ne fut nettoyé, accroché, étiqueté; comme Dieu, qui tira le monde du chaos, elle tira de ce fouillis un délicieux appartement. Tiburce. qui avait l'habitude de son désordre, et qui savait parfaitement où les choses ne devaient pas être, eut d'abord peine à s'y retrouver; mais il finit par s'y faire. Les objets qu'il dérangeait retournaient à leur place comme par enchantement. Il comprit, pour la première fois, le confortable. Comme tous les gens d'imagination, il négligeait les détails. La porte de sa chambre était dorée et couverte d'arabesques, mais elle n'avait pas de bourrelet; en vrai sauvage qu'il était, il aimait le luxe et non le bien-être; il eût
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porté, comme les Orientaux, des vestes de brocart d'or doublées de toile à torchon.
Cependant, quoiqu'il parût prendre goût à ce train de vie plus humain et plus raisonnable, il était souvent triste et préoccupé; il restait des journées entières sur son divan, flanqué de deux piles de coussins, sans sonner mot, les yeux fermés et les mains pendantes; Gretcben n'osait l'interroger, tant elle avait peur de sa réponse. La scène de la cathédrale était restée gravée dans sa mémoire en traits douloureux et ineffaçables.
11 pensait toujours à la Madeleine «l'Anvers, — l'absence la lui faisait plus belle : il la voyait devant lui comme une lumineuse apparition. Un soleil idéal criblait ses cheveux de rayons d'or, sa robe avait des transparences d'émeraude, ses épaules scintillaient comme du marbre de Paros. — Ses larmes s'étaient évaporées, et la jeunesse brillait dans toute sa fleur sur le duvet de ses joues vermeilles; elle
semblait tout à l'ait consolée de la mort du Christ, dont elle ne soutenait plus le pied bleuâtre qu'avec négligence, et détournait la tête du côté de son amant terrestre. — Les contours sévères de la sainteté s'amollissaient en lignes ondoyantes et souples; la pécheresse reparaissait à travers la repentie; sa gorgerette flottait plus librement, sa jupe bouffait à plis provoquants et mondains, ses bras se déployaient amoureusement et comme prêts à saisir une proie voluptueuse. La grande, sainte devenait courtisane et se faisait tentatrice. — Dans un siècle plus crédule, Tiburce aurait vu là quelque sombre machination de celui qui va rôdant, quœrens quem devorct; il se serait cru la griffe du diable sur l'épaule et bien et dûment, ensorcelé.
Comment se fait-il que Tiburce, aimé d'une jeune fille charmante, simple d'esprit, spirituelle de cœur, ayant la beauté, l'innocence, la jeunesse, tous les vrais
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dons qui viennent de Dieu et que nul ne peut acquérir, s'entête à poursuivre une folle chimère, un rêve impossible, el
comment cette pensée si nette et si puissante a-t-elle pu arriver à ce degré d'aberration? Cela se voit tous les jours,; n'avons-nous pas chacun dans notre sphère été aimés obscurément par quelque humble cœur, tandis que nous cherchions de plus hautes amours? n'avons- nous pas foulé aux pieds une pâle violette au parfum timide, en cheminant les yeux baissés vers une étoile brillante et froide qui nous jetait son regard ironique du fond de l'infini? l'abîme n'a-t-il pas son magnétisme et l'impossible sa fascination?
In jour, Tiburce entra dans la chambre de Gretchen portant un paquet, — il en tira une jupe et un corsage à la mode antique, en satin vert, une chemisette de forme surannée et un fil de grosses perles. — Il pria (iretchen de se revêtir de ces habits qui hp pouvaient manquer de lui
aller à ravir et de les garder dans la maison ; il lui dit par manière d'explication qu'il aimait beaucoup les costumes du seizième siècle, et qu'en se prêtant à cette fantaisie elle lui ferait un plaisir extrême. Vous pensez bien qu'une jeune fille ne se fait guère prier pour essayer une robe neuve : elle fut bientôt habillée, et, quand elle entra dans le salon. Tiburce ne put retenir un cri de surprise et d'admiration.
Seulement il trouva quelque chose à redire à la coiffure, et. délivrant les cheveux pris dans les dents du peigne, il les étala par larges boucles sur les épaules de Gretchen comme ceux de la Madeleine de la Descente de croix. Cela fait, il donna un tour différent à quelques plis de la jupe, lâcha les lacets du corsage, fripa la gorgerette trop roide et empesée; et, reculant de quelques pas, il contempla son œuvre.
Vous avez sans doute, à quelque repré-
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sentation extraordinaire, vu ce qu'on appelle des tableaux vivants. On choisit les plus belles actrices du théâtre, on les habille et on les pose de manière à reproduire une peinture connue : Tiburce venait de faire le chef-d'œuvre du genre,
— fous eussiez dit un morceau découpé de la toile de Rubens.
Gretchen fit un mouvement.
— Ne bouge pas, tu vas perdre la pose ;
— tu es si bien ainsi ! cria Tiburce d'un ton suppliant.
La pauvre fille obéit et resta immobile pendant quelques minutes. Quand elle se retourna. Tiburce s'aperçut qu'elle avait le visage baigné de larmes.
Tiburce sentit qu'elle savait tout.
Les larmes de Gretchen coulaient silencieusement le long de ses joues, sans contraction, sans efforts, comme des perles qui débordaient du calice trop plein de ses yeux, délicieuses fleurs d'azur d'une limpidité céleste : la douleur
ne pouvait troubler l'harmonie de son visage, et ses larmes étaient plus gracieuses que le sourire des autres.
Gretchen essuya ses pleurs avec le dos de sa main, et, s'appuyant sur le bras d'un fauteuil, elle dit d'une voix amollie et trempée d'émotion :
— Oh! Tiburce, que vous m'avez fait souffrir! — Une jalousie d'une espèce nouvelle me torturait le cœur; quoique je n'eusse pas de rivale, j'étais cependant trahie : vous aimiez une femme peinte, elle avait vos pensées, vos rêves, elle seule vous paraissait belle, vous ne voyiez qu'elle au monde; abimé dans cette folle contemplation, vous ne vous aperceviez seulement pas que j'avais pleuré. — Moi qui avais cru un instant être aimée de vous, tandis que je n'étais qu'une doublure, une contre-épreuve de votre passion ! Je sais bien qu'à vos yeux je ne suis qu'une petite fille ignorante qui parle français avec un accent allemand
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qui vous fait rire; ma figure vous plaît comme souvenir de votre maîtresse idéale : vous voyez en moi un joli mannequin que vous drapez à votre fantaisie; mais je vous le dis, le mannequin souffre el vous aime...
