‹ Mademoiselle Dafné (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · LA RUELLE D'ÉLIANTE · texte numérisé non relu

LA RUELLE D'ÉLIANTE

ÉLIANTE, le duc ALCINDOR.

ALCI.XDOR.

Incomparable Éliante, vous voyez devant vous le plus humble de vos sujets que le grand désir qu'il avait de déposer ses hommages sur les marches de votre trône a poussé jusqu'à la dure nécessité de se rendre importun.

ÉLIANTE

Duc, je vous ferai observer que je suis couchée et non sur un trône, et je vous demanderai en même temps pardon de ne pas vous recevoir debout.

ALCINDOR

Est-ce que le lit n'est pas le trône des jolies femmes ? Quand à ce qui est de ne pas me recevoir debout, j'espère que

vous me permettrez de considérer cela comme une faveur.

É LIANTE

Au fait, vous m'y faites penser, je vous défends, Alcindor, de regarder comme une faveur d'être admis dans ma ruelle; vous êtes un homme si pointilleux, qu'il faut prendre ses précautions avec vous.

ALCINDOR

Méchante, vous fûtes toujours pour moi de la vertu la plus ignoble, et cependant Dieu sait que j'ai toujours nourri à votre endroit la flamme la plus vive.

Vous me faites sentir des choses...

É LIANTE

Alcindor, quand vous parlerez de votre flamme, allumez un peu votre œil et tâchez d'avoir un débit un peu moins glacial ; on dirait que vous avez peur d'être pris au mot.

alcindor.

Vous dites là des choses affreuses ; Éliante, il en faudrait dix fois moins

DE LA MAKQUISE. il'i

pour perdre un homme de réputation.

Heureusement que de ce côté-là je suis à couvert. .Je 70US ferai voir...

ÉLIANTE

On ne veut point voir.

ALCINDOR, prenant un livre sur la table.

Qu'est ceci ? encore une production nouvelle ? quelque rapsodie ? Messieurs les auteurs sont vraiment des animaux malfaisants. Est-ce que vous recevez de ces espèces-là ?

ÉLIANTE

.Mon Dieu! non. J'ai deux poètes qui couchent à l'écurie et mangent à l'office. Ils me font remettre ce fatras parFanchonhette, qu'ils appellent Iris et Vénus.

ALCINDOR, 56 rapprochant du lit.

Au vrai, la cornette de nuit vous va à ravir, et vous êtes charmante en peignoir.

ÉLIANTE

Oh ! non, je suis laide à faire peur.

ALCINDOR

Je vous demande un million de pardons de vous donner un démenti, mais cela est de la plus insigne fausseté. Dusséje me couper la gorge avec vous, je ne me rétracterai pas.

ÉLIAXTE.

Je dois avoir la figure toute renversée; je n'ai pas fermé l'œil.

ALCINDOR

Vous avez une fraîcheur de dévote et de pensionnaire. Je vous trouve les yeux d'un lumineux' particulier. Est-ce que vous étiez d'un petit souper chez la baronne ? On dit que tout y a été du dernier mieux. L'abbé surtout était impayable, à ce qu'on dit. Je me meurs de chagrin de ne pas m'ètre rendu à l'invitation de cette chère baronne, mais on ne peut pas être partout Ce que je crève de chevaux est incroyable ; mon coureur est sur les dents, et je ne sais vraiment pas comment j'y résiste. Ah ! vous

DE LA KAIIQU1SK. 281

étiez de cette partie ? D'honneur ! je vais m'aller pendre ou me jeter à l'eau en sortant d'ici de ue l'avoir pas deviné.

ÉLIANTE

La marquise y est venue avec un petit chien que je ne lui connaissais pas, un bichon de la plus belle race, je n'en ai jamais vu un pareil! il s'appelle Fanfreluche. <> l'amour de chien! Duc, quelle esl donc la cause qui vous faisait tant désirer de me voir ?

