Mademoiselle de Choisy
Par une soirée neigeuse du mois de décembre 1660, deux hommes en manteau de couleur sombre, marchant à distance l'un de l'autre vers le palais Mazarin, s'arrêtèrent simultanément à l'angle de la rue Richelieu, et franchirent d'un pas pressé le cabaret de la Barbe-d'Ory taverne fort en vogue à cette époque.
La taverne était remplie, ce soir-là, de figures violettes et grelottantes ; le froid était vif, la neige tombait à flocons. Les personnages épars dans la grande salle de maître Renard le cabaretier, étaient tous des gens de service, laquais, palefreniers ou cochers de grands seigneurs. C'était un tumulte, un brouhaha sans exemple, car il y avait fête au palais de Son Éminence, cette nuit-là même : aussi nos deux personnages arrivèrent-ils au
milieu d'un cliquetis de boites à chaudron qui se disputaient à coups de talons l'immense cheminée de maître Renard. Les pages de M. de Lesdiguières rirent beaucoup en les voyant, car ils ressemblaient, grâce à la neige, à deux garçons de moulin enfarinés ; mais quelques gardes à la livrée du cardinal froncèrent le sourcil â la vue de leurs mines patibulaires. Tous deux, en effet, maigres, grands et secs, la moustache en croc et la joue pâle, la cape rapiécée en plus d'un endroit, la rapière aussi longue que le tourne-broche de maître Renard, réalisaient assez le type des héros de Scudéry.
Chacun d'eux promena sur la vaste assemblée un regard clair et profond; puis, sans s'être adressé une seule fois la parole, ils furent bientôt s'asseoir à l'opposé l'un de l'autre à chaque bout de la salle.
Le plus vieux, qui portait un justaucorps rouge sous son manteau, était un homme d'une quarantaine d'années, le nez h en couleur, ce qui faisait encore plus ressortir l'extrême pâleur de son teint, le regard hébété, l'échiné courbée presque en deux; il était facile de voir que c'était un drôle soumis de bonne heure à la plus passive obéissance. Il s'approcha tranquilles du coucou de maître Renard, et interrogea des yeux son aiguille. Elle marquait alors le chiffre dix.
— J'aurai bien le temps de jouer un coup de lansquenet? ditil à maître Renard.
Et il se mêla aux laquais de M. le cardinal de Bouillon.
— C'est lui, je l'ai reconnu. Ce Grippefer m'embarrasse, murmura entre ses dents l'homme qui venait d'entrer avec ce singulier compagnon à là taverne de la Barbe-cTOr. Tenons-m serré, et ne le perdons pas de vue !
En se parlant ainsi, ce personnage secoua la neige de son manteau, et découvrit un torse aux lignes robustes. C'était un
être osseux, mais doué d'un poing d'athlète; on le nommait Brisacier. Il considéra quelque temps Grippefer, absorbé alors dans le jeu du lansquenet, puis, à son tour, il s'approcha de la pendule.
— Dix heures, bien!., j'ai deux heures.
Ces paroles dites, il revint s'asseoir sur le banc placé contre la muraille. Grippefer venait de perdre sans doute, car il s'était levé et avait quitté le jeu. Brisacier ne vit pas sans un certain étonnement qu'il fixait alors sur lui son regard aussi vif et aussi perçant que celui d'un chat.
Se voyant observé de la sorte par Grippefer, Brisacier rabattit son feutre encore plus avant et se plongea dans la lecture d'un petit bouquin qu'il tira de sa ceinture.
Grippefer, de son côté, ouvrit la sienne, et il tira également un livre qu'il fit mine de parcourir.
Au bout d'un gros quart d'heure, Brisacier, résolu à en fis ir et à éconduire ce fâcheux, s'approcha de lui en lui demandant ce qu'il lisait.
— Le Bouclier des Dames, contenant toutes leurs belles 'perfections, par M. de la Martinière 4 Cela est galant, du de: galant, monsieur Brisacier.
En s'entendant appeler par son nom , Brisacier fronça le sourcil.
— Vous me connaissez? demanda-t-il à Grippefer.
— Comme vous le voyez; mais que lisez-vous donc là?
— U Alphabet de V imperfection et Malice des femmes, augmenté d'un friand dessert et de plusieurs histoires pour les courtisans et partisans de la femme mondaine. Par ma foi, je n'en connais pas l'auteur2, mais c'est un livre agréable.
* Un petit vol. in-12. Rouen, 1621, 1 J. Olivier, 1634.
i MADEMOISELLE DE CHOISY.
— Nous aimons tous deux la belle littérature, monsieur Brisacier.
— Ne seriez-vous point d'aventure, monsieur, le cousin d'un certain drôle nommé Grippefer? demanda Brisacier, qui, en sa qualité de chevau-léger de la reine, ménageait peu les termes.
