LE LENDEMAIN DU SOUPER
Il ne fait pas encore jour chez Éliante; cependant midi vient de sonner.
Midi, l'aurore des jolies femmes! .Mais
Éliante était priée d'un souper chez la baronne, où l'on a été d'une folie extrême ; Éliante n'a mangé, il est vrai, que des petits peidSj des œufs de faisan au coulis et autres dingues; elle a à peine trempé ses lèvres roses dans la mousse du vin de Champagne et bu deux travers de doigt de crème des Barbades ; car Éliante,
comme toute petite-maîtresse, a la prétention de ne vivre que de lait pur et d'amour. Pourtant elle est plus lasse que de coutume et ne recevra qu'à trois heures.
L'abbé V***, qui était du souper, s'est montré d'une extravagance admirable, et le chevalier a fait au commandeur la mystification la plus originale; ce qu'il y a de parfait, c'est que le brave commandeur n'a pas voulu croire qu'il ait été mystifié. A la petite pointe du jour, l'on a été en calèche découverte manger la soupe à l'oignon dans la maison du garde pour se remettre en appétit, et après le déjeuner la présidente a ramené dans son vis-à-vis Éliante. dont le carrosse n'était pas encore arrivé.
Éliante. un peu fatiguée, vient d'entr'ouvrir son bel œil légèrement battu, et un faible sourire, qui dégénère en un demi-bàillement, voltige sur sa petite bouche en cœur que l'on prendrait pour
DK LA MARQUISE. 1-jO
une rose pompon. Elle pense aux coq-à- Pàne de l'abbé et aux impertinent
chevalier, au nez de plus en plus rouge de la pauvre présidente ; mais ces souvenirs agréables s'effacent bientôt et se confondent dans une pensée unique.
Car. il faut bien se l'avouer, si coquet et si galant qu'ait été M. l'abbé, si turlupin que se soit montré M. le chevalier, le succès de la soirée n'a pas été pour eux.
Un autre personnage, qui n'a rien dit cl que l'on a trouvé plus spirituel qu'eux, qui ne s'était pas mis en frais de toilette et qu'on a déclaré le suprême de la grâce et de l'élégance, a réuni tous les suffrages de l'assemblée; l'abbé lui-même, quoiqu'il en fût jaloux, a été forcé de reconnaître «e mérite hors du commun et de saluer l'astre naissant.
Ce personnage, dont toutes les dames raffolaient et qui occupe en ce moment la pensée d'Éiiante, pour ne pas vous
faire consumer en recherches et en conjectures inutiles un temps que vous pourriez employer beaucoup mieux, n'est autre chose que le petit chien de la marquise, un bichon incomparable qu'elle avait apporté dans son manchon ouaté.