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Mademoiselle de Cardonne

Vers le déclin de l'un des derniers jours du mois de janvier 1 802, un brick de guerre français courait des bordées à quinze lieues de la côte occidentale de Saint-Domingue. Le soleil disparaissait, éteignant ses feux dans les flot^ ; un groupe de nuages éche-

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lonnés depuis la ligne empourprée de l'horizon jusqu'à l'azur de la voûte où se montraient déjà quelques étoiles, offrait aux regards charmés le spectacle de ces paysages fantasques dont la splendeur défie toute imagination, tout pinceau.

Deux hommes se promenaierît sur le pont du brick : l'un portait l'uniforme de la marine de la république; l'autre une capote militaire. Le marin était lieutenant de vaisseau, et commandait le brick ; son compagnon de promenade était capitaine d'infanterie. Le premier, âgé d'environ cinquante ans , était de ces hommes faits pour les commandements subalternes, qui ont de l'audace en sous-ordre, mais que la responsabilité amoindrit à ce point que,

chargés d'une mission difficile, ils deviennent timides par excès de prudence.

Le capitaine peut avoir vingt-six ans.

C'est un officier de fortune, l'un de ces jeunes gens que la révolution française avait jetés pleins d'ardeur et d'enthousiasme sur nos frontières d'Allemagne, l'un de ces jeunes gens qui avaient lu dans l'avenir, et juré d'attacher les noms obscurs de leurs pères aux pages merveilleuses d'une histoire impérissable.

A voir le visage impassible du marin et les traits contractés du capitaine, on ne peut douter de la vivacité de l'entretien de ces deux hommes. Ils viennent, en effet, de discuter, l'un violemment, l'autre obs-

tinément; et, comme épuisés par la lutte, ils marchent d'un pas rapide, tous deux silencieux et absorbés.

Tout à coup le capitaine s'arrête, et s'adossant à l'affût d'un canon, il croise les bras :

— Finissons-en , commandant , dit-il, je ne consentirai pas à chicaner plus longtemps ; vous m'avez entortillé avec votre dictionnaire nautique , vos courants, vos équinoxes, la rose des vents et le diable, je ne vous accorde plus que quatre mots pour me dire ce que vous prétendez faire.

— Vous mettre à terre.

'—Bon! voilà les quatre mots... .>lors il

me semble que vous devez virer de bord, car en marchant de ce côté, nous allons tout droit en Chine, si je ne me trompe.

— Capitaine Meynard, veuillez m'écouter de sang-froid, je vais vous répéter ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous dire ; j'y joindrai quelques observations dont vous ferez profit si vous êtes sage.

Le jeune officier réprima un geste d'impatience, et se résigna en frisant un bout de sa moustache.

— Le capitaine-général (1), reprit le

(1) Le général Leclerc, chargé par le premier consul de conduire l'expédition de Saint-Domingue, avait éîé revêtu du titre de capilaine-géuéraj,

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marin, vous a chargé d'une mission délicate , je le sais ; mais vous ne devez user de vos pouvoirs qu'à dater du jour, de l'heure, de la minute où vous aurez touché la terre d'Haïti. Or, l'amiral m'a confié, à moi, une mission non moins déHcate, celle de vous débarquer sain et sauf. Si vous tenez à commencer votre œuvre, je tiens à achever la mienne, et

— Mais, juste ciel! je ne vous demande que cela, achevez votre œuvre, jetez-moi à la côte, tout sera dit.

— Pardon, chacun entend ses devoirs à sa façon. Je n'ai pas l'ordre de vous lancer sur le rivage de Saint-Domingue comme un boulet perdu ; il m'a été recommandé,

au contraire, d'user des précautions nécessaires pour que vous prissiez pied sans mésaventure. Je vous demande quel beau, quel bon service vous rendriez à la république et au premier consul, si vous vou£ faisiez écharper par les gardes-côtes de Toussaint Louverture en arrivant au port?

— Eh ! morbleu, c'est mon affaire.

— Non pas, monsieur, c'est la mienne ; je vous tiendrai donc à bonne portée de l'île tant que je le jugerai convenable.

— Ne comprenez-vous pas que le temps nous presse; dans quinze jours, trois semaines au plus tard, la flotte paraîtra dans

ces parages, le but de ma mission sera manqué si je n'ai pas le loisir de la remplir complètement; songez-y, commandant, votre avenir est, ici, sérieusement engagé.

— Mon avenir ! je ne suis qu'un vieux matelot, ma carrière est terminée.

— Votre honneur!

— i\ion honneur ! le voilà, monsieur, répondit le marin avec sévérité en montrant sa jambe de bois, l'honneur ne peut plus m'ètre ravi depuis Aboukir.

— Je ne parle pas de votre courage, commandant, se hâta d'ajouter le capi-

taine, on ne vous accusera pas de lâcheté, mais de nonchalance, que sais-je...

— Dites le mot franchement, je passerai pour un ignorant,un niais., eh ! pardienne, n'avez-vous pas trouvé, vous autres jeunes gens, une expression qui peint d'un seul trait les anciens : « Vieux soldat, vieille bête, » dites-vous de ceux qui ont fait la guerre des Indes, la guerre d'Amérique, combattu sous Gustines ^t même sous Dugommier; ne vous gênez donc pas, capitaine, on me fera passer pour ce que je suis... tant mieux, je n'en serai pas moins fidèle à ma consigne , et vous resterez sur ce brick, bon gré mal gré...

— Monsieur...

— Vous aurez beau vous fâcher, voire colère ne me prouvera pas que nos bons amis les Anglais ne soient sur mes talons, m'épiant de cet œil paterne dont je connais les perfidies , elle ne me prouvera pas...

— Brisons là, monsieur ; mais retenez bien ce dernier mot : si dans vingt-quatre heures vous ne m'avez pas mis à terre, je me jette à l'eau, fussiez-vous à cent lieues de la côte ; vous ferez en sorte de vous justifier devant le général en chef.

— Merci de l'avertissement; car je vais vous faire attacher dans votre cabine.

— Essayez, répondit fièrement le capi-

taine ; et il s'éloigna en saluant avec une courtoisie affectée.

Le jeune officier s'était fait violence pour ne pas relever vertement le propos railleur du marin, et il ne s'était éloigné que pour donner cours, librement, à sa mauvaise humeur.

— Ou tu ne t'appelleras plus Meynard, ou tu auras raison de ce butor entêté, murmura-t-il entre ses dents... Ah! s'il avait seulement ses deux jambes !

— C'est ma foi bien heureux qu''il ne les ait pas, mon capitaine, car vous feriez un mauvais coup.

[.e nouveau personnage qui venait mê-

1er ses réflexions aux boutades du bouillant Meynard se nommait Martial ; il avait vingt-deux ans, et portait sur les manches de sa veste bleue les galons de sergent. Martial était un enfant de Paris, un joyeux enfant de la balle. Son aïeul avait servi sous le grand Villars, et, sergent dans les gardes françaises, il avait été tué à Hochstœdt; son grand-père, sergent dans Picardie, avait été tué à Rosbach, et son père, vieux guerrier blessé sur presque tous les champs de bataille de la révolution, était, à l'époque dont nous nous occupons, sergent dans la garde consulaire. C'était une intéressante famille que celle des Martial ; braves comme des lions de père en fils, ignorants comme des barons du moyen-âge, honnêtes à l'avenant, ils

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n'avaient jamais pu dépasser le grade devenu héréditaire dans leur dynastie. Gaton Martial, notre jeune sous-officier, ne savait ni lire ni écrire ; mais, en revanche, il était d'une sagacité surprenante, d'une audace qui donnait le vertige à ses subordonnés, et d'une incomparable gaîté de caractère. Nul mieux que lui ne s'entendait à forger ou à raconter des histoires, et, dans les moments les plus périlleux de sa vie aventureuse, il provoquait par ses saillies, sa verve, sa belle humeur, ces élans pleins de joie et d'oubh, qui font de nos troupiers les premiers soldats du monde. Bien bâti, bien tourné, beau diseur, coquet dans la sévérité de sa toilette militaire, Caton Martial était, naturellement, ce qu'on appelle un grand voleur de cœurs, et ses succès en

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France, en Hollande, en Allemagne, en Suisse, depuis six ans qu'il courait de bivouacs en cantonnements , l'avaient fait surnommer l'enjôleur, par ses chefs et par ses camarades.

Le capitaine Meynard saisit le sergent par un bras, et l'attirant à lui :

— • Tu fais bien de te trouver là, car j'enrage.

— C'est mathématiquement exact, mais vous n'êtes pas le seul ; si vous enragez, moi je bisque, c'est tout comme.

— Sais-tu ce que vient de me dire le commandant?

--- Parbleu ! si je le sais.

— Tu l'as donc entendu ?

— Non, je l'ai deviné... Ah! le marsouin ! toujours la même chanson, n'est-ce pas? il ne veut pas nous mettre à terre?

— Impossible de le décider... mais mon parti est pris, si demain soir nous ne sommes pas à Saint-Domingue, je saute pardessus le bord et me noie comme un chien.

— Bigre !

— Hein?

— Je dis bigre ! Au fait, c'est un moyen d'en finir.

Tu rendras compte au général de

mon suicide, tu lui expliqueras que ne pouvant être débarqué à pied sec...

—Vous avez piqué une tète à vingt lieues de la côte ; je ne sais pas si ceci fera l'afFaire du général, mais en tout cas notre marin d'eau douce aura un pied de nez ; pardonnez-moi, mon capitaine, mais ça ne sera ni gai ni consolant.

— Et que faire, bon Dieu ! que faire?

— Une supposition, sauf votre respect.

— Allons, suppose.

— "Vous êtes chargé d'une mission, n'est-ce pas?

— Après?

— Moi je ne suis chargé de rien du tout ; le commandant tient à ce que vous arriviez à bon port, mais il se soucie peu de ma carcasse ; que je sois pendu, écorché, mangé tout cru par les sauvages du pays , où nous allons, le commandant ne s'y oppose pas, je présume.

— Après?

— Donc, si au lieu de débarquer le capitaine Meynard, il débarque le sergent Martial, sa responsabilité est à couvert.

— C'est une idée.

— J'en ai comme çà par hasard, capi-

taine ; mais un instant, je n'ai pas fini : une fois qu'on m'aura jeté à terre comme une vieille barrique, je préparerai votre descente, je ferai des signaux, et le commandant en profitera pour se déîjarrasser de vous s'il n'a pas la berlue.

— Suis-moi, Martial, viens t'expliquer devant le commandant.

Un quart d'heure après cet entretien, le brick avait le cap sur Port-au-Prince, et marchait à toutes voiles avec un vent favorable.

Lorsque Meynard eut donné au sergent des instructions courtes et précises, il exigea que le brave sous-officier se préparât

par quelques heures de sommeil aux fatigues qui l'attendaient, et Martial trop discipliné pour résister à la volonté de son chef, alla se rouler dans son hamac.

j Vers minuit, le brick entrait dans le canal Saint-Marc, laissant à droite l'île de la Gonave, et rasant les bancs de sable qui défendent la côte. Le commandant avait fait éteindre toutes les lumières ; il marchait prudemment au milieu des sables et des resciiS, mais, pilote habile, il gouvernait son bâtiment par des manœuvres aussi rapides qu'inteUigentes.

Tout à coup le brick se mit en travers, et les canotiers armèrent une chaloupe.

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— Descendez, dit le commandant à Martial, nous sommes jusqu'à présent plus heureux que sages.

— A bientôt, n'est-ce pas? cria Meynard au sergent qui était déjà dans la chaloupe.

— Bientôt ou jamais, c'est connu, ne vous impatientez pas, répondit l'enjôleur avec un intrépide sourire.

Le commandant avait voulu conduire lui-même la chaloupe; il gouverna sur l'embouchure d'un ruisseau qui tombe en mugissant dans le canal à quelques lieues de la pointe Saint-Marc, et comme il n'était plus qu'à quelques brasses de la côte,

il entendit retentir dans les gorges le son lugubre et plaintif du lambîs.

— Tiens ! tiens ! fît Martial, est-ce que les bergers gardent leurs troupeaux la nuit, dans c't' hémisphère?

— Ah ! ouich ! dit un marin, vous allez en voir de drôles de bergers, ce sont les sorcières de l'endroit qui font leurs farces ni plus ni moins.

— Bon ! ça m'amusera.

— Ce que vous entendez là, mon ami, dit le commandant, ne présage rien de bon ; lorsque les nègres s'appellent d'une savane ou d'une montagne à l'autre, ils se servent

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d'un gros coquillage appelé le lambis, c'est là leur corne à bouquin. Il faut que nous ayons été aperçus par quelque garde-côte ; je crois prudent de virer de bord.

— Pour çà non, mon commandant, la 12^ demi-brigade ne rompt jamais d'une semelle... Allons, vous autres, poussez et tremble qui a peur.

Le commandant serra la main dû sergent, et lui dit :

— Vous êtes brave, mon enfant, mais soyez prudent, vous irez loin. Avez-vous des provisions?

-— J'ai du rhum dans ma gourde, cin-

quante cartouches, un fusil de chasse et deux pistolets, c'est assez pour faire bonne figure chez les moricauds, en supposant qu'ils soient difficiles.

Les matelots appuyèrent sur leurs rames en riant, et se dirent à demi-voix.

— C'est tout de même un bon lapin.

La chaloupe toucha sur un fond de sable.

— Adieu, mon enfant, dit le commandant assez tristement.

— C'est bien entendu, répondit l'Enjôleur, vous reviendrez la nuit prochaine, et si vous voyez un feu sur la côte vous pour-

rez, sans crainte, mettre à terre mon capitaine... Merci, bon voyage et bon vent.

L'intrépide jeune homme sauta lestement sur un rocher plat, et gagna le rivage en marchant tantôt sur le sable, tantôt sur des galets, ayant quelquefois de l'eau jusqu'aux genoux.

— Hum ! se dit Martial en secouant son pantalon, je crois pouvoir penser que le plus difficile n'est pas fait. Quel diable de pays est-ce ça? je ne vois que des arbres et des rochers, pas un chemin, pas un sentier, pas le moindre clair de lune... Allons, bon ! voilà des chauves-souris qui me font des mamours... Oh! hé! merci! passe au large, gredin !

L'un de ces gros oiseaux dé nuit qui habitent les cavernes de la côte, effrayé par le pas de l'aventureux voyageur, l'avait, en effet, frappé de son aile en fuyant.

— Il serait cependant agréable de pouvoir s'orienter, reprit l'Enjôleur, je suis en plein carrefour ! sac à papier!... Ah! ah! je tiens mon affaire; en avant les loustics.

Martial, en regardant de droite et de gauche, avait vu briller dans des touffes de fougère qui bordaient le rivage un beau ver luisant; il se mit à genoux, fouilla le gazon avec délicatesse, s'empara de l'insecte, et, joyeux de sa découverte, se remit en chasse. Bientôt notre voyageur put réunir sur un petit paquet d'herbes de Gui-

née une demi-doiizaine de vers qui lui servirent de fanal dans l'épaisse obscurité de la nuit.

— Ça me rappelle les z'hannetonsde Romainville, marmotta en riant l'ancien gamin de Paris. C'est pour le coup que le papa Martial dirait que j'ai toujours des idées lumineuses; il aime tant le calembour le brave cber bomme... Ah! v'ià un chemin, il est raide comme une montagne russe ; mais c'est égal... feu des deux jambes, mon vieux, et gare le cou.