ALCIXDOR.

Je voulais vous voir ; n'est-ce pas un excellent motif"?

él i ami:.

Si fait, très excellent. Mais n*aviezvous point quelque chose de plus important à me dire ?

ALCIXDOR.

Pardieu ! je désirais vous faire ma déclaration en régie et m "établir en qualité de soupirant en pied auprès de vos perfections.

ÉLIANTE

Vous extra vaguez, duc ; vous savez tout aussi bien que moi que vous n'êtes pas amoureux le moins du monde.

ALCINDOR

Ah ! belle Éliante, figurez-vous que j'ai le cœur percé de part en part; regardez plutôt derrière mon dos, vous verrez la pointe de la flèche.

ÉLIANTE

Une physionomie intéressante au possible ; des soies longues comme cela, des marques de feu, des pattes torses. Oh!

mon Dieu ! je crois que je deviendrai folle, si je n'ai un bichon pareil ; mais il n'en existe pas !

ALCINDOR

Je vous aime, là, sérieusement.

ELIANTE.

Une queue en trompette.

ALCINDOR

Je vous adore !

DE LA MA.KQU1SK. iS-J

ÉUANTE.

Des oreilles frisées.

ALCINDOR

o femme divine !

ÉUANTE.

0 charmant animal ! L'abbé dit qu'il parle hébreu. Mon Dieu! que je suis malheuieuse! il danse si bien! Je déteste cette marquise ; c'est une intrigante, et elle a de faux cheveux.

ALCINDOR

Que faut-il faire pour vous consoler?

faut-il traverser la mer, sauter à pieds joints sur les tours Notre-Dame? C'est facile, parlez.

ÉLIAXTF..

Je ne veux que Fanfreluche ; je n'ai eu dans ma vie qu'un seul désir violent, et je ne puis le satisfaire. Je crois que j'en aurai des vapeurs; ah ! les nerfs me font déjà un mal affreux. Duc. passez-moi les gouttes du général Lamothe. Tenez, ce flacon sur la table... je me sens faible.

ALCINDOR, lui faisant sentir le flacon.

L'admirable tour de gorge que vous avez là ! c'est du point demalines ou de Bruxelles, sijeneme trompe.

ÉLIANTK.

Alcindor ! finissez ; vous m'agacez horriblement. Ah ! j'embrasserais de bon cœur le diable, mon mari lui-même s'il paraissait ici avec Fanfreluche sous le bras !

ALCINDOR

C'est fort ! Dans le même cas, serais-je plus maltraité que le diable et votre mari?

ÉLIANTE

Non; peut-être mieux. C'est mon dernier mot. Sonnez Fanchonnette, qu'elle vienne me lever et m'habiller.

ALCINDOR

Je vous obéis, madame. Ma foi! le sort en est jeté, je me fais voleur de chien.

0 mes aïeux, pardonnez-moi! Jupiter s'est bien changé en oie et en taureau,

DE LA MAROUISE. -ior,

c'était déroger encore plus. L'ara >ur te plall à réduire les plus hauts courages à ces dures extrémités. Adieu, madame,

au revoir, je vais à la conquête de la toison d'or.

ÉLIANTE

Adieu. Cupidon et Mercure vous soient en aide! Ayez bien soin de ne revenir qu'avec Fanfreluche, ou je vous annonce que je vous recevrai en tigresse d'Hyrcanie, à belles dents et à belles griffes. Voilà Fanchonnette ; bonsoir, due.

Alcindur, rentré chez lui, se jeta sur une chaise longue et poussa un soupir modulé et flûte qui se pouvait traduire ainsi : « Que le diable emporte toutes ces bégueules maniérées et vaporeuses, avec leurs fantaisies extravagantes! » Il pencha sa tète eu arrière, regarda fixement

les moulures du plafond, et allongea languissamment sa main vers le cordon de moire d'une sonnette. Il l'agita à plusieurs reprises, mais personne ne vint.

