‹ Mademoiselle de CardonneChapitre 2 sur 3 · I.a capresse fit un signe affirmatif · texte numérisé non relu

I.a capresse fit un signe affirmatif

— Tu veux que les soupçons de l'amiral se portent sur le pauvre Smarth ?

Même mouvement de la capresse.

— Tu veux que le comte réduit au désespoir, vive écrasé de douleur par ces nombreux assassinats, et qu'exaspéré, éclairé par une fausse révélation il tue son vieux matelot.

— Mieux que cela, murmura la Rémédios, tu n'es qu'un enfant, et cependant on t'appelle le tigre.

— Ah ! ah ! voyons... j'y suis, tu veux empoisonner mademoiselle Nancy ?

MADEMOISELI,E DE CARDONNE. 209

La capresse demeura froide et immobile.

— Et tu veux que Smarth soit encore chargé de ce crime ?

Le visage de la Rémédios semblait être de marbre.

— Le comte a donc été ton amant?

La capresse hocha la tête avec dégoût.

— • Eh bien ! ma chère, écoute ce que je vais te dire et n'en perds pas un mot : je te permets d'empoisonner tous les nègres de cette habitation, en cela tu me feras plaisir; je te permets de mettre le feu aux

quatre coins de ce beau domaine, il m'offusque et me fait concurrence, car ses sucres et son café se vendent mieux que les miens ; je te permets de faire passer Smarth pour ce que tu voudras ; je te permets de faire mourir de chagrin ton vieil amiral dont je me soucie comme d'une pipe de tabac ; mais s'il arrive malheur à sa fille, tu m'entends bien, n'est-ce pas? je te ferai écorcher vive, je ferai tanner ta peau pour mes tambours, et te ferai manger par mes chiens.

La capresse écouta cette horrible menace sans sourciller.

— Ce n'est pas tout, reprit DessaUnes, ta fille subira le même supphce, et elle le

subira sous tes yeux afin que ma vengeance soit complète.

— Tu Taimes donc cette femme ?

— Je n'ai pas de comptes «à te rendre... ne te figure pas que tu pourras te débarrasser de moi aisément ; je me connais en poisons et mon cuisinier n'est pas facile à gagner... Tu m'as bien entendu, bien compris, nous sommes d'accord?

-Oui.

— A la bonne heure. Maintenant que veux-tu que je dise à l'amiral ; je me suis beaucoup avancé en annonçant que j'avais des soupçons... alors, je l'avoue, je ne songeais qu'à toi.

212 MADEMOISELLE DE CAHUONNE.

— Tu diras n'avoir rien éclairci, et tes soupçons se porteront sur Smarth.

— Sur quoi baser cette dénonciation ?

— Sur ses fréquentes absences la nuit.

Ces absences sont secrètes, j'en ai pénétré le mystère.

— Mais le vieux marin se justifiera d'un seul mot?

— Il ne le dira pas, ce mot, et se laissera accuser plutôt que de vendre son secret.

— Et ce secret ?

— Que t'importe?

MADEMOISELLE DE CAUDONNE. 2I3

-- C'est bon ! avant peu j'aurai besoin de toi, sans doute ; sois prête à me servir!.. Maintenant, retire-toi, laisse-moi faire ma sieste en paix... j'espère que le dîner sera bon.

Dessalines se roula sur le canapé, où il ne tarda pas à s'endormir. La capresse était sortie de la chambre, mais était restée dans un corridor voisin ; bientôt elle entendit les ronflements sonores du général ; alors, elle vint coller son oreille à la porte de l'appartement, et, pressant l'ongle du pouce de sa main droite, elle en fit couler une goutte d'une liqueur verdâtre et glutineuse qu'elle regarda en souriant.

— J'ai là de quoi tuer un cheval, se dit-

214 MADEMOISELLE DE CARDOMNE.

elle... cet homme me gêne!... et, cependant, il me sert, c'est un fléau !... non, son heure n'est pas venue... d'ailleurs, s'il l'aime, je serai bien mieux vengée... allons, dors, tigre et bourreau.

Lacapresse se retira à pas de loup. Au bas de l'escalier, elle rencontra mademoiselle de Cardonne :

— Vous voilà bien belle pour ces brigands, mam'zelle.

~ Que veux-tu, ma pauvre Médi, lorsqu'il faut du courage, on n'en saurait trop avoir.

—Ah ! maîtresse, le bon Dieu bénira votre dévouement.

- Hélas ! je crains bien que le bon Dieu

ne nous abandonne au contraire ces

meurtres m'épouvantent, non pour moi, mais pour nos pauvres nègres, pour mon père, que le chagrin tuera... je n'ose plus nommer personne, j'ai même envie de te chasser, Médi, car je pourrais te porter malheur.

La capresse se mit à genoux, et baisa les pieds de Nancy qui voulait la relever.

— Chère mam'zelle, rassurez-vous, je suis trop vieille pour exciter leur méchanceté, et, puis, je connais les nègres, voyezvous, ils savent que je souffre de tout ce qui vous fait souffrir, et ils ne me tueront que la dernière... Vvez-vous parlé à M. le comte?

216 MADEMOISI^LLli Dli CAUUOxNNt:.

— Oui, mais sans succès, il ne veut rien entendre, il ne veut même pas interroger...

— Tant pis! tant pis; je mettrais, moi, ma main au feu... tenez, cette nuit encore il doit sortir, sans doute pour aller où vous savez.

— En es-tu bien sûre ?

* — Je ne sais pas s'il ira au morne comme

d'habitude, mais je sais qu'il sortira.

— A quelle heure?

— Quand on sera couché !... mais chut ! voilà votre père.

Nancy et la capresse se séparèrent.

Vfl

l<es deux Collègues,

Obéissant de grand cœur à l'ordre du comte, Smarth était allé se mettre en tenue de marin. Il avait tiré d'une petite armoire remplie de ses plus chères défroques, une belle veste en drap bleu à galons d'or, ornée, au collet, de deux ancres sur-

220 R1AI)E.M01SI:LLE UE CAliDONMi.

montées de fleurs de lys ; il avait noué à sa taille une ceinture en soie rouge, et s'était coiffé d'une casquette ronde en cuir vernis. Sous ce costume dégagé, le brave matelot avait bonne mine; son visage empreint de cette douceur que reflète la force unie à la sérénité du cœur, semblait s'être rajeuni ; il s'examina, avec coquetterie, dans un miroir qu'il ne consultait que tous les dimanches, et, content de sa personne, il vint trouver Martial.

