‹ Mademoiselle Dafné (volume 2)Chapitre 11 sur 15 · PERPLEXITÉ · texte numérisé non relu

PERPLEXITÉ

Je dois l'avouer, le ducAlcindor, quoiqu'il eût deux cent mille livres de rentes, la jambe bien faite et de belles dents, n'avait pas la moindre invention et était d'une pauvreté d'imagination déplorable.

Cela ne paraissait pas tout d'abord : il avait du jargon et du vernis ; ajoutez à cela l'assurance que peuvent donner à quelqu'un qui n'est pas mal fait de sa personne une fortune de deux cent mille livres de rentes en bonnes terres, un grand nom, un beau titre, l'espoir d'être nommé bientôt grand d'Espagne de la première classe, et vous concevrez facilement que le duc ait pu passer dans un certain monde pour un homme extrêmement brillant ; mais une nullité assez

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réelle se cachait sous ces belles apparences.

Alcindor. qui se croyait obligé d'avoir la comtesse Éliante parce qu'elle était à la mode, et que naturellement toutes les femmes à la mode reviennent aux hommes en vogue, avait d'abord été fort charmé que le don de Fanfreluche eût été mis comme seule condition à son bonheur.

Il avait redouté de passer par tous les ennuis d'une affaire en règle et d'un soupirant avoué, et craint qu'Éliante, pour rendre son triomphe plus éclatant. ne lui fit grâce d'aucune des gradations d'usage que le progrès des lumières a singulièrement simplifiées depuis nos gothiques aïeux, mais qui peuvent bien encore durer huit morteisjours quand la divinité que l'on adore tient à passer pour une femme à grands principes et à grands sentiments.

D'ailleurs, le chevalier de Versac, le

rival détesté d'Alcindor pour l'élégance de sa fatuité, le bon goût de ses équipages, la richesse et le nombre de ses montres et de ses tabatières, avait eu madame Éliante avant lui, et même, disait-on, en premier. C'est ce qui avait porté Alcindor à désirer prendre un engagement avec Éliante, et à lui rendre des soins extrêmement marqués. Quoique Éliante l'eût reçu toujours assez favorablement, sa flamme n'avait guère eu la mine d'être couronnée de sitôt, jusqu'à l'espérance, pour ainsi dire positive, que la jeune comtesse lui avait donnée à propos du bichon Fanfreluche.

Une jolie femme pour un joli chien !

cela avait semblé tout d'abord au duc Alcindor un marché très excellent. Rien ne lui avait paru plus aisé que d'avoir Fanfreluche ; mais au fond rien n'était moins facile. Les pommes r jr du jardin des Hespérides gardées par des dragons n'étaient rien au prix de cela ; on s'en

fût procuré an quarteron avec moins de

peine qu'il n'en eût fallu pour arracher de la précieuse toison de Fanfreluche une seule de ses soies.

Comment en approcher? Le demander à la marquise ? elle aurait plutôt renoncé au rouge et donné ses diamants. Le voler? elle le portait toujours dans son manchon. Le pauvre duc ne savait que résoudre ; sa perplexité était au comble,

« Ah ! ma foi ! vivent nos chères impures ! Il n'y a rien de tel au monde que l'Opéra pour la commodité des soupirs.

Ces demoiselles sont pleines de bon sens et ne donnent pas ainsi dans les goûts bizarres ; elles veulent du solide et du positif. Avec des diamants, de la vaisselle plate, un carrosse ou quelque autre misère de ce genre, on en est quitte. Je vous demande un peu quelle idée est celle-là. de vouloir le bichon de la marquise précisément? Je lui donnerais bien volontiers, en retour de ses précieuses