— Ce drôle-là, monsieur Brisacier, c'est moi, répondit Grippefer en se levant.
— Par ma foi! j'en suis ravi, don Amilcar-Hercule Grippefer! Ne sont-ce pas là vos prénoms, monsieur le garde de Son Eminence?
— Vous raillez, monsieur, mais c'est mal prendre votre temps. J'ai ici toute autre chose à faire que d'écouter vos rébus.
— Un garde du cardinal !
— Un enseigne de chevau-légers !
— Tout beau! mons Grippefer; votre livrée est rouge, et le sang ne s'y voit pas. Voulez-vous point que là... tous les deux?...
Et Brisacier, faisant mine de se fendre, semblait proposer à Grippefer un petit coup d'épée à l'amiable. .
— Nous sommes deux grands fous, dit Grippefer à Brisacier. Si le cardinal, que j'ai l'honneur de servir, desteste les duels, le chevalier de Saint-Mégrin, lieutenant de votre compagnie, les aime peu...
— Vous avez raison ; mais c'est que, voyez-vous, en ce moment...
— Achevez... en ce moment...
— Eh bien! en ce moment vous me gênez.
— Oui-da!
— Ce n'est pas précisément pour me chauffer que je suis venu chez maître Benard.
— Ni moi non plus, reprit Grippefer.
— J'ai promis à quelqu u.. ^ ,,y gflryir de fflon mieuX) dU Brisacier.
— J'ai juré à Son Éminence de lui obéir, dit top^^ un ton imposant.
— Ah! c'est donc à Son Éminence que vous devez rendre vos comptes, demanda Brisacier en jouant l'indifférence. J'ai une lettre pour elle, et je dois lui être présenté dés demain.... Nous servons nos maîtres par un mauvais temps, mon cher.
Le vent et la neige continuaient en effet à se disputer le ciel au dehors la taverne. A travers les vitres en mailles de plomb on apercevait le porche du palais Mazarin, ardemment illuminé, la grande galerie éblouissante de flambeaux et la cour d'honneur remplie de carrosses. Les conversations les plus bruyantes dominaient dans la taverne de maître Renard la voix de nos deux interlocuteurs, sur qui le cabaretier arrêtait seul, de temps à autre, un regard contraint et méfiant.
—Au lieu de nous hacher tout menus, mons Grippefer, n'accepteriez-vous pas quelques verres de vin de Langon? Maître Renard en a d'excellent, et nous avons du temps devant nous. Une tranche de pâté avec cela. . .
— Volontiers, répondit Grippefer; j'ai des forces à prendre, quoique l'ouvrage, après tout, ne soit pas de conséquence. Il s'agit d'adresse, et mes précautions sont bien prises.
En même temps, Grippefer pencha la tête dans la rue et fit signe à un homme qui s'y tenait de s'approcher.
— Quel est donc ce reître? .demanda Brisacier en voyant paraître un homme en livrée, de figure assez maussade, à qui Grippefer donna un ordre à l'oreille.
— Ce reître est mon valet... dit Grippefer, c'est-à-dire qu'il appartient au cardinal. Cette voiture qui stationne là-bas est la mienne... c'est à dire la sienne...
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— Quoi, vous rouleriez car- ^ ^nppefer?
pour cMe ni,:* .Paiement. Ah! le cardinal est bien bon
pour --^l'aiment!
— Que veut dire ceci?
— Qu'à minuit sonnant, monsieur Brisacier, vous me verrez monter dans ce séduisant équipage, dit Grippefer en se rengorgeant.
— En vérité, buvez donc, monsieur Grippefer, dit Brisacier en remplissant le verre de son interlocuteur jusqu'au bord, tandis que le sien demeura vide.
— Vous ne buvez pas? demanda Grippefer en tendant son verre de nouveau à Brisacier. Ce vin de Langon est fort coquet, il a une odeur de tubéreuse... Un vin noble, ma foi ! v
— Ne l'êtes-vous donc pas à dater de ce soir? dit Brisacier , en regardant Grippefer d'un air flatteur ; ne montez-vous point
dans les carrosses de Son Eminence ! Ah ça ! expliquez-moi donc comment le cardinal vous prête ainsi sa livrée?
— Le cardinal, dit Grippefer qui commençait à s'imbiber comme une éponge, m'a chargé d'un enlèvement.
— Diable ! cela est sérieux, dit Brisacier en se rapprochant avec une curiosité intéressée. Mais qui donc le cardinal peut-ii avoir intérêt à iaire ainsi monter avec vous dans son carrosse ? Serait-ce un Espagnol? Mais non, nous venons de signer la paix. Un Flamand? Bast! ils sont trop lourds pour conspirer. Est-ce un Allemand, un Turc, un Hongrois?...
