‹ Mademoiselle de CardonneChapitre 3 sur 3 · I.e capitaine Meynard avait prêté une · texte numérisé non relu

I.e capitaine Meynard avait prêté une

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grande attention à ce dialogue, et, en entendant nommer l'amiral de Cardonne, il avait senti battre son cœur de joie et d'espérance; ne pouvant se maîtriser plus longtemps, il interrompit les deux amis , et s'adressant à Smarth :

— Dans moins d'une heure, dites-vous, nous pourrions être rendus chez M. de Cardonne ? t

— Certainement ; demandez au sergent?

•— Tu es donc allé chez l'amiral , toi aussi ?

Martial fit un signe de tête affirmatif,

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— Allons, commandant, sans plus de discours, débarquons; votre ancien camarade se chargera de me mettre à terre.

— Bien volontiers; mais, capitaine, je dois vous prévenir de certain embarras que nous avons à la maison : le général Dessalines et quelques mauvais drôles de son état-major nous ont honoré de leur visite, ce ne sont pas gens à rencontrer de bon cœur.

— Peu m'importe.

Martial tira le capitaine à part, et lui dit tout bas :

-^ Vous saurez plus tard , je l'espère,

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pourquoi je me tais aujourd'hui avec obstination ; je ne peux, cependant^ m'empêcher de vous supplier de renoncer à votre projet; vous allez vous fourrer dans la gueule du loup ; autant vaudrait descendre en enfer que de frapper à la porte de ces gens-là... Croyez-moi, je ne peux vous dire que ça.

Meynard haussa les épaules, et, revenant près du commandant :

— Vous me répondez de la loyauté de cet homme? dit-il en montrant Smarth.

— Comme de la mienne.

— Il est incapable de me faire tomber dansunguet-apens?

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— Fi donc !

— Alors, mon camarade , je me livre à vous, conduisez-moi chez l'amiral de Cardonne, car c'est lui que je suis venu chercher de si loin.

— Soit ! fit Smarth, nous tâcherons de vous trouver une cachette.

« Et cependant, grommela Martial, j'ai bien vu ce que j'ai vu, j'ai bien entendu ce que j'ai entendu, la vieille sorcière qui est dans cette maison est bien l'empoisonneuse de la nuit dernière ; sa façon de me regarder, que diable ! était suffisamment significative. »

-^Toi, dit Meynard au sergent, reste

ici, le commandant te ramènera en France, tu en auras été quitte pour la peur.

~ Ça n'est pas bien de parler comme ça, mon capitaine, vous devez savoir que je n'ai jamais eu peur pour ma peau. Vous voulez débarquer, eh bien ! débarquons !.. En route, et que tous ces cancans finissent.

Le capitaine s'était déjà jeté dans la chaloupe, Martial s'y élança après lui.

Smarth tenait le commandant Brùlart embrassé, et il ne pouvait s'arracher du pont du brick.

— Adieu, mon pauvre ami , disait-il , nous reverrons-nous jamais?

300 MADEMOISELLE DE CAKDONNE.

— llum! fitBrùlart, il ne faut jurer de rien, j'ai dans l'idée, moi, que je te reverrai avant peu.

— Oui, on parle d'une expédition que la France projette ; je ne te questionnerai pas à ce sujet, parce que je sais ce que vaut une consigne, mais souviens-toi au besoin de ton vieil amiral et de ton vieil ami; partout où Smarth vivra, tu seras sur de ne manquer de rien... Adieu, si tu veux sortir du golfe où je te vois un peu aventuré, pointe au sud quart sud-ouest, les courants sont assez durs par ici. Embrassemoi encore... là... bon voyage etbonvent,

Smarth se précipita dans sa chaloupe, tendit sa voile et courut droit sur la crique

des Tamarins, où le feu qu'il avait allumé ne jetait plus qu'une faible lueur.

