CHEVALIER D'AUVRAY
le nue.
Voilà qui va à merveille ! je tire le père et le fils de la Bastille; et comme une bonne action trouve toujours sa récompense, je suis récompensé, ou il n'y a plus de justice humaine.. .Faites entrer ces messieurs. ( Us entrent.) Bonjour, duc. d'aumont.
Bonjour, duc.
le DUC, à d'Auvray.
Ah! c'est vous, chevalier ! nous ne nous sommes pas vus, je crois, depuis le jour où je voulais me couper la gorge avec le comte Emmanuel de Bavière, et où vous m'avez arrêté. Oui, pardieu ! bien arrêté , au nom de nosseigneurs les maréchaux de France. Sans rancune.
d'auvray.
Sans rancune! sans rancune ! c'est bientôt dit ! Que vous me pardonniez de vous avoir sauvé un coup d'épée, peut-être, je le comprends, mais reste à savoir si nous vous pardonnerons, nous, d'être depuis une heure en tête-à-tête avec la marquise, tandis que nous ne serons pas même admis à baiser le bas de sa robe.
d'aumont.
Elle t'a donc chargé de ses pouvoirs vis-à-vis de nous?
le nue.
Oui, et j'en profiterai pour te donner un conseil en son nom.
d'aumont.
A moi ?
LE DUC
A toi.
d'aumont.
Donne.
le DUC, lui mettant la main sur l'épaule.
Écoute, d'Aumont : Dieu t'a fait bon gentilhomme, le roi t'a fait duc et pair, Mme la duchesse d'Orléans t'a fait cordon bleu, ta femme t'a fait... capitaine des gardes, moi, je t'ai fait chevalier de Saint-Louis, à telle enseigne que j'ai été forcé de t'embrasser ce jour-là : fais donc à ton tour quelque chose pour toi, fais-toi la barbe. d'aumont.
Que veux-tu, mon cher? c'est une tradition de la régence : on nous aimait comme cela alors, et ce n'est pas nous qui avons changé, ce sont les femmes. Au diable la mode! tout le monde n'a pas été doué comme toi de la faculté de se plier à tout, et de passer partout; il n'était donné qu'à
Fronsac de devenir Richelieu ! Mais nous verrons comment tu t'en tireras au milieu de l'amélioration des mœurs, comme disent les philosophes.
LE DUC
Ah çà! véritablement, chevalier, est-ce que nous sommes devenus aussi prudes que le dit d'Aumont?
d'auvray.
Mon cher duc, ne m'en parlez pas : autrefois, vous savez de fondation, toutes les femme? avaient un confesseur et deux amans; aujourd'hui c'est tout le contraire, elles ont un amant et deux confesseurs : c'est une conséquence naturelle des choses ; nous sommes tombés de cardinal en évêque, passés de Dubois à Fleury. le duc
Bah! vous avez toujours été misanthrope, mon cher d'Auvray?
d'aumont.
Non, d'honneur, c'est la vérité pure; il tient la chose de bonne source ; c'est sa femme qui la lui a dite.
d'auvray.
Eh bien! voilà ce qui te trompe, d'Aumont, c'est la tienne.
d'aumont.
Alors, la chose n'en est que plus sûre. Tu vois bien, mon cher, qu'en échange de ton conseil, je puis t'en donner un à mon tour, c'est de retourner à Vienne.
LE LAQUAIS
M. le chevalier d'Aubigny !
LE DUC
Ah! ah! mon rival! Décidément, c'est une femme de goût que la marquise ! Et pourquoi retourner à Vienne?
d'auvray.
Parce qu'il n'y a plus rien à faire ici.
LE DUC
Parlez pour vous, messieurs.
d'auvray.
Ah! nous parlons pour tous.
LE DUC
Eh bien! c'est ce que nous verrons.
d'aumont.
D'honneur, duc, je n'aurais pas cru que tu pusses devenir plus fat que tu ne l'étais. C'est la maîtresse du prince Eugène qui t'a achevé. Tu te crois un grand tacticien parce que vous vous êtes rencontrés sur le même champ de bataille : retourne à Vienne, mon cher.
LE DUC
Un pari.
d'auvray.
Lequel ?
LE DUC
J'ai besoin de mille louis. D'Aumont est si avare qu'il ne me les prêterait pas ; vous êtes si prodigue que vous ne pourriez pas me les donner. Je veux vous en gagner à chacun cinq cents. d'aumont.
Je ne demande pas mieux.
MAGASIN THEATRAL
DAIVISAV.
Ni moi.
LE DUC
Vous dites que les femmes sont devenues, en mon absence, d'une vertu féroee ?
d'aumom.
C'est notre opinion.
LE DUC
Eh bien! moi, je parie, moi, duc de Richelieu, entendez-vous, d'Auvray? entends-tu, d'Aumont? je parie obtenir de la première fille, femme ou veuve que nous verrons, soit ici, soit en sortant du château, un rendez-vous dans les vingt-quatre heures.