Martial grimpait avec l'agilité de son âge, s'accrochant aux branches qui se trouvaient à sa portée; se reposant de temps à autre sur ses jarrets de fer, il

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écoutait tous les bruits qui frappaient son oreille. Tantôt c'était le tapage d'un maclioquet qui lui donnait l'éveil, car ce grillon, surnommé le forgeron, imite le retentissement lointain d'un marteau sur l'enclume; tantôt le scarabé Titan, dont le long bec dentelé scie des branches d'arbre dans l'espace d'une nuit, lui faisait saisir à la hâte la crosse de l'un de ses pistolets ; puis, riant de ces alertes successives, il reprenait sa marche périlleuse d'un pas mieux assuré. Après de vigoureux efforts, il arriva sur un petit plateau ombragé de grands arbres et s'assit sur une énorme racine de courbaril, en fredonnant tout bas :

Amis, il nous faut taire pause, J'aperçois fombre d'un bouchon !

Le son rauque d'un lambis fit tressaillir le chanteur et lui coupa la parole.

— Oh ! hé ! dit-il, v'ià encore c'te cornemuse qui m'accompagne ; je me propose de croire que le musicien n'est pas loin... Faut pousser une reconnaissance, l'Enjôleur... attention!

Martial, écartant les Hanes qui se croisaient sur le plateau, s'avança dans la direction du lambis avec autant de précaution qu'un matou rampant sur une gouttière. Arrivé sur la pointe d'un rocher qui dominait une profonde ravine, le sergent crut entendre le murmure confus de plusieurs voix.

— A la bonne heure! je vas trouver de la garnison, pensa l'Enjôleur, ça commençait à me vexer de n'entendre que des grenouilles et des taupes... Avance toujours, mon garçon.

Martial tourna le rocher, fit quelques pas sur le flanc de la ravine et s'arrêta net.

La vive lueur de l'un de ces feux que les nègres appellent boucans YsiVâii tout à coup ébloui. Ce feu était allumé à petite portée de fusil du sergent et dorait l'épais feuillage d'une masse de gros arbres qui dessinaient une clairière assez vaste pour contenir une centaine d'hommes assis en cercle sur leurs talons.

— Sans mentir, pensa Martial, les citoyens de ce département ne sont pas beaux ; je ne suis pas curieux, mais je saurai tout de même ce que vont faire ces fricoteurs... d'ailleurs, c'est le moment ou jamais de boire la goutte.

L'Enjôleur porta sa gourde à ses lèvres, dégusta quelques gorgées de rhum, mit son fusil en travers sur ses genoux, s'assit commodément et tendit le cou comme s'il se fût agi, pour lui, d'assister, du paradis des Funambules, à une farce de Gilles et de Pierrots.

liem Marrons.

Du jour où la race blanche fit la conquête des Antilles, elle y institua le travail à son profit. C'était son droit, et ce ne serait pas sans injustice que la philanthropie sentimentale et philosophique tenterait de dénier ce droit aujourd'hui. La terre des

îles américaines appartenait et appartient aux successeurs des premiers colons , comme le territoire de la Grande-Bretagne appartient aux descendants des compagnons du Normand Guillaume, comme les Gaules appartiennent aux fils des Francs, comme enfin toute contrée conquise appartient, après des siècles, à la race des conquérants, lorsque surtout, la race des vaincus a disparu du globe.

Subissant l'influence du climat, les premiers Européens établis aux Antilles se laissèrent aller à une indolence devenue proverbiale, et, se partageant le territoire, ils s'installèrent en maîtres, condamnèrent les indigènes asservis à l'exploitation des domaines usurpés par la force, et prirent,

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tout à la fois, possession de l'autorité et de la propriété.

Acte odieux peut-être! — j'y consens ; mais telle est l'histoire à tous les âges, telle est l'histoire même dans ce siècle où retentissent tant d'échos ébranlés par des cris de morale, de vertu, de liberté, de fraternité. A ceux qui maudissent le plus la tyrannie européenne aux Antilles du temps de Louis XIV, je demanderai de quel droit les Anglais dépossèdent les Indiens, de quel droit nous dépossédons les Arabes ? Fœ victis! voilà le principe d'où découlent toutes ces usurpations que la gloire des peuples couvre de son égide.

Les insulaires indigènes furent donc as-

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servis par leurs vainqueurs ; la barbarie subit le joug de la civilisation ; les peuplades sauvages se résignèrent à la domination de quelques bandes d'audacieux aventuriers. Mais bientôt, cette domination devenant intolérable, les tribus soumises émigrèrent, et les forêts du continent américain, les savanes des Florides, les rochers des Caraïbes, recueillirent les débris des nations expulsées. La terre alors manqua de bras ; les colons se virent menacés de vivre par de rudes labeurs ou de mourir dans l'oisiveté. Ce fut à cette époque que s'opérèrent, des côtes occidentales de l'Afrique, les premières exportations de nègres. Des navires allaient chercher au Sénégal, sur les rivages de la Guinée, au Congo, et sur les bords du Niger, ces car-

gaisons d'esclaves qu'ils conduisirent sous tous les pavillons, dans les colonies de la vieille Europe. On connaît l'origine de ces trafics de chair humaine, on sait que les tribus africaines livraient pour quelques tonneaux d'eau-dç-vie, pour quelques bijoux clinquants, pour des armes et de la poudre, pour de misérables hochets, leurs prisonniers de guerre, et trop souvent leurs propres enfants. Entassés dans les faux-ponts des vaisseaux marchands, ces malheureux, décimés par le scorbut et le typhus, arrivaient aux Antilles et ne paraissaient sur les marchés que pour passer sur les domaines des suzerains créoles, où ils étaient enrégimentés par ateliers, et se hvraient, sous le fouet d'un commandeur, à h culture des champs.

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Le mal était assez exorbitant par luimême, pour que des déclamateurs ignorants ou de mauvaise foi ne se crussent pas obligés de l'exagérer en outrageant la vérité. Que si l'on compare l'état matériel des nègres des colonies avant l'émancipation, à l'état des nègres libres dans leurs tribus sauvages en Afrique, il est certain que l'asservissement leur donnait le bien-être. J'irai plus loin ; je dirai, qu'en France, le paysan pauvre, le journalier des campagnes souffre beaucoup plus des tourments de sa misère que ne souffrait l'esclave, sur le domaine de son maître, des tourments de sa servitude ; et, enfin, pour conduire mon assertion à sa limite extrême, je ne craindrai pas d'affirmer que le nègre maintenant affranchi, doit

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regretter sinon pour son âme qu'enivre la liberté, au moins pour son corps torturé par l'indigence, les soins paternels, intéressés, secourables des maîtres dont il savait apprécier les bontés.

Les rêveurs qui se sont faits les champions de l'émancipation, ont étrangement abusé du langage poétique pour flétrir les colons qui, certainement, pratiquaient la philanthropie avec plus de sagesse que leurs calomniateurs. Exploitant les excès des premières générations créoles, les négrophiles européens n'ont cessé de tonner, de nos jours, contre des cruautés vieilles de deux siècles ; ils n'ont en rien tenu compte du progrès de la civilisation, de l'adoucissement des mœurs dans la

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société blanche, et ils ont, impitoyablement, fait claquer ce fouet chimérique de la tyrannie créole, dans leurs discours, dans leurs écrits. C'est à l'aide de l'imposture, autant aumoins de l'hyperbole qu'ils ont soulevé la colère du continent contre le code noir de Louis XIV, code, dont chaque année civiUsatrice du dix-neuvième siècle, emportait une page lacérée.

Je n'entreprendrai pas, ici, de faire procès à la chose jugée; si j'ai ouvert cette digression c'est qu'elle était utile pour préparer le lecteur aux scènes que je dois décrire. Les mœurs que je vais peindre sont généralement peu connues ; le vaste Océan nous sépare du théâtre où se meuvent mes personnages, et, si peu de livres

ont traité le sujet dont je me suis emparé, s'il est à peu près neuf, malgré son puissant intérêt, c'est que, tout écrivain hésite à parler de ce qu'il n'a pas vu. Qu'on ne me prenne pas pour un adversaire aveugle et obstiné de l'émancipation. Je suis de mon temps, et mes instincts ne sont pas rétrogades. La liberté des nègres était justice par cela même que l'esclavage était d'origine inique ; mais l'émancipation a été brutale et elle sera funeste ; elle sera funeste parce qu'elle a du même coup, ruiné le maître, étourdi l'esclave ; ruiné le maître qui mourra de misère, étourdi l'esclave qui mourra du vertige. Certes, la métropole a été généreuse, car elle a indemnisé le colon. Indemnisé ! ce mot ne proclame-t-il pas l'abus? quels cri^ ne jet-

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teraient pas les héritiers des acquéreurs de biens nationaux, si on venait leur arracher leurs domaines en les indemnisant par une concession insignifiante pour chacun d'eux, ruineuse pour l'État? Et cependant la France a été généreuse, je le répète, quoiqu'elle se soit endettée pour commettre une injustice déguisée sous le nom pompeux de réparation.

Que font, maintenant, aux colonies, les séïdes du communisme ? ils s'efforcent de précipiter les populations Noire et Blanche dans ce même gouffre qu'ils creusent en Europe. Et si la tentative est criminelle de ce côté des Tropiques, n'est-elle pas, au-delà, insensée et criminelle tout à la fois ? La majorité des nègres n'est-elle pas,

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encore de nos jours, née en Afrique? la terre de nos colonies leur appartient-elle ? les affranchis ne sont-ils pas libres de retourner dans leur patrie ? et s'ils adoptent cette terre qui les a nourris esclaves, ne doivent-ils pas glorifier leur liberté par le travail dont s'honore tout homme honnête ? Les pousser à la révolte contre la propriété, n'est-ce pas les initier par des leçons d'ingratitude à la grande théorie du brigandage? plaise à Dieu que l'histoire me démente et me condamne, mais je suis tenté d'être fataliste.

Nous voilà bien loin du roman, mais tout roman serait monotone s'il ne laissait quelquefois percer à travers les réseaux de la Fable, des rayons de vérité. J'ai la

prétention d'être vrai, positif même dans cette œuvre d'imagination, et sous la légère enveloppe du conte, je désire que le lecteur saisisse la réalité.

Je reviens maintenant à mon sujet, pour ne plus le quitter.

Les nègres, transportés des côtes d'Afrique aux Antilles, acceptaient, pour la plupart, avec résignation leur esclavage ; mais il s'en trouvait qui tentaient de se dérober par la fuite au travail imposé par leur maître. Ceux-là s'évadaient, et ne pouvant quitter l'île, franchir les mers, ils se réfugiaient dans les bois et les retraites inaccessibles des montagnes. Vivant du gibier qu'ils abattaient, et de quel-

ques rapines, ils s'unissaient en bandes souvent assez redoutables pour se faire respecter de la force publique.

Ces déserteurs des ateliers coloniaux,

étaient et sont encore désignés sous le

nom de nègres-marrons, expression qui s'applique au vagabondage dans toutes

les Antilles,

Les nègres-marrons fournissent des soldats à toutes les insurrections, des incendiaires et des assassins à toutes les révoltes, des empoisonneurs à tous les complots.

Lorsque Toussaint Louverture eut révolutionné Saint-Domingue, il eut le bon

sens, je devrais dire le génie, de comprimer l'émancipation, et il gouverna son peuple affranchi avec un sceptre de fer. 11 comprit que la liberté déréglée ne sèmerait que des ruines sur la plus belle terre du monde, et il exigea, non sans tyrannie, que ceux dont il venait de briser les chaînes retournassent au travail. 11 fit plus, il rappela tous les colons de race blanche que la terreur avait fait émigrer, rendit à ceux qui répondirent à son appel, leurs anciennes propriétés, distribua celles qui n'avaient plus de maîtres à ses amis, à ses généraux ; et la cupidité de ces nouveaux possesseurs secondant à merveille la pensée du fondateur de l'indépendance haïtienne, la colonie vit renaître, en peu de temps, les plus beaux jours de son opulente splen-

deur ; les nègres attachés à la glèbe furent plus que jamais écrasés de travail et de mauvais traitements ; payés d'une liberté fantastique, et de rétributions dérisoires, ils se prirent à regretter l'ancien régime, et se jetèrent dans les forêts, pour se soustraire aux intolérables violences des planteurs de race noire ou de sang mêlé.

De 1795 à 1802 le nombre des nègresmarrons alla toujours croissant, et il devint si considérable que les intrigants qui cherchaient à renverser le pouvoir de Toussaint, pour s'en emparer, durent souvent s'adresser à ces vagabonds et les caresser pour s'en faire un parti, au besoin une armée.

C'était à un conciliabule de ces bandits

qu'assistait le sergent Martial. Les marrons répondant à l'appel d'une femme, qui exerçait sur eux une influence prodigieuse , avaient quitté les sombres halliers qui couvrent les deux rives de l'Artibonite, et les forêts vierges voisines de Neyba , pour se ranger en cercle autour du boucan allumé par la Rémédios.

La Rémédios est une Capresse (4 ) née dans la partie espagnole de l'île , dans la plaine de Saint- Yago. Cette, femme a été belle dans sa jeunesse, mais cette jeunesse a passé vite , ne laissant que des ruines hideuses pour tous vestiges. La Rémédios n'a pas quarante ans et son visage est un type re-

(1) Le Câpre est fils du nègre et de la mulâtresse, ou du mulâtre et de la négresse.

poussant de décrépitude. Affranchie depuis plus de vingt années dans son propre pays , elle avait brusquement quitté la province espagnole pour venir s'établir à Port-au-Prince ; puis après avoir séjourné quelque temps dans cette ville, elle s'était engagée au service d'un riche colon, le comte de Cardonne , qui l'avait recueillie par charité. Appliquée à ses devoirs, douée d'une vive intelligence , fidèle et active , elle avait su captiver la bienveillance de son maître qui , marin , grand seigneur et veuf, était enchanté de se décharger des soins minutieux de sa maison, sur une femme dont il appréciait le zèle et les bonnes qualités. Le comte pouvait avoir soixante ans lorsque la Rémédios se présenta chez lui , en 1792 ; c'était un homme

52 MADEMOISELLE I)E CAIlDONNE.

de mœurs sévères et de grand cœur , un homme de pur sang créole , et , certes , à ce double titre, il s'était bien gardé de prendre a Capresse pour autre chose que sa servante. D'ailleurs , ^ cette époque , la Rémédios promettait déjà de devenir un monstre de laideur , promesse qu'elle avait tenue avec exagération , car en ^ 802 elle faisait horreur et compassion. Sa maigreur était effrayante , et les parties du squelette que ses vêtements permettaient de voir , étaient couvertes d'une peau jaune, luisante , racornie. Ses oreilles déformées par le poids des énormes anneaux qu'elle y suspendait en breloques , s'étaient démesurément allongées ; ses yeux profondément enfoncés étincelaient dans leurs cavités plombées et plaquées de taches noires;

son front d'unjaune pâle était couvert de rides qui se repliaient les unes sur les autres lorsqu'elle fronçait le sourcil , comme la gorgerette d'un lézard ; ses lèvres , autrefois voluptueuses , n'étaient plus épaisses mais enflées, et ses dents limées en pointes, qui avaient conservé' leur mate blancheur, donnaient à son sourire une expression de cruauté dont elle semblait se méfier ellemême , car elle ne souriait pas devant tout le monde ; enfin ses joues flétries, bilieuses et plates , étaient couturées à la mode des tribus cafTres. Elle portait toujours une jupe écarlate assez courte pour montrer le bas de ses jambes grêles , et des pieds dignes d'une marquise Andalouse ; un mouchoir blanc, roulé en corde, enveloppait son cou , et un madras couleur de safran ,

54 MADEMOISELLE DE CAUDQNNE.

négligemment noué sur sa tête, laissait pointer sur ses tempes osseuses deux touffes de cheveux crépus , grisâtres et cotonneux.