Tiburce essaya de l'attirer sur son cœur, mais elle se dégagea et continua :
— Vous m'avez tenu de ravissants propos d'amour, vous m'avez appris que j'étais belle et charmante à voir, vous avez loué mes mains et prétendu qu'une fée n'en avait pas de plus mignonnes, vous avez dit de mes cheveux qu'ils valaient mieux que le manteau d'or d'une princesse, et de mes yeux que les anges descendaient du ciel pour s'y mirer, et qu'ils y restaient si longtemps qu'ils s'attardaient et se faisaient gronder par le bon Dieu; et tout cela avec une voix douée et pénétrante, un accent de vérité à tromper de plus expérimentées : — Hélas ! ma ressemblance aven la Made-
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leiae du tableau vous allumait l'imagination et vous prêtait cette éloquence factice; elle vous répondait par ma bouche; je lui prêtais la vie qui lui manque, et je servais à compléter votre illusion. Si je vous ai donné quelques moments de bonheur, je vous pardonne le rôle que vous m'avez fait jouer. — Après tout, ce n'est pas votre faute si vous ne savez pas aimer, si l'impossible seul vous attire, si vous n'avez envie que de ce que vous ne pouvez atteindre. Vous avez l'ambition de l'amour, vous vous trompez sur vous-même, vous n'aimerez jamais. Il vous faut la perfection, l'idéal et la poésie : — tout ce qui n'existe pas. — Au lieu d'aimer dans une femme l'amour qu'elle a pour vous, de lui savoir gré de son dévouement et du don de son âme, vous cherchez si elle ressemble à cette Vénus de plâtre qui est dans votre cabinet. Malheur à elle, si la ligne de son front n'a pas la coupe désirée! Vous vous
inquiétez du grain de sa peau, du ton de ses cheveux, de la finesse de ses poignets et de ses chevilles, de son cœur jamais. — Vous n'êtes pas amoureux, mon pauvre Tiburce, vous n'êtes qu'un peintre. — Ce que vous avez pris pour de la passion n'était que de l'admiration pour la forme et la beauté; vous étiez épris du talent de Rubens, et non de Madeleine; votre vocation de peintre s'agitait confusément en vous et produisait ces élans désordonnés dont vous n'étiez pas le maître.
De là viennent toutes les dépravations de votre fantaisie. — J'ai compris cela, parce que je vous aimais. — L'amour est le génie des femmes, — leur esprit ne s'absorbe pas dans une égoïste contemplation! Depuis que je suis ici j'ai feuilleté vos livres, j'ai relu vos poètes, je suis devenue presque savante. — Le voile m'est tombé des yeux. J'ai deviné bien des choses que je n'aurais jamais soupçonnées. Ainsi j'ai pu lire clairement
dans votre cœur. — Vous avez dessiné autrefois, reprenez vos pinceaux. Vous fixerez vos rêves sur la toile, et toutes ces grandes agitations se calmeront d'ellesmêmes. Si je ne puis être votre maîtresse, je serai du moins votre modèle.
Elle sonna et dit au domestique d'apporter un chevalet, une toile, des couleurs et des brosses.
Quand le domestique eut tout préparé, la chaste fille fit tomber ses vêtements avec une impudeur sublime, et, relevant ses cheveux comme Aphrodite sortant de la mer, elle se tint debout sous le rayon lumineux.
— Ne suis-je pas aussi belle que votre Vénus de Milo? dit-elle avec une petite moue délicieuse.
Au bout de deux jours la tête vivait déjà et sortait à demi de la toile : en huit jours tout fut terminé. Ce n'était pas cependant un tableau parfait : mais un sentiment exquis d'élégance et de pureté.
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une grande douceur de tons et la noble simplicité de l'arrangement le rendaient remarquable, surtout pour les connaisseurs. Cette svelte figure blanche et blonde se détachant sans effort sur le double azur du ciel et de la mer, et se présentant au monde souriante et nue, avait un reflet de poésie antique et faisait penser aux belles époques de la sculpture grecque.
Tiburce ne se souvenait déjà plus de la .Madeleine d'Anvers.
— Eh bien! dit Gretchen , ètes-vous content de votre modèle?
— Quand veux-tu publier nos bans? répondit Tiburce.
— Je serai la femme d'un grand peintre, dit-elle en sautant au coup de son amant ; mais n'oubliez pas. monsieur, que c'est moi qui ai découvert votre génie, ce précieux diamant, — moi, la petite Oretchen delà rue Kipdorp !
ARMA MARCELLÂ
ARRIA MARCELLA
sùuvemr nt: r^MPEi
Trois jeunes gens, trois amis qui avaient fait ensemble le voyage d'Italie, visitaient l'année dernière le musée des Studj, à tapies, où l'on a réuni les différents objets antiques exhumés des fouilles de Pompéï et d'Herculanum.
Ils s'étaient répandus à travers les salles et regardaient les mosaïques, les bronzes, les fresques détachés des murs de la ville morte, selon que leur caprice [es éparpillait, et quand l'un d'eux avait fait une rencontre curieuse, il appelait ses compagnons avec des cris de joie, au grand scandale des Anglais taciturnes et des bourgeois posés occupés à feuilleter leur livret.
liil AKKIA MARCELLA.
Mais le plus jeune des trois, arrêté devant une vitrine, paraissait ne pas entendre les exclamations de ses camarades , absorbé qu'il était dans une contemplation profonde. Ce qu'il examinait avec tant d'attention, c'était un morceau de cendre noire coagulée portant une empreinte creuse : on eût dit un fragment de moule de statue , brisé par la fonte ; l'œil exercé d'un artiste y eût aisément reconnu la coupe d'un sein admirable et d'un flanc aussi pur de style que celui d'une statue grecque. L'on sait, et le moindre guide du voyageur vous l'indique, que cette lave, refroidie autour du corps d'une femme, en a gardé le contour charmant. Grâce au caprice de l'éruption qui a détruit quatre villes, cette noble forme, tombée en poussière depuis deux mille ansbientôt, est parvenue jusqu'à nous; la rondeur d'une gorge a traversé les siècles lorsque tant d'empires disparus n'ont pas laissé de traces! Ce cachet de
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beauté, posé par le hasard sur la scorie d'un volcan, ne s'est pas effacé.
Voyant qu'il s'obstinait dans sa contemplation, les deux amis d'Octavie»
revinrent vers lui, et Max, en le touchant à l'épaule, le fit tressaillir comme un homme surpris dans son secret. Évidemment Octavien n'avait entendu venir ni Max ni Fabio.
— Allons, Octavien, dit Max, ne t'arrête pas ainsi des heures entières à chaque armoire . ou nous allons manquer L'heure du chemin de fer, et nous ne verrons pas Pompéï aujourd'hui.
— Que regarde donc le camarade?
ajouta Fabio, qui s'était rapproché. Ah! l'empreinte trouvée dans la maison d'Arrîiis Diomèdes. Et il jeta sur Octavien un coup d'oeil rapide et singulier.
Octavien rougit faiblement, prit le bras de Max, et la visite s'acheva sans autres incidents. En sortant des Studj, les trois amis montèrent dans un corricolu
«84 ARRIA. MARCELLA.
et se firent mener à la station du chemin de fer. Le corricolo, avec ses grandes roues rouges, son strapontin constellé de clous de cuivre, son cheval maigre et plein de feu, harnaché comme une mule d'Espagne, courant au galop sur les larges dalles de lave, est trop connu pour qu'il soit besoin d'en faire la description ici, et d'ailleurs nous n'écrivons pas des impressions de voyage sur Naples, mais le simple récit d'une aventure bizarre et peu croyable, quoique vraie.
Le chemin de fer par lequel on va à Pompéï longe presque toujours la mer, dont les longues volutes d'écume viennent se dérouler sur un sable noirâtre qui ressemble à du charbon tamisé. Ce rivage, en effet, est formé de coulées de lave et de cendres volcaniques, et produit, par son ton foncé, un contraste avec le bleu du ciel et le bleu de l'eau ; parmi tout cet éclat, la terre seule semble retenir l'ombre.