Pendantquelque temps Meynard,Smarth et Martial voguèrent silencieusement ; chacun d'eux était plongé dans ses réflexions: celles du capitaine lui promettaient le bonheur et la gloire, celles du marin avaient la tristesse et les regrets des vieux souvenirs; quant à l'Enjôleur, il était loin de voir les choses en beau, et sa pensée, comme disent les poètes de l'Orient, n'effeuillait pas des roses. Ce fut lui cependant qui rompit le premier le silence, il se rapprocha de Meynard à l'avant de la chaloupe, et lui dit assez bas pour n'être pas entendu de Smarth.

— Mon capitaine, je vais vous donner

une preuve de dévouement qui nous soulagera tous les deux, car, je le vois, vous me boudez.

— Je l'avoue, ta conduite singulière, tes hésitations, tes faiblesses...

— Merci... tel que vous me voyez je suis prisonnier de guerre.

— Toi?

— Un peu, et de bonne guerre, encore.

Hier, quelques instants après vous avoir quitté,jesuistombédans un parti de nègres, on m'a lié pieds et poings, on m'a conduit à Toussaint - Louverture qui m'a d'abord voulu faire pendre ; puis, cet illustre général, piqué de je ne sais quel point d'honneur, m'a fait grâce et m'a constitué pri-

sonnier sur parole. Je suis confié à la garde du général Dessalines, coquin fieffé s'il en fut, et j'ai pris l'engagement de rester neutre entre les blancs et les noirs, de ne favoriser ni les uns ni les autres soit par parole soit par action...

— Et tu as subi cette honte?

— Ma foi, j'avais la corde au cou... d'ailleurs j'ai fait mes conditions, j'ai exigé que le traité ne fut valable que pour quinze jours... j'ai mes projets.

— Dans ce cas, mon garçon, il fallait faire honneur à ta parole, et en favorisant mon débarquement, tu as faussé ton serment.

— Je n'ai rien à me reprocher, et si nous

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nous sommes rencontrés, c'est à mon corps défendant.

— N'as-tu pas fait le signal convenu en allumant ce feu...

— C'est le vieux matelot nègre qui, malgré moi, a incendié les broussailles de la côte ; c'est ce vieux loup de mer qui, sous prétexte de me procurer un divertissement, m'a mené au-devant du brick. Je vous répète que je ne suis pour rien dans toutes ces aventures dont je me lave les mains. Un mot encore, et ce sera le dernier, car j'en dis trop pour ma conscience. Méfiez-vous de ce pilote d'enfer, il est madré comme un Normand ; méfiez-vous de l'amiral en question, je le crois au mieux, quoiqu'il en dise, avec les chefs des ci-

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toyensdu pays; méfiez-vous surtout d'une mégère, dont le seul aspect vous fera mal au cœur, et qu'on nomme, je crois, la Rémédios, c'est le diable en jupons courts; enfin, méfiez-vous d'une belle demoiselle que j'ai vue,

— Gbez le comte de Gardonne ? -Oui.

— N'est-ce pas qu'elle est sans pareille?

— Vous la connaissez ?

— Sije la connais!... vas toujours, ceci ne te regarde pas.

— De plus fort en plus fort... en voilà

bien d'une autre ! ma foi, capitaine, je n'ai

plus rien à vous dire, et puisque vous avez I. « 20

(les intelligences dans la place, je perdrais mon temps à vous donner des avis... mais c'est égal, je suis mathématiquement interloqué, et je tombe de mon haut à chacun de mes pas dans ce pays de nègres, de singes et de perroquets. Bonne chance je vous souhaite... si je n'ai pas ie cou tordu d'ici à huit jours, nous nous raconterons probablement de drôles de choses.

— Dégagez donc un peu l'avant de la chaloupe, cria Smarth, vous retardez la marche; et puis, capitaine, veuillez avoir la complaisance de vous asseoir près de moi, nous avons à causer.

Meynard obéit.

— n ne faut pas songer à entrer, cette nuit, chez l'amiral, continua Smarth, on

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pourrait vous apercevoir, et comme la maison est pleine d'officiers, votre liberté, pour ne pas dire plus, serait compromise. Je vais donc vous conduire dans une cachette où personne ne vous ira chercher, et j'avertirai mon maître de votre arrivée quand nos hôtes seront partis. »

— Très volontiers, je me mets à votre discrétion.