Cette femme était assise, ou plutôt posée comme un hibou, sur une roche qui dominait le pli de terrai/n dans lequel les marrons s'étaient rassemblés ; de ce poste , elle semblait planer sur son entourage , et lorsque la tête d'un nègre retardataire se montrait sur la lisière du fourré , elle lui lançait un regard aigu, brillant de menace et de colère.

Les marrons étaient silencieux pour la plupart; quelques-uns chuchotaient, d'autrès attisaient le boucan en jetant sur son

MADEMOISELLE DE CAUDONNE. 55

brasier des fagots de branches résineuses ; tout à coup la Rémédios se leva , étendit l'un de ses bras sur le cercle, et ramena sa main déchante sur ses lèvres ; à ce geste qui commandait le silence, tous les regards se tournèrent vers elle.

— Bon ! pensa le sergent , la toile est levée... Fichtre ! v'ià une jeune personne qui m'a tout à fait Tair d'une araignée... Oh ! oh ! il paraît qu'on va s'occuper du bon Dieu!

La Capresse venait en eflFet de tracer sur son front le signe de la croix , et toutes les têtes s'étaient inclinées.

« Nègres des trois rivières et de Macao ,

5G MADÉiMUlSLLLK DE CARDONNE.

« dit la Rémédios d'une voix emphatique, « et dans le patois créole , compères de « l'Etang-Salé, de Cibao, du Cap et de Do- « mingo , vous tous qui m'entendez, vous « tous que le fouet a chassés de la plaine « dans la montagne, et de vos cases dans « les bois ; vous qui êtes les chefs des en- « fants marrons , vous avez bien fait de ve- « nir dans cette ravine, parce que vous y « apprendrez une bonne nouvelle. »

— Saperlotte ! fit l'Enjôleur qui s'épuisait d'efforts pour saisir au vol quelquesunes de ces paroles, j'entends bien et je comprends mal , qu'est-ce que c'est que ce baragouin là?

— Ecoutez , reprit la Capresse , je suis

MADEMOISELLE DE CAUDONNE. 61

venue vous annoncer lejour de délivrance, et c'est le Saint-Esprit qui m'envoie vers vous. J'ai toute puissance , vous le savez bien , et je n'ai qu'à toucher le corps de mon ennemi pour en faire un cadavre.

Un frisson électrique parcourut l'assemblée.

— Approche, Jacob... oui, toi qui ris dans ta barbe blanche , continua la Rémédios , viens me parler , il y a longtemps que je ne t'ai vu.

Le nègre interpellé se leva d'assez mauvaise grâce et obéit.

— Tu as voulu trahir tes frères , est-ce vrai , demanda la Gapresse?

— Moi ! jamais.

— Tu es allé il y a deux jours à Saint- Marc , où se trouvait Toussaint , tu lui as promis de livrer les marrons à ses soldats assassins , est-ce vrai ?

Le nègre essaya de balbutier un nouveau démenti, mais la Capresse. posant vivement une main sur sa bouche , lui imposa silence.

— Retourne à ta place, dit-elle, le Saint- Esprit t'a jugé.

Les marrons s'étaient levés pour assaillir le coupable , lorsque la Rémédios leur cria:

Laissez-le , laissez-le , il est mort.

Jacob passa en trébuchant devant le brasier; là, il s'arrêta vacillant sur ses jambes, puis il étendit ses bras , poussa un cri , et sa tête se penchant en arrrière , il tomba à la renverse, se tordit en convulsions précipitées , et ne bougea plus.

— Regardez-le, s'écria la Gapresse avec mépris , et que ceux qui doutaient de ma puissance soient convaincus.

— Tiens , tiens , grommela Martial , c'est donc pour de bon tout çà... excusez !

Jacob était mort empoisonné ; la Rémédios avait posé sur ses lèvres et lui avait

fait respirer l'un de ces poisons violents dont elle avait le secret.

— Vous le voyez , dit-elle , rien ne m'échappe, je sais tout, et je viens de vous délivrer d'un traître ; jetez son corps dans le feu et qu'il n'en soit plus question.

J.e cadavre fut lancé dans le boucan qui pétilla , alors la Capresse courut au milieu du cercle.

— Je vous ai promis une grande, une bonne nouvelle, je vais vous la donner. Bientôt les blancs de France viendront en foule, et la guerre s'allumera de tous côtés. 11 faut que vous frappiez sans pitié ces brigands ; nul d'entre eux ne doit revoir son pays.

Les Marrons tirèrent leurs couteaux et brandirent leurs fusils.

~ Mais , reprit la Capresse : tout en faisant justice de ces visages pâles, vous devez bénir le Saint-Esprit qui vous les envoie pour vous aider à détruire tous vos ennemis. Les Français vont attaquer Toussaint , ses généraux , ses soldats et les lâches de votre couleur qui ont accepté le travail, comme au temps où ils étaient esclaves. La guerre fera tomber des milliers d'hommes, et ces hommes, quel que soit leur parti, ne sont pas, ne seront jamais avec vous. Qu'aurez-vous donc à faire pendant la lutte? Vous devrez vous tenir à l'écart, et abattre à coups de couteau, à coups de fusil tout ce qui n'est pas nègre-marron.

Un rire féroce accueillil ces paroles; l'auditoire entier trépigna d'enthousiasme.

— Voilà ce que vous ferez , jusqu'à ce qu'un homme, jugeant le moment favorable, se montre à vous en disant : Je suis le chef. Cet homme vous réunira, écrasera vos ennemis affaiblis, et vous partagejra les biens de la terre.

— Et quel sera ce chef? demanda une voix.

— Je ne le connais pas ; mais si vous désirez le voir, je l'appellerai ; le Saint-Esprit le fera paraître ici même.

— Oui, crièrent les marrons, oui, qu'il vienne.

MADENrOISrLLE DE CARDONNE. 63

La Capresse s'approcha du boucan, enleva son madras de dessus sa tête et le jeta dans les flammes. Puis , plongeant ses doigts dans ses cheveux, elle en arracha deux poignées qu'elle sema sur les tisons ; alors elle s'agenouilla , ,et, levant les yeux au ciel, elle bredouilla quelques paroles en ^langage espagnol. Se redressant tout à coup, elle se mit à danser en faisant des gestes extravagants et d'horribles sourires ; enfin elle s'arrêta et sembla prêter l'oreille à quelque bruit lointain.

— Le Saint-Esprit m'a répondu, mes enfants, dit-elle : le chef va se montrer ; mais avant sa venue, il faut que vous juriez de lui obéir, il faut que, dès demain, vos femmes et vos filles tuent par le poison, et que vous répondiez de leur courage.

C4 MADEMOISELLE DE CAUUONXE.

— Oui, oui.

La Rémédios saisit une branche de tamarin enflammée et l'agita dans l'air. Aussitôt un nègre qui était assis à l'écart à l'un des bouts de la clairière, et qui, depuis le commencement de cette scène nocturne, s'était constamment tenu courbé , la tête sur les genoux, se leva et marcha droit à la Capresse. Arrivé près du boucan, il se débarrassa d'une guenille dans laquelle il était drapé, et montra deux grosses épaulettes de général, décorant un habit rouge galonné d'or.

— Je suis le chef, dit d'une voix ferme ce nouveau personnage en promenant sur l'auditoire un regard énergique et impérieux,

MADEMOISELLE DE CAHDONNE. 65

— Toussaint! s'écrièrent les marrons avec terreur.

— Oui, moi, Toussaint Louverture, l'envoyé du Saint-Esprit. M'aviez-vous donc oublié? reprit le dictateur, qui affectait de ne jamais parler qu'en français pour se donner plus d'importance.

La capresse, saisie d'épouvante à cette apparition, avait bondi en arrière comme une panthère que frappe la balle du chasseur.

— Voilà donc ce fameux paroissien, murmura Martial; ma foi, c'est un vilain soldat; à la 12", nous l'appointerions de parade, car il est mathématiquement ficelé comme une recrue de Bretagne.

Chut!... écoutons-le causer.

liA politique «lo Toiisainiiit liOiivordirc.

La capresse se tordait les mains de rage et de honte ; convaincue d'imposture devant tous ces hommes que son langage passionné électrisait et terrifiait, elle se voyait sur le point de perdre le prestige qui la faisait régner sur des tribus igno-

70 MADEMOISELBE DE CAllDONNE.

rantes et farouches ; elle s'attendait à être mise en pièces par les marrons désabusés, qui l'accuseraient de leur avoir tendu un piège pour les livrer à l'impitoyable colère du dictateur.

Aussi la Piémédios , envisageant avec rapidité sa position, résolut-elle de sauver son orgueil et sa vie par un excès d'audace. Elle n'hésita pas à profiter de l'isolement de Toussaint pour le faire assassiner ; et s'adressant aux marrons, elle leur cria, l'œil en feu, le visage décomposé par la fureur :

— Enfants, compères, écoutez-moi...

Un Xîoup de sifflet aigu , prolongé, re-

MADEMOISELLE DE GAUDONNE. T 1

tentit dans les profondeurs de la ravine et glaça tous les cœurs d'épouvante, car un coup de feu lui répondit ; et pendant que les mouettes endormies sur la côte, les kios et les cicérons perchés sur les grands arbres s'envolaient en jetant des cris d'alarme, une bande de soldats réguliers enveloppaient la clairière, et se rangeaient en silence autour du boucan.

La capresse vaincue allait porter à sa bouche le poison qui avait si violemment tranché la vie de Jacob, lorsque Toussaint l'arrêta par le bras et lui dit à voix basse :

— J'ai besoin de toi.

La Rémédios attacha sur le dictateur

72 MAUEMOISKLLK DE CAliDaYNE.

un regard d'abord plein de défiance ; puis, comme si ses soupçons se fussent subitement évanouis, elle ressaisit son calme impassible et répondit:

— Je te servirai.

— ll'parait, se dit Martial en voyant ce coup de théâtre inattendu, il paraît que je me suis tout bêtement fourré dans un guêpier... C'est égal, si nous étions seulement ici une escouade de la 12% nous ferions joliment danser ces ramoneurs...

Bon ! v'ià le petit caporal de l'endroit qui va pérorer... On ne se couche donc pas dans ce pays-ci? avec ça que je suis empoisonné de cousins ! ces gueux-là sont gro§ comme des alouettes et me rongent

le corps ; j'en suis mathématiquement dévoré.

Un général entra dans le cercle et salua Toussaint avec respect. Les marrons frissonnèrent d'épouvante à la vue de cet homme, le plus féroce , le plus avide des lieutenants du dictateur. C'était Dessalines, ce nègre transporté du Congo à Saint- Domingue, qui devait se faire un nom dans les massacres de 1 790, s'enrichir des dépouilles des blancs, incendier toute la partie de l'île confiée à son commandement, opprimer et torturer les malheureux enchaînés sur ses domaines et travaillant à lui faire des revenus de plus d'un million ; Dessahnes , la terreur des blancs et des mulâtres.

74 MADEMOISELLE DE CAKDONNE.

— C'est bien, dit Toussaint à son lieutenant, de manière à n'être entendu que de lui et de la capresse ; j'aime l'exactitude^ et c'était ici le cas d'en faire preuve. . . A vezvous amené le prisonnier?

— Il est là, sous bonne escorte.

— Citoyens affranchis, dit Toussaint en se tournant vers les nègres-marrons, — le dictateur employait fréquemment cette désignation, car il tenait à rappeler en toute circonstance qu'il avait été le libérateur d'un million d'esclaves; — citoyens affranchis, comme vous le voyez, c'est l'esprit de Dieu qui m'a conduit parmi vous, dans cette ravine, au milieu de ces bois. Cette femme vous tenait un langage plein d'ar-

MADEMOISELLE DE CAilDONNE. 15

dent patriotisme ; elle était illuminée par la sagesse divine, et la sincérité de ses paroles vous est prouvée par ma seule apparition, car elle était fort éloignée de croire que je répondrais à son appel, moi qu'elle accusait de tyrannie, moi qu'elle proposait pour victime à vos premiers coups. Imitez-la, prosternez-vous, comme elle, devant la volonté du Dieu que j'implore sans cesse pour votre bonheur et votre gloire, et ne doutez plus de l'élu qui a pour mission de vous régénérer, de vous enrichir, de vous anoblir aux yeux du monde entier.

La capresse s'était précipitée aux genoux de Toussaint qu'elle semblait adorer. Les nègres marrons,. obéissant à une impulsion magnétique se jetèrent la face con-

7G MADEMOISELLE DC CAr>DUNNE.

tre terre, et le bras du dictateur s'étendit solennellement sur eux.

— Ça tourne à la farce, pensa Martial ; si j'envoyais une balle dans la tête du vieux nègre, ce serait toujours autant de fait pour les camarades de l'expédition.

Le sergent se tint à quatre pour ne pas se donner la satisfaction de brûler une cartouche.

— Relevez-vous, frères, reprit le dictateur d'une voix caressante, j'ai oublié déjà que vous vous étiez rassemblés pour conspirer contre votre bienfaiteur, contre moi. Si j'ai voulu vous imposer le travail, c'est que j'avais l'espoir d'en avoir fini avec la

MADEMOISELLE DE CAUDO.^^E. Il

race Jilanche, c'est que je croyais l'avoir complètement vaincue et découragée, c'est que je voulais fertiliser par vos propres bras une terre enviée de toutes les nations, le jardin du monde. J'ai donc poursuivi les marrons dans leurs retraites, je leur ai fait la guerre ; maintenant je viens leur annoncer la paix. Nous sommes menacés d'une invasion, des vaisseaux armés en Europe vont bientôt tenter de vomir sur nos plages des guerriers au pâle visage, des Français avides de conquêtes et de butin. Toute discussion doit cesser entre nous; vous êtes libres, à dater de cette heure, de vivre comme vous l'entendrez, soit dans la plaine, soit dans la montagne, soit dans les savanes, soit dans les bois ; mais que chacun de vous s'apprête à faire

78 MADEMOISELLE DE OARDONPŒ.

une guerre acharnée à l'ennemi commun ; comme vous l'a dit cette femme inspirée, toute arme sera bonne si elle étend à vos pieds un Français ; le fer, le plomb, le feu, le poison : employez tout selon l'occasion, vous servirez mes projets, vous servirez le vœu divin.

— Nous t'obéirons, s'écrièrent les marrons, ordonne, tu es le grand chef.

— Je ne vous enrôlerai pas dans mes troupes régulières, car je compte vous employer avec plus de fruit en vous laissant errer dans des contrées où vous êtes insaissisables, mais je vous somme dès ce moment d'être dociles aux commandements que je vous ferai parvenir ; en

absence, je désire, je veux que vous obéissiez aveuglément au général Dessalines,' mon ami, justement revêtu du commandement de cette province.

— Nous obéirons; qu'il parle, qu'il

agisse.

— C'est bien, mes enfants, je suis content de vous ; nous allons nous séparer, je vous reverrai sous peu, mais avant de vous quitter je veux vous montrer un traître, vous dévoiler son crime et vous rendre témoins de son châtiment. Cet acte de justice prompte et sévère servira de leçon à ceux d'entre vous qui seraient encore indécis, irrésolus à se ranger sous ma loi ; ils verront, par cet exemple, que Toussaint-Lou-

80 MADEMOISELLE DE CAUDONNE.

verture, éclairé par un rayon céleste, pénôtre jusqu'au fond des cœurs pour en rechercher les souillures, qu'il est instruit de tous les complots avant que ces complots n'aient éclaté, et qu'il écrase comme d'impurs insectes les méchants qui lui font obstacle... — Qu'on amène le prisonnier?