AHUIA MARCKLLA. 18o
Les villages que l'on traverse ou que l'on côtoie, Portici, rendu célèbre par L'opéra île M. Auber, Résina, Torre del (ireco, Torre dell' Annunziata, dont on aperçoit en passant les maisons à arcades et les t«>its en terrasses, ont. malgré l'intensité du soleil et le lait de chaux méridional, quelque chose de plutonien et de ferrugineux comme Manchester et Birmingham: la poussière y est noire, une suie impalpable s'y accroche à tout; on sent que la grande l'orge du Vésuve halète et fume à deux pas de là.
Les trois amis descendirent à la station de Pompéï, en riant entr'eux du mélange d'antique et de moderne que présentent naturellement à l'esprit ces mots: Station de Pompéï. Une ville grécoromaine et un débarcadère de railway!
Us traversèrent le champ planté de cotonniers, sur lequel voltigeaient quelques bourres blanches, qui sépare le chemin de fer de l'emplacement de la ville
AKK1A MARCELLA.
déterrée, et prirent un guide à l'osteria bâtie en dehors des anciens remparts, ou, pour parler plus correctement, un guide les prit. Calamité qu'il est difficile de conjurer en Italie.
Il faisait unede ces heureuses journées si connues à Naples, où par l'éclat du soleil et la transparence de l'air les objets prennent des couleurs qui semblent fabuleuses dans le Nord , et paraissent appartenir plutôt au monde du rêve qu'à celui de la réalité. Quiconque a vu une fois cette lumière d'or et d'azur en emporte au fond de sa brume une incurable nostalgie.
La ville ressuscitée ayant secoué un coin de son linceul de cendre, ressortait avec ses milles détails sous un jour aveuglant. Le Vésuve découpait dans le fond son cône sillonné destries de laves bleues, roses, violettes, mordorées par le soleil. Un léger brouillard presque imperceptible dans la lumière, encapuchonnait la
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crête écimée de la montagne; au premier abord, on eût pu le prendre pour un de ces nuages qui, même par les temps les plus s. Teins, estompent le Iront des pies élevés. En y regardant de plus près, on voyait de mVnces filets de vapeur blanche sortir du haut du mont comme des trous d'une cassolette, et se réunir ensuite en vapeur légère. Le volcan, d'humeur débonnaire ce jour-là, fumait tout tranquillement sa pipe, et sans l'exemple de Pompéï ensevelie à ses pieds, on ne l'aurait pas cru d'un caractère plus féroce que Montmartre: de l'autre côté, de belles collines aux lignes ondulées et voluptueuses comme des hanches de femme.
arrêtaient l'horizon ; et plus loin la mer, qui autrefois apportait les birèmes et les trirèmes sous les remparts de la ville, tirait sa placide barre d'azur.
L'aspect de Pompéï est des plus surprenants; ce brusque saut de dix-neuf siècles en arrière étonne même les na-
188 ARMA MARCELLA.
t ures les plus prosaïques et les moins compréhensives, deux pas vous mènent de la vie antique à la vie. moderne, et du christianisme au paganisme; aussi, lorsque les trois amis virent ces rues où les formes d'une existence évanouie sont conservées intactes, éprouvèrent -ils, quelque préparés qu'ils y fussent par les livres et les dessins, une impression aussi étrange que profonde. Octavien surtout semblait frappé de stupeur et suivait machinalement le guide d'un pas de somnambule, sans écouter la nomenclature monotone et apprise par cœur que ce faquin débitait comme une leçon. Il regardait d'un œil effaré ces ornières de char creusées dans le pavage cyclopéen des rues et qui paraissent dater d'hier tant l'empreinte en est fraîche: ces inscriptions tracées en lettres rouges, d'un pinceau cursif. sur les parois des murailles : affiches de spectacle, demandes de location, formules votives, enseignes.
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annonces de toutes sortes , curieuses comme le serait dans deux mille ans, poulies peuplesinconnusde l'avenir, un pan de mur de Paris retrouvé avec ses affiches el ses placards; ces maisons aux toits effondrés laissant pénétrer d'un coupd'œiltous ces mystères d'intérieur, tous ces détails domestiques que négligent les historiens et dont les civilisations emportent le secret avec elles; ces fontaines à peine taries, ce forum surpris au milieu d'une réparation par la catastrophe, et dont les colonnes, les architraves toutes taillées. toutes sculptées, attendent dans leur pureté d arête qu'on les mette en place; ces temples voués à des dieux passés à l'état mythologique et qui alors n'avaient pas un athée; ces boutiques où ne manque que le marchand ; ces cabarets où se voit encore su rie marbre la tache circulaire laissée par la tasse des buveurs; cette caserne aux colonnes peintes d'ocre et de minium que les soldats ont égra-
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tignée de caricatures de combattants, et ces doubles théâtres de drame et de chant juxtaposés, qui pourraient reprendre leurs représentations, si la troupe qui les desservait, réduite à l'état d'argile, n'était pas occupée, peut-être, à luter le bondon d'un tonneau de bière ou à boucher une fente de mur, comme la poussière d'Alexandre et de César, selon la mélancolique réflexion d'Hamlet.
Fabio monta sur le thymelé du théâtre tragique tandis que Octavien et Max grimpaient jusqu'en haut des gradins, et là il se mit à débiter avec force gestes les morceaux de poésie qui lui venaient à la tête, au grand effroi des lézards, qui se dispersaient en frétillant de la queue et en se tapissant dans les fentes des assises ruinées; et quoique les vases d'airain ou de terre, destinés à répercuter les sons, n'existassent plus, sa voix n'en résonnait pas moins pleine et vibrante.
Le euide les conduisit ensuite à travers
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les cultures qui recouvrent les portions de Pompéï encore ensevelies, à l'amphithéâtre, situé à l'autre extrémité de la ville. Ils marchèrent sous ces arbres dont les racines plongent dans les toits des édifices enterrés, en disjoignent les tuiles, en fendent les plafonds, en disloquent les colonnes, et passèrent par ces champs où de vulgaires légumes fructifient sur des merveilles d'art, matérielles images de l'oubli que le temps déploie sur les plus belles choses.
L'amphithéâtre ne les surprit pas. Ils avaient vu celui de Vérone, plus vaste et aussi bien conservé, et ils connaissaient la disposition de ces arènes antiques aussi familièrement que celle des places de taureaux en Espagne, qui leur ressemblent beaucoup, moins la solidité de la construction et la beauté des matériaux.
lis revinrent donc sur leurs pas, gagnèrent par un chemin de traverse de la rue de la Fortune, écoutant d'une oreille
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distraite le cicérone, qui en passant devant chaque maison la nommait du nom qui lui a été donné lors de sa découverte, d'après quelques particularités caractéristiques : — la maison du Taureau de bronze, la maison du Faune, la maison du Vaisseau, le temple de la Fortune, la maison de Méléagre, la taverne de la Fortune à l'angle delà rue Consulaire, l'académie de Musique, le Four banal, la Pharmacie, la boutique du Chirurgien, la Douane, l'habitation des Vestales, l'auberge d'Albinus, les Therenopoles, et ainsi de suite jusqu'à la porte qui conduit à la voie des Tombeaux.
Cette porte en briques, recouverte de statues, et dont les ornements ont disparu, offre dans son arcade intérieure deux profondes rainures destinées à laisser glisser une herse, comme un donjon du moyen âge à qui l'on aurait cru ce genre de défense particulier.