Le sergent, las de réfléchir aux embarras de sa position présente et aux catastrophes dont il était menacé, s'était endormi d'un œil, comme on dit en style de guerre, et faisait des rêves d'autant moins agréables qu'ils s'éloignaient peu de la réahté. L'En-

MADEMOISELLE DE CAUDONAE. 221

jôleur était en train de se voir pendre, lorsque Smartli lui frappa sur l'épaule.

— Ah ! ah ! gmnd merci! fit Martial en se frottant les yeux, je croyais n'être plus de ce monde.

•— Ah ! bah ! et pourquoi donc ?

— Pourquoi... dam! parce que... c'est une bête d'idée, mais n'en parlons plus... tiens! vous aussi, vous portez des sardines sur vos manches ; nous sommes donc collègues?

—Un peu, si ce n'est que nous ne faisons pas nos étapes de la même façon.

— Oui, oui, je vois ça, vous êtes marin ;

fichu métier , quoiqu'il soit sans poussière.

— Fichu métier ! reprit Smarth en se redressant.

— Pardienne ! est-ce que je ne viens pas d'en tâter ? trente-trois jours de mal de mer, c'est-à-dire trente-trois jours de diète et de vomissements à grand orchestre ; aussi... que diable vais-je rabâcher... mettons que je n'ai rien dit, et n'en parlons plus.

— Voilà une phrase que vous paraissez aimer, camarade?

— Quelle phrase, citoyen matelot?

— Depuis que je vous connais, je vous

ai entendu dire au moins dix fois : « n'en parlons plus. »

— C'est possible, quand j'ai faim, je radote.

—Allons donc manger un morceau sur le pouce , il ne faut jamais faire crier son ventre.

— Quant à ça, présent ! me voilà solide au poste ; ces gueux-là ne m'ont encore nourri que de patates.

— De qui parlez- vous?

-Hein?

— Vous avez dit : « ces gueux-là. »

— Ne faites pas attention, citoyen, je parle toujours comme ça de mes amis, c'est plus familier.

Smarth conduisit le sergent dans sa chambre, le fit asseoir et le pria d'attendre quelques minutes.

Martial se mit à regarder les murs, en forme de passe-temps, et il s'arrêta devant une superbe hache d'abordage fixée à la tapisserie par un râtelier d'ébène.

— Voilà un joh petit instrument, se dit l'Enjôleur; je crois. Dieu me pardonne, que le manche est en argent... tiens! tiens! tiens ! qu'est-ce que je vois là?

11 décrocha l'arme et l'examina avec soin.

MADEMOISELLE DE CABDONNE. 225

— Des fleurs de lys !... je suis chez un nègre ci-devant ! . . . c'est drôle ... il y a donc des aristocrates dans ce pays de moricauds... ah ! bigre ! si je savais lire ; voilà une inscription, comme sur la lame de sabre du papa Martial, une fameuse lame donnée par la Convention au cher brave homme après Fleurus... bon! le matelot revient, mettons tout en place... il est un peu crânement logé le collègue, mieux que je ne léserai jamais.

— On va nous servir, dit Smarth en entrant, mettez-vous à votre aise, camarade, ôtez votre capote si elle vous gêne, la terre et la mer vont fraterniser.

— Ça va, fit le sergent, je vois que vous êtes un bon lapin.

Deux domestiques portèrent une table toute servie, comme dans les vaudevilles, mais, mieux qu'au théâtre, la table était copieusement et délicatement garnie.

— Ne perdons pas de temps, s'écria Smarth, on ne sait pas ce qui peut arriver.

— Quoi qu'il arrive répliqua Martial, je ne sortirai d'ici qu'avec une ration complète, et il flaira, en Lucullus, les excellentes choses étalées sous ses yeux.

— Maintenant, mes enfants, dit Smarth aux domestiques, nous avons tout ce qu'il nous faut pour le quart d'heure; le vin est frais, l'eau... nous n'en boirons guère ; al-

lez donc VOUS promener, nous nous servirons nous-mêmes ; n'est-ce pas, camarade?

— Oui, oui.

—Je vous sonnerai pour le dessert et le café... allons, filez... à table, jeune militaire.

— Ah ! çà, mon cher collègue, dit Martial en attachant à sa cravate le bout d'une serviette éblouissante de blancheur, il paraît qu'on est passablement payé, chez vous, dans la marine.

— - Pourquoi donc ?

— Vous êtes mieux servi qu'un général de division de la république française.

2?8 MADEMOISI'LLE DE CAHDOXXE.

— Les choses ont donc bien changé de l'autre côté de l'eau, répondit Smarth en préparant la sauce d'un superbe homard, j'ai vu le temps où les amiraux de ce bon pays de France menaient un fameux train... dam! faut avouer, aussi, qu'ils se battaient dur.

— Et vous connaissez la France ?

— Un peu.

— Au fait, les marins connaissent tous les pays, mais c'est drôle tout de même...

— Drôle, quoi?

— Vous ne vous fâcherez pas ?

^iAOKMOlSELLE DE CAllDONNE. 220

— Jamais.... servez-vous, collè|;uc, si vous aimez le piment, vous en avez sous la main.

— Merci... j'aurais cru que les marins

de Saint-Domingue étaient des marins

pour la frime, histoire de rire.

— Ah bah ! fit Smarth avec bonhomie ; il y a du vrai dans ce que vous dites-là, car à Saint-Domingue, on compte deux marins d'autrefois et beaucoup de marins d'aujourd'hui. Je suis d'autrefois, mon cher, moi et le maître de cette maison, comprenez-vous? je jouis de ma retraite... un verre de Bordeaux? c'est du vieux et il a roulé pendant quatre ou cinq ans dans la cale du vaisseau le Triton.,, vous m'en direz des nouvelles.

230 MADEMOISELLE DE CAISDONNE.

— Ah ! mâtin ! c'est un peu chouette ! quel velours... Savez-vous, collègue, que votre gouvernement fait bien les choses... Voyons, là, sans vous questionner, qu'estce qu'on vous donne pour votre retraite ?

— Zéro.

— Vilain chiffre... vous êtes donc crânement riche?

— Moi, je n'ai pas le sou... prenez donc de ce salmis de pluviers.

— Je comprends ; vous avez servi avec le maître de la maison, et vous êtes chez lui comme chez vous.

MADEMOISLLLE DE CAHDONNE. 231

— Justement.

— Mes compliments, collègue; c'est une fameuse chance que vous avez eue là. Et, dites-moi un peu, puisque nous sommes en train (le jacasser, votre patron quel grade a-t-il ?