. Sur un geste de DessaHnes on vit s'agiter un groupe de soldats, et bientôt quatre nègres vigoureux déposèrent près du boucan un jeune mulâtre dont les mains étaient attachées au dos.

— Jérémie ! murmurèrent les marrons avec surprise.

— Jérémie ! répéta tout bas la caprcsse

en se frappant la poitrine... Oli ! ma lille ! ma fille !

— Oui, Jérémie,s'écriaToussaint, l'homme que ma faveur avait comblé, l'homme à qui j'avais donné il y a deux jours des épaulettes de colonel, et qui, tout en me trahissant avec la plus noire ingratitude, vous trahissait tous, puisqu'il s'apprêtait à livrer la patrie aux soldats de la France.

Un sourd murmure s'éleva dans l'auditoire ; la capresse se couvrit le visage avec ses deux mains et pleura : le dictateur continua d'une voix ferme :

— J'ai découvert les odieux projets de

ce traître, comme j'ai déjoué vos propres I. 6

complots ; cette femme qui a puni de mort l'un (les vôtres parce qu'il me servait secrètement, cette femme ne savait pas que je serais l'envoyé de l'Esprit saint évoqué par sa prière ; je serai donc juste et clément en livrant à son jugement ce nouveau coupable ; qu'elle interroge Dieu lui-même et qu'elle prononce sur le sort de Jérémie, son arrêt sera respecté. Allons, femme, tourne-toi vers le Seigneur et parle, nous attendons.

Les nègres admirèrent la magnanimité du chef, et tous les regards se fixèrent sur la Rémédios. Le jeune mulâtre qui ne s'attendait pas à cette chance de salut, sembla se ranimer, et il tourna vers son juge un visage rayonnant où se peignait la joie d'une délivrance assurée.

La cap resse détourna les yeux de ce visage, et, s'approchant brusquement de Toussaint elle lui dit d'une voix sourde et saccadée :

— Pitié ! c'est au-dessus de mes forces, je l'aime comme un fds, pitié !

Toussaint ne répondit pas, mais son regard flamboya tout à coup, et laRémédios comprit qu'elle devait obéir sous peine de périr elle-même sans sauver le mulâtre ; alors elle tomba à genoux, puis, comme cédant à une inspiration soudaine, elle s'écria:

— La mort ! la mort !

Deux soldats passèrent aussitôt un nœud

8i. MADEMOISr^lLH UC CAIiDONiNC.

coulant autour du cou de .lérémie et l'cntraînèrent au pied d'un corossol.

Jérémie fit un effort vigoureux, se débarrassa de ses bourreaux et vint se placer en face de la capresso.

— La mort ! as-tu dit ? la mort ! c'est bien toi qui as prononcé ce mot ?

— Ce n'est pas moi, c'est Dieu, murmura la Piémédios qui sentait fléchir ses genoux.

— Eh bien ! je vais mourir, mais souviens-toi qu'en expirant je t'aurai maudite ; souviens-toi que mon sang retombera sur ta fille, et que ce Dieu dont tu viens d'où-

RJADEMOISELLE DE CAHDONNE. 85

trager la justice et la bonté te réserve d'épouvantables châtiments. Allons tyran, fais-moi pendre, voilà mon corps.

Jérémie se remit entre les mains des exécuteurs qui le hissèrent en un clin d'œil à dix brasses du sol ; la corde cassa, le patient retomba sur ses deux pieds, et portant les mains à son cou déchiré, il s'écria :

— Tu ne sais même pas ton métier d'assassin, dictateur charlatan.

— Ah ! ma foi, je n'y tiens plus, murmura Martial, puisqu'on pend ce pauvre diable parce qu'il était des nôtres, je dois lui rendre un petit service d'amitié, ça ne se refuse en aucun pays.

86 MADEMOISELLE DE CAUDOiNNE.

Sans plus de réflexion, le brave sergent ajusta Jérémie à la tête, et faisant feu, il le renversa mort entre les bras de ses bourreaux.

— Fichtre! se dit l'Enjôleur pendant que la détonation grondait dans les entrailles de la ravine, tu as fait là un joli coup, mon garçon, et te voilà dans de beaux draps.

Cette conclusion tardive n'était pas achevée que Martial se sentit saisi à bras le corps, il se retourna et vit luire les yeux brillants d'un nègre qui l'étreignait avec des poignets de fer.

— Si nous ne sommes que deux, ton

compte est réglé, mon ancien, dit froidement l'Enjôleur, et, passant sous son bras le canon d'un pistolet, il lâcha la détente ; le nègre, frappé en pleine poitrine, tomba à la renverse. «

— Maintenant, jouons des jambes, pensa Martial.

Mais le brave sergent n'avait pas fait dix pas, qu'il s'embarrassa dans des lianes sauvages et roula, en poussant un juron énergique, au milieu des ronces. Quatre soldats se précipitèrent sur lui, le désarmèrent et le portèrent pieds et poings liés dans la clairière où Toussaint s'efforçait de calmer l'agitation des nègres épouvantés par l'audace de cette mystérieuse attaque.

88 MADEMOISELLE DE CAr,0O>NE.

— Un blanc ! s'écria Dessalines frappé de stupeur.

— Eh ! oui, un blanc ! répondit Martial ; ça t'étonne? tu es bien noir comme un chaudron, toi.

— Qu'es-tu venu faire ici? demanda Toussaint.

— .le n'en sais rien au juste, parole d'honneur.

— D'où viens-tu?

— Qu'est-ce que ça te fait ?

— Sais-tu à qui tu parles ?

— A Toussaint Louverture, pardienne.

— Je ne me souviens pas de t'avoir rencontré ailleurs qu'ici?

— C'est mathématiquement exact, nous nous voyons pour la première fois.

— Tu voulais m'assassiner?

— Allons donc! je n'ai jamais manqué une hirondelle au vol, et si je t'avais ajusté, je t'aurais cassé la tète, foi de sergent.

— Tu es sergent?

— Un peu.

— Et Français?

— Beaucoup.

— Pourquoi as-tu tué cet homme?

— Pour l'empêcher de souffrir ; c'était un bon diable, il m'a fait pitié.

— Tu n'as donc pas eu peur de tomber entre nos mains ?

— J'ai fait une bêtise, mais elle te prouve que je n'ai peur de rien.

— Pas même de mourir ?

— Ah! ouich! mourir! c'est un mauvais moment à passer, voilà tout. '

— Ainsi, tu ne veux pas avouer que tu

es un espion, un émissaire des Français qui, sans doute, comptent débarquer bientôt dans ce pays?

— Je suis plus entêté que tu n'es rusé, citoyen, et il te sera plus facile de me faire pendre que de me faire desserrer les dents.

— C'est bon ! on te pendra.

Toussaint fit un geste, et des soldats passèrent autour du cou de Martial la corde préparée pour le mulâtre Jérémie.

— Un instant, dit le sergent avec un aplomb imperturbable : sais-tu ce que c'est

92 MADI'MOISLLLE DE CARUONiNE.

que les Autrichiens? Non. Eh bien, ce sont des gaillards que la République française a frottés comme elle vous frottera l'un de ces jours. 11 y a deux ans, je fus enlevé par des cavaliers autrichiens par surprise, comme je le suis par vous en ce moment. Le chef de ces cavaliers voulut me faire parler, il m'interrogea sur nos avant-postes, et, comme je me taisais, il ordonna qu'on me pendît, et je fus pendu ; on venait de me hisser au pignon d'une masure, lorsque le chef se ravisa, me fit dépendre et rependre par les pieds. La tête en haut, la tête en bas, je n'en fus pas moins sourd et muet. La chose parut assez drôle à l'Autrichien ; il se mit à rire, en vrai farceur qu'il était, et me renvoya escorté d'un trompette. Huit jours après, je sauvais la vie à ce

MADEMOISKLLE DE fi.VnDON.NE. 93

brave homme; te voilà averti... Maintenant, fais-toi plaisir.

Pendant que les soldats conduisaient Martial au pied d'un arbre, Toussaint se rapprochant de Dessalines lui disait :

— Si les Français que nous attendons ressemblent tous à cet effronté, nous aurons l'enfer sur les bras.

— Commençons donc la guerre par un sacrifice agréable au dieu des combats ; la mort de ce misérable fanfaron nous portera bonheur.

— Je veux, au contraire, débuter par la clémence...

— La clémence ! interrompit Dessalines, tu te perdras en nous perdant.

Toussaint jeta un regard rapide sur son lieutenant et cria aux exécuteurs :

— Arrêtez ! qu'on ne fasse aucun mal à cet homme, car il est brave, et tous les braves sont mes amis, sont mes enfants.

— Il était temps grommela Martial entre ses dents, ces gueux-là commençaient à me serrer le larynx... Tiens! tiens! c'est donc un vrai général, ce Louverture.

— Je te fais grâce, dit Toussaint, mais tu seras mon prisonnier ; ne tente pas de l'évader, tu n'y réussirais pas, et je te fe-

rais hacher par morceaux, ,1e t'attache à la personne du général Dessahnes que voilà, tu le suivras et lui obéiras ; je ne te ferai ni enchaîner, ni emprisonner, je mp contente de ta parole ; j'y compte, me la donnes-tu?

— Ma parole de faire quoi?

— D'être mon prisonnier, de ne pas chercher à fuir, de rester muet à toute question que les blancs pourront t'adresser sur ta présence parmi nous, ta parole enfin d'accepter mes bienfaits sans me trahir en quoi que ce soit.

— Ça me va, mais à trois conditions : tu ne me forceras jamais à me battre contre

90 MADLMOISELLE DE CAllOoNiNE.

les blancs, tu ne m'emploieras jamais à leur nuire, et dans quinze jours je serai libre de décamper à mes risques et périls, par la ruse ou par la force, libre de te trahir, libre même de t'envoyer, à toi comme au citoyen Dessalines, comme à tout autre des tiens , une balle à travers les côtes ; voilà mon idée, plus tard j'aurai mon plan.

— Tu me semblés arrogant, répondit Toussaint en souriant.

— C'est à prendre ou à laisser, mon bon... Après cela, voilà mon cou, voilà la corde, voilà des arbres, ne te gêne pas.

— Et dans quinze jours ta vie m'appartiendra comme à présent, si je ne veux pas te laisser ^partir?

— Bien entendu.

— J'accepte cette curieuse capitulation.

— Parole pour parole, c'est convenu ; envoie-moi où tu voudras, je serai muet comme une carpe et docile comme un chien de berger.

Toussaint échangea quelques mots avec Dessalines et quelques mots avec la capresse, puis il s'enfonça dans le fourré.

— Dispersej-vous, commanda Dessalines s'adressant aux nègres marrons, et soyez prêts à obéir quand mes ordres vous parviendront ; vous me connaissez, je ne pardonne jamais, moi.

Les nègres ne se firent pas répéter cette invitation impérieuse ; Dessalines leur inspirait une invincible terreur, et ils ne demandaient pas mieux que de se soustraire à sa vue ; ils s'écoulèrent en silence à travers les halliers, et bientôt le bruit de leurs pas cessa de résonner dans le silence de la nuit. La Rémédios disparut comme eux et avec eux.

Dessalines rassembla ses soldats, se mit à leur tète, et sr tournant vers Martial :

— Suis-moi, brigand.

Le brave sergent allait se fâcher, lorsque se ravisant il se dit :

— Au fait, je ne leur ai pas défendu de

m'insulter... c'est égal, je peux me vanter d'être un fameux godiche, et si le capitaine Meynard est content de moi, il sera moins difficile que d'habitude.

TI

lies TamnrlnN.

A trois lieues de Port-au-Prince et du golfe qui s'ouvre sur la pleine mer par les deux canaux de Saint-Marc et de la Gonave, les voyageurs accourus de la vieille Europe pour admirer le beau ciel et la richesse de Saint-Domingue, trouvaient, au commencement de ce siècle, unchabit^tioft

104 MADEMOISELLE DE CAUDONNE.

aussi hospitalière qu'élégante et somptueuse.

Assise au flanc d'une colline boisée, non loin de la rivière des Bouquets dont l'eau fraîche et limpide coule sur un sable argenté, l'habitation des Tamarins sert de refuge à tous les oiseaux que le soleil chasse delà plaine des étangs, ou que le plomb des chasseurs épouvante dans les vallées voisines. Un parc immense fait suite à des jardins dessinés avec art, où s'épanouissent les plus belles fleurs du monde, ces fleurs que nous payons en France un prix fou, quoiqu'elles s'étiolent dans nos serres chaudes où elles se vengent de leur captivité, en nous refusant leurs plus doux parfums. Des allées d'arbres de Cythère chargés de grappes d'un vert tendre, des buis-

MADEMOISELLE DE CARDONNE. 1 Oo

sons de laurier rose, et des murailles de cactus ou de carapatesdécoupenten figures irrégulières ce vaste terrain que vingt jardiniers entretiennent non pas seulement avec soin, mais avec luxe. De larges bassins alimentés par des canaux venus de la montagne sont distribués çà et là, pour entretenir une constante fraîcheur ; ces bassins sont cachés dans des bosquets de mangotiers et d'orangers ; leur nape est couverte de feuilles de séguine, où se jouent les vertes demoiselles, et l'oiseau mouche vient y tremper son bec impatient, après avoir savouré la rose du magnolia qui le nourrit. Aux arbustes, aux parterres succède une pelouse immense que côtoient, en deux courbes élégantes, de triples allées de Tamarins ailiers et touffus, secouant leurs

fruits embaumés au souffle de la brise marine, et aboutissant à la maison du maître. Cette maison n'a qu'un étage ; son toit est couvert de grappes de lilas, et de lianes grimpantes ; ses fenêtres garnies de persiennes légères et flottantes, sont encore protégées contre l'ardeur du soleil par des rideaux de satin vert ; un large perron à colonettes de marbre rose, dans le style italien, décore la façade de 'cette habitation, séjour digne des fées auxquelles nous croyons dans notre enfance.

Descendant l'escalier en fer à cheval qui partage par le milieu la façade opposée à celle dont nous venons de parler, on entre dans une large et longue promenade de cocotiers et de palmiers toujours habités par

des Merles au noir plumage et des Pépiris au babil aigu, et en suivant cette promenade bordée d'un taillis où se croisent de nombreux sentiers, on arrive dans le parc. Là se révèle dans toute sa puissance, la végétation vigoureuse de cette terre promise. Le parc est dessiné sur la colline où l'habitation est assise ; il s'étend du sommet de ce morne que couronne un plateau couvert de gros rochers granitiques, jusqu'à la plage où viennent mourir, sur un sable jaune mêlé de riches coquillages, les flots de l'Océan. Cette vaste étendue de terrain est comme une pépinière où la nature semble avoir réuni les échantillons variés à l'infini de ses merveilles végétales. Là c'est un bois de courbarils dont le suc est un poison subtil ; plus loin, le gommier, le

balata et l'acomat balancent dans les airs leurs fronts gigantesques, et couvrent la terre d'une ombre épaisse. Les bords sinueux de ces canaux creusés avec art, sont enveloppés de joncs à longues flèches , et de bambous flexibles où se jouent les Tourterelles que le crépuscule attire dans le voisinage des eaux. Là-bas, sur le dernier plan du monticule penché vers la mer, on voit voltiger les frégates, les paille-enqueue, les alouettes marinessepoursuivant, de branche en branche, à travers le feuillage et les fleurs jaunes des mangliers qui poussent leurs racines bizarresjusque dans le sable et dans les fentes des rochers de la côte. Tantôt c'est une verte savane que tapissent la svelte fougère et les hautes herbes de Guinée ; tantôt c'est une réserve de

pommes roses et de pommes lianes, tantôt des buissons de bois campêche qui s'offrent à la vue éblouie; le Colibri, au plumage d'or et d'azur, rase d'un vol élégant et rapide la savane pour aller piquer le fruit des bananiers et la douce sapotille ; le Sucrier va se poser sur les épines du bois campêcbe, pour y chanter ses chansons amoureuses ou béqueter les graines de ghgli, et les pois d'angole qui sont les fleurs de ces impénétrables buissons.