— Qui aurait soupçonné, dit Max à ses
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amis, Pompéi, la ville gréco-latine, d'une fermeture aussi romantiquement gothique ? Vous figurez-vous un chevalier romain attardé, sonnant du cor devant cette porte pour se faire lever la herse, comme un page du quinzième siècle?
— Rien n'est nouveau sous le soleil.
répondit Fabio, et cet aphorisme luimême n'est pas neuf.puisqu'il a été formulé par Salomon.
— Peut-être y a-t-il du nouveau sous la lune! continua Octavien en souriant avec une ironie mélancolique.
— Mon cher Octavien, dit Max, qui pendant cette petite conversation s'était arrêté devant une inscription tracée à la rubrique sur la muraille extérieure.
veux-tu voir des combats de gladiateurs? — Voici les affiches : — Combat et chasse pour le ô des noues d'avril, —les mâts seront dressés, — vingt paires de gladiateurs Lutteront aux noues, — et si tu crains pour la fraîcheur de ton teint ,
1«M VTUWA MARC ELLA.
rassure-toi, on rendra les voiles; — à moins que tu ne préfères te rendre à l'amphithéâtre de bonne heure, ceux-ci se couperont la gorge le matin — matutini erunt; on n'est pas plus complaisant.
En devisant de la sorte, les trois amis suivaient cette voie bordée de sépulcres qui. dans nos sentiments modernes, serait une lugubre avenue pour une ville, mais qui n'offrait pas les mêmes significations tristes pour les anciens, dont les tombeaux, au lieu d'un cadavre horrible, ne contenaient qu'une pincée de cendres, idée abstraite de la mort. L'art embellissait ces dernières demeures, et, comme dit Goethe, le païen décorait des images de la vie les sarcophages et les urnes.
C'est ce qui faisait sans doute que Max et Fabio visitaient, avec une curiosité allègre et une joyeuse plénitude d'exis-. tence quils n'auraient pas eues dans un cimetière chrétien, ces monuments funèbres si gaiement dorés par le soleil et
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qui, placés sur le bord du chemin, semblent se rattacher encore à la vie et n'inspirent aucune de ces froides répulsions, aucune de ces terreurs fantastiques que font éprouver nos sépultures lugubres. Ils s'arrêtèrent devant le tombeau de Mainmin. la prêtresse publique, près duquel est poussé un arbre, un cyprès ou un peuplier ; ils s'assirent dans l'hémicycle du triclinium des repas funéraires, riant comme des héritiers; ils lurent avec force lazzi les épitaphes de Xevoleja, de Labeon et de la famille Arria, suivis d < utavien, qui semblait plus touché que sr>s insouciants compagnons du sort de ces trépassés de deux mille ans.
Ils arrivèrent ainsi à la villa d'Arrius IMomèdes , une des habitations les plus considérables de Pompéi. On y monte par des degrés de briques , et lorsqu'on a dépassé la porte flanquée de deux petites colonnes latérales, on se trouve dans une cour semblable au patio qui fait le centre
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des maisons espagnoles et moresques et que les anciens appelaient impluvium ou cavœdium; quatorze colonnes de briques recouvertes de stuc forment , des quatre côtés, un portique ou péristyle couvert semblable au cloître des couvents, et sous lequel on pouvait circuler sans craindre la pluie. Le pavé de cette cour est une mosaïque de briques et de marbre blanc, d'un effet doux et tendre ;i l'œil. Dans le milieu, un bassin de marbre quadrilatère, qui existe encore, recevait les eaux pluviales qui dégouttaient du i.oit du portique. — Cela produit un singulier effet d'entrer ainsi dans la vie antique et de fouler avec des bottes vernies des marbres usés par les sandales et les cothurnes des contemporains d'Auguste et de Tibère.
Le cicérone les promena dans l'eièdre ou salon d'été, ouvert du côté de la mer pour en aspirer les fraiches brises. C'était là qu'on recevait et qu'on faisait la siest
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pendant les heures brûlantes , quand soufflait ce grand zéphyr africain chargé de langueurs et d'orages. Il les fit entrer dans la basilique, longue galerie à jour qui donne de la lumière aux appartements et où les visiteurs et les clients attendaient que le nomenclateur les appelât ; il les conduisit ensuite sur la terrasse de marbre blanc d'où la vue s'étend sur les jardins verts et sur la mer bleue; puis il leur fit voir le nymph;eum ou salle de bains, avec ses murailles peintes en jaune, ses colonnes de stuc, son pavé de mosaïque et sa cuve de marbre qui reçut tant (!>■ corps charmants évanouis comme des ombres: — le cubiculum, où flottèrent tant de rêves venus de la porte d'ivoire, et dont les alcôves pratiquées dans le mur étaient fermées par un conopeum ou rideau dont les anneaux de bronze gisent encore à terre, le tétrastyle ou salle de récréation, la chapelle des dieux lares, le cabinet des archives, la bibliothèque,
l'JS AEIRIA MAHCKtLA.
le musée des tableaux, le gynécée ou appartement des femmes, composé de petites chambres en partie ruinées, dont les parois conservent des traces de peintures et d'arabesques comme des joues dont on a mal essuyé le fard.
Cette inspection terminée, ils descendirent à l'étage inférieur, car le sol est beaucoup plus bas du côté du jardin que du côté de la voie des Tombeaux, ils traversèrent huit salles peintes en rouge antique, dont l'une est creusée de niches architecturales, comme on en voit au vestibule de la salle des Ambassadeurs à l'Alhambra, et ils arrivèrent enfin à une espèce de cave ou de cellier dont la destination était clairement indiquée par huit amphores d'argile dressées contre le mur et qui avaient dû être parfumée de vin de Crète, de Falerne et de Massique comme des odes d'Horace.
Un vif rayon de jour passait par un étroit soupirail obstrué d'orties, dont il
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changeait les feuilles traversées de lumière, en émeraudes el en topazes, et ce gai détail naturel souriait à propos à travers la tristesse du lieu.
si ici, dit le cicérone de sa voix nonchalante, don! le ton s'accordait à peine avec le sens des paroles, que l'on trouva, parmi dix-sept squelettes, celui de la dame dont l'empreinte se voit au musée de Naples. Elle avait des anneaux d'or, et les lambeaux de sa fine tunique adhéraient encore aux cendres tassées qui ont gardé sa forme. »
Les phrases banales du guide causèrent une vive émotion à Octavien. Il se fit montrer l'endroit exact où ces restes précieux avaient été découverts, et s'il n'eût été contenu par la présence de ses amis, il se serait livré à quelque lyrisme extravagant : sa poitrine se gonflait, ses yeux se trempaient de furiives moiteurs : cette catastrophe, effacée par vingt siècles d'oubli, le touchait comme un malheur
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tout récent: la mort d'une maîtresse ou d'un ami ne l'eût pas affligé davantage, et une larme en retard de deux mille ans tomba, pendant que .Max et Fabio avaient le dos tourné, sur la place où cette femme, pour laquelle il se sentait, pris d'un amour rétrospectif, avait péri étouffée par la cendre chaude du volcan.
« Assez d'archéologie comme cela !
s'écria Fabio ; nous ne voulons pas écrire une dissertation sur une cruche ou une tuile d u tem ps de J ul es Césa r pou r de veni r membre d'une académie de province, ces souvenirs classiques me creusent, l'estomac. Allons dîner, si toutefois la chose est possible, dans cette osteria pittoresque, où j'ai peur qu'on ne nous serve que des biftecks fossiles et des œufs frais pondus avant la mort de Pline.