— Q)ue faudra-t-il dire à l'amiral de votre part.

Le capitaine hésita, les défiances de Martial lui commandaient une grande réserve.

— Vous direz à M. de Cardonne qu'un officier français, le capitaine Meynard, a fait le voyage de Brest à Saint-Domingue, pour lui demander sa fille en mariage.

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Smarth fit un soubresaut violent et répondit avec sévérité :

— Plaisantez-vous, monsieur ?

— Il me semble que deux mille lieues en mer ne sont pas une plaisanterie, il me semble encore qu'il faudrait être bien audacieux pour jouer avec le nom de mademoiselle Nancy de Cardonne. Bref, plaisanterie ou non, je vous prie de faire ma commission; l'amiral méjugera.

— Ça suffit.

« Par exemple, murmura Martial, voilà une finesse et un fier toupet ! sans être curieux, je voudrais voir le capitaine manœuvrer dans le brouillard où il vient de se fourrer. Mais, au fait, comment connaît-il

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le nom de la demoiselle? Parole d'honneur tout le monde est sorcier dans ce pays-ci, excepté moi, bien entendu. >

Le voyage s'acheva dans un profond silence, et la chaloupe ne tarda pas à entrer dans l'Anse-aux-Mouettes.

Smarth sauta le premier à terre, amarra le canot, et disant à ses compagnons : « venez, > il les conduisit derrière de gros rochers qui masquaient un bosquet de mangliers. Après avoir fait plusieurs circuits, le marin s'arrêta devant un quartier de granit qui semblait s'être détaché de la colline, et il dit à ses deux compagnons :

— Aidez-moi.

Meynard et Martial, unissant leurs ef-

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forts à ceux de Smarth, déplacèrent la pierre et découvrirent l'orifice d'une excavation profonde.

— Entrez, dit Smarth : si mauvais que soit le gîte, vous y serez mieux que dans le palais du général Dessalines ; c'est bien Meynard que vous vous appelez, n'est-ce pas?

— Oui, mon brave.

— Ne vous impatientez pas, vous ne serez pas oublié.

— Adieu, mon capitaine, lit Martial, nous voilà drôlement logés tous les deux, qu'en pensez-vous?

— Bah ! une nuit de bivouac de plus ou de moins... au revoir, et tâche de garder ta tète sur tes épaules.

MADEMOISELLE DE CAUDONiNE. 311

Smarth et le sergent remirent le quartier de roche à sa place et s'éloignèrent.

— J'espère que nous avons fait une jolie tournée, hein, dit le timonier en cheminant.

— Il est certain qu'on ne voit pas en plein midi ce que nous avons vu cette nuit.

— Il est bon là, ton officier.

— Vous dites ?

— Je dis qu'il est bon enfant, le capitaine, de croire que je donne dans ses ba- Hvernes.

— Le capitaine ne ment jamais.

— Oh ! certainement, pas plus que toi,

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j'en suis sur; mais, en attendant, son amourette me fait rire.

— Ah bah !

— Ça ressemble à ta discrétion. Mon Dieu, pourquoi ne pas dire tout uniment que vous avez été envoyés en avant, tous les deux, pour faire le logement de l'armée française ; les marsouins lorsqu'ils ont mon âge, collègue, ne mordent pas à l'hameçon.

« Ce chenapan nous fera brûler vifs, pensa Martial, il est fin comme un renard. »

— Nous voilà rendus, reprit Smarth, tout le monde dort, jusqu'au nègre de garde, Dieu me pardonne! Allons nous coucher ; nous boirons demain le coup de rétrier.

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Le matelot conduisit son hôte dans la chambre qu'il lui avait préparée, puis il gagna la sienne en se disant et répétant à chaque pas :

— Ça va chauffer! ça va chauffer! et avant peu, branle-bas partout !

