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LES RUBANS BLEUS

Dans les vastes ailes du palais Mazarin, tout n'était que lumière, musique, pierreries ; on eût dit d'un conte de fées.

Comme on reprochait au cardinal d'être avare, il s'était piqué cette fois de surprendre et d'éblouir, depuis le jeune roi luimême jusqu'au dernier page du duc d'Albret.

10 MADEMOISELLE DE CHOISï.

Le régal donné par lui à la cour, sur la fin des jours gras de mars 1647, et où l'on admira tant la comédie à machines à instruments qu'il avait fait venir d'Italie, n'était rien près de cette fête merveilleuse, donnée à l'occasion du rétablissement de Charles II en Angleterre.

La seule garniture d'orfèvrerie de l'une des chambres, consistant dans un grand lustre, des chenets, une pendule et six miroirs à bougie, avait été dessinée exprès par le cavalier Bernin ; les curieux en louaient encore plus la façon que le métal. D'autres pièces de plain-pied, tendues de riches tapisseries, rehaussées d'or et d'argent, étaient remplies de cabinets d'Allemagne et de la Chine avec des coffres vernis du Japon d'une légèreté et d'une odeur admirables. Deux galeries, l'une basse et l'autre haute, décorées de bustes et de statues antiques, avaient été peintes, la première par Romanelli, et la seconde par Bourdon ; l'œil y rencontrait de chaque côté des vases de jaspe et d'albâtre d'un travail exquis. Des figures d'argent et de vermeil doré, des vases de bronze, d'agate, de porphyre, des cabinets vitrés ruisselant de pierres précieuses, brisaient enfin sur ces murs la gerbe de leurs étincelles, pendant que sur le parquet couvert d'un tapis d'ouvrage à la turque, tout d'une pièce, et d'une longueur extraordinaire, les plus jolis pieds de la cour glissaient sans laisser de trace.

Et un mot, tout dans ce palais miraculeux ne témoignait que trop de la prodigieuse fortune du cardinal *, le ministre de France qui poussa peut-être le plus loin la somptuosité et la grandeur, bien que le temps de sa renommée et de son crédit n'ait guère duré plus de quatorze ans.

Le roi avait épousé, le 9 juillet dé cette année, l'infante

1 Lafare dit 100 millions. Cn avait dit 160.

d'Espagne à Saint-Jean-de-Luz. Il était jeune et beau, de grande espérance, mais ami de ses plaisirs. — Le cardinal le savait. Mazarin était vieux et i! se sentait mourir; il donnait fort peu et se riait de Fouquet. Aussi n'avait-il guère pour lui que les vieux courtisans, gens assez riches pour ne plus demander que des bonnes grâces. Le mariage et la paix conclus en même temps, le cardinal avait cru devoir resserrer les caparaçons en broderie d'or et d'argent qu'il fit broder exprès avec ses armes et devises à l'oc<&sion de l'hymen royal; i! dépérissait déjà.. La goutte le minait; il voyait tomber autour de lui les débris de son édifice. Peut-être aussi ne songeait-il pas sans terreur à ses immenses richesses; il n'avait pas encore le fameux brevet du mois de mars 1661, par lequel le roi lui donnait tout ce qu'il avait acquis durant son ministère. Cependant il ne songeait pas encore à habiter le Louvre, encore moins Vincennes, où il mourut. Malade et se cramponnant à la vie avec son obstination d'Italien, il en était quitte pour mettre du fard. Si le temps n'était plus où, amoureux de la reine-mère comme Turenne le fut de madame de Longueville, il dansait devant elle, des sonnettes aux jambes, Anacréon monacal, du moins passait-il pour l'entretenir encore quelquefois dans son cabinet. Enfin il voulait vivre, il voulait avoir des fêtes. Les pieds dans la poussière de la Fronde, le front aider, l'œil hardi, c'était bien là l'homme assez ferme pour se féliciter d'avoir rompu d'un seul coup l'inclination du roi pour mademoiselle de Mancini, sa nièce, et assez avare pour avoir vendu récemment au poids de l'or les places de la maison de la reine que Louis, la veille de son mariage, lui avait abandonnées.