— Je ne dirai pas comme Boileau :
Un sol, quelquefois, ouvre un avis important,
fit Max en riant, ce serait malhonnête ;
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mais cette idée a du bon. Il eût été pourtant plus joli de festiner ici, dans un tiiclinium quelconque, couchés à l'antique, servis par des esclaves, en manière de Lucullus ou de Trimalcion. Il esl vrai que je ne vois pas beaucoup d'huîtres du lac Lucrin : les turbots et les rougets de l'Adriatique sont absents : le sanglier d'Apulie manque sur le marché; l«js pains h les gâteaux au miel figurent au musée de Naples aussi durs que des pierfes à côté de leurs munies vert-de-grisés; le macaroni cru, saupoudré de caccia-cavallo, el quoiqu'il soit détestable, vaut eucore mieux que le néant. Qu'en pense le cher Octavien? »
Octavien, qui regrettait fort fie ne pas s'être trouvé à Pompéi le jour de l'éruption du Vésuve pour sauver la dame aux anneaux d'or et mériter ainsi son amour, n'avait pas entendu une phrase de cette conversation gastronomique. Les deux derniers mots prononcés par Max le frap-
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pèrent seuls, et comme il n'avait pas envie d'entamer une discussion, il fit, à tout hasard, un signe d'assentiment, et le groupe amical reprit, en côtoyant les remparts, le chemin de l'hôtellerie.
L'on dressa la table sous l'espèce de porche ouvert qui sert de vestibule à l'osteria, et dont les murailles, crépies a la chaux, étaient décorées de quelques croûtes qualifiées par l'hôte : Salvator Rosa; Espagnolet, cavalier Massimo et autres noms célèbres de l'école napolitaine, qu'il se crut obligé d'exalter.
« Hôte vénérable, dit Fabio. ne déployez pas votre éloquence en pure perte. Nous ne sommes pas des Anglais, et nous préférons les jeunes filles aux vieilles toiles. Envoyez-nous plutôt la liste de vos vins par cette belle brune, aux yeux de velours, que j'ai aperçue dans l'escalier. »
Le palforio, comprenant que ses hôtes n'appartenaient pas au genre mystifiable des philistins et des bourgeois, cessa de
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vanter sa galerie pour glorifier sa cave. ûfabord, il avait tous les vins des meilleurs crus: Château -Marganx, graud- Laffite retour des Indes, Sillery de Moët, Hochmeyer, Scarlat-wine, Porto et porter, aie et gingerbeer, Laeryma-Christi blanc el rouge, Capri et Falerne.
• Quoi ! tu as du vin de Falerne, animal, et tu le mets à la fin de ta nomenclature ; tu nous tais subir une litanie œnologique insupportable, dit Max en sautant à la gorge do l'hôtelier avec un mouvement de fureur comique; mais tu n'as donc p i~ Le sentiment de la couleur locale? tu es done indigne de vivre dans ce voisinage antique? Est-il bon au inoins ton Falerne? a-t-il été mis en amphore sous le consul Planais? — conside Planco.
— Je ne connais pas le consul Planais, et mu n vin n'est pas mis en amphore, mais il est vieux et coûte 10 carlins la bouteille, » répondit l'hôte.
Le jour était tombé et la nuit était
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venue, nuit sereine et transparente, plus claire, à coup sûr. que le plein midi de Londres ; la terre avait des tons d'azur et le ciel des reflets d'argent d'une douceur inimaginable ; l'air était si tranquille que la flamme des bougies posées sur la table n'oscillait même pas.
Un jeune garçon jouant de la flûte s'approcha de la table et se tint debout, fixant ses yeux sur les trois convive*, dans une attitude de bas-relief, et soufflant dans son instrument aux sons doux et mélodieux, quelqu'une de ces Bantilènes populaires en mode mineur dont le charme est pénétrant.
Peut-être ce garçon descendait en droite ligne du Auteur qui précédait Duilius.
« Notre repas s'arrange d'une façon assez antique, il ne nous manque que des danseuses gaditanes et des couronnes de lierre, dit Fabio en se versant une large rasade de vin de Falerne.
— Je me sens en veine de faire des
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citations latines comme un feuilleton des Débats: il me revient des strophes d'ode, ajouta .Max.
— Garde-les pour toi, s'écrièrent Octavien et Fabio, justement alarmés; rien n'est indigeste comme le latin à table.»
La conversation entre jeunes gens qui, le cigare à la bouche, le coude sur la table, regardent un certain nombre de ilacons vidés, surtout lorsque le vin est capiteux, ne tarde pas à tourner sur les femmes. Chacun exposa son système, dont voiei à peu près le résumé.
Fabio ne faisait casque de la beauté et de la jeunesse. Voluptueux et positif, il ne se payait pas d'illusions et n'avait en amour aucun préjugé. Une paysanne lui plaisait autant qu'une duchesse, pourvu qu'elle fût belle; le corps le touchait plus que la robe; il riait beaucoup de certains de ses amis amoureux de quelques mètres de soie et de dentelles, et disait qu'il serait plus logique d'être épris
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d'un étalage de marchand de nouveautés.
Ces opinions, fort raisonnables au fond, et qu'il ne cachait pas, le faisaient passer pour un homme excentrique.
.Max, moins artiste que Fabio, n'aimait, lui, que les entreprises difficiles, que les intrigues compliquées; il cherchait des résistances à vaincre, des vertus à séduire, et conduisait^ l'amour comme une partie d'échecs, avec des coups médités longtemps, des effets suspendus, des surprises et des stratagèmes dignes de Polybe. Dans un salon, la femme qui paraissait avoir le moins de sympathie à son endroit, était celle qu'il choisissait pour but de ses attaques; la faire passer de l'aversion à l'amour par des transitions habiles, était pour lui un plaisir délicieux ; s'imposer aux âmes qui le repoussaient, mater les volontés rebelles à son ascendant, lui semblait le plus doux des triomphes. Comme certains chasseurs qui courent les champs,
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les boia et les plaines par là pluie, le soleil et la neige, avec des fatigues excessives et une ardeur que rien ne rebute, pourun maigre gibier que les trois quarts du temps ils dédaignent de manger, Max, la proie atteinte, ne s'en souciait plus, et se remettail en quête presque aussitôt.