La Rémédios avait pris la traverse, avons-nous dit, lorsqu'elle s'était enfuie précipitamment de l'habitation des Tamarins ; puisant des forces dans la haine qui dirigeait toutes ses actions, la capresse avait hâté sa course, et quoique elle eut à franchir un espace considérable, quoique le terrain fût coupé de broussailles, de ronces et de pierres roulantes, elle était parvenue à surmonter tous les obstacles.

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et avant minuit elle était arrivée dans un étroit vallon où deux hommes à cheval ne tardèrent pas à paraître.

L'un des deux cavaliers s'arrêta, l'autre marcha droit à la capresse.

— Tu es exacte, c'est bien, dit ce cavalier en se penchant sur l'encolure de son cheval, approche et causons, le temps m'est précieux.

— Me voilà.

— Tu me hais beaucoup plus aujourd'hui qu'hier, n'est-ce pas, et cependant hier tu avais juré ma ruine, ma mort. J'ai réussi, je crois, à te prouver qu'on ne conspire pas impunément contre Toussaini; tu as payé ta folie tentative un peu

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cher, j'en conviens, car c'est pour te punir que j'ai frappé Jérémie, le fiancé de ta fille, son bien-aimé, Jérémie que tu chérissais comme s'il eût été ton propre enfant.

— Tu as été cruel, impitoyable, interrompit la capresse, et tu as bien fait puisque tu étais le plus fort: qui se venge à demi ne se venge pas.

— Je t'ai fait grâce ; j'aurais pu, j'aurais dû te laisser mettre en pièces par mes soldats; j'aurais pu te convaincre d'imposture devant les marrons que tu fanatisais et poussais à la révolte , ma clémence t'a épargnée; j'ai laissé croire à ces niais superstitieux que tu étais armée d'un pouvoir surnaturel, que tu étais éclairée d'un feu céleste, n'ai-je pas été magnanime?

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La capresse jeta un rire guttural et sauvage où perçaient le mépris et l'ironie.

— Très bien, reprit le dictateur, je vois que je ne m'étais pas trompé en arrêtant sur toi mes projets, tu as toute l'intelligence que peut souffler Satan.

La Rémédios fit avec orgueil un signe de tète affirmatif.

— Tu as donc deviné pourquoi je n'ai pas dévoilé tes impostures à tes adeptes ?

— Tu avais besoin de moi.

— Mais alors, forte de cette conviction, tu aurais dû me résister et ne pas condamner à mort Jérémie?

— J'ai besoin de toi, et pour arriver à

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mon but, je condamnerais à mort ma propre fille.

— Et sais -tu à quoi je compte t'employer ?

— Tu veux faire de moi ce que je ferai de toi.

— Et à nous deux que ferons-nous ?

— Uhistoire des blancs et ton histoire l'apprendront au monde entier.

— Donne-moi la main.

La Rémédios tendit sa main sèche et jaune au dictateur qui la serra avec force.

-Oui, c'est cela; l'histoire, continua

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Toussaint, l'histoire dira aux générations futures que les affranchis de Saint-Domingue se sont baignés dans le sang de leurs ennemis plutôt que de reprendre leurs chaînes, elle dira que l'incendie a tout dé- . voré sur ce sol fécondé par des sueurs qui ne devaient plus couler de nos fronts. Les Français ne tarderont pas à se présenter sur nos côtes, je le sais ; il faut que tous périssent, et j'ai besoin d'être aidé dans mes projets, voilà pourquoi je t'ai laissé vivre, toi qui me hais. Pour triompher dans cette lutte acharnée que je vais entreprendre, il est nécessaire que j'exerce une domination complète sur les esprits ; en te faisant grâce, j'ai donc confisqué, pour ainsi dire à mon profit, l'influence que tu exerces sur les vagabonds ; cette

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canaille ignorante, rebelle à mes lois, rebelle au travail, a été subjuguée par ton audacieux charlatanisme ; j'aurais fait une grosse faute en dessillant leurs yeux fascinés. Je savais que tu avais comploté avec Jérémie ; je savais que cet ingrat, comblé de mes faveurs, devait servir d'instrument à tes vengeances, à ton ambition ; c'était lui qui devait se montrer pour répondre à ton évocation ; ce chef désigné par l'Esprit saint pour commander aux insurgés, ce chef c'était Jérémie. Le complot était bien ourdi, la ruse était habile, mais j'étais instruit, Jérémie n'a paru que pour être supplicié comme un traître, et c'est moi que tes sortilèges ont sacré... à bon rat bon chat, ma commère. Jérémie s'est cru sauvé en te voyant chargée de prononcer

sur son sort, mais je savais, moi, que tu le ferais périr.