Tel était le ministre autour duquel s'agitaient déjà les plus charmantes femmes de cette cour, dont le roi touchait à sa vingtdeuxième année.

L'affluence était si grande que l'on se demandait comment le roi et les princesses pourraient arriver jusqu'à leur estrade. Tout d'un coup on vit entrer Lafare, l'un des capitaines des gardes de Monsieur, Lafare avec Beringhen.

Beringhen, pourvu depuis longtemps de la charge de grandécuyer, devançait la reine Anne d'Autriche à qui le cardinal donnait la main.

Pour Lafare, il précédait Monsieur, le frère unique du roi.

En apercevant ce jeune prince, entouré alors de quelques filles de la reine, certes un étranger eût été saisi d'un réel étonnement.

Un air efféminé se peignait dans tous ses traits, il avait les oreilles percées de diamants et des mouches. Il circulait tout bas sur sa première enfance d'étranges bruits : on voulait qu'en son palais même l'ordre eût été donné et de bonne heure de l'habiller en fille chaque fois qu'il ne se montrerait pas dans le public, et qu'on lui ôtât son justaucorps pour lui mettre un manteau de femme et des jupes. Il avait, disait-on, un buse fait exprès pour lui conserver la taille, et l'on bannissait de lui avec soin clou de girofle ou muscade, de peur qu'il ne s'échauffât. Il passait enfin pour avoir été élevé comme une véritable demoiselle. Quand il était ainsi habillé et paré dans sa chambre, à sa toilette, on jouait à la petite prime, le jeu à la mode. Au coup de sept heures on apportait la collation, mais il ne paraissait pas de valets. Des amis du prince, vêtus en femme comme lui, allaient prendre les plats et les mettaient sur des guéridons autour de la table. Madame de Brancas amenait souvent sa fille à ces soirées; on nommait cela faire le ménage de Monsieur.

Comme pour donner du poids à ces récits, Monsieur avait été vu un jour avec de petites boucles sur le front, de grosses aux côtés du visage, et tout autour de la tête un bourrelet de cheveux

coordonné de perles et de rubans. Était-ce un badinage sans conséquence? ou bien ou goût inculqué par ses flatteurs à ce prince? Tout ce qu'on en sait c'est que tous les ans Monsieur donnait un bal le lundi gras; l'assemblée était fort belle. Il n'y avait pas moins de trente-quatre femmes parées de perles et de diamants.

Quand Monsieur entra avec ces mouches, le cardinal lui fit un accueil assez sévère. Le jeune prince s'inclina et baisa la main d'Anne d'Autriche; il était vêtu ce soir-là d'un magnifique habit de gala dans lequel il semblait gêné.

— Une robe blanche à fleurs d'or et à rubans couleur de rose vous eût mis plus à l'aise, Monsieur, dit tout bas le cardinal; avez-vous eu soin de vous frotter ce matin avec l'eau que mon docteur vous a portée?

— Certainement, Éminence, répondit Monsieur timidement. Si Monsieur était sans barbe, il n'était pas du moins sans espions à ce bal ; le cardinal lui en détacha bien vite deux ou trois.

— C'est une coquette que je continue à surveiller, dit-il en Rapprochant de l'oreille d'Anne d'Autriche.

Le roi parut alors, annoncé dès le vestibule par un grand bruit de carrosses. A côté de l'infante Marie-Thérèse, Louis ressemblait vraiment à l'un de ces jeunes dieux que Lesueur et Lebrun peignirent tant de fois dans leurs belles apothéoses. Les épaules un peu larges, le front haut, la jambe belle, il n'eût été guère défiguré de très-près pour un peintre que par quelques grains de petite-vérole; mais il avait alors une telle animation dans les traits que ces taches légères semblaient presque imperceptibles. Comme il dansait mieux que personne au monde, il ne fut pas fâché de se voir prier par sa mère elle-même d'ouvrir le bal, ce qu'il fit avec une grâce sans pareille. L'escadron des filles de la reine l'entourait ainsi que Monsieur; mais autant Mon-

sieur paraissait frêle et abâtardi, autant le roi était agile et brillant. A la fin de la passacaille qu'il dansa, ce fut un concert d'éloges, surtout parmi les plus jeunes.