L'œil rencontre dans ce paradis terrestre tout ce qui peut inspirer l'âme, la réjouir et la charmer ; un vent frais abat, presque en tout temps, l'énervantechaleur qui pèse sur la plaine ; le sourd murmure des vagues berce de son mouvement monotone

et cadencé l'homme enthousiaste de ces merveilles, et, au loin, dans la haute mer, on aperçoit les franges argentées des lames qui courent au gré de la brise, se menacent, se heurtent et s'abîment dans des nuages écumeux.

Au miUeu d'un bois épais, la main de l'homme a creusé un bassin vaste et profond, protégé par des arbres de haute futaie. Sur l'eau verte et bleue de ce bassin, on voit un charmant vaisseau à trois ponts grand comme une chaloupe, pourvu de tous ses agrès, armé de ses canons, de ses caronnades et dormant sur ses ancres comme dans une rade de guerre. Au-dessus du gouvernail , et au-dessous de la galerie en bois de sandal qui décore la proue de ce

ravissant navire, véritable joujou, on lit ce nom écrit en lettres d'or :

Le Triton.

Au mat d'artimont, flotte fièrement un drapeau blanc aux trois fleurs de lys ; ce drapeau est troué, lacéré en plusieurs endroits ; on le dirait noirci et frappé par la mitraille dans quelque brûlant combat.

C'est sur ce bâtiment que le comte de Cardonne vient journellement faire la sieste ; il se couche sur un tapis dont le tillac est couvert, et il goûte là^ quelques instants de repos.

Le comte de Cardonne a été contre-ami-

rai au service du roi Louis XYI, il a combattu avec le bailli de SufFren dans la mer des Indes ; et, en 1789, ne pouvant se résoudre à voir la monarchie courir d'ellemême à sa perte en subissant, au lieu de les réprimer, les premiers désordres de la révolution, il s'était retiré couvert de gloire, criblé de blessures sur son riche domaine des Tamarins. Sévère, mais infiniment bon et généreux, l'amiral de Cardonne était adoré de ses nègres qui ne se ressentaient de leur esclavage que par le bien-être. Ils tremblaient tous devant [cet homme habitué au commandement, mais ils tremblaient surtout de lui déplaire, car il était leur providence, et ils ne l'appelaient que papa-nous expression de leur patois original qui signifie : notre père.

Lorsqu'éclata la sanglante révolte de 1 790, le comte de Cardonne, averti des massacres qui se préparaient, et pressé de fuir la colonie, s'y était refusé obstinément ; il s'était contenté de faire conduire sa fdle aux États-Unis, et de donner l'éveil à ceux de ses voisins, créoles comme lui, qui ne devaient rien espérer de l'humanité de leurs esclaves insurgés ; puis il avait attendu, résolument, le coup de tonnerre qui devait écraser Saint-Domingue , sa patrie.

L'habitation des Tamarins fut seule

épargnée dans cette horrible tempête qui

couvrit de ruines et de sang la plus belle

contrée du globe.. Les nègres du comte

de Cardonne, spectacle étrange ! se jetèrent I. 8

la torche et le couteau à la main, sur les domaines voisins, pillèrent, brûlèrent, massacrèrent, unis aux bandes révoltées, mais firent bonne garde sur la propriété de leur maître, passèrent par les armes ceux qui tentaient de la ravager, et firent un rempart de leurs corps au brave marin qui, indigné de cette tuerie, leur offrait sa poitrine et maudissait jusqu'à leur fidélité.

Toussaint - Louverture avait autrefois appartenu au comte ; il avait fait partie de l'atelier des Tamarins , et, partageant le respect des nègres de cette habitation pour leur maître , il avait approuvé leur générosité. Soit par politique, soit par nature, cet homme fameux dans les annales du Nouveau-Monde , ne devait se montrer impi-

toyable et sanguinaire envers les blancs, que dans la dernière année de son pou- .voir , durant la lutte où il devait perdre et le sceptre et la liberté.

Le lendemain de la scène que nous avons décrite au chapitre précédent, le comte était à demi couché sur le tillac de son vaisseau, et il regardait un nègre de petite taille, aux épaules carrées, aux bras trapus qui, armé d'un poinçon et d'un peloton de ficelle, était occupé à reprendre quelques mailles dans les échelles du Triton. Cet homme pouvait avoir cinquante ans ; son visage et ses épaules étaient d'un noir de jais, ses cheveux et sa barbe peu fournie commençaient à grisonner; son œil (il était borgne) son œil était vif, son front sévère

116 iMADEMOlSELLE DE CARDONNE.

et plissé ; il ne portait pour tout vêtement qu'un pantalon de zinga rayé, fixé aux hanches par une ceinture en cuir; son torse et ses bras d'hercule se montraient, à nu, luisants et souples. Ses pieds étaient chaussés d'escarpins légers, décorés de boucles

d'argent; deux anneaux d'or brillaient à ses oreilles ; un long bâton en bois d'Inde noueux, plus di^r que le fer, et son inséparable compagnon, était posé entre ses jambes. Ce nègre, alerte et vaillant, travaillait avec ardeur, et ne semblait occupé que de sa besogne.

— Smarth, dit le comte.

— Amiral.

— Ne m'appelle donc plus ainsi ; depuis dix ans je te répète que ce titre sonne mal âmes oreilles.

— Que voulez-vous, monsieur le comte, c'est plus fort que moi, je vous ai appelé capitaine pendant vingt ans, amiral pendant plus de douze, il me faudra une éternité pour oublier vos épaulettes en vous parlant.

— Charge ma pipe.

— Monsieur le comte n'a pas dormi.

— Et ne dormira pas.

— Etes-vous malade?... je vous trouve un peu jaune...

— Bah ! estyce que les marsouins ont la fièvre et le frisson, j'ai des idées qui me cassent la tête, voilà tout.

— Ah ben ! et moi donc ; mais croyezmoi, mettez vos idées à fond de cale, si nous écoutions toujours notre cervelle nous n'en finirions pas,., voilà votre pipe, Virginie et Macouba, ça vous fera faire un somme.

— Tu dis donc que tu as des idées, mon vieux Smarth.

— Et ce n'est pas la première fois de ma

MADEMOISELLE DE CAKDONNE. H 9

vie, sans me flatter ; vous souvenez-vous, amiral, de la pointe de Cayenne ?

— Ah ! si je m'en souviens, garçon... la belle soirée vertuchoux ! comme le Triton s'est débarbouillé avec ces quatre frégates de Sa Majesté britannique; c'est ma foi bien toi qui as sauvé l'honneur du pavillon.

— Pour çà, non.

— Pour çà, oui ; j'étais aveuglé par une blessure, mes officiers étaient tous ou morts ou à l'ambulance, et c'est toi, mon maître de manœuvres, qui m'as conseillé de courir lof pour lof... etcœtera... Vertuchoux ! quelle belle bagarre !

120 MADEMOISELLE DE CARDOKNE.

Smarth se pencha de côté, et passa sur ses yeux le revers de l'une de ses mains.

— Tu pleures, vieille bête, dit le comte d'une voix émue.

— Et vous, amiral, répliqua vivementle nègre, pourquoi fouillez-vous dans vos poches?

Monsieur de Cardonne, en ce moment, prenait son mouchoir ; il essuya une larme prête à rouler sur sa joue, et répondit:

— Nous sommes deux enfants, et un croirait que nous parlons de notre mère

enterrée à tout jamais, quand nous parlons de notre bon vieux temps... Sniarth, il faudra brûler le Tri/ou, tu y mettras le feu cette nuit.

— Jésus ! que dites-vous là. ..moi brûler le Triton ! j'aimerais mieux embrasser le général Dessalines sur les deux joues.

Disant cela, Smarth cracha dans l'eau avec dégoût, ce qui était pour lui, ce qui est pour tous les nègres l'expression du plus amer dédain.

L'amiral se prit à rire, mais réprimant, aussitôt cet élan de gaité :

122 MADEMOISELLE DE CAPDONNE.

— Veux-tu bien respecter les généraux de Sa Majesté Louverture ?

— De la belle canaille, en effet ; tenez, monsieur le comte, ne m'envoyez plus à Sainte-Rose, j'y ferais quelque malheur.

— Pourquoi donc ?

— Figurez-vous qu'avant hier, pour vous obéir, je suis allé à Sainte-Kose, cette belle habitation de feu M. le chevalier de Yirtaux que Dessalines s'est appropriée après avoir étranglé son maître. Eh bien ! le vieux chevalier était fort riche, l'excellent homme s'endettait encore pour embellir sa maison, ses jardins et le reste, il dépensait, bon an mal an, cent barriques de su-

cre à fourrer des fanfreluches, chez lui, dans tous lés coins; c'était rien que tout çà ; faut voir Sainte-Rose, maintenant que DessaHnes l'habite. Je crois, Dieu me pardonne, que si ce méchant gredin pouvait remplir de doublons toutes les calebasses qui poussent sur ses terres, il le ferait par vanité. Cinq cents nègres, ni plus ni moins, travaillent pour lui au gros soleil, et il les paie à coups de bâton, bien entendu ; on lui sert tous les jours, et pour lui seul, des repas de vingt-cinq couverts ; quatre négrillons pendant qu'il dévore ses ragoûts, agitent sur sa tête et ses épaules des plumes de paon enchâssées dans des écrins d'or ; un aide-de-camp, habillé en colonel, lui verse à boire, pendant qu'un autre du même grade change ses assiettes ; et lui.

124 MADEMOlSELLi: D\: CAUDOMSE.

en grande tenue de général, moins les bottes, car, le chenapan a trop longtemps marché pieds-nuds, pour pouvoir endurer longtemps une chaussure quelconque, lui, vous ne le croirez pas, affublé du grand cordon de la croix de Saint-Louis...

— Allons donc !

— Je savais bien que vous ne le croiriez

pas, c'est cependant la pure vérité! il mange comme quatre et boit comme trente-six, j'avais envie de lui sauter au visage lorsqu'il m'a salué.

— Il t'a salué ! diable ! c'est bien beau pour un ours.

— Faut pas lui en savoir gré ; s'il m'a

MADEMOISELLE DE CAUDÎNNE. 125

salué, le bélître, c'est pour deux raisons ; d'abord, il vous craint.

— Vraiment !

— Ils vous craint, parce qu'il vous sait chéri de tous les nègres des Tamarins, et qu'il a peur d'avaler un verre de poison le jour où il aurait fait tomber l'un des cheveux de votre perruque; ensuite le gaillard a voulu, en me saluant, me montrer un superbe peigne enrichi de gros diamants qu'il porte insolemment planté dans sa tignasse.

— Décidément, vous n'êtes pas amis, et je ne t'enverrai plus à Sainte-Rose, car tu pourrais me brouiller avec son Excellence.

Mais revenons à nos moutons ; matelot, tu brûleras le Triton cette nuit.

— Et moi avec, amiral, ça suffit... faudra-t-il brûler aussi ce pavillon ?

Le comte regarda la flamme glorieuse qui se roulait et se déroulait au souffle d'un vent léger, ses yeux se voilèrent de larmes, il étendit brusquement la main et s'écria :

— Non, oh ! non, c'est mon vieil ami, celui-là... brûler ce pavillon que les boulets ont troué, mais n'ont jamais abattu, ce pavillon qui a flotté à mon banc de commandement dans mes plus beaux jours , ce pavillon que je tenais d'une

MADEMOISELLE DE GARDONNE. 121

main quand je montais à l'abordage...

m'en séparer, non pas ! non pas ! quand je serai mort, il me servira de linceuil.

— A la bonne heure, dit Smarth en reprenant son ouvrage qu'il avait abandonné pour écouter le comte plus à son aise, à la bonne heure, mais, sauf votre respect, amiral, le Triton ne sera pas plus brûlé que votre pavillon... qu'est-ce qu'il vous a fait, enfin, ce pauvre vaisseau? savez-vous qu'il m'appartient, après tout.

— A toi?

— N'est-ce pas moi qui l'ai fait? n'ai-je pas coupé ce bois de balisier pour saca-

rène, ce bois d'acajou pour son tillac, ce bois de sandal pour sa galerie, ce bois de frêne pour ses mâts ; n'ai-je pas taillé ses voiles, ajusté ses vergues et ses cordages ; regardez ^ces haubans , comme ils sont tournés et gentils, ce gouvernail, comme il est tapé, j'ai amarré ces canons, ces caronnades, enfin j'ai tout A/^/onV, tout peint, tout pavoisé, il n'y a pas une cheville dont je n'aie percé le trou; ce travail là m'a pris près de deux ans ; vous m'avez guidé, conseillé, c'est vrai, mais j'ai le droit de dire que tout ça m'appartient, parce que je vous appartiens moi-même et que tout ce qui est à moi est à vous. Et encore si ce bâtiment n'était qu'une fantaisie , mais c'est un portrait, un vrai portrait du Trùon, ce fameux vaisseau où j'ai pendu mon ha-

MADEMOISELLi; DE CAUDONNE. 129

mac pendant dix ans, où j'ai eu un œil crevé d'un coup de pique et la tête fendue d'un coup de hache ; c'est le portrait du Triton, de cent vingt canons, que j'ai quitté en pleurant comme un mousse qu'on a rossé de coups de garcette. Vous ne vous souvenez donc pas de cette nuit où nous avons déménagé? vous ne vous souvenez donc pas que nous sommes partis la nuit de votre vaisseau, pour mieux cacher les pleurs de rage dont tous les yeux étaient pleins, pour ne pas voir cette voilure superbe, ces sabords béants, cet équipage attristé, à qui nous disions adieu pour toujours...

— Smarth ! tais - toi , interrompit le comte, avec une vive émotion.

— Non, vous ne vous en souvenez plus, amiral, puisque vous m'ordonnez de brûler ce qui nous reste de notre jeunesse, de nos souvenirs... Dam ! vous ferez ce couplà vous-même, pendant que j'irai me jeter la tête la première dans une ftilaise, car mon vaisseau c'est mon ami, c'est mon père, c'est manière, c'est mon enfant, ma maîtresse, mon Dieu !

Le comte laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et la pressa convulsivement entre ses deux mains.

— Pas possible ! reprit Smarth d'une voix douce et se servant de cette interjection que les nègres emploient souvent, pas possible ! maître, vous avez quelque chose

dans le cœur que vous cachez à votre vieux timonier. Tout ce que vous faites est bien fait, je ne vous interrogerai pas, mais je me désolerai.

— Eh bien ! oui , fit brusquement le comte en redressant la tête, j'ai au fond du cœur un chagrin qui le ronge ; une vipère se tordrait dans ma poitrine qu'elle ne me ferait pas de morsures plus cruelles... — Snîarth?

— Maître, répondit le vieux matelot en tournant vers l'amiral des yeux pleins d'une caressante anxiété.

— Il faut que je te parle aujourd'huimême, sur-le-champ.

432 MADEMOISELLE DE CAnDONNE,

Smarth vint s'agenouiller aux pieds du comte, avec la joie du chien qui s'apprête à recevoir une caresse.

— Non, plus tard, reprit le marin avec un geste d'impatience. ,

— Pourquoi donc, maître.

— Regarde, nous ne sommes plus seuls.

Smarth suivit la direction qu'indiquait la main de l'amiral, et il vit arriver, dans une allée de figuiers et de lataniers, mademoiselle Nancy de Cardonne, que suivait la Hémédios, et que précédaient deux nègres portant sur leurs épaules le splendide hamac de la châtelaine des Tamarins.

Hademoisellc de Cardonne.

— Jésus mon Dieu ! la belle corvette, dit Smarth en riant de manière à montrer toutes ses dents blanches à la fois, la belle et fringante corvette que notre jeune maîtresse ! comme ça marche, comme ça porte au vent, quel dommage que ça

13G MADLMUK^J.LLL DE CAKDU.NM:.

vive dan^j un (jirux de pays comme celui-

— Et pourquoi donc? demanda le comte.

— Parce que toutes ces peaux noires qui {;rouillent autour d'elle doivent lui faire horreur, parce que mademoiselle devrait être reine quelque part, quand ce ne serait qu'à Brest ou à Toulon.

— Tu l'aimes donc toujours bien, cette chère enfant?

— Sijeraime! voilà une question? est- | ce que je n'étais pas à bord du Triion lorsqu'elle y est née, il y a de cela dix-huit ans

MAUEMOlStLI,!-: DE CAKD*>>NE. 137

bientôt? est-ce que je ne l'ai pas portée, toute petite, dans mes bras? est-ce qu'elle ne m'a pas arraché des poignées de cheveux comme si j'avais été sa nourrice? Si je l'aime ! oh ! oui, bien plus que mon œil, ce pauvre œil qui me reste et que je ne peux jamais ouvrir assez (jrand pour la voir... mais chut, la voilà... cré coquin, la belle femme !

Smarlh reprit son peloton déficelle, son poinçon, et se remit à son ouvrage; le comte qui , en apercevant sa lille avait éteint sa pipe et l'avait empochée, puisa de l'eau dans une gourde et en avala plusieurs gorgées. Mademoiselle de Cardonne arriva au bord de l'étang.

C'était une belle jeune fille, en effet ; le

vieux matelot ne l'avait pas flattée; le jeune palmier que courbe un souffle de brise ne s'incline pas avec plus de mollesse et de grâce que cette élégante créole, dont la taille riche et souple se meut sans effort ; elle est svelte, elle est légère ; son pied délicat, à peine emprisonné dans un petit soulier de prunelle noire, décèle, à travers les mailles d'un bas de soie, sa blancheur mate et veloutée, digne du marbre de Phidias ; ses joues ont l'éclat du lys, et ses grands yeux, qu'envieraient les plus belles juives de l'Orient, répandent sur ses trails enchanteurs une lumière qu'on ne peut contempler sans tressaillir.

iMôdemoiscllo de Cardonne, douée entre

toutes les créatures du Seigneur, n'est pas seulement belle par le visage et les admirables perfections du corps, elle est belle par la pureté de son âme qui prête à son visage, à son regard, à sa voix, à son moindre geste, à ses actions surtout, un charme angélique et d'irrésistibles attraits. Servante pieuse delà Vierge, sa patronne, elle est, en tout, guidée par la bienfaisance; sa bonté est infatigable ; pour satisfaire aux élans de son cœur, pour obéir à sa générosité toujours éveillée, il faudrait qu'elle put disposer d'inépuisables trésors ; elle a le noble orgueil de son sang et des vertus de son père, mais la vanité lui est inconnue ; tout être souffrant est de sa famille, car elle est la sœur de tous ceux qui ont à gémir jci-bas,

HO MADEMOlStl.Li: Dli CaRDO.NNE.

— L'heure de voire sieste est passée, cher père, dit mademoiselle de Cardonne, en jetant son large chapeau de paille sur la fougère, avez-vous bien reposé?

— Pas trop mal, mon enfant, pas trop mal; viens-tu m'cmbrasser?

— IMais certainement... Médi, fais attacher mon hamac.

Médi était l'abréviation du nom de la Rémédios ; ce grand mot espagnol était beaucoup trop pénible à prononcer pour les lèvres nonchalantes de la belle Nancy.

Smarth se hâta de pousser sur le rivage

MADEMOISCLf.E DE CAnDONNE. 141

une large planche d'acajou qui, posée d'un bout sur des galets de pierre-ponce, et de l'autre sur le pont du Triton, servait de passerelle pour embarquer et débarquer ; puis, le matelot fixant la planche au navire avec ses deux poignets nerveux , cria :

— Abordez, mam'zelle, c'e.-t amarré, mais je vous avertis, il y a six pieds d'eau.

Se tournant vers le comte, Smarlh ajouta sournoisement :

— .le dis çà tous loe jours, quoiqu'elle s'en moque et moi aussi, car elle nage comme une dorade.

H2 MADtMOISELLE DE CARDONNE.

Nancy avait le pied marin ; sans hésiter elle monta sur la passerelle; et, vive comme l'alouette, elle arriva sur le pont du navire. Smarth s'inclina, en baisant bruyamment la paume de sa main droite, forme de salut des nègres bien appris, et le comte ouvrit ses deux bras pour recevoir sa fille.

— Nous avons fumé, cher père.

— Tu crois ?

— .Où serait la franchise du marin, si vous niez ?

— Je ne nie pas, ma belle, je ne nie pas, mais je t'assure que j'ai peu fumé, ainsi ne gronde pas...

— Cependant, lit Nancy en portant à ses lèvres un petit mouchoir brodé, cependant.

— Tu trouves... oui, l'odeur est assez forte... Aussi, ce coquin de Smarth, m'a donné du Virginie qui infecte... Allons, viens t' asseoir là , ma mie , à ta petite place, que diable ! la pipe d'un vieux loup de mer ne doit pas te faire peur.

— Smarth, dit la jeune fille, ne savezvous pas que le médecin de mon père lui a défendu de fumer?

— Si fait, mam'zelle.

— Pourquoi donc ces complaisances nuisibles ?

144 MADEMOIStLLL DK CARDO?iNE.

— A VOUS parler le cœur sur la main, mam'zelle, je ne crois pas beaucoup au bavardage des chirurgiens, celui du Triion a failli me crever l'œil droit pour me conserver l'œil gauche que j'ai perdu ; depuis ce jour-là, je méprise volontiers les ordonnances de ces messieurs; et puis, l'amiral rn'a dit de charger sa pipe, dam ! la discipline avant tout, j'ai obéi.

— Je vous prie de n'obéir qu'à moi lorsqu'il s'agira de la santé de mon père.

— Ça suffit, maîtresse, répondit Smarth un peu capot du ton presque sévère qui avait accompagné ces paroles.

— Allons, cela nem'arriveraplus,déci-

MADEMOISELLE DE CAKDONNE. H5

dément, belle grondeuse, calme-toi, dit le comte, et apprends-nous quelque chose de nouveau, si c'est possible ; que se passet-il à la maison ?

— Toujours de vilaines choses, mon père, vous me voyez bien chagrine, effrayée, indignée.

— Encore ! murmura le comte dont le front se rembrunit.

— Louis, votre meilleur jardinier, celui qui soignait mes lleurs privilégiées, vient de mourir !

— Mais je l'ai vu ce matin, il se portait à merveille.

— Eh bien ! il était, il y a une heure, dans ma galerie me montrant des jasmins doubles , et des graines de tubéreuse , tout à coup son front s'est couvert de sueur, sa langue s'est embarrassée, il a porté les mains à sa poitrine que ses ongles ont déchirée, et il est tombé, foudroyé, sur le carreau.

— Mort !

— Oui, empoisonné comme l'a été ,hier Judith ma nourrice, comme l'ont été, avant-hier, Joseph votre valet de chambre et Congo, mon coureur. . . Pauvre père ! nous sommes bien malheureux ! Tous ceux qui nous servent, tous ceux qui nous aiment sont frappés, j'ai peur !...

En parlant, mademoiselle de Cardonne attachait son regard sur Smarth qui avait repris son ouvrage et demeurait, tête basse, insensible en apparence à cet affreux récit.

Le comte, violemment ému, levait les yeux au ciel, et s'efforçait de maîtriser la colère de son cœur ; il regarda sa fille et, comme elle , regarda le vieux matelot dont l'impassibilité l'épouvanta.

Frappant ses genoux de ses deux mains, l'amiral s'écria d'une voix troublée ;

— Smarth?

— • Maître, répondit le timonier avec douceur.

— Va t'instriiire de ce nouveau meurtre ; il faut me trouver le coupable ; tu feras ensevelir ce malheureux, comme tous ceux à qui j'ai déjà porté malheur... Va, j'attendrai ici ton rapport.

Smarth se leva avec calme et quitta le Triton ; dès qu'il eut touché terre, il se retourna et dit :

— Il n'y a que le bon Dieu, monsieur le comte, qui puisse deviner Satan, je n'apprendrai rien.

l /amiral voulut répondre , mais ne pouvant articuler un seul mot, il saisit la main de sa fdle et la baisa ; une larme tomba sur cette main blanche et la brûla.

MALEMuISELLL DE CAHUO^^•E, H9

— Pauvre bon père, murmura Nancy, vous n'avez donc pas encore parlé à cet homme?

— Et le courage, mon enfant, et le courage !

— Et le crime, mon père ?

Le comte se leva.

— Où allez-vous ?

— Je ne sais, je ne puis rester en place, descendons à terre, ce que je souffre est affreux !

Nancy monta sur la passerelle; son père appuyé sur sa main la suivit, et vints'ar-

loO MADEMOISELLE DE CARDONNE.

rêter au pied d'un latanier auquel était attaché l'un des bouts du hamac de sa fille. Les deux nègres de Nancy étaient assis dans l'herbe à quelques pas de là, et la capresse accroupie sur ses talons, au bord de l'étang, jetait des cailloux dans l'eau, d'un air distrait et indolent.

L'amiral fit un geste que mademoiselle de Gardonne comprit aussitôt, car elle ordonna aux nègres de se retirer. La Rémédios se leva, raide comme un piquet, et vint à sa maîtresse qui se jeta danc son hamac. Alors, la capresse s'agenouilla, rassembla les plis de la robe de mousseUne de Nancy, en couvrit les pieds de la jeune fille qu'elle baisa et posa douillettement dans le hamac; puis, imprimant à cette couchette aérienne un branle cadencé, elle dit ;

MADEMOISELLE DE CAUDONNE. 151

— Faudra-t-il porter à mam'zelle sa collation?

— Merci, ma bonne Médi, je goûterai à la maison.

La Rémédios se retira en s'inclinant devant le comte.

— Venez près de moi, tout près, cher père, dit Nancy : asseyez-vous-là, sur cette fougère, nous causerons à notre aise, et pas bien haut, car, ici, ce sont les bois qui ont des oreilles.

Le comte se prêta, de bonne grâce, à la fantaisie de sa fille.

^ancy arrêta l'oscillation de son hamac

1iJ2 niAUKMUlSiilJ.i: DU CAIID ).N.NC.

en posant sur le gazon la pointe de ses pieds qui se perdirent dans les fleurs dont la terre était couverte ; puis, la gracieuse jeune fdle s'emparant de la tête du vieillard, la posa sur ses genoux, et l'enveloppa de ses beaux bras. Tableau charmant, fait pour séduire le pinceau délicat de Watteau.

L'amiral, détourné de ses sombres réflexions par l'amour de son enfant chéri, par ce reflet de piété fdiale et de chaste candeur qui animait son divin visage, lui adressa un sourire joyeux, inspiré, tout à la fois , par l'orgueil paternel et l'admiration : Nancy ne lui avait jamais parue aussi belle, et cependant, il la contemplait, chaque jour, avec extase depuis près d'un an

nrADEMOiSELLi: i)i: cai.donke. 133

qu'elle était venue de Versailles pour le rejoindre à Saint-Domingue. C'est que, jusqu'alors , Nancy choyée , comblée de soins et de prévenances par un père idolâtré, n'avait eu, encore, à le consoler d'aucun chagrin; tantôt vive et joyeuse, comme l'heureuse jeunesse du pays où elle avaitfaitson éducation, tantôt nonchalante et mélancolique comme les enfants du Nouveau-Monde, le vieux marin l'avait toujours vue parée des charmes de son âge; la sérénité de l'enfance insoucieuse n'avait pas encore révélé l'intelligente tendresse de la femme. Or, ce jour-là, Nancy apparut à son père comme un ange consolateur, et sur son front brilla une étoile de plus ; on eût dit que pour lutter contre le chagrin qui s'était emparé du cœu de

45i MADEMOISELLE DE CABDWJNE.

son ami, la belle créole, devenue coquette par instinct, avait voulu s'armer de ces avantages qui, de tout temps, ont été la perdition des amoureux. Ses longs cheveux noirs luisaient sur son front en épais bandeaux, et s'échappaient, en boucles flottantes, de deux petits peignes semés de corail qui mettaient à découvert ses oreilles mignonnes du dessin le plus pur. Ses bras arrondis et moulés que sillonnaientdes filets d'azur, se teignaient du reflet des brillantes couleurs dont le hamac était barriolé; elle portait à sa ceinture une large fleur écarlate, qu'elle avait cueiUie sur une branche de baHsier, et cette fleur dont le profond calice reçoit l'eau de pluie qui désaltère les oiseaux des forêts, n'avait pas plus de fraîcheur que les lèvres de ce bel

MADEMOISELLE DE CAllDONNE. 155

enfant posées sur les cheveux blancs de son père.

— Nous disons donc, mon cher papa, que vous avez besoin de courage?

— Oui, petite, ne vas-tu pas m'en donner?

— N'est-ce pas plaisant qu'une demoiselle échappée hier du couvent, vous fasse la leçon sur ce chapitre, à vous un ofiicier de Saint-Louis, à vous un général, à vous l'émule des Duquesne, des Tourville, des Suffren.

— Je ne suis plus qu'une vieille rouillarde, mon enfant, rouillarde ébréchée,

U)6 MADEMOIStLLi: Ul- CAUDOMSE.

bonne à pendre au mur d'une galerie d'ancêtres, tandis que toi tu as la jeunesse au front et au cœur la vertu ; chez les anciens, vertu signifiait souvent courage.

— Voulez-vous permettre que je vous gronde ?

— Certainement, m'as-tu jamais vu refuser tes câlineries.

— Eh bien ! je vous dirai que dans l'affaire qui vous occupe, il n'est nullement besoin d'héroïsme ; il ne s'agit ni de sauter à l'abordage, ni de monter à l'assaut...

— Eh ! bon Dieu, je le sais de reste ! Ah ! s'il ne fallait que se faire tuer...

MADEMOISELLE DE CARDÛNNE. 1 57

— Bon ! voilà que le cœur vous revient, et déjà la rouillarde dont vous parliez s'agite dans son fourreau...

— Méchante espiègle, interrompit le comte en baisant les deux mains de Nancy, je crois que tu veux me taquiner.

— Écoutez - moi , monsieur l'amiral :

n'est-il pas vrai que vous avez dit, que vous avez écrit ceci: « L'honneur est le premier des biens, tout soldat qui forfait à l'honneur doit être puni du dernier châtiment ; si j'avais un fils et que ce fils fût lâche ou traître à son drapeau, je voudrais être le premier à en faire justice; il ne vivrai! pas. »

— Oui, je l'ai dit, je l'ai écrit, mais où as-tu déniché cela, diablotin?