Pour ( Ictavien, il avouait que la réalité ne le séduisait guère, non qu'il fit des rêves de collégien tout pétris de lis et de imme un madrigal de Oemoustier, mais il y avait autour de toute beauté trop de détails prosaïques et rebutants; trop de pères radoteurs et décorés ; de mères coquettes, portant des fleurs naturelles dans de faux cheveux; de cousins rougeauds et méditant des déclarations; de tantes ridicules, amoureuses de petits chiens. Une gravure à L'aquatinte, d'après Horace Vernet ou Delaroche, accrochée dans la chambre d'une femme, suffisait pour arrêter chez lui une passion naissante. Plus poétique encore qu'a-
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moureux, il demandait une terrasse de Îlsola-Bella, sur le lac Majeur, par un beau clair de lune, pour encadrer un rendez- vous. Il eût voulu enlever son amour du milieu de la vie commune et en transporter la scène dans les étoiles. Aussi s'était-il épris tour à tour d'une passion impossible et folle pour tous les grands types féminins conservés par l'art ou l'histoire. Comme Faust, il avait aimé Hélène, et il aurait voulu] que les ondulations des siècles apportassent jusqu'à lui une de ces sublimes personnifications des désirs et des rêves humains, dont la forme, invisible pour les yeux vulgaires, subsiste toujours dans l'espace et le temps. Il s'était composé un sérail idéal avec Sémiramis, Aspasie, Cléopàtre, Diane de Poitiers, Jeanne d'Aragon. Quelquefois aussi il aimait des statues, et un jour, en passant au Musée devant la Vénus de Milo, il s'était écrié: «Oh! qui te rendra les bras pour m'é-
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• raser contre ton sein de marbre!» A Rome, la vue d'une épaisse chevelure nattée exhumée d'un tombeau antique l'avait jeté dans un bizarre délire; il avail essayé, au moyen de deux ou trois de ces cheveux obtenus d'un gardien séduil a prix d'or, et remis à une somnambule d'une grande puissance, d'évoquer l'ombre et la forme de cette morte; mais le fluide conducteur s'était évaporé après tant d'années, et l'apparition n'avait pu sortir de la nuit éternelle.
Comme Fabio l'avait deviné devant la vitrine des Studj, l'empreinte recueillie dans la cave de la villa d'Arrius Diomèdes excitait chez Octavien des élans insensés vers un idéal rétrospectif; il tentait de sortir du temps et de la vie, et de transposer son âme au siècle de Titus.
Max et Fabio se retirèrent dans Jeur chambre, et, la tète un peu alourdie par les classiques fumées du Falerne, ne tardèrent pas à s'endormir. Octavien,
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qui avait souvent laissé son verre plein devant lui, ne voulant pas troubler par une ivresse grossière l'ivresse poétique qui bouillonnait dans son cerveau, sentit à l'agitation de ses nerfs que le sommeil ne lui viendrait pas, et sortit de l'osteria à pas lents pour rafraîchir son front et calmer sa pensée à l'air de la nuit.
Ses pieds, sans qu*il en eût conscience, le portèrent à l'entrée par laquelle on pénètre dans la ville morte, il déplaça la barre de bois qui la ferme et s'engagea au hasard dans les décombres.
La lune illuminait de sa lueur blanche les maisons pâles, divisant les rues en deux tranches de lumière argentée et d'ombre bleuâtre. Ce jour nocturne, avec ses teintes ménagées, dissimulait la dégradation des édifices. L'on ne remarquait pas comme à la clarté crue du soleil, les colonnes tronquées. les façades sillonnées de lézardes, les toits effondrés par l'éruption; les parties absentes se com-
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plétaient par la demi-teinte, et un rayon brusque, comme une touche de sentiment dans l'esquisse d'un tableau, indiquait tout un ensemble écroulé. Les génies taciturnes de la nuit semblaient avoir réparé la cité fossile pour quelque représentation d'une vie fantastique.
Quelquefois même Octavien crut voir se glisser de vagues formes humaines dans l'ombre ; mais elles s'évanouissaient desquelles atteignaient la portion éclairée. De sourds chuchotements, une rumeur indéfinie, voltigeaient dans le silence. Notre promeneur les attribua d'abord à quelque papillonnement de ses yeux, à quelque bourdonnement de ses oreilles, — ce pouvait être aussi un jeu d'optique, un soupir de la brise marine, ou la fuite à travers les orties d'un lézard ou d'une couleuvre, car tout vit dans la nature, même la mort, tout bruit, même le silence. Cependant il éprouvait une espèce d'angoisse involontaire, un léger
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frisson, qui pouvait être causé par l'air froid de la nuit, et faisait frémir sa peau. Il retourna deux ou trois fois la tète; il ne se sentait plus seu comme tout à l'heure dans la ville déserte. Ses camarades avaient-ils eu la même idée que lui et le cherchaient-ils à travers ces ruines ? Ces formes entrevues, ces hruits indistincts de pas, était-ce Max et Fabio marchant et causant, et disparus à 1 "angle d'un carrefour? Cette explication toute naturelle, Octavien comprenait à son trouble qu'elle n'était pas vraie et les raisonnements qu'il faisait là-dessus à part lui ne le convainquaient pas. La solitude et l'ombre s'étaient peuplées d'êtres invisibles qu'il dérangeait; il tombait au milieu d'un mystère, et l'on semblait attendre qu'il fut parti pour commencer. Telles étaient les idées extravagantes qui lui traversaient la cervelle et qui prenaient beaucoup de vraisemblance de l'heure, du lieu et de mille
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détails alarmants que comprendront ceux qui se sont trouvés de nuit dans quelque vaste ruine.
En passant devant une maison qu'il avait remarquée pendant le jour et sur laquelle la lune donnait en plein, il vit, dans un état d'intégrité parfaite, un portique dont il avait cherché à rétablir l'ordonnance : quatre colonnes d'ordre dorique cannelées jusqu'à mi-hauteur, et le fût enveloppé comme d'une draperie pourpre d'une teinte de minium, soutenaient une cimaise coloriée d'ornements polychromes, que le décorateur semblait avoir achevée hier; sur la paroi latérale de la porte un molosse de Laconie, exécuté à l'encaustique et accompagné de l'inscription sacramentelle : Cave catiem, aboyait à la lune et aux visiteurs avec une fureur peinte. Sur le seuil de mosaïque le] mot Hâve, en lettres osques et latines, saluait les hôtes de ses syllabes amicales. Les murs extérieurs, teints
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d'ocre et de rubrique, n'avaient pas une
crevasse. La maison s'était exhaussée d'un étage, et le toit de tuiles dentelé d'un acrotère de bronze, projetait son profil intact sur le bleu léger du ciel où pâlissaient quelques étoiles.
Cette restauration étrange, faite de l'après-midi au soir par un architecte inconnu, tourmentait beaucoup Octavien, sûr d'avoir vu cette maison le jour même dans un fâcheux état de ruine. Le mystérieux reconstructeur avait travaillé bien vite, car les habitations voisines avaient le même aspect récent et neuf; tous les piliers étaient coiffés de leurs chapiteaux ; pas une pierre, pas une brique, pas une pellicule de stuc, pas une écaille de peinture ne manquaient aux parois luisantes des façades, et par l'interstice des péristyles on entrevoyait, autour du bassin de marbre du caveedium, des lauriers roses et blancs, des myrtes et des grenadiers. Tous les historiens s'étaient
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trompé^ "éruption n'avait pas eu lieu, ou bien l'aiguille du temps avait reculé de vingt heures séculaires sur le cadran de l'éternité.
Octavien, surpris au dernier point, se demanda s'il dormait tout debout et marchait dans un rêve. Il s'interrogea sérieusement pour savoir si la folie ne faisait pas danser devant lui ses hallucinations; mais il fut obligé de reconnaître qu'il n'était ni endormi ni fou.
Un changement singulier avait eu lieu dans l'atmosphère; de vagues teintes roses se mêlaient, par dégradations violettes, aux lueurs azurées de la lune; le ciel s'éclaircissait sur les bords: on eût dit que le jour allait paraître. Octavien tira sa montre; elle marquait minuit. Craignant qu'elle ne fût arrêtée, il poussa le ressort de la répétition; la sonnerie tinta douze fois; il était bien minuit, et cependant la clarté allait toujours augmentant, la lune se fondait
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dans l'azur de plus en plus lumineux; le soleil se levait.