— Contre-amiral, en retraite comme moi et aussi bien payé que moi.

— S'il a bien servi, ce n'est pas trop.

— Mon garçon, reprit Smarth avec gravité, quand tu auras fait la moitié de la besogne que l'amiral et moi avons faite, tu pourras te coucher et dormir, ton temps n'aura pas été perdu.

— Hum ! quoique jeune ne me prenez pas pour une recrue, v'ià sept ou huit ans que je me promène la baïonnette au canon... mais ne parlons pas de çà.

— Allons, camarade, reprit Smarth en riant, ne cherche plus à retenir ta langue, il ne faut pas longtemps à un vieux timonier comme moi pour connaitre son monde, et puisque je te tutoie, sois bien sur que j'en ai le droit.

— Je vous le permets bien volontiers, mais le droit...

— Eh oui, le droit, regarde cet œil crevé, regarde ce bras traversé d'une balle, et regarde cette poitrine labourée d'un coup

MADEMOISELLE DE CAl{D!tNNE. 233

de sabre ; est-ce que je ne suis pas ton ancien, est-ce que ce ne sont pas tes ennemis qui m'ont fait tous ces cadeaux ? Va, je leur ai tout rendu, et en belle monnaie.

— Mes ennemis, fit Martial avec étonnement.

— Je suppose que les Anglais ne sont pas tes amis?

— Ah! les gredins!... comment, l'ancien, vous vous êtes chamaillé avec l'Angleterre ?

— Ecoute, petit... mais avant, une question... qu'est-ce que tu fais ici, traîné à la remorque de ce tas de canailles,Dessalines et consort ?

234 MADEiWJlSELLE DE CARDONNE.

— Eh ben ! à la bonne heure, vous ne vous gênez pas, vous appelez, au moins, les gens par leur nom.

Martial se servit une nouvelle rasade, en riant du meilleur cœur, et reprit:

— Je ne peux pas vous répondre comme je le voudrais ; sachez seulementque je suis ici par hasard, que... allons, allons, ne m'en faites pas dire plus que je ne dois... j'ai eu de la chance et du guignon, de la chance parce que voilà un tameux dîner, du guignon parce que... du diable si vous me tirez un mot de plus.

Pendant que le sergent parlait, Smarth l'examinait avec soin, et lorsqu'il eut fini, le marin lui dit:

MADEMOISELLE DE CAUDOiNNE. ' 235

— Soit, je sais le reste ; tu fais partie de l'armée française qu'on attend ici d'un jour à l'autre, le hasard t'a jeté sur la côte de l'île, on t'a pris, et avant peu tu seras fusillé ou pendu, ton compte est clair, mais ce n'est pas gai.

Martial ne broncha pas ; son visage fut impassible ; Smarth continua :

~ (.'est là leur façon de faire la guerre, jusqu'à ce que la France leur donne des leçons à leurs dépens. J'aime à croire que ce sera bientôt... tu le vois, garçon, je n'ai qu'un œil mais il est bon, et je t'engage à mieux cacher ton jeu si tu veux faire de la politique, car, si je n'étais ton ami, j'en saurais assez pour te faire expédier dans l'autre monde. Je suis ton ami, parce que

236 MADEMOISELLC DE CAIIDONNE.

j'ai le cœur français, parce que j'ai servi la France pendant près de quarante ans , parce que j'ai été blessé six fois sous son drapeau...

— Vous ! s'écria Martial avec une joie d'enfant.

-— Tu es en ce moment chez le comte de (Pardonne ancien officier général dans la marine du roi Louis XVI, le meilleur et le plus brave des hommes... à la santé de la France, mon garçon, de ce beau pays que je voudrais tant revoir avant de mourir.

Martial tendit la main à Smarth ; il avait des larmes aux yeux et il bégaya :

- Cré fichu sort ! dire que je ne peux pas

MADEMOISELLE DE CAHDONNE. 237

parler quand j'étouffe... tenez, mon ancien, vous me mettez du baume dans le sang... Mais, qu'est-ce que vousfaitesdonc, vous-même, dans ce gueux de pays ?

-- J'attends... ainsi, mon enfant, tu peux, t'ouvrir à moi sans crainte, je te vois dans une mauvaise passe, il faut en sortir.

iMartial secoua la tête avec chagrin.

— Je te dis qu'ils t'assassineront au premier jour... cette maison est laseule, dans la province, où tu trouveras des amis ; je te conseille de ne pas aller plus loin.

— Nous parlerons de çà une autre fois, je ne suis pas si mal campé que vous vou-

lez le croire, et d'ailleurs, je me soucie de ma peau, comme vous d'une chiquenaude... laissons en paix tout le monde, et ne nous occupons que du plaisir de fraterniser... un verre de genièvre, s'il vous plaît, ça fait faire la digestion... merci... ah çà ! qu'est-ce que vous faites de vos journées, dans cette belle maison ? on dit que les marins sont comme les poissons; hors de l'eau ils ne vivent pas.

~ C'est vrai... aussi, quand je m'ennuie, je vais me percher sur la côte comme un goéland, je regarde la mer et je cause avec moi-même.

— Ne faites-vous pas des promenades sur l'eau? n'avez-vous pas une barque, un canot?

— Souvent, avec l'amiral, nous poussons à plus de dix lieues en pleine mer.

— Ça me plairait joliment une tournée

comme ça.

— Faut avoir le cœur solide, et tu m'as dit...

— Justement; je suis têtu , j'enrage de n'avoir pas le pied marin et je voudrais m'habituer. Dites-donc , mon ancien, voulez-vous être aimable ?

Smarth cligna de l'œil.

— Eh bien ! comme nous coucherons ici, à ce que je crois, profitons de la nuit

2iO MADEMOISKLLE DE CAUDONNE.

que nous allons passer ensemble , pour nous promener dans votre chaloupe.

— Mais, pourras-tu t'éloigner?

— Je voudrais voir qu'on s'y opposât... Ça vous étonne , allez toujours, que mes affaires ne vous inquiètent pas , j'ai toujours passé pour un farceur.

— C'est que, mon cher garçon, cette nuitj'aidela besogne et...

— Alors ce sera pour une autre fois... si nous nous revoyons.

— Hum! j'ai dans l'idée que nous ne nous reverrons plus.

— Vous croyez ?

— J'en suis sur... Dessalines ne fait pas languir ses prisonniers.

— Mais, mon bon, je ne suis pas prisonnier.

— Alors tu es un espion, un déserteur ; tu vends tes frères.