— Ne suis-je pas votre archiviste, ne m'avez-vous pas chargée de mettre un peu d'ordre dans ce que vous appelez vos paperasses, et pouvais-je classer, sans les lire, toutes les belles histoires que vous avez écrites.

— Ah ! curieuse...

— Je m'en vante; mais, s'il vous plaît, continuons : puisque vous êtes assez sévère, en matière de morale et d'honneur, pour faire, vous-même, justice d'un lâche ou d'un traître qui serait votre fils, je ne vois véritablement pas pourquoi

MADEMOISFXLE DE CARDONNE. 159

VOUS hésitez à punir un misérable couvert (le crimes...

— Ah ! ma fille, est-ce donc toi si douce et charitable qui me pousse à châtier... Sais-tu qu'il s'agit ici de la vie d'un homme, et que cet homme m'a dix fois couvert de sa poitrine au plus fort des mêlées...

— Père ! je ne vous ai pas dit un mot de cela... Je ne veux pas que Smarth périsse...

~ Silence ! fit le comte à voix basse ; et, posant une main sur la bouche de Nancy, il regarda autour de lui avec inquiétude, comme s'il eût craint d'être épié. Puis, il ajouta :

■IGO MADEMOISELLE DE CAllDOMNE.

— Parle plus bas, plus bas... je redoute la colère de Dieu, quand le nom de mon vieux serviteur, de mon vieil ami est mêlé aux horreurs dont ma maison est souillée. Chère enfant, pardonne à ma faiblesse,

mais mais ah ! ton pauvre père est

bien à plaindre !

Le noble vieillard cacha son visage dans ses deux mains et frissonna. Nancy leva les yeux au ciel, puis, sans dire un mot, elle couvrit de baisers le front du comte.

— Allons, reprit l'amiral après une pause douloureuse, je l'écoute, me voilà calmé ;

je t'écoute avec la froide raison Il faut

enfin que ces tortures aient un terme, j'en sor;.i -; In première victime, et puisqu'il s'a-

MADEMOISELLE DE CAUDONiNE. ICI

git ici de mon devoir, je ne dois pas transiger... Dis-moi tout ce que tu voudras, tout ce que tu sais.

— Avant tout, père, il faut bien nous entendre ; quand je vous ai prié de punir, je n'ai pas voulu qu'il fût question de la vie...

— Eh quoi ! tu voudrais que, convaincu

de la culpabilité de... de... enfin, tu me

comprends... tu voudrais, dis-je, me voir

épargner un pareil misérable... Non, non,

il mourrait; il mourrait de ma main... et,

d'ailleurs, depuis que les scélérats sont les

maîtres de ce pays, où trouverais-je des

juges ? Irai-je, moi, demander justice à des

monstres dont la vue seule me donne le I. il

vertige? irai-je livrer aux commissions militaires de ces bandits empanachés, un homme qui a servi la France et le roi à mes côtés, un homme vingt fois héroïque dans vingt combats. Je te le répète, prouve-moi qu'il est coupable et je le tue. Mais, chère amie, comment mon cœur ne serait-il pas torturé, comment mon esprit ne serait-il pas épouvanté, égaré, lorsque je songe à la gravité, à l'énormité de cette accusation. Sais-tu bien que cet homme est pour moi plus qu'un fds... Eh! oui, mon Dieu ! pourquoi ne le dirais-je pas !

Cette exclamation s'échappa des lèvres du comte, pour répondre à un mouvement de Nancy, mouvement qui exprimait à la fois rétonnement et le dégoût. L'amiral reprit avec douceur :

— Crois-le, ma fille, j'ai, autant que toi, la fierté de notre couleur, je suis presque aussi intolérant, sur ce sujet, que l'étaient nos vieux créoles ; mais j'ai beaucoup vécu, j'ai beaucoup voyagé, beaucoup appris, et les événements de ma vie aventureuse ont modifié, chez moi, certaines idées au profit de ma raison, de ma loyauté, de mon équité. Ainsi, tes susceptibilités de race sont instinctives, les miennes sont étudiées ; tu vois dans le nègre une créature inférieure que ta piété, ta charité protègent, soutiennent, consolent dans ses souffrances ; moi, je vois dans le même individu un homme qu'il eût fallu instruire et moraliser avant de songera l'affranchir ; je crois ma race supérieure à la sienne, je crois même que cette supério-

rite est l'effet d'une volonté divine, et j'aurais horreur de toute alliance, de tout mélange qui nous confondrait; mais ma fierté d'origine ne va pas jusqu'au mépris, et quand je rencontre un nègre doué de sentiments élevés je l'estime ; si cet homme m'a rendu service je lui suis reconnaissant; enfin, s'il m'a servi, avec amour, pendant 'près de quarante ans , s'il m'a maintes fois sauvé la vie, s'il a versé son sang pour mon honneur et ma renommée, non-seulement je l'estime, mais je

l'aime comme on doit aimer son fils

Voilà pourquoi Smarth...

— Mon cher père, tout cela est pensé à merveille, je connais l'extrême déhcatesse de vos sentiments, et certes, je me garde-

MADEMOISELLE DE CAHDONNE. 163

rai bien de la critiquer. Ne m'avez-vous pas vu, depuis un an, combler votre protégé de soins, de prévenances, d'attentions empressées, minutieuses?

— Oui, mais te voilà bien changée depuis quelques jours.

— Je voyais en lui votre fidèle serviteur, votre glorieux compagnon , votre heureux sauveur ! et je le bénissais , je l'aimais... non pas comme un frère , — ici la jeune fille ne put réprimer un petit frisson de dégoût, — mais comme un vieil ami , et j'eusse exposé ma vie pour secourir la sienne.

— Bien , mon enfant , très bien î

160 MADEMOISELLI- DE CARDONNE.

— Mais vous l'avez dit avec grande raison , la nature de ces hommes est inférieure à la nôtre ; soit ignorance , soit vice inhérent à leur race, il ne sont doués, j*en ai la preuve, que de vertus passagères , et le démon chassé de leur cœur pour quelque temps , y revient tôt ou tard. Ces méchants ont le génie du mal ; un jour subKme de courage et de dévouement , ils sont hideux de lâcheté, d'hypocrisie et de cruauté le lendemain... voilà pourquoi Smarth...

— Smarth , interrompit vivement le comte , est né au Sénégal , il est arrivé à Saint-Domingue à l'âge de douze ans ; son air intelligent , son agihté , l'énergie de son regard, me le firent remarquer; je

l'ai attaché à mon service ; il m'a suivi dans toutes mes campagnes ; il a été mousse , matelot , gabier , contre-maître et maître de manœuvres ; j'ai eu l'honneur de le présenter à Sa RJajesté Louis XVI, qui, pour le récompenser de sa vaillance , lui a fait dom d'une hache d'abordage. Smarth est aussi bon royaliste qu'un Vendéen ; Smarth n'a du nègre que la peau ; il hait et méprise les féroces charlatans qui ont fait de cette île un repaire de voleurs et de brigands ; il a en quelque sorte oublié toutes les coutumes de ses frères ; ses mœurs sont celles d'un F rançais, d'un marin, d'un soldat, et je ne peux croire qu'un homme voué au bien pendant quarante années, se soit laissé gagner par le démon au déchn de sa vie , gagner au point de me frapper

168 MADEMOISI-LLC DE CAr.DONNE.

avec cruauté , avec ingratitude , dans mon repos , dans mon bonheur , dans ma fortune , dans mon honneur , en se couvrant d'un masque épouvantable... Non, non...

je l'aurais vu à l'œuvre , à cette œuvre infernale, que j'en croirais mon cœur non mes yeux.

— Alors , cher père , n'en parlons plus ; votre conviction m'ébranle à mon tour , malgré toutes mes certitudes; si j'insistais davantage, vous pourriez m'accuser de méchanceté.

-— Toi, mon enfant, oh ! non, tu n'agis, je le sais bien, que dans l'intérêt de ces. pauvres gens que le poison décime autour de nous ; tu veux les sauver en me mon-

MADEMOISELLE DE CAUDONNE. tG9

trant le criminel ; tu veux qu'en le châtiant, ce monstre, j'arrache à la mort des centaines de victimes peut-être; je sais qu'épouvantée du chagrin dont je souffre, tu veux me venir en aide et me sauver moi-même ; car le poison qui frappe mes nègres, comme les frapperait la foudre, s'infiltre dans mes propres veines et me tuera...

— Père, ne parlez pas ainsi! s'écria mademoiselle de Cardonne en enlaçant le vieillard de ses deux bras, comme pour le défendre.

— Il me tuera, lentement il est vrai, mais à coup sûr... N'est-ce pas pour me punir de l'affection de tous ces braves gens,

n'est-ce pas pour se venger de leur fidélité que le meurtrier les jette expirants sous mes yeux tous les jours?... Ah ! ma fille, je ne peux endurer un pareil supplice ; il est au-dessus de mes forces, et je me sens succomber.

— Eh bien ! oui, c'est parce que je vous vois pâlir et changer, c'est parce que je vous vois accablé de soucis mortels que je veux tenter de dessiller vos yeux... Mon bon père, oh! de grâce, promettez-moi que vous interrogerez cet homme, vous verrez qu'il se trahira.

— L'interroger!... et s'il ne se trahit pas, s'il s'indigne; si son regard m'écrase, si son sourire amer , sa parole ferme et

franche le justifient... ne me faudra-t-il pas rentrer sous terre?... L'interroger! mais s'il est innocent, c'est un coup de poignard que je lui aurai donné... Je le connais, il me dira avec sa voix grave et respectueuse : « Amiral , vous vous trompez; monsieur le comte, on vous a menti. » Il ne me dira que cela, et me quittera pour s'aller casser la tête d'un coup de pistolet... Alors , que deviendrai-je? Réponds, mon enfant.

— Au moins, consentez-vous à le surveiller? voudrez-vous, guidé par moi, étudier les pas et les actions de...

— Ce n'est déjà pas très bien, ce que tu me demandes là; mais comme il s'agit de

172 MADEMOISLLLIi DE CAKDONNE.

l'intérêt de tous, je peux, sans oflenser l'honneur de mon vieux matelot, me résoudre au métier de guetteur et d'espion. Oui, mon enfant, nous surveillerons. En attendant, dis-moi ce que tu sais, quelles nouvelles preuves as-tu recueillies?

— 11 n'est plus temps d'en parler, voilà Smarth qui arrive par ce sentier... A ce soir.

Le comte posa un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence à sa fUle ; et, baissant les yeux, il se mit à arracher des brins d'herbe de Guinée, pour se donner une contenance et cacher son émotion.

11 semblait au noble vieillard que Smarth

allait lire sur son visage que son chef, son maître, son ami, était devenu son espion.

Un froissement de feuilles se fit entendre près du hamac de Nancy; le comte tourna vivement la tête et murmura :

— Nous n'étions pas seuls, on nous écoutait.

— Je l'ai cru comme vous, répondit la jeune fdle, mais je me suis trompée; c'est un cabrit ou un agouti que l'arrivée de Smarth aura fait déloger du fourré.

Smarlh se présenta , marchant d'un pas ferme, appuyé sur son bâton la tête haute, le regard animé. Comme il abordait ses maîtres , la Rémédios débouchait du bois

dans la grande allée de cocotiers et de palmiers qui conduisait à la maison.

La capresse ne fit que paraître et disparaître, car elle s'enfonça aussitôt dans des halliers où l'œil ne pouvait la suivre.

Vï

lie gcnôrnl Bïessnliiios.

— Eh bien ! Smarlb, dit l'amiral, de quoi est-il mort?

— Qui ça, maître?

— Ne t'ai-je pas envoyé savoir comment on explique la mort de Louis, ie jardinier

178 MADEMOISELLE DE CABDONNE.

(le mademoiselle? reprit le comte, étonné de cette réponse étrange.

— Ah! oui, c'est vrai, je n'y pensais déjà plus, à notre pauvre vieux Réséda...

— Vous n'y pensiez plus! interrompit Nancy.

— Que voulez-vous, mam'zelle, c'est un homme à la mer, et v'ià tout. Nous autres marins, nous ne chantons pas des antiennes aux défunts ; faudrait passer sa vie à pleurer pour ne pas faire de jaloux parmi ceux qui nous quittent. Le père Réséda est mort d'un coup de tafia que le diable aura mêlé de poison... Mais il s'agit d'une bien autre nouvelle...

— Eh quoi! Smarth, vous traitez aussi légèrement de semblables horreurs, reprit avec sévérité mademoiselle de Cardonne.

— Ne faut-il pas prendre son parti en toute chose; hier c'était le tour de Judith, aujourd'hui c'est Louis qui l'a dansé, demain ce sera peut-être moi qui fderai mon nœud ; au train dont ils y vont, il n'y aura bientôt plus que vous et l'amiral aux Tamarins ; je ne veux pas pour ça mourir de peur ou de chagrin... En attendant, v'ià ce qui nous arrive.

— Encore un malheur! murmura le comte, pendant que Nancy attachait sur Smarth un regard pénétrant.

— Et un gros, monsieur le comte ; figurez-vous que la maison est pleine...

~ Pleine de quoi?

— De canaille, c'est le mot; vous avez la visite du gouverneur de la province, le général Dessalines, et de trois ou quatre estaffiers qu'il appelle ses aides-de-camp.

— Que me veulent-ils?

—Je n'en sais rien.Ilsont, sans gêne, fait mettre leurs chevaux à l'écurie, et ils se carrent comme des dindons dans la galerie rose, où on leur a servi du punch et du sangri. Le citoyen général veut vous voir, il a même dit qu'il désirait saluer mam-

MADI-MOISELLE DK CAI\DOrsKE. 181

zelle, comme s'il savait saluer une femme, ce faïchien.

— Qu'il aille au diable ; fais-moi griser tous ces gens-là, je ne veux pas me déranger pour eux.

— Est-ce bien prudent, père? demanda Nancy, de cette voix câline qui était toujours écoutée.

— Prudent! prudent! je ne dis pas... Au fait... allons, ma fille, c'est pour toi que je me résigne... ces misérables pourraient se venger sur toi de mes dédains... Donnemoi le bras.

— Ce qui vous surprendra, continua

182 MADEMOISELLE ])]. C.MlDO.VNE.

Smarth, ce sera de voir à la suite de ces chenapans, un homme vêtu d'une capote mihtaire et portant des galons de sergent.

— Un nègre ?

— Non pas, un blanc.

— Français ?

— Je le suppose, car il ne m'a pas fait l'honneur de répondre à mes questions ; il est muet comme un requin ; c'est un tout jeune homme, un beau garçon, ma foi, frais et joufflu comme un mousse.

— Et ce sergent est au service de Dessalines?

— Je ne sais pas ce qu'il fait là ; il se promène de long en large sur le perron

vous serez peut-être plus heureux qife moi en l'interrogeant.

— Allons voir ce phénomène , dit le comte ; et, appuyé au bras de Nancy, il se dirigea vers la maison.

Smarth monta sur le Triton, plia et rangea le pavillon de l'amiral, mit tout en ordre sur son vaisseau bien-aimé ; puis sautant à terre, et se tournant une dernière fois vers ce bijou, son trésor,, il s'écria :

— Moi, te brûler, cam'arade! tonnerre de Brest ! comme disent les Bretons, l'amiral est fou, parole d'honneur !

184 mademoisllll: di:: cahuomni:.

Et le vieux matelot se retira en sifflant l'air de bon voyage M. DumoUet^ chanson éminemment maritime, qu'il accompagna de moulinets formidables.

Smarth rejoignit ses maîtres comme ils atteignaient le grand perron.