— Quelle grâce! disait la jolie mademoiselle de Ponts en cachant son front sous l'éventail.

— C'est vraiment divin ! ajoutait mademoiselle de La Molhe- Houdancourt en s'appuyant au bras de mademoiselle de Ludres.

— On ne saurait mieux ouvrir le bal, reprenait mademoiselle d'Artigny, confidente de La Vallière,

Parmi ces jeunes filles, la reine en remarqua une qui arrivait alors au bal avec madame de Choisy.

Diane d'Herfort, c'est ainsi qu'on la nommait, était une beauté plus allemande que française. A ses grands yeux bleus noyés da langueur, à sa taille de guêpe, à ses lèvres vermillonnées, on l'eût prise pour un portrait de Mignard ; sa bouche était petite et ses dents blanches comme l'ivoire. Attachée depuis quelques mois à la personne de madame de Choisy, laquelle était en relation avec tous les grands du royaume et recevait souvent la cour chez elle, mademoiselle d'Herfort vivait seule et retirée. Elle avait évité les prévenances de madame de Navailles, qui l'invitait à paraître aux courses de bague et aux carrousels du roi; mais, guidée sans doute par les conseils de madame de Choisy, elle n'avait pas su résister aux invitations de la reine-mère. Excellente musicienne, on l'avait vue plus d'une fois se mettre à son clavecin et chanter chez Anne d'Autriche à livre ouvert. Un sourire mélancolique errait habituellement sur ses lèvres : elle était vêtue de blanc et portait sur l'épaule une touffe de rubans bleus.

— - Charmante, adorable, murmurait autour délie l'essaim des gentilshommes les plus accomplis de la cour, la reine-mère ne peut s'en passer ; voyez comme elle la regarde !

— Voilà qui est merveille, disait d'un ton jaloux madame de

Lafayette, une petite fille venue on ne sait d'où, et que madame de Choisy honore de sa bienveillance!

Celle d'Anne d'Autriche était depuis longtemps acquise à madame de Choisy. Elle était de la maison de Hurault de l'Hôpital et arrière-petite-fille du fameux chancelier de ce nom. C'était une femme aussi distinguée par sa politesse que par son esprit; ses qualités lui avaient attiré bien vite l'estime de toute la cour.

Belle encore, et plus affermie chez la reine-mère par son esprit que par l'éclat de sa fortune, elle était initiée alors dans tous ses secrets. Elle avait eu un commerce réglé avec la reine de Pologne, Marie de Gonzague, avec la fameuse reine de Suède, et. avec plusieurs princesses d'Allemagne, qui lui témoignèrent en toute occasion une amitié particulière.

Diane d'Herfort ne pouvait trouver une protection plus distinguée.

Anne d'Autriche fit signe à madame de Choisy qu'elle lui présentât Diane.

— Vous m'appartenez, lui dit-elle obligeamment, n'êtes-vous pas quelquefois avec mes filles d'honneur?

Diane baissa la tête et "rougit, le cardinal venait d'arrêter sur elle son regard vif, scrutateur.

— Vous tremblez, mademoiselle? lui demanda la reine avec bonté; madame de Choisy est mon intime, rassurez-vous.

Mademoiselle d'Herfort releva le front d'un air calme et triste. La blancheur de ce coude cygne, les mouvements lents et majestueux de cette belle personne en faisaient un objet d'envie pour ses compagnes, au milieu desquelles Diane fut se perdre bientôt, tremblante et effarouchée. Le chevalier de Lorraine badinait en ce moment avec Monsieur.

— Chevalier, lui dit le prince, que penses-tu de cette protection de la reine-mère pour mademoiselle d'Herfort?

— Votre Altesse me fait là une question embarrassante. La reine regardait ainsi dans le temps mademoiselle de Mancini, et elle l'a ôtée au roi.

— Mais le roi mon frère s'embarrasse peu de cette petite, reprit Monsieur; il est tout entier à la princesse d'Espagne.

— Cependant, voyez, il vient de jeter sur elle un regard tendre à la dérobée...