faveurs, une meute tout entière de petits chiens tout aussi beaux que Fanfreluche ; mais point, c'est celui-là qu'elle veut. Ce n'est point que je sois fort amoureux de cette Éliante; elle n'a de beau que les yeux et les dents, elle est maigre, et son charme consiste plutôt dans les manières et la tournure. Pour ma part, je préfère la Rosine et la Desobry; mais je dois à ma réputation d'avoir et d'afficher Éliante, car l'un m'accuse de trop me laisser aller aux facilités en amour, et quelques-uns de mes envieux, en tête desquels est Versac, répandent sous le manteau que je n'ai pas la suite qu'il faut pour avoir des triomphes de quelque consistance. Ainsi donc, il est d'urgence que j'aie Éliante, mais pour cela il faut Fanfreluche. Diable! diable! quelle fantaisie de rendre un duc et pair voleur de chien ! — Si monsieur remue ainsi, objecta timidement Giroflée, je ne pourrai jamais venir à bout de le coiffer.

— Monsieur blanc remuer effectivement beaucoup, ajouta Similor en pinçant l'oreille du sapajou.

— Giroflée, mon valet de chambre, et vous, Similor, mon nègre favori, je vous avouerai que vous coiffez un duc dans le plus grand embarras.

— Qu'y a-t-il, monsieur le duc? dit Giroflée en roulant une dernière boucle ; qu'est-ce qui peut embarrasser un homme comme vous ?

— Vous croyez, vous autres faquins, qu'un duc et pair est au-dessus des mortels; cela est bien vrai, mais cela n'empêche pas que je ne sache que résoudre dans une situation difficile où je me trouve. 0 Giroflée ! ô Similor ! vous voyez votre maître chéri dans une perplexité étrange.

— Si monseigneur daignait s'ouvrir a moi..., dit Giroflée en posant la main sur son cœur.

— S'ouvrir à nous..., interrompit Si-

milor, qui voulait à toute force entrer dans la confidence pour partager les bénéfices qu'elle amènerait inévitablement.

— Et me confier..., continua Giroflée.

— Et nous confier..., interrompit de nouveau Similor.

— Ce qui le tourmente... »

Similor. croyant avoir constaté sa part dans la confidence et sachant qu'il nétait pas à beaucoup près aussi grand orateur que Giroflée, le laissa achever tranquillement sa phrase :

« Je pourrais lui être de quelque utilité et lui suggérer quelques idées. Je saisis ici l'occasion de protester de mon dévouement à monsieur le duc, et je lui promets que, s'il fallait que le fidèle Giroflée exposât sa vie pour lui faire plaisir, il n'hésiterait pas un instant.

— Nous..., ajouta monosyllabiquement le silencieux Similor, qui tenait à établir

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la dualité, et que les/« trop fréquents de Giroflée inquiétaient singulièrement.

— Bien, bien, mes enfants, vous m'attendrissez, ne continuez pas. Voici en deux mots de quoi il s'agit: il faut voler Fanfreluche, le bichon de la marquise.

Cinquante louis pour vous, si vous l'avez cette semaine, et vingt-cinq, si vous ne l'avez que dans quinze jours, »

Giroflée pâlit de plaisir, Similor fit la roue, car voler un chien semblait à ces deux fripons fieffés un pur enfantillage. Même Similor, qui était consciencieux, dit à son maître :

« Monsieur le duc, si vous voulez, on vous volera encore quelque chose pardessus le marché.

— Ah çà ! marauds, ne volez que le chien, ou je vous roue de coups tout vifs, ajouta le duc en manière de réflexion patriarcale ; Similor, vous avez trop de zèle. »

Giroflée, qui était un homme d'une

prudence consommée, eut soin de se faire avancer par le duc la moitié de la somme, disant que l'argent est le nerf de la guerre, et qu'il faut on avoir même pour voler. Le duc, dont la confiance en la probité de Giroflée n'était pas des plus illimitées, fit d'abord la sourde oreille, mais enfin il se décida à donner les vingtcinq louis. Giroflée, pour le consoler, lui fit un mémoire admirablement circonstancié, d'après lequel il paraissait même devoir mettre de l'argent de sa poche.

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