Alors Octavien, en qui toutes les idées de temps se brouillaient, put se convaincre qu'il se promenait non dans une Pompéi morte, froid cadavre de ville qu'on a tiré à demi de son linceul, mais dans une Pompéi vivante, jeune, intacte, sur laquelle n'avaient pas coulé les torrents de boue brûlante du Vésuve.
Un prodige inconcevable le reportait, lui, Français du dix-neuvième siècle, au temps de Titus, non en esprit, mais en réalité, ou faisait revenir à lui, du fond du passé, une ville détruite avec ses habitants disparus ; car un homme vêtu à l'antique venait de sortir d'une maison voisine. Cet homme portait les cheveux courts et la barbe rasée, une tunique de couleur brune et un manteau grisâtre, dont les bouts étaient retroussés de manière à ne pas gêner sa marche; il allait d'un pas rapide, presque cursif, et passa
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■ d'Octavien sans le voir. Un panier de sparterie pendait à son bras, et il se dirigeait vers le forum Nundinarium;
— c'était un esclave, un Davus quelconque allant au marché; il n'y avait pas à s'y tromper.
{)>■< lniiiis de roues se firent entendre et un char antique, traîné par des bœufs blancs et chargé de légumes, s'engagea dans la rue. A côté de l'attelage marchait un bouvier aux jambes nues et brûlées parle soleil, aux pieds chaussés de sandales, ci vctu d'une espèce de chemise <lc toile bouffant à la ceinture; un chapeau de paille conique, rejeté derrière le dus et retenu au col par la mentonnière, laissait voir sa tête d'un type inconnu aujourd'hui , son front bas traversé de dures nodosités, ses cheveux crépus et noirs, sou m-z droit, ses yeux tranquilles connue ceux de ses bœufs, et son cou d'Hercule campagnard, il touchait gravement bêtes de l'aiguillon, avec une pose de
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slatue à faire tomber Ingres en extase.
Le bouvier aperçut Octavien et parut surpris, mais il continua sa route; une fois il retourna la tête, ne trouvant pas sans doute d'explication à l'aspect de ce personnage étrange pour lui , mais laissant, dans sa placide stupidité rustique, le mot de l'énigme à de plus habiles.
Des paysans campaniens parurent aussi, poussant devant eux des ânes chargés d'outrés de vin , et faisant tinter des sonnettes d'airain ; leur physionomie différait de celle des paysans d'aujourd'hui comme une médaille diffère d'un sou.
La ville se peuplait graduellement comme un de ces tableaux de diorama, d'abord déserts, et qu'un changement d'éclairage anime de personnages invisibles jusque-là.
Les sentiments qu'éprouvait Octavien avaient changé de nature. Tout à l'heure,
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dans l'ombre trompeuse de la nuit, il
était en proie à ce malaise dont les plus braves ne se défendent pas , au milieu de circonstances inquiétantes et fantastiques que lu raison ne peut expliquer.
s.i vague terreur s'était changée en stupéfaction profonde; il ne pouvait douter, à la netteté de leurs perceptions, du témoignage de ses sens , et cependant ce qu'il voyait était parfaitement incroyable.
— .Mal convaincu encore, il cherchait par la constatation de petits détails réels à se prouver qu'il n'était pas le jouet d'une hallucination. — Ce n'était pas des fantômes qui défilaient sous ses yeux, car la vive lumière du soleil les illuminait avec une réalité irrécusable, et leurs ombres allongées par le matin se projetaient sur les trottoirs et les murailles.
— Ne comprenant rien à ce qui lui arrivait. Octavien, ravi au fond de voir un de ses rêves les plus chers accompli , ne résista plus à son aventure, il se laissa
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faire à toutes ces merveilles, sans prétendre s'en rendre compte; il se dit que puisque en vertu d*un pouvoir mystérieux il lui était donné de vivre quelques heures dans un siècle disparu, il ne perdrait pas son temps à chercher la solution d'un problème incompréhensible, et il continua bravement sa route, en regardant à droite et à gauche ce spectacle si vieux et si nouveau pour lui. Mais à quelle époque de la vie de Pompéi était-il transporté? Une inscription d'édilité, gravée sur une muraille, lui apprit, par le nom des personnages publics, qu'on était au commencement du règne de Titus, — soit en l'an 79 de notre ère. — Une idée subite traversa, l'âme d'Octavien; la femme dont il avait admiré l'empreinte au musée de Naples devait être vivante, puisque l'éruption du Vésuve dans laquelle elle avait péri eut lieu le 24 août de cette même année; il pouvait donc la retrouver, la voir, lui
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parler... Le désir fou qu'il avait ressenti à l'.ispect de cette cendre moulée sur des contours divins allait peut-être se satisfaire, car rien ne devait être impossible à un amour qui avait eu la force défaire reculer le temps, et passer deux lois la râême heure dans le sablier de l'éternité.
Pendant qu'Octavien se livrait à ces réflexions, de belles jeunes filles se rendaient aux fontaines, soutenant du bout do leurs doigts blancs des urnes en équilibre sur leur tète; des patriciens en toges blanches bordées de bande de poupre. suivis de leur cortège de clients, se dirigeaient vers le forum. Les acheteurs se pressaient autour des boutiques, toutes désignées par des enseignes sculptées et peintes, et rappelant par leur petitesse et leur forme les boutiques moresques d'Alger: au-dessus de la plupart de ces échoppes, un glorieux phallus de terre cuite colorié et l'inscription hic
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habitat félicitas, témoignaient de précautions superstitieuses contre le mauvais œil; Octavien remarqua même une boutique d'amulettes dont l'étalage était chargé de cornes, de branches de corail bifurquées, et de petits Priapes en or, comme. on en trouve encore à Naples aujourd'hui, pour se préserver de la jettature, et il se dit qu'une superstition durait plus qu'une religion.
En suivant le trottoir qui borde chaque rue de Pompéi. et enlève ainsi aux Anglais la confortabilité de cette invention , Octavien se trouva face à face avec un beau jeune homme, de son âge à peu près, vêtu d'une tunique couleur de safran, et drapé d'un manteau de fine laine blanche, souple comme du cachemire.
La vue d'Octavien. coiffé de l'affreux chapeau moderne, sanglé dans une mesquine redingote noire, les jambes emprisonnées dans un pantalon, les pieds pinces par des bottes luisantes, parut
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surprendre le jeune Pompéien, comme nous étonnerait, sur le boulevard de GaM, un loway ou un Botocudo a*ec • lûmes, ses colliers de griffes d'ours et ses tatouages baroques. Cependant, comme c'était un jeune homme bien éle- \>\ il n'éclata pas de rire au nez d'Octavien, et prenant en pitié ce pauvre barbare égarédans cette ville gréco-romaine, il lui dit d'une voix accentuée et douce:
— Advenu, salve.
Rien n'était plus naturel qu'un habitant de Porapéi, sons le règne du divin empereur Titus, très puissant et très auguste, s'exprimât en latin, et pourtant nctavien tressaillit en entendant cette Langue morte dans une bouche vivante.