— llalte-là, père conscrit! ton dîner était fameux, ne le gâte pas au dessert... Moi , déserteur ! sais-tu bien que j'étais tambour à l'armée de Sambre-et-Meuse ; deux rivières où tu n'as pas navigué , je suppose.

Connu ! fit le marin avec gravité.

242 MADKMOISELLE DE CAUDONNE-

— Tâche, alors, de ne pas oublier qu'on est brave et bon soldat jusqu'à sa mort, lorsqu'on a battu le pas de charge à Altenkirchen.

— La paix î fît Smarth en présentant sa large main au sergent, tu n'es ni espion ni déserteur, mais tu es un drôle de paroissien.

— Je suis un brin loustic , c'est vrai ; mais... j'ai mes idées, et j'espère vous les expliquer un jour ; à l'heure qu'il est, bouche cousue... A votre santé, collègue.

— Quand tout le monde sera couché dans la maison , nous sortirons, et si le vent n'est pas trop mauvais , je te ferai faire la promenade demandée.

— Et votre besogne ?

-Qu'est-ce qu'elle te fait, ma besogne?

quand j'ai dit, j'ai dit.

— Grand merci.

— Maintenant, prenons le café, et allons faire un tour dans le parc.

Smarth agita une sonnette. Une jeune négresse se présenta peu d'instants après, portant un plateau d'argent sur lequel étaient posés des carafons de liqueurs , une cafetière et deux tasses. La Rémédios accompagnait la négresse; elle s'approcha de Smarth et lui dit d'une voix câline :

— Âvez-vous bien dîné, compère?

244 MAUEMOISKLI.i: i)i: gahoo^ne.

A la vue de l'horrible capresse , Martial lit un haut-le-corps et une grimace tout à la fois ; il lui sembla que les cadavres de Jacob et de Jérémie étaient entrés avec cette femme dans la chambre de son hôte ; les nègres- marrons, Toussaint -Louverture et tous les acteurs de la scène infernale à laquelle il s'était fatalement trouvé mêlé, la nuit précédente, lui apparurent ; son grand cœur frissonna.

— « Tu es flambé, se dit-il , tu es pris comme un grillon, triple bête que tu es ! ^

— Mais oui, ma chère amie, répondit Smarth en souriant, nous avons assez bien dîné; n'est-ce pas, camarade?

— Certainement, balbutia Martial....

j'ai... mangé compe un ogre.

MADEMOISELLE DE CARDUNNE. 245

La capresse attacha sur le sergent un regard aigu ; sa face entière se crispa, et le prisonnier put comprendre, à l'expression féroce de ces traits maudits, qu'il était sous bonne garde.

— Allons, je suis contente, reprit la Rémédios du même ton doucereux , mam'zelle m'avait chargé de veiller à ce que rien ne vous manquât, je retourne à l'office... Adieu, compère, ne laissez pas refroidir votre café.

— Adieu, ma bonne Médi... Mademoiselle va toujours bien, n'est-ce pas?

— Hélas! elle a tant de courage... elle s'est faite belle comme une reine pour ce dîner.

2i6 MADEMOISELLE hli CAUDONNE.

— Oui, oui, je sais... encore une humiliation !... pauvre maîtresse ! enfin le bon Dieu voit tout ça.... Camarade, servez-

vous

La capresse s'était retirée en adressant un nouveau regard, un regard flamboyant à Martial , qui , le dos renversé sur sa chaise, était plongé dans un gouflre de réflexions toutes plus noires les unes que les autres.

— < C'est clair comme le jour, et si deux et deux font quatre, se disait-il, tu t'es mathématiquement coulé. Quand je pense que j'ai pris ce vieux borgne pour un vrai matelot, pour un ancien du temps de mon père, pour un brave homme ! liélitre, va !

MADEMOISELLE DE CAKDONNE. 547

et je lui ai dit à moitié mon histoire, il sait d'où je viens, il sait, certainement, où et comm'ent on m'a pris , et il m'a proprement tiré les vers du nez... Et moi qui allais, cette nuit, tenter d'introduire ici mon capitaine... Ah ben! il était temps. »

— Sers-toi donc, répéta Smarth, le café n'est bon que lorsqu'il brûle la langue.

— Vous êtes bons amis, cette dame et vous ? demanda le sergent.

— Quelle dame?

— C'te vieille.

— La Rémédios ! pardieu , je croîs bien, c'est noire cambusière, notre majordome,

2i8 MADEMUISELLD Dli CAllDUNNL.

la surintendaiîte de la maison... Une brave et digne femme, va !

— Au fait, elle en a l'air.

— Non , elle n'en a pas l'air, car elle est bien laide comme cinq cents péchés, mais, chez elle, tout n'est pas figure, et son cœur est un bijou.

Martial se sentit froid depuis la plante des pieds jusqu'à la racine des cheveux.

— Vous autres, beaux garçons , vous ne connaissez que la jeunesse et les charmes, reprit Smarth ; nous , vieux boucaniers , nous aimons autre]chose, un peu par force il est vrai ; l'amitié nous dédommage, nous

MADEMOISELLIÎ DE CAUUONNE. 249

console de l'amour, et je préfère une vieille bonne femme comme Médi à une évaporée comme il vous en faut. Ne faites pas trop la grimace en la regardant, car la luronne se souvient de ses amoureux du temps jadis, et elle se fâche tout rouge avec ceux qui la dédaignent ou en ont peur. Je te dis ça dans ton intérêt , parce que Médi fait ici la pluie et le beau temps; notre demoiselle ne voit que par ses yeux, et l'amiral en est coiffé... Du reste, c'est justice... Allons, un verre de schnick, comme on dit sur terre et sur mer... Fumes-tu, militaire?

— Plait-il? fit Martial absorbé par la rêverie.

— Si tu fumes, voilà des pipes, voilà des

^50 MAUEM(.HSELLE DE CARDONNE.

Havanes, et voilà des bouts -de -nègre, choisis (1).

Le sergent prit macliinalement un boutde-nègre, cigarre long d'un pied ; Smarth battit le briquet , et les deux camarades sortirent de table pour aller fumer au grand air.

Au moment où ils s'étaient levés de table, la capresse, qui écoutait à la porte, s'était lestement esquivée ; elle eut soin de se trouver sur leur passage , dans une galerie voisine, et , faisant à Smarth son moins horrible sourire, elle poursuivit Martial de ce regard menaçant qu'il ne pouvait plus, désormais, oublier.

(1) Les nègres appellent les cigarres bouts; le boutdc-nègre est, cependant , un cigarre particulier, long et mime.

vm

Proiuenado on mer.

