‹ Mademoiselle Dafné (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · LE BICHON FANFRELUCHE · texte numérisé non relu

LE BICHON FANFRELUCHE

Pour faire l'éloge de ce bichon merveilleux, il faudrait arracher une plume à l'aile de l'Amour; la main des Grâces serait seule assez légère pour tracer son portrait; le crayon de Latour n'aurait rien de trop suave

Il s'appelle Fanfreluche, très joli nom de chien, qu'il porte avec honneur.

Fanfreluche n'est pas plus »ros que le poing fermé de sa maîtresse, et l'on sait que madame la marquise a la plus petite

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main du monde; et cependant il offre à l'œil beaucoup de volume et paraît presque un petit mouton, car ilades soies d'un pied de long, si fines, si douces, si brillantes, que la queue à Minette semble une brosse en comparaison. Quand il donne la patte et qu'on la lui serre un peu, l'on est tout étonné de ne rien sentir du tout. Fanfreluche est plutôt un flocon de laine soyeuse, où brillent deux beaux yeux bruns et un petit nez rose, qu'un véritable chien. \^n pareil bichon ne peut qu'appartenir à la mère des Amours, qui l'aura perdu en allant à Cythère. où madame la marquise, qui y va quelquefois, l'a probablement trouvé.

Regardez-moi cette physionomie intéressante el spirituelle; Roxelane n'aurait-elle pas été jalouse de ce nez délicatement rebroussé et séparé dans le milieu par une petite raie comme celui d'Anne d'Autriche? Ces deux marques de feu, au-dessus des yeux, ne font-elles pas

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meilleur effet que Yassassi?i posé de la manière la plus engageante ?

Quelle vivacité dans cette prunelle à fleur de tète! et cette double rangée de dents blanches, grosses comme des grains de riz, que la moindre contrariété fait apparaître dans toute leur splendeur, quelle duchesse n'envierait leur pureté et leur éclat? Le charmant Fanfreluche, outre les moyens physiques de plaire, possède mille talents de société: il danse le menuet avec plus de grâce que Marcel lui-même; il sait donner la patte et marquer l'heure; il fait la cabriole pour la reine et mesdames de France, et distingue sa droite de sa gauche. Fanfreluche est très docte et il en sait plus que messieurs de l'Académie; s'il n'est pas académicien, c'est qu'il n'a pas voulu:

il a pensé, sans doute, qu'il y brillerait par son absence. L'abbé prétend qu'il est fort comme un Turc sur les langues mortes, et que. s'il ne parle pas, c'est une

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pure malice de sa part et pour faire enrager sa maîtresse.

Du reste, Fanfreluche n'a point la voracité animale des chiens ordinaires. Il est très friand, très gourmet et d'une nourriture difficile; il ne mange absolument qu'un petit vol-au-vent de cervelle qu'on fait exprès pour lui, et ne boit qu'un petit pot de crème qu'on lui sert dans une soucoupe du Japon. Cependant, quand sa maîtresse soupe en ville, il consent à sucer un bout d'aile de poularde et à croquer une sucrerie du dessert; mais c'est une faveur rare qu'il ne fait pas à tout le monde, et il faut que le cuisinier lui plaise. Fanfreluche n'a qu'un petit défaut; mais qui est parfait en ce monde? Il aime les cerises à l'eau-de-vie et le tabac d'Espagne, dont il mange de temps en temps une prise; c'est une manie qui lui est commune avec le prince de Condé.

Dès qu'il entend grincer la charnière

de la boîte d'or du commandeur, il faut voir comme il se dresse sur ses pattes de derrière et comme il tambourine avec sa queue sur le parquet; et, si la marquise, enfoncée dans les délices1 du whist ou du reversi, ne le surveillé pas exactement, il saute sur les genoux de l'abbé, qui lui donne trois ou quatre cerises confites. Avec cela. Fanfreluche, qui n'a pas la tête forte , est gris comme un suisse et deux chantres d'église ; il fait les plus drôles zigzags du monde, et devient d'une férocité extraordinaire à l'endroit des mollets un peu absents du chevalier, qui, pour conserver ce qui lui en reste, est obligé de serrer ses jambes sur un fauteuil. Ce n'est plus un petit chien, c'est un petit lion, et il n'y a que la marquise qui puisse en faire quelque chose. Il faut voir les singeries et les mutineries qu'il fait avant de se laisser remettre dans son manchon ou coucher dans sa niche de bois de rose, matelassée de satin blanc

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et garnie de chenille bleue. On ne sait pas combien les incartades de Fanfreluche ont valu de coups de buse et d'éventail sur les doigts à M. l'abbé, son complice

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