C'est alors qu'il se félicita d'avoir été fort en thème, et remporté des prix au concours général. Le latin enseigné par l'Université lui servit en cette occasion unique, et rappelant en lui ses souvenirs de classe, il répondit au salut du Pom-
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péien en style de De viris illustribus et de Selectœ è profanis , d'une façon suffisammemt intelligible, mais avec un accent parisien qui fit sourire le jeune homme. « Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le Pompéien ; je sais aussi cette langue, car j'ai fait mes études à Athènes.
— Je sais encore moins de grec que de latin, répondit Octavien ; je suis du pays des Gaulois, de Paris, de Lutèce.
— Je connais ce pays. Mon aïeul a fait la guerre dans les Gaules sous le grand Jules César. Mais quel étrange costume portes-tu? Les Gaulois que j'ai vus à Rome n'étaient pas habillés ainsi. »
Octavien entreprit de faire comprendre au jeune Pompéien que vingt siècles s'étaient écoulés depuis la conquête de la Gaule par Jules César, et que la mode avait pu changer; mais il y perdit son latin, et à vrai dire ce n'était pas- grand chose.
AIlIUA MAKCELL.Y. --■>
« Je me nomme Ru fus Holconius, et
ma maison est la tienne, dit le jeune homme; à moins que tu ne préfères la liberté de la taverne : on est bien à l'auberge il'Mbinus, près de la porte du faubourg d'Augustus Félix, et à l'hôtellerie de Sarinus, Bis de Publius, près de la deuxième tour; mais si tu veux, je te servirai de guide dans cette ville inconnu,, pour toi ; — tu me plais, jeune barbare, quoique tu aies essayé de te jouer de ma crédulité en prétendant que l'empereur Titus, qui règne aujourd'hui, était mort depuis deux mille ans, et que le Nazaréen, dont les infâmes sectateurs, enduits de poix, ont éclairé les jardins de Néron, trône seul en maître dans le ciel désert, d"où les grands dieux sont tombés. — Par Pollux! ajouta-t-il en jetant les veux sur une inscription rouge à l'angle dune rue, tu arrives à propos, l'on donne la Casina de Plaide, récemment remise au théâtre; c'est une
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curieuse et bouffonne comédie qui t'amusera, n'en comprendrais-tu que la pantomime. Suis-moi, c'est bientôt l'heure; je te ferai placer au banc des hôtes et des étrangers. »
Et Rul'us Holconius se dirigea du côté du pelit théâtre comique que les trois amis avaient visité dans la journée.
Le Français et le citoyen de Pompéi prirent les rues de la Fontaine d'Abondance, des Théâtres, longèrent le collège et le temple d'isis, l'atelier du statuaire, et entrèrent dans l'Odéon ou théâtre comique par un vomitoire latéral. Grâce à la recommandation d'Holconius, Octavien fut placé près du proscenium, un endroit qui répondrait à nos baignoires d'avant-scène. Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui avec une curiosité bienveillante et un léger susurrement courut dans l'amphithéâtre.
La pièce n'était pas encore commencée; Octavien en profita pour regarder la
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salle. Les gradins demi circulaires, terminés de chaque côté par une magnifique patte de lion sculptée en lave du Vésuve, partaient en s'élargissant d'un espace vide correspondant à notre parterre, mais beaucoup plus restreint, et pavé d'une mosaïque de marbres grecs; un gradin plus large formait, de distance en distance, une zone distinctive, et quatre escaliers correspondant aux vomitoires et montant de la base au sommet de l'amphithéâtre, le divisaient en cinq coins plus larges du haut que du bas. Les spectateurs, munis de leurs billets, consistant en petites lames d'ivoire où étaient désignés, par leurs numéros d'ordre, la travée, le coin et le gradin, avec le titre de la pièce représentée et le nom de son auteur, arrivaient aisément à leurs places. Les magistrats, les nobles, les hommes mariés, les jeunes gens, les soldats, dont on voyait luire les casques de bronze, occupaient des rangs
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séparés. — C'était un spectacle admirable que ces belles toges et ces larges manteaux blancs bien drapés, s'étalant sur les premiers gradins et contrastant avec les parures variées des femmes, placées au-dessus, et les capes grises des gens du peuple, relégués aux bancs supérieurs, près des colonnes qui supportent le toit, et qui laissaient apercevoir, par leurs interstices, un ciel d'un bleu intense comme le champ d'azur d'une panathénée;— une fine pluie d'eau, aromatisée de safran, tombait des frises en gouttelettes imperceptibles, et parfumait l'air qu'elle rafraîchissait. Octavien pensa aux émanations fétides qui vicient l'atmosphère de nos Lhéâtres, si incommodes qu'on peut les considérer comme des lieux de torture, et il trouva que la civilisation n'avait pas beaucoup marché.
Le rideau, soutenu par une poutre transversale, s'abîma dans les proton-
ARMA MARCF.LLA. 2'.9
(leurs de l'orchestre, les musiciens s'installèrent dans leur tribune, et le Prologue parut vêtu grotesquement et la tête coiffée d'un masque difforme, adapté comme un casque.
Le Prologue, après avoir salué l'assistance et demandé les applaudissements, commença une argumenlation bouffonne. « Les vieilles pièces, disait-il; étaient comme le vin qui gagne avec les aimées, et laCasùio, chère aux vieillards, ne devait pas moins l'être aux jeunes gens; tous pouvaient y prendre plaisir : les uns parce qu'ils la connaissaient, les autres parce qu'ils ne la connaissaient pas. La pièce avait été, du reste, remise avec soin, et il fallait l'écouter l'àme libre- de tout souci, sans penser à ses dettes, ni à ses créanciers, car on n'arrête pas au théâtre ; c'était un jour heureux, il faisait beau, et les alcyons planaient sur le forum. » Puis il fit une analyse de la comédie que les acteurs
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allaient représenter, avec un détail qui prouve que la surprise entrait pour peu de chose dans le plaisir que les anciens prenaient au théâtre; il raconta comment le vieillard Stalino, amoureux de sa belle esclave Casina, veut la marier à son fermier Olympio, époux complaisant qu'il remplacera dans la nuit des noces; et comment Lycostrata, la femme de Stalino, pour contrecarrer la luxure de son vicieux mari, veut unir Casina à Técu yer Chalinus, dans l'idée de favoriser les amours de son fils; enfin la manière dont Stalino, mystifié, prend un jeune esclave déguisé pour Casina, qui, reconnue libre et de naissance ingénue, épouse le jeune maître, qu'elle aime et dont elle est aimée.
Le jeune Français regardait distraitement les acteurs, avec leurs masques aux bouches de bronze, s'évertuer sur la scène; les esclaves couraient çà et là pour simuler l'empressement ; le vieillard
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hochait (a tète et tendait ses mains tremblantes; la matrone, le verbe haut, l'air revêche et dédaigneux, se carrait dans son importance et querellait son mari, au grand amusement de la salle. — Tous ces personnages entraient et sortaient par trois portes pratiquées dans le mur de fond et communiquant au foyer des acteurs. — La maison de Stalino occupait un coin du théâtre, et celle de sou vieil ami Alcésimus lui faisait face. Ces décorations , quoique très bien peintes, étaient plutôt représentatives de l'idée d'un lieu que du lieu lui-même, comme les coulisses vagues du théâtre classique.
Quand la pompe nuptiale conduisant la fausse Casina fit son entrée sur la scène, un immense éclat de rire, comme celui qu'Homère attribue aux dieux, circula sur tous les bancs de l'amphithéâtre, et des tonnerres d'applaudissements tirent vibrer les échos de l'enceinte ; mais