Grâce au dévouement intelligent de Nancy, la journée s'était assez paisiblement écoulée aux Tamarins. Le vieil amiral, rongé de colère et de honte, avait reçu à sa table Dessalines et ses aides-decamp. Lui , dignitaire de l'ancienne mo-

254 MAUEMOISKLLF DE CARDONNE.

narchie, descendant d'une famille qui datait des croisades en Europe , et de l'occupation française à Saint-Domingue , héritier des préjugés les moins aveugles, il est vrai , de la race blanche aux colonies, mais plein d'une fierté qui , pour ne pas exclure la bonté , l'humanité , la justice, n'en était pas moins hautaine ; lui, le maître, il avait subi cette humiliation de voir assis à ses côtés , à côté de sa fille , des nègres affranchis de l'esclavage par le meurtre , des nègres qu'il avait autrefois rencontrés courbés sur des sillons et sous le fouet d'un commandeur (I). Le comte de Gardonne avait

(1) Les ateliers nègres étaient conduits, avant l'émancipation,par un chef qui était appelé Commandeur, ce chef était chargé d'infliger les châtiments ordonnés par le maître.

MADEMOISKF.I.I- DV. CARDONNE. 255

souvent, lorsqu'il montait le Triton, et que son pavillon amiral flottait à l'arrière de ce vaillant vaisseau , invité à son couvert des sous-officiers et matelots de son bord ; plus souvent encore il avait, à l'heure des repas , goûté la soupe et rompu le biscuit d'un mousse pour s'assurer de la bonté de ces aliments ; mais ces hommes , ces enfants était des blancs. Hors du commandement , il les traitait comme ses égaux, et il n'était leur chef que pour les aimer en père. J.a force du préjugé était telle chez le vieux créole , que Smarth , le plus brave et le plus habile comme le plus dévoué de ses matelots , n'avait jamais joui de la faveur réservée à ses camarades ; jamais il ne s'était assis à la table de son capitaine , de son amiral , de son maître , et en eût-il re-

2oO MADEMOISELLE DE CAllDONiNE.

çu l'ordre, il y aurait certainement désobéi, par respect, comme à l'exécution d'une chose impossible.

Le comte avait fait mauvais visage à ses hôtes pendant toute la durée du repas , maisDessaUnes et ses officiers, affamés par une course rapide , s'étaient vengés sur la nappe de la mauvaise humeur de l'amphitryon. Désireuse de plaire au gouverneur de la province et à mademoiselle de Cardonne, la Rémédios n'avait rien négligé pour ce repas ; les plus fines provisions de l'office avaient été employées ; et le robuste appétit de sa seigneurie avait eu l'occasion de se signaler. Dessalines s'était même mis en frais de galanterie pour être agréable à Nancy ; il lui avait fait de ces gros

MADtMOlSl::LLE DK CAllDONNE. 25T

compliments épicés que ne sauraient imaginer , en France ; les paysans les plus épais ; et il avait eu la sottise de prendre en bonne part la politesse digne et réservée de la belle créole. Ne doutant de rien , infatué de sa ridicule importance , le hideux général était parvenu à se persuader que Nancy le voyait d'un œil favorable , et que de cette faveur ^ l'amour , il nly avait pas

loin. A cheval sur cette idée saugrenue , Dessalines avait dévoré poissons , gibier , volaille, pâtisseries , sucreries ,'bu comme un sonneur de cloches, bavardé comme un sot , pendant que le grave amiral , sobre et taciturne , l'avait regardé faire avec au(ant de stupéfaction que de dégoût.

x\près dîner, Nancy s'était retirée dans

258 MADEMUlStLI.E UK CAHDO.NNK.

son appartement, et l'amiral, prétextant

une violente migraine , s'était assez adroitement esquivé, laissant ses hôtes maîtres de la maison. Dessalines ^t ses aides-decamp avaient achevé la soirée avec des cartes , du punch et des cigarres ; puis ils s'étaient tfaînés , gorgés de rhum , jusque dans leur chambre. ~ Lô gouverneur venait de s^ter tout hal^llé sur son lit, lorsque la Rémédios lui frSppa sur l'épaule.

— Ah ! ah ! te voilà, sorcière , maîtresse

du diable , que me veux-tu ?

— Je viens te parler de tes amours.

— T'ai-je pris pour confidente? mais non, tu trembles pour ta fdle, n'est-ce pas? mes menaces t'épouvantent... eh bien ! tu

n'as pas tort, car je ferais ce que je t'ai dit : si tu touches à la belle Nancy , ta Juliette est morte , foi de général , ainsi prends garde...

— Ecoute : je hais cette femme de toutes mes forces , je suis son ennemie acharnée ; je voulais la faire mourir de chagrin, de désespoir , et la faire mourir dans les bras de son père ; j'avais cru imaginer pour satisfaijTe ma haine tout ce que peut enfanter la colère , mais tu m'as prouvé que j'étais douce comme une brebis.

— Ah ! chienne enragée , ta bouche est un iftd de vipères.. . parle , dépéche-toi ?

— Tu aimes mademoiselle de Cardonne, que veux-tu en faire ?

200 MADEM0I5i:M.E l)F. CAHDOX.Vt:.

— Ma femme , oui , je veux l'épouser.

■— Et tu crois qu'elle consentira ?...

— J'en suis à peu près sûr... Le vieux blanc se révoltera , mais peu m'importe.

— Si la fille te repousse comme le père? Dessalines haussa les épaules.

— Que diras-tu ?

— Je ne dirai rien.

— Que feras-tu ?

— Je ferai tout ce que le démon peut faire.

— Tu vois donc bien que je suis heureuse : tu vas combler mes vœux !... Ah ! Des-

MADEMOISELLE UE CARUONNE. 261

salines, je voudrais être jeune et belle comme autrefois , je t'embrasserais.

—Merci ! vas te coucher, tu me fais peur.

— As-tu déjà glissé quelques doux propos à ta nouvelle maîtresse ?

— Je ne perds pas mon temps à ces bagatelles.

— As-tu laissé deviner tes projets au père ? •

— Ilum ! le courage m'a manqué.... je n'avais pas encore assez bu.

— Quoi ! le général Dessalines , le gouverneur de Saint-Marc , l'homme destiné peut-être au commandement suprême,

262 MADEMOISELLE !)!■ CAuDONNE.

tremblerait devant un vieillard prêt à tomber dans l'enfance. Il ne faut pas tant de ménagements ; tous tes désirs doivent être obéis ; c'est beaucoup d'honneur que tu fais à cette famille en lui ofl'rant ton alliance. D'ailleurs la fierté de l'amiral est bien déchue , il t'en a fourni la preuve en te recevant à sa table aujourd'hui , et je suis persuadée qu'il ne fera pas grande résistance.