Comme Alcindor était naturellement fort vif et ne pouvait souffrir le moindre retard, il se pendit des deux mains au cordon de la sonnette qui se rompit. Alcindor, privé de ce moyen de communication •avec le monde de l'office et de l'antichambre, et décidé à ne pas sortir de sa chaise, se mit à faire un vacarme horrible.

« Holà! Giroflée, Similor, Marmelade.

Galopin, Champagne, quelqu'un! Il n'y a pas une personne de qualité en France qui soit plus mal servie que moi ! Holà ! maroufles, butors, belitres, marauds, gredins. vous aurez cent coups de bâton ! gare les épaules du premier qui entrera ! Ha ! canaille noire et blanche, je vous ferai tous aller aux galères, pendre et rouer vifs comme vous le méritez si bien.

Je vous recommanderai à M. le prévôt, soyez tranquilles. .Morbleu! ventrebleu ! corbleu ! têtebleu ! sacrebleu . Ces drôles me feront à la fin sortir de mon caractère. Champagne, Basque, (ialopin, Marmelade, Similor, Giroflée, holà ! Les bourreaux! je n'en puis plus, je meurs ! ouf ! »

Le duc Alcindor, suffoqué de rage et étranglé par un nouveau paquet d'invectives qui lui montait dans la gorge, tomba comme épuisé sur le dossier de sa chaise.

La porte de la chambre s'ouvrit et laissa passer enfin une grosse tête de nègre, ronde, joufflue, et d'autant plus joufflue qu'elle avait les bajoues fort exactement remplies d'une caille au gratin, dérobée à l'office, et dont la déglutition avait été interrompue par les cris forcenés d'Alcindor. C'était Similor, le nègre favori de M. le duc. Par derrière pointait timidement le nez aigu de Giroflée.

« Je crois que petit maître blanc appe-

ib» LK PETIT ClllKN

1er moa noir, » dit le nègre Similor d'un ton demi patelin, demi effrayé, entachant de remuer sa large langue à travers l'épaisse pâtée de pain et de viande qui lui farcissait la bouche.

« Ah ! tu crois, brigand, que je t'appelais ? Je te ferai écorcher vif et retourner comme un vieil habit, pour voir si la doublure de ta peau est aussi noire que l'étoffe. Tiens, misérable!...» Et le duc, dont la rage s'était ravivée en s'exhalant, prit un flambeau sur la table et le jeta à la tète du nègre. Le flambeau alla droit à une glace qu'il rompit en mille morceaux.

Similor, habitué à ces laçons d'agir, se laissa tomber à plat ventre sur le tapis, en criant piteusement : « Aïe! aïe ! aïe ! petit maitre, ze suis mort ! » et en faisant des grimaces bouffonnes qui manquaient rarement leur effet : « Le zandelier m'a passé à travers le corps. Ze sens un grand trou. Ze suis bien mort cette fois. Couic!

— Allons ! cuistre, dit Alcindor, dont a colère était passée, en lui donnant un grand coup de pied au derrière, finis tes singeries ; et vous, Giroflée, puisque vous voilà, accommodez-moi, car je ne veux plus sortir aujourd'hui . Coiffez-moi de nuit, Giroflée, et vous, Similor, allez faire défendre la porte à tout le monde. Cependant s'il vient une dame en capuchon noir, petit pied et main blanche, laissez-la monter. Mais, pour Dieu ! qu'on n'aille pas se tromper et admettre Elmire ou Zulmé, deux espèces qui m'assomment et dont j'ai assez depuis huit jours. »

Cela dit. Alcindor s'établit dans une duchesse, et Giroflée commence à l'accommoder. Similor se tenait debout devant lui, tendant des épingles à mesure qu'on en avait besoin, montrant la langue, faisant des grimaces, et tirant la queue à un sapajou qui, à chaque fois, poussait un glapissement aigre et faisait grincer ses dents comme une scie

Page 1