— Chevalier, vous êtes un monstre! J'étaishier encore avec madame de Motteville dans le cabinet de la reine-mère, etLouislaremerciait avec effusion de l'avoir arraché à la comtesse de Soissons. . .

— En ce cas, reprit le chevalier d'un air d'hypocrite conviction, je n'ai plus rien à dire et pense comme Votre Altesse. Je ne veux plus croire aux promenades nocturnes de Sa Majesté; elle est à sa femme, j'en mettrais ma main au feu. Cependant, voyez, notre jeune reine s'ennuie déjà, elle cause tout bas avec M. le cardinal.

Mazarin venait d'entraîner en effet Marie-Thérèse dans un boudoir attenant à la galerie, il la confessait sur le jeune roi tout en lui faisant admirer ses glaces et ses horloges. Diane d'Herfort était restée à l'écart dans l'une des pièces d'attente, soit que la chaleur, qui était intense, l'eût incommodée, soit plutôt qu'elle attendît une personne qui ne venait pas encore.

Assise sur l'un des divans violets du cardinal, elle regardait encore un fort beau tableau du Guide, quand une jeune femme admirablement parée souleva précipitamment le rideau en tapisserie de cette pièce.

Diane se leva et faillit pousser un cri.

— C'est bien vous, dit-elle à la jeune femme, qu'elle paraissait connaître ; c'est bien vous, et pourtant rien qu'à vous voir, j'ai cru que tout mon sang se retirait. Que vous êtes cruelle de m'avoirfait attendre ainsi, et pourquoi ce trouble que vous éprou-

vez vous-même? En vérité, je croirais que vous aviez peur de me rencontrer ici.

— Oui, Diane, j'avais peur; oui, Diane, je tremble, reprit la dame d'un ton inquiet; voici bien une heure que je parcours ce bal en cherchant une personne qui doit avoir sur l'épaule une touffe de rubans bleus.. .

— Cette personne, c'est moi, répondit Diane avec orgueil, madame de Choisy m'a attaché elle-même ces rubans; trouvez-vous qu'ils m'aillent mal?

La dame ne répondit pas, toute voie semblant interdite dès lors à une conversation intime. Le chevalier de Lorraine, Monsieur et d'au très seigneurs de sa cour particulière venaient d'arriver ; ils firent tous assaut de politesse à madame la comtesse de Ganzi avec qui causait Diane.

Un sourire imperceptible de raillerie errait sur leurs lèvres, et ils chuchotaient entre eux.

— Madame la comtesse, dit Monsieur, a vraiment, ce soir, une parure éblouissante.

— Elle est ravissante, s'écria madame de Lafayette, en l'examinant.

— Prenez garde, madame, reprit la comtesse de Ganzi, vous faites autorité.

«—Le roi vous a-t-il vue? demanda madame d'Uzês; vous êtes belle comme un ange !

La comtesse reçut ces compliments d'un air distrait, et cependant ses seules boucles d'oreilles brillaient d'un bout de la salle à l'autre. Elle avait un corps de robe à fond d'argent et brodé de fleurs naturelles, une grande queue traînante, la jupe de même. Sa robe était attachée^des deux côtés avec des rubans jaunes et argent, elle portait un nombre infini de poinçons de diamants dans les cheveux. Elle était fort jeune et paraissait avoir vingt ans au

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plus. Diane l'observait avec plus de curiosité que d'admiration , quand elle reprit en se voyant seules toutes deux :

— Diane, au nom du ciel, j'ai une chose à vous demander, écoutez-moi !

En prononçant ces mots, les yeux de la comtesse s'animèrent d'un feu étrange.

— Diane, poursuivit-elle, c'est vous que je trouve enfin ! Un grand péril vous menace, jurez-moi que vous ne sortirez pas de ce bal avant un£ heure !

Minuit moins un quart sonnait alors à l'horloge du palais. Mademoiselle d'Herfort regarda la comtesse avec un visage où se peignait déjà l'étonnement de la peur.

— Ne tremblez pas ainsi, reprit-elle en serrant les mains de Diane entre les siennes. Pour trouver une fille qui portât un ruban bleu, j'eusse été au bout du monde !

— Au bout du monde ? demanda Diane naïvement; mais que voulez-vