‹ Mademoiselle de belle-isleChapitre 31 sur 39 · UN JOUEUR · texte numérisé non relu

UN JOUEUR

Comment donc, monsieur le duc î... le service du roi avant tout.

D'Aumont quitte la table et suit le valet. LE DUC

Chevalier, je suis désolé...

d'aubigny.

Tout n'est pas perdu, monsieur le duc. Vous devez penser que cela ne finira point ainsi, et que je n'aurais pas donné ma parole si je n'eusse trouvé un autre moyen de terminer l'affaire. Avezvous cru que je me contentais d'une explication sitôt et si facilement terminée? Alors, monsieur le duc , vous me faisiez une nouvelle injure.

LE DUC

J'avoue, monsieur le chevalier, que j'étais étonné moi-même de la facilité avec laquelle vous vous étiez rendu.

d'aubigny.

Vous devez la comprendre cependant; la cause de notre duel n'est pas une de celles qu'on porte devant un tribunal : Mlle de Belle-Isle est bien assez compromise à cette heure, sans que nous la perdions publiquement par de pareils débats : nou, non, monsieur le duc. Oh! soyez tranquille, cela ne se passera pas ainsi.

LE DUC

Faites-y attention, chevalier; maintenant nous sommes engagés d'honneur.

d'aubigny.

A ne point nous rencontrer ni nous battre, voilà tout. Mais celui qui veut véritablement se venger d'une insulte qu'il a reçue, celui qui n'a plus à espérer dans ce monde ni bonheur ni repos, celui qui est décidé à recevoir la mort de la main de son ennemi , ou à la lui donner de quelque manière que ce soit, celui-là, monsieur le duc, pour une ressource qui lui manque en a mille autre prêtes. 11 lui faut seulement rencontrer un adversaire assez loyal pour qu'il comprenne qu'à l'homme à qui l'on a fait tout perdre on n'a le droit de rien refuser.

LE DUC

Cet adversaire loyal, monsieur, je me flatte que vous l'aurez trouvé en moi.

d'aubigny.

Aussi est-ce dans cet espoir que j'ai donné ma parole; j'ai compté sur votre courage, monsieur le duc.

LE DUC

Vous avez bien fait; et que je perde mon nom, si vous me proposez quelque chose que je n'accepte!

MAGASIN THEATRAL

D AUBIGNY

Eh bien! monsieur le duc, voilà des cornets, voilà des dés. En trois coups, et celui qui perdra...

LE DUC

Celui qui perdra... après?

d'aubigny.

Celui qui perdra se fera sauter la cervelle. C'est un genre de duel contre lequel la connétablie ne peut rien.

LE DUC

Ah! ah! c'est très-ingénieux, savez-vous? ce que vous avez trouvé là !

d'aubigny.

Vous hésitez, monsieur le duc?

LE DUC

Dam! écoutez donc, la proposition est étrange.

d'aubigny.

Monsieur le duc, refuseriez-vous?

LE DUC

Non; mais je me consulte.

d'aubigny.

Monsieur le duc, faites-y attention, voilà la seconde fois qu'il yous arrive, au moment de vous battre...

LE DUC

Que m'arrive-t-il, monsieur?

d'aubigny.

De trouver là , derrière vous , à point nommé , un officier de la connétablie.

LE DUC

Après ?

d'aubigny.

De sorte que l'on pourrait dire'qu'il est trop commode de n'avoir qu'à prévenir M. d'Auvray.

On ne dira rien, monsieur, j'accepte.

d'aubigny.

Bien, duc! j'attendais cela de vous.

LE DUC

Seulement, je vous demanderai six heures d'intervalle. On a toujours , en pareil cas , quelques affaires à arranger , pour peu qu'on ne soit pas bâtard.

d'aubigny.

Six heures, soit !

# Us approchent de la lable.

LE duc, s'asseyant.

Enchanté de faire votre partie.

d'auvray.

Ah! vous jouez maintenant?...

LE DUC

Eh ! mon Dieu, oui, nous jouons : voulez-vous être de moitié dans ma partie, d'Auvray? d'auvray.

Volontiers; mais vous ne mettez pas au jeu.

d'aubigny.

Non; nous jouons sur parole, monsieur. A vous, duc!

LE DUC

Je n'en ferai rien. Commencez, chevalier.

d'auvray.

Cinquante louis pour Richelieu, Chamillac.

CUAMILLAC

Je les tiens.

d'auvray.

Allons, messieurs 1

d'aubigny, secouant les dés.

Puisque vous le voulez, monsieur le duc... (// amène.) Cinq.

le duc, amenant.

Huit.

CHAMILLAC

Ma revanche.

d'auvray.

Mais, auparavant, ces messieurs continuent-ils?. .

LE DUC

Oui.

d'aubigny.

Vous avez la première manche, monsieur le duc; à vous de commencer.

LE DUC

J'accepte; cela vous portera peut-être bonheur, chevalier. Neuf.

d'aubigny, secouant les dés.

Vous n'avez pas de chance, monsieur de Chamillac, et je commence à croire que vous avez eu tort de parier pour moi. Onze. Je me trompais.

CHAMILLAC

Nous sommes quittes, d'Auvray.

Monsieur d'Aubigny, continuez-YOus ?

d'aubigny.

Sans doute, monsieur le duc.

d'auvray.

Toujours la même.

LE DUC

Sept.

d'aubigny.

Sept.

d'auvray.

Coup nul.

LE DUC

En restons-nous là, chevalier ?

d'aubigny.

Voilà ma réponse. Neuf.

LE DUC

Onze.

d'aubigny, se levant.

J'ai perdu, monsieur le duc.

CHAMILLAC

Voilà vos cinquante louis, d'Auvray.

LE DUC, allant au chevalier d'Aubigny.

Chevalier... dites-moi... j'espère que vousn^avez pas pris cette partie au sérieux?

Et qui vous fait croire cela, je vous prie, monsieur le duc ?

LE DUC

C'est que cette partie est impossible.

D AUBIGNY

Si elle eût été impossible, vous ne l'eussiez pas acceptée.

LE DUC

Oui; mais si je l'eusse perdue...

d'aubigny.

Si yous l'eussiez perdue, vous eussiez tenu votre parole comme je tiendrai la mienne. Les dettes de jeu sont sacrées, monsieur le duc.

LE DUC

Oh! mais je vous en prie...

d'aubigny.

Il est trois heures du matin. A neuf heures, duc, vous serez payé.

Il s'éloigne.

le duc, le suivant.

Ou vous êtes fou, monsieur, ou vous n'en ferez rien, je l'espère.

D'Aubigny se retourne, salue le Duc et sort.

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