La capresse lança un regard terrible au dictateur; ses dents claquèrent de fureur.

•— Je le savais, reprit Toussaint, car ton cœur est pétri de haine, d'amour et d'orgueil. De haine pour la race blanche, surtout pour tes maîtres des Tamarins, et d'amour pour ta fdle. Ton orgueil est insolent, il est immense, et tu renoncerais à tes vengeances, tu maudirais ta fdle plutôt que de voir ton orgueil abaissé ! Tu as donc fait mourir Jérémie pour échapper à rhumiHation dont je te menaçais; je n'avais qu'un mot à dire pour te Hvrer aux risées et aux coups des nègres marrons. Tu as

préféré le sang à la honte... Oh ! je te connais bien.

— Assez, murmura la Remédies... pourquoi m'as-tu appelée ici?

— Pour t'offrir une alliance sincère. Tu surveilleras l'habitation des Tamarins dont je me défie, tu surveilleras Dessalines, Christophe, Maurepas et les autres ambitieux dont je dois suivre les menées; tu réchaufferas le zèle des marrons, tu pourras, favorisée de la confiance de l'amiral de Cardonne et de sa fille, me tenir au courant des intrigues des Français s'ils parviennent à envahir le pays; et enfin, tu disposes d'une arme terrible, le poison... Nulle n'a autant que toi la science des préparations vénéneuses ; tu seras sans pitié pour les

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blancs, pour les faibles et pour les traîtres de notre couleur ; tu me seras aussi utile que le feu de notre soleil, plus utile que les mousquets de mes soldats. Suis-je bien conipris ?

— Oui, répondit la capresse avec énergie.

— Ta récompense sera tout entière dans le mal que tu feras à tes ennemis qui sont les miens. Si tu es ambitieuse, je comblerai ton ambition : l'un de mes fils épousera ta fille.

La Rémédios haussa les épaules avec indifférence et répondit :

— Je ne te demande rien ; je te servirai parce que j'y trouve mon plaisir. Nous

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avons longtemps à marcher tous les deux dans le même chemin : marchons donc.

Tant que tu seras l'implacable bourreau des blancs, je te serai dévouée, fidèle ; si ton cœur s'amollit, ce sera tant pis pour toi ; et lorsqu'on ne verra plus à Saint-Domingue un seul de ces visages pâles et maudits, si nous comptons encore parmi les vivants, toi et moi, nous nous reparlerons de la mort de Jérémie.

— Soit ! tu prendras alors ta revanche, peu m'importe.

— Adieu, Toussaint, fit la capresse avec un calme glacial ; si j'avais résolu ta perte, c'est que j'étais indignée de la faveur apparente doût tu entourais les anciens maî'

très de ce pays. Tu n'es plus aujourd'hui le même homme, et je suis, comme toi, changée. Toutefois, encore un mot.

— Parle.

— L'amiral de Cardonne, sa fille et le marin Smarth m'appartiennent, tu ne leur feras aucun mal, car ce serait me voler.

~ Tu te les réserves?

— Oui.

— Je te les donne ; on les respectera. Quand tu auras un rapport à me faire, viens , pendant la nuit , au morne aux Goyaves; si je n'y suis pas, les miens y seront ; adieu.

Toussaint donna un vigoureux coup de

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houssiiie à son cheval, rejoignit son compagnon, et tous deux disparurent au galop.

La capresse reprit le chemin de l'habitation où elle arriva sans bruit ; puis elle se glissa à travers les galeries jusque dans sa chambre, comme une couleuvre dans le buisson où elle doit retrouver son nid.

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