— Rien de tout cela, monsieur Brisacier, c'est une femme...
— Une femme ! s'écria Brisacier en sautant sur sa chaise comme un homme piqué au jeu.
— Une jeune fille, reprit Grippefer en lorgnant amoureusement du coin de l'œil son verre de vin de Langon dont il huma une goutte rubis sur l'ongle.
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— Peste! vous avez la xm .j0]i compagnon de route, fit Brisacier.
— Pouah! reprit Grippefer avec dégoût, j'abomine les femmes, à commencer par !a mienne... Ah! si M. le cardinal me ressemblait, au lieu de me faire ce soir enlever une femme, il me ferait enlever la cave de maître Renard!
— Le cardinal est donc amoureux?
— Lui, le pauvre cher homme!... il est plus près de la fin de, sa vie que moi de celle de ma soif. Tenez, monsieur Brisacier, je crains bien cette fois que ce soit lui qui paye les violons!
— Et la jeune fille, elle est donc au bal?
— Oui, dit Grippefer avec un petit sourire d'ivrogne, montrant du doigt à Brisacier les fenêtres de la galerie.
— Elle va donc sortir?
— À minuit.
— 'Et par où?
— Par cette porte.
— La porte des Lions ?
— Précisément, celle par laquelle est entrée la reine-mère.
— Mais pour la reconnaître, il faut que vous F ayez déjà vue?
— Oh! pour cela, dit Grippefer, je la reconnaîtrai bien.... j'ai le signalement : une touffe de rubans bleus... sur l'épaule gauche...
— Une touffe de rubans bleus, avez -vous dit? reprit Brisacier d'un ton inquiet; ne vous tromperiez-vous point?...
— Moi, je ne crois pas. . . dit Grippefer en déployant un papier ; oui, c'est bien cela... une touffe de rubans bleus. Tiens, cela vous fait de l'effet!
— Moi! rien absolument, répondit Brisacier avec une insouciance affectée. Je voudrais seulement... il faut... Permettez
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que je vous quitte, mon cher ; ?& deux mots à dire à quelqu'un ; je reviens dans la minute.
— Par exemple!... Vous me quittez! vous me laissez seul avec un vin aussi traître... aussi bon, devrais-je dire... C'est égal, il toque ferme ! Je crois que je ne vois plus si bien la cheminée de maître Renard! Essayons de nous lever.
Pendant que Grippefer se débattait dans un cercle d'oscillations et de lignes problématiques, Brisacier avait ouvert la fenêlre. A un sifflement qu'il fit entendre, un homme s'approcha de lui.
— Le carrosse est là? dit Brisacier à voix basse.
— Oui, monsieur, ainsi que les deux laquais.
— Sont- ils bien armés?
— Dame! ils ont, monsieur, tous deux une espingole.
— Mets-en trois ; j'ai mes raisons.
— Vous redoutez donc?
— Rien, presque rien, mais il faut être en force. On court notre gibier, deux enlèvements pour un ! A minuit trouve-toi devant la porte des Lions.
— A minuit, soyez tranquille.
Brisacier ferma la fenêtre. Sa conversation d'une seconde avait échappé à Grippefer qui se trouvait enfin debout et à sa grande satisfaction sur ses jambes.
Dès qu'il aperçut Brisacier :
— Ah! c'est vous, dit-il, c'est vous, monsieur Brisacier, je ne suis pas tranquille ; oui, de par les saints, j'ai des remords ! . . .
— Des remords, pourquoi?
— Parce que ce maudit vin de Langon qui m'a délié la langue est capable aussi de me lier les mains... Si le cardinal savait, dit Grippefer en levant les yeux au ciel.
— Mais qu'avez-vous donc, encore une fois? pourquoi cette agitation?
— J'ai, monsieur Brisacier, que, dans ce cabaret qui est noir en diable, le diable lui-même, je le crains, nous a entendus. Regardez là... ce coucou!
— Ce coucou, eh bien?
— Eh bien! derrière lui, et à sa grande boîte brune, était adossé ce petit abbé ; je l'ai vu tirer son carnet et prendre des notes.
— Un. abbé, dites-vous, et qui écrivait... C'est un sonnet qu'il avait en tête!... Qu'avez-vous à craindre? Ce sera un des poètes du Mazarin qui venait ici se chauffer... Et tenez, le voilà qui court sur la neige en appelant un porteur de chaise ! Il rentre chez lui en invoquant les neuf Muses pour son souper, et ne songe guère à vous !
— Vous croyez! Alors il m'est permis de songer à boire un peu de ce vin de Langon! dit Grippefer en regagnant la table.
— Comme vous voudrez; mais cet enlèvement, cette jeune fille?...
— J'ai encore une heure, reprit Grippefer, buvons, et au diable l'abbé !