— Tu crois ! s'écria Dessalines en ouvrant de grands yeux hébétés.

— Il est encore^^lus avare que hautain : pour sauver ses richesses il te vendrait son âme ; et d'ailleurs s'il s'obstine , tu auras le bon droit de ton côté... tu pourras agir sans remords =

MADEMOISI LLÎ- DE CAKDONNE. 263

— J'enlèverai la tourterelle.

— Et je t'aiderai.

— J'y compte bien.

— Ainsi tu parleras à l'amiral dès demain.

— Oui.

— Allons , bonne nuit et courage:

La capresse sortit de la chambre du général et , selon son habitude , elle se mit à parcourir la maison du haut en bas , comme pour s'assurer que tout était en ordre ; puis elle ouvrit une armoire de la salle à manger et y prit deux petits llacons qu'elle glissa dans ses poches. Comme elle se re-

2C4 WAUliMUlSELLE UE CAllUO.N.NE.

tournait, elle aperçut un jeune nègre que le comte affectionnait beaucoup.

— Bonsoir, Jean-Pierre, dit-elle, c'est toi qui es de garde cette nuit ?

-Oui, Médi.

— Pauvre garçon ! ton tour vient bien souvent, ce me semble.

— Puisque Michel et Baptiste sont morts, faut bien que je fasse leur ouvrage.

— Hélas ! reprit la capresse d'un ton dolent , c'est vrai que la malédiction du bon Dieu est tombée sur nous depuis quelque temps; nous mourons comme des mouches, et si le diable ne nous a pas jeté un

mauvais sort, c'est assurément du poison que des méchants nous font boire.

— Tenez, commère, c'est le démon seul qui nous travaille; il est impossible qu'une créature soit assez méchante pour s'acharner ainsi après de pauvres nègres.

— Je pense comme toi , Jean-Pierre ; aussi faut bien se garder, la nuit, des mauvais anges, faut pas trop dormir.

— Ah ! soyez tranquille, j'aurai les yeux ouverts; mais, Jésus, on a un peu peur quand on est comme ça tout seul.

— Dois un coup de tafia, mon fils, ça te donnera du cœi'.r.

26G MADEMOISELLE DE CAHDONNE.

— je ne dis pas non, et puisque vous avez les clefs...

— Tiens, à ta santé...

La capresse, après avoir r'ouvert l'armoire, versa un demi-verre de rhum blanc au jeune nèfjre , qui l'avala d'un trait ; puis, remettant la bouteille et le verre en place, elle souhaita le bonsoir à Jean-Pierre et se reti^ra pour continuer sa tournée. .Au bout d'un quart d'heure, la capresse descendait le perron du jardin, en écoutant et regardant autour d'elle pour s'assurer qu*elle était seule. Un gémissement frappa son oreille ; elle marcha droit à ce bruit, et heurta le corps d'un homme qui se tordait dans d'horribles convulsions.

— Ah ! je suis mort ! sauvez-moi, Médi , Médi, sauvez-moi, mon corps brûle !...

— Ça t'apprendra à boire du tafia, vilain.

— C'est vous qui m'avez empoisonné...

vous! oh! je le dirai... je...

— Tu ne diras rien, murmura la capresse

avec un hideux sourire Allons, parle,

parle donc, puisque tu en as envie.

L'abominable femme poussa du pied le cadavre du jeune nègre, et disparut en toute hâte sous les arbres de la grande allée.

Ta Fiémédios venait de quitter le jardin de l'habitation pour se jeter dans des sentiers de traverse, lorsque Smarth frappa

208 MAUEMOlSELLi: DE CAUDUiNNE.

tout doucement à la porte de la chambre qu'occupait Martial.

— Entrez, dit le sergent, qui, accroupi sur une natte, fumait force cigarres sans parvenir à calmer sa mauvaise humeur.

— Allons, leste, mon fils, jouons des jambes, le temps est à l'orage ; nous pourrions, en retardant, manquer notre partie.

— Est-ce que vous y tenez, à notre partie?

— Belle question ! je tiens à te faire plaisir, voilà tout...

— C'est que , mon cher collègue , vous m'avez si bien faitdmer...

made.mois!;li.i-; de fiAiiDDN.Ni:. 2G0

— Gui, oui, tu voudrais taper de l'œil, hein ?

— Justement ; j'ai du plomb sur les cils.

— Bail ! la ])rise te dégourdira.

— Non, vraiment, là... Une autre ibis, ne vous gênez pas ; et puisque vous aviez de la besogne...

— Je comprends, tu fais le discret... j'ai pris mes mesures ; allons, debout, plie ton hamac ; autrement je croirais que tu as peur de l'eau.

— Je n'ai pas plus peur de l'eau que du feu, riposta Martial en se levant brusquement; puis il murmura en lui-même : « Ce

210 MADEMOISEI.LK DK CARDONNE.

diable d'homme me prend toujours par mon faible. >

— Ne fais pas de bruit avec tes gros souliers ; quoique nos officiers soient dans les vignes du Seigneur, ils pourraient t'empêcher de sortir.

— Ah ! ouich ! je me moque bien de leur consigne.

Et Martial, qui eût été enchanté d'être arrêté en chemin, fit pour cela tout le tapage convenable.

Smarth conduisit le sergent sur le bord de la mer, dans une petite crique où était amarrée une charmante chaloupe portant la voile.

lIAUEMOlSr.LLt: DE CAHDOME. 27 1

— Ce n'est pas tout, dit le marin, faut pas s'embarquer sans biscuit.

— Plaît-il?

— j'entends que la mer moutonne un peu, que le ciel est noir comme un four, et que nous aurons un grain avant une heure d'ici.

— Si nous devons nous mouiller, rentrons.

— Est-ce que tu as peur d'un rhume?

— Je n'ai peur de rien, vous dis-je.

— A la bonne heure; d'ailleurs, mon fils, il y a grain et grain : celui que nous

2*2 MADI.MOISI LI.l. liK CAIIDON.M:.

aurons sera sec ; nous appelons ça , nous autres, une raffale ; mais je sais comment ça se passe par ici, et je n'ai pas envie d'aller me casser le nez sur quelque roche... Vois-tu , mon garçon , la prudence est la mère de la sûreté... Allons, aide-moi, ramasse des fagots... Tiens, prends ce tronc d'ai'bre par un bout.