— V'ià notre homme, monsieur le comte, dit-il en montrant Martial qui s'était assis à l'ombre d'un arbre de Cythère : j'ai dans l'idée qu'il y a quelque chose de louche là-dessous.

L'amiral marcha droit à son hôte ; Martial, en voyant venir à lui ce beau vieillard appuyé au bras d'une charmante demoiselle, se leva précipitamment et se découvrit avec respect, en se disant :

WAUEMOISKLLE DE CAUUUNNE. 183

— 11 paraît que tout le monde n'est pas noir par ici. Ali! bigre! la citoyenne est superbe !

Le comte rendit militairement le salut.

Nancy s'inclina légèrement et avec grâce.

— Quel bon vent vous amène chez moi, monsieur, dit le comte en s'arrêtant en face de Martial qui ne se sentait pas d'aise.

— Dam ! monsieur, le vent qui m'amène n'est pas très bon... je me trompe, il n'est pas mauvais... au fait il est très agréable puisque je vous rencontre.

— Vous arrivez de France ?

— Moi? oui et non... Tenez, monsieur,

je ne sais pas mentir, donc ne m'interrogez pas, car il me serait impossible de vous répondre un mot de vérité.

Le comte, Nancy et Smarth se regardèrent avec étonnement, Martial reprit :

— C'est drôle, n'est-ce pas? Que voulezvous, il y a de plaisants quarts d'heure dans la vie... Je n'en suis pas moins tout ragaillardi de vous avoir vu; vous avez l'air d'un brave homme, et ça me fait honneurpuisque nous avons la même peau...

Allez voir ce que vous veulent vos visiteurs, et, si j'ai un conseil à vous donner, faites-leur bonne mine.

— Merci de l'avertissement ; mais d'où vient... •

MADEMOISELLE DE CAliDO.NNE. 187

— Quant aux explications, j'ai l'avantage de vous saluer, vous n'en aurez pas, j'ai déjà trop parlé... Suffit, je m'entends.

— Ne désirez-vous pas prendre quelques rafraîchissements ?

~ Volontiers, car je viens de faire une furieuse étape.

— Smarth, dit le comte en se retournant, charge-toi de ce brave sergent, c'est un camarade, la maison lui appartient... Adieu, mon ami, ou plutôt au revoir.

Martial salua de nouveau, et se coucha sur l'herbe en marmottant :

ISS MAUE.Muisi:i-LE Ut (:Al;u!>^^E.

— Sapristi ! le beau brin de fille ; si elle avait les yeux bleus et les cheveux blonds, je la prendrais pour une princesse allemande... Ah ! çà ! mais comment se trouve-t-elle ici avec tous ces affreux moricauds... Voilà un cantonnement pour mon capitaine ! Et dire que si je n'avais pas lâché ce maudit coup de fusil... Ma foi, tant pis ! ce qui est fait est fait, bonsoir les voisins.

Le comte, de son côté, avait dit à Smarth :

— Comme toi, cette visite m'intrigue ; il faut absolument que tu fasses parler ce jeune homme ; c'est bien l'uniforme français qu'il porte ; peut-être n'ose-t-il pas se

fiera nous; va mettre ta veste galonnée, ça lui donnera du cœur. Quant à toi, ma chère enfant, je ne veux pas que ces malotrus te voient ; rentre dans ta chambre ; c'est bien assez que je me dévoue... Ne crains rien, je suis et serai prudent.

Nancy baisa son père au front et s'échappa. Smarth se hâta d'obéir à son maître, et l'amiral entra, le chapeau sur la tête, dans la galerie où Dessalines et ses aides-de-camp faisaient de copieuses libations de punch froid et de sangri, en riant aux éclats des propos graveleux qu'ils tenaient à voix haute.

A l'aspect du vénérable vieillard, les officiers nègres firent silence ; les plus hardis

190 MADEMOISELLK IJE CARDONNE.

d'entre eux achevèrent de vider leurs verres, les autres les posèrent à moitié pleins sur une magnifique table d'acajou qu'ils avaient inondée de rhum et de genièvre.

Le visage du comte était sévère; son regard irrité se porta sur chacun des buveurs et s'arrêta sur Dessalines, qui, malgré son effronterie, ne put en soutenir l'éclat.

— Je croyais, citoyens affranchis, dit lentement l'amiral, qu'en prenant des grades dans l'armée vous vous seriez efforcés de vous en montrer dignes, et que, reniant votre passé, vous apprendriez à vivre honnêtement et poliment; je me suis grossièrement trompé.

ivIADE.MOI<ELLE DE CAi'.OONNE. '19i

— Oh ! oh ! papa l'amiral, répliqua Dessalines avec une bonhomie affectée, voilà déjà que vous vous fâchez... Allons, à votre santé, entre voisins, que diable, on ne se montre pas les dents.

— Entre voisins on se respecte, monsieur le gouverneur.

Le comte prononça ces mots avec une mordante ironie qui frappa juste, car Dessalines fronça ses épais sourcils; mais se faisant violence, il répondit gaîment :

—Je fais mieux, je vous aime... Enfin de quoi vous plaignez-vous, ne sommes-nous pas de bons vivants?

— Je me plains de vos façons cavalières ;

VOUS VOUS installez en maître chez moi, vous faites un cabaret de ma maison et vous y chantez à tue-tête des chansons obscènes... Ne savez-vous pas que mademoiselle de Cardonne est ici, et croyezvous que ses oreilles doivent entendre de pareilles vilenies?... Vous me direz que je suis bien difficile à contenter, n'est-ce pas? que cette habitation ne m'appartient pas ; que je dois à la magnanimité, à la générosité, à la pitié de votre gouvernement la faveur d'achever paisiblement mes jours là où je suis né... Oui-dà! tout ceci ne vous donne pas le droit d'insolence, et je ne souffrirai jamais que vous vous l'arrogiez, moi vivant. Savez-vous ce qui vous est permis? Non. Eh bien je vais vous l'iipprendre : il vous est permis de me faire

MADEMOISELLE DE CAKDONNE. 193

pendre, ou fusiller, ou rôtir, selon votre noble habitude; il vous est permis de coniisquer cette habitation ou d'y mettre le feu... très bien ! Mais quant à me vexer par vos impertinences, morbleu...

Nancy se présenta sur le seuil de la galerie et s'inclina légèrement pour rendre aux officiers nègres le gauche et lourd salut que chacun d'eux lui adressa.

Le comte, troublé par cette apparition inattendue, acheva sa phrase entre ses dents et regarda sa fille en dessous comme un écolier pris en faute. '

— Vous arrivez à temps, mademoiselle,

dit Dessalines à peine remis de l'apostro- •• 13

19i MADEMOISELLI- DE CARDONNE.

phe de l'amiral, nous étions rudement grondés par votre père.

-— Mon père n'est pas de bonne humeur aujourd'hui, messieurs, j'ai moi-même essuyé ce matin ce que les marins appellent une petite bourrasque...

— Oh ! je ne me plains pas ; je voudrais, au contraire, connaître la cause du mécontentement de l'amiral, car s'il était en mon pouvoir d'y porter remède...

— Peut-être, général, peut-être, répondit aussitôt Nancy qui ne voulait plus céder la parole au comte : vous mettez tant de zèle à tous les devoirs de votre charge, que j'ai grand espoir en vous.

MADEMOISELLE DE CAHDONNE. 195

— Je suis à vos ordres; il n'est pas un soldat de mon corps d'armée qui ne serait heureux de vous servir.

- Merci, général. Sachez donc que depuis huit jours nous sommes indignement poursuivis par de lâches assassins.

— Vous?

— Nos plus vieux serviteurs, les gens les plus dévoués à mon père, meurent les uns après les autres empoisonnés par des misérables...

— Eh ! bon Dieu ! je suis justement venu vous faire visite pour causer de ces crimes dont les rapports de ma police m'ont en-

190 MADEMOISELLE DE CAHDONNE.

tretenu... Oui, mademoiselle, j'ai dû m'inquiéter de ces meurtres et rechercher le coupable; je n'ai pas encore des preuves suffisantes, mais des soupçons. Le criminel, si je ne me trompe, n'est pas loin

d'ici...

Le comte tressaillit; il lui sembla que Dessalines venait de prononcer le nom de Smarth.

— Je suis donc venu prier le brave amiral, continua Dessahnes, de me donner pour quelque temps l'hospitalité; il faut que je voie certaines choses par moimême.

— Nous vous remercions, général, ré-

î.lADLM01tii:LLt: UE CAUDU.N^E. 107

pondit Nancy pressée de devancer son père dont elle redoutait les boutades, votre concours nous rendra grand service.

— Nous ne serons pas indiscrets, et si ce n'est pas vous déplaire, mademoiselle, je vous demanderai à dîner aujourd'hui, à déjeuner demain matin ; ce sera pendant la nuit que je ferai mes investigations.

Le vieil amiral froissa son jabot avec dépit et lança un coup-d'œil impatient à sa fille qui, sans se déconcerter, agita un cordon de sonnette.

La capresse montra aussitôt son visage décrépit.

— Fais conduire ces messieurs aux ap-

198 MADEMOISELLi; DE CARIKJNNE.

partements d'en haut, dit mademoiselle de Cardonne.

Le gouverneur et ses aides-de-camp suivirent la Uémédios, en défilant sous le regard calme et assuré de Nancy qui leur fit la révérence.

— Eh bien ! à la bonne heure, dit l'amiral en se croisant les bras, il me semble que tout se passe ici comme si je n'y étais pas.

— C'est votre faute, cher père ; vous m'aviez promis d'être prudent, et si je m'en étais rapportée à cette promesse, vous n'auriez pas tardé à nous faire un mauvais parti,., Mon Dieu ! pourquoi ne pas vou-

loir résolument ce qu'on ne peut empêcher ; ces gens-là sont les maîtres et peuvent vous écraser... vous vous croyez toujours à bord du Triion ; vous commandez comme en un jour de bataille... Ah ! pauvre père, c'est mal d'oublier sans cesse que votre tîll^ est derrière vous.

— Tu as raison, mon enfant, je suis un vilain... mais aussi comment souffrir de sangfroid les insolences de ces coquins... voilà qu'ils s'invitent à dîner; ils croient peut-être que je les recevrai à ma table... tu les feras servir à l'office, entends-tu?

— Si vous le permettez, ils dîneront et déjeuneront avec nous ; il ne faut pas perdre le fruit de mon abnégation en souffletant la vanité de yps hôtes.

200 maui:moi3i:lll m <JAi^D.J^.^L.

— Quoi ! tu consentirais...

-— Mon bon père, vous me savez très peureuse, ne me contrariez pas.

~ Allons, fais ce que tu voudras, mais j'en deviendrai fou. ^

— Ne m'avez-vous pas dit que les nègres sont des hommes comme les blancs.

— Sans doute, mais Dessalines est un monstre qui a sa place toute trouvée au bout d'une potence ; il est venu aux Tamarins pour me rendre service, il le dit, je n'en crois rien et tu verras que cette visite nous portera malheur. Bref, agis à ta guise, je m'en lave les mains.

MAUEMOISELLL; DL CAIlDaNNE. 201

Le comte serra la tète de Nancy contre sa poitrine, et quitta la galerie pour aller à la rencontre de Smarth et de Martial.

Lorsque Dessalines fut arrivé dans la chambre qui lui était destinée, il retint la Rémédios par un bras, ferma la porte aux verrous et se jetant sur un canapé :

— Tu n'y vas pas de main morte, ma commère, dit-il, quatre empoisonnements en quatre jours, où cela s'arrêtera-t-il?

— Ce n'est pas moi.

— Oh î oh ! fme mouche, on trompe aisément un vieillard imbécile, une jeune fdle sans malice, mais le général Dessali-

nés, basta! je né t'aurais vue que d'aujourd'hui, ma chère, que je t'aurais devinée ; il y a du poison dans tes yeux, sur ton front, sous tes ongles.

— C'est Smarth.

— Ah! très bien, je comprends, c'est Smarth... tu l'accuses, donc ce n'est pas lui, mais tu l'accuses pour qu'on le pende. Smarth est ton ennemi, nous connaissons cela.

Ici la capresse jeta son masque effrontément, et elle fit de la tète un signe affirmatif.

— ,1e ne demande pas mieux, continua

le général en ricanant et tordant à la façon des vieux grognards quelques poils égarés sur sa lèvre épaisse et retroussée; mais prêté rendu, ma commère, et si je fais accrocher ton ennemi Smarth à une branche de tamarin, tu m'aideras à ton tour dans certain petit projet dont nous causerons un peu plus tard.

La capresse baissa de nouveau la tête.

— Ainsi, reprit Dessahnes, c'est ce monstre de Smarth qui paye son maître, son chef, son bienfaiteur de la plus odieuse ingratitude, c'est lui qui distribue ce poison violent... mais quelle preuve me fourniras-tu?

'— Le temps n'est pas venu,

201 MAUE.MUlihLLL DE CAUDUNiNE.

— Ah ! diable, tu veux donc que tout l'atelier de l'amiral y passe.

— Oui.

— Hum ! au fait, il n'y a pas grand mal ; ces stupides bètes ne pourraient payer

trop cher leur tidélité à leur seigneur

Eh ! mais, j'y pense, ce n'est pas Smarth que tu hais.

La capresse leva les épaules avec pitié.

— C'est le vieux blanc, le comte, l'amiral?

Les yeux de la Rémédios étincelèrent dans leurs sombres cavités comme ceux d'un chat-ligre, elle sourit et mit à découvert ses dents aiguës.

— Jésus Maria ! fit Dessalines en frissonnant, que tu es laide, ma commère, j'ai

cru voir le diable en te voyant sourire

on dit que tu as eu des amoureux... hein? est-ce vrai ?

— ïais-toi ! murmura la capresse ; et sa physionomie prit une expression farouche.

— Oh ! oh ! il paraît qu'il ne faut pas te parler de ces misères-là... Eh bien! ma chère, si tu as jamais fait l'amour, il doit y avoir de cela un siècle.

— Et .Udiette, dit la Rémédios d'une voix sourde, en marchant sur le général.

— Allons donc ! Est-ce que vraiment Ju-

20G MADEMOISELI-E DE CARDONNE.

liette est ta fille? Je ne puis ,1e croire: le colibri ne naît pas dans le nid de la chouette.

— Juliette est le portrait de la Rémédios à vingt ans, et ce qui m'étonne c'est de voir le colibri accouplé au mansfini, au hibou.

— Bien riposté, ma vieille, ta fille est charmante, mais je commence à m'en lasser; et puis, elle est un peu coureuse, un peu coquine, et je ne sais trop comment elle prendra la mort de ce pauvre Jérémie que tu as fait pendre la nuit dernière... Eh ! eh ! elle pourrait bien t'en garder rancune, mais parlons d'autre chose... Tiens, tire-moi mes bottes; je commence à m'ha-

MADEMOISEF.LR DE CARDONNE. 20T

bituer aux épaulettes et au chapeau, mais ces bottes sont insupportables ; que les blancs sont bêtes d'avoir inventé de pareils cachots pour leurs pieds... Ah ! très bien ! ouf! maintenant, reprenons notre discours : c'est donc au vieil amiral que tu en veux; ma foi, j'en suis bien aise, je le déteste cordialement, et il m'a fort mal reçu aujourd'hui. Si je n'ai pas la berlue, voici ce que tu comptes faire; quand je me tromperai, tu m'arrêteras.

Dessalines croisa ses jambes à la manière des tailleurs, et saisit de chaque main ses deux pieds.

— Tu veux empoisonner jusqu'au dernier nègre de l'habitation des Tamarins?

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