— Qu'allez-vous faire? demanda Martial

avec émotion. * >

— .le vais allumer du feu , répondit Smarth en battant son briquet.

— Allumer du feu ! s'écria le sergent, vous êtes fou !

— Ne vas-tu pas m'apprendre mon mé-

MADEMOISELLE DE CAUDONNE. 213

lier ; je connais la côte, elle n'est pas bonne, et si je ne me faisais pas à moi-même un signal, nous pourrions être charriés par les courants à cinq ou six lieues d'ici.

— Mais...

— Décidément, collègue, j'aime à croire que tu es plus brave sur le plancher des vaches que sur le pont d'une chaloupe ; tu as fait le fendant, et maintenant tu recules...

Disant cela, Smarth mettait le feu à des branches résineuses qui pétillèrent; une gerbe de feu s'élança dans les airs, éclairant le rivage.

— Que la volonté de Dieu soit faite ,

murmura Martial... Ah! mon pauvre capitaine, vous voilà comme moi dans la nasse.

— Embarque, cria le marin au sergent.

— J'espère bien que nous allons nous noyer tous les deux, pensa Martial... Encore, si j'avais le cœur solide, je pourrais jeter à l'eau ce flibustier, revenir éteindre le feu et sauver... mais je sens déjà que la tête me tourne... Ouf! me voilà tout barbouillé.

Smarth avait lâché l'amarre de la chaloupe, tendu une voile triangulaire, et s'était déjà lancé vers la haute mer.

— \h ! çà , camarade , dit-il en riant de

MADEMOISELLE UE CARDONNE. 2l5

quelques hoquets poussés par le malheureux Martial, que le tangage commençait à éprouver, pas de bêtise ! où veux-tu que je te conduise? Avec le vent que nous avons, je peux en deux heures te mener à l'île de la Tortue ; je ne te promets pas d'y être bien reçu, mais toute compagnie vaut mieux pour toi que celle de Dessalines.

— Mène-moi au diable, ça m'est bien égal maintenant.

— Allons, bon ! te voilà grognon comme un marsouin, pour une centaine de brasses que nous avons faites ; ne te retiens pas, lâche les écoutilles, rends ton dîner, va ton train, tu en déjeuneras mieux demain.

— Ris, sans cœur! murmura Martial,

276 MADEMOISELLE DE CAUDONNE.

qui, affaissé sur lui-même, se sentait de plus en plus défaillir.

— Je vois que nous allons faire un joli petit voyage, continua Smarth avec gaîté, ça t'apprendra à ne douter de rien, beau militaire... Eh bien! tout de même, mon fils, si j'avais le temps de te faire faire, seulement une fois ou deux, le tour du monde, tu irais sur l'eau comme en patache ; c'est tout que de s'y mettre... Ferme! bien!

pousse encore ; quand tu n'auras plus rien dans l'estomac, tu souffriras un peu plus, mais ça t'aguerrira.

Martial ne répondait plus ; il s'était couché tout de son long, et ne donnait signe de vie que par de violentes crispations et

MADEMOISELLE UE CAUUONNE. 2"ï7

de fréquents vomissements. Smarth, assis au gouvernail, pointait toujours sur la pleine mer ; les yeux tournés vers la nue, il consultait de gros nuages que le vent chassait avec force. Lorsqu'il eut navigué pendant près d'une heure en ligne droite, il se mit à courir des bordées, pour ne pas perdre de vue le feu qu'il avait allumé sur la côte, .lugeant enfin qu'il était temps d'avoir pitié de son compagnon et de mettre un terme à la plaisanterie, il vira de bord pour rentrer dans la crique.

Après avoir navigué pendant quelques instants dans cette direction, le brave marin se leva tout droit sur son banc et prêta une oreille attentive. Puis, abattant sa voile pour amortir le bruit du vent et du sillage delà chaloupe, il écouta encore.

278 MADEMOlSELLi: DE CAHDONNE.

— C'est drôle ! dil-il, j'avais cru entendre... Est-ce que décidément je deviendrais vieux... Non, non... Hum! c'est bien ça... Tiens! tiens! v'ià du nouveau... Pas de doute, c'est la marche d'un bâtiment de guerre... Un sloop, une corvette... non, un brick... je parierais que c'est un brick... il est tout près... il vient à nous... pas de feux ! Il va se cogner sur un banc... encore si c'était un Anglais... Faut que le bigre soit brave ou bien mazette pour se promener ainsi, la nuit, sans fanal dans ces parages.

— Qu'avez-vous donc à ramoner comme ça tout seul? demanda Martial qui avait saisi, par ci par là, quelques mots du soliloque de Smarih,

MADEMOISELLE [)E CAKDONNE. 2*9

— J'ai, mon cher, que nous pourrions

bien être coulés bas dans cinq minutes d'ici.

— Coulés, et comment? et par qui?

avez-vous la berlue ?

Smarth, sans répondre au sergent, se précipita sur la voile qu'il tendit en toute hâte, puis, donnant un vigoureux coup de barre au gouvernail, il prit le vent largue et fila comme une flèche.

— Vois s'il était temps, dit le vieux matelot en soulevant la tête de Martial.

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! s'écria le sergent, ce sont eux.

— Qui, eux? demanda Smarth.

280 MAliExMOlSELLE DE CARDONNE.

— Qu'est-ce que ça vous fait, je ne vous parle pas.

Un brick lancé à toutes voiles et courant dans la direction de la crique, passa à dix brasses de la chaloupe que le remou des vagues faillit faire chavirer.

— Cramponne-toi bien à bâbord, dit Smarth au sergent, si tu ne veux pas boire un coup.

— Est-ce que je connais ton bâbord ! fit

Martial avec impatience.

— Bâbord, c'est le côté gauche, maladroit!

Et Smarth, saisissant son collègue in-

commode par la ceinture, le cloua sur son banc d'un coup de poignet terrible.

Le brick fit une manœuvre après avoir dépassé la chaloupe, se mit en panne, et une voix partie de l'arrière cria :

— Oh ! hé ! du canot, arrivez.

— Arrivez, arrivez, grommela Smarth, j'arriverai si je veux.

Et le vieux timonier donna un coup de barre qui le jeta sous le vent en un clin d'œil.

Une détonnation se fit entendre, et une balle partie du brick frappa le mât de la chaloupe.

— Hé ! lié ! dit Smarth, voilà que la sérénade commence, tonnerre de Brest ! ça me fait plaisir.

— Arrive ou je te coule, cria un portevoix.

— Tu me coules, tu me coules, c'est plus facile à dire qu'à faire, continua Smarth.

Puis, mettant ses deux mains en forme de conque devant sa bouche, il jeta cette question d'une voix de stentor :

— Oh ! hé ! du brick, quel pavillon?

— Laisse arriver, tu le sauras.

— Ne voyez-vous pas que vous avez af-

MADEMOISELLE DE CAMDONNE. 283

faire à des Français, s'écria Martial que cette aventure avait remis sur pied... Je ne vous conseille pas de faire l'entêté...

— Je vois même que ce sont des Provençaux, et ils n'ont rien gagné en politesse depuis douze ans que je les ai quittés... Veux-tu aborder, ça te regarde.

— Certainement, je ne me soucie pas de faire le plongeon.

Smarth gouverna sur le brick, l'accosta, saisit une amarre qu'il fixa à la chaloupé et grimpa comme un écureuil sur le pont du navire.

— Tu te fais bien prier, moricaud, dit le commandant du brick.

28 i MADEMOISELLE DE CARDONNE.

— Je n'aime pas qu'on me montre les dents à première vue, répondit le vieux matelot, que me voulez-vous ?

— Qu'est-ce que tu fais à pareille heure aussi loin de la côte?

— Je me promène, après?

— Tu te promènes !... Mon garçon, je te conseille de ne pas lanterner avec le père Brùlart, ça pourrait te coûter cher.

En ce' moment, les rayons d'un fallot que portait un gabier donnèrent en plein sur le visage du commandant, et Smarth s'écria :

— Dieu me pardonne, c'est toi, c'est hnihïi, dn Triton?

MAbKiM.-ISELl.L: Dr: CAllDi.LNiNt:. 285

— Smarth ! fît à son tour le commandant, Smarth-le-Cyclope !

— Juste, mon vieux... Fichtre! deux épaulettes ! Ah çà ! tu as donc fait les cent coups...

— Oui, mon ami, interrompit Brûlart...

Et il montra son épaule gauche.

— Ah çà! et moi donc, il paraît qu'on m'oublie, s'écria Martial qui s'était hissé tant bien que mal à bord au risque de faire la culbute.

— Le sergent! l'Enjôleur ! Martial !

Cette triple exclamation s'échappa de vingt bouches à là fois. Le capitaine Meynard s'empara des deux mains du sergent,

et, les serrant violemment dans les siennes :

— D'où sors-tu, mon pauvre iMartial? tu as vraiment le diable au corps.

— Je n'ai pas le diable au corpg, mais j'ai le diable à mes trousses ; ouf! laissezmoi respirer un brin... Cré coquin ! je ne croyais vous retrouver que dans l'autre monde, mes amis... Pardon, commandant, pardon, capitaine... C'est que j'ai la tête un peu toquée pour le quart d'heure...

— Allons, raconte-nous vite ce que tu as fait, ce que tu as vu, et débarquons, dit le capitaine Meynard, nous n'avons pas trop de temps à nous pour en perdre.

— Oui, oui, je vas vous conter la chose en deux mots, ça n'est pas long, mais c'est drôle.

Accord parfait.

Martial se trouva serré de près par son auditoire rangé en cercle autour de lui ; Smarth n'était pas le moins curieux de tous, il lui tardait de déchiffrer enfin l'énigme de cette aventure bizarre, et, appuyé au bras de son ancien camarade du

290 MADEMOISELLE DE CAhDONNE.

Triton, il lui tardait que le sergent commençât son récit.

Martial se frotta le front, se gratta l'oreille, puis il dit avec chagrin :

— Voilà le guignon, mon capitaine, je ne peux rien vous raconter.

— Comment !

— Absolument rien, parole d'honneur; et cependant, sac à papier ! je sais bien des choses...

— Exphque-toi.

— C'est là le difficile ; vous me mettriez dans un pilon et vous m'y pileriez, que je

n'ouvrirais pas la bouche sur tout ce que j'ai vu et entendu depuis hier.

Chacun se regarda ; le capitaine croyait rêver.

— Allons, allons, ditSmarth, tu n'es pas ici sous les griffes de Dessalines, contenous ton histoire sans peur.

Martial se contenta, pour toute réponse, de regarder le timonier avec hauteur.

— Finissons cette plaisanterie, s'écria Meynard ; si tu n'as rien à nous apprendre, partons.

— Je n'ai qu'un seul conseil à vous donner, mon capitaine, et encore je ne

sais trop si j'en ai le droit : ne vous aventurez pas davantage dans cette expédition, c'est un mauvais endroit que celui d'où je viens, et vous y serez mal reçu ; virez de bord et laissez-moi retourner...*]

— Il est décidément fou, interrompit le capitaine , s'adressant à Brûlart , ne l'écoutons plus... Vous voilà donc en pays de connaissance, commandant?

— Mon Dieu! oui, et vous permettrez que je vous présente l'une des gloires de nos vieux équipages, le brave maître de manœuvres du vaisseau le Triton, un cidevant vaisseau qui a fait les campagnes des Indes et d'Amérique.

— Monsieur a servi du temps de Louis XVI..,

- Je le crois bien ! s'écria Brùlart , il a perdu un œil à Babel-Mandel, comme moi j'ai perdu un bras à Aboukir... il a si bien servi, que le roi Louis XYl lui a fait un don magnifique, une hache d'abordage... Te souviens-tu de ce beau jour, mon vieux Smarth... notre brave amiral pleurait de joie avec toi. .. Pauvre amiral ! que sera-t-il devenu dans toute cette bagarre politique... Ah ! si nous l'avions eu avec nous à Aboukir, j'aurais peut-être perdu deux bras au lieu d'un, mais, tonnerre de Brest! mon ancien, nous aurions tapé les Anglais comme jadis.

Smarth serra la main de son camarade avec attendrissement.

— Je le crois aussi, répondit-il ; souvent

nous avons causé, l'amiral et moi, de votre bataille d'Aboukir , et M. le comte m'a prouvé , clair comme le jour, que vous aviez été commandés par des massacres.

— Je n'ose pas te demander si M. de Cardonne vit encore ?

— Et il vivra longtemps , Dieu merci ! il ne tient qu'à toi de lui faire une visite , ça le rajeunira ; dans moins d'une heure nous serons à sa porte... Mais non, il se passe de trop vilaines choses là-bas , ne quitte pas ton bâtiment, mon vieux ; au temps où nous vivons c'est le plus beau , c'est le seul palais qu'on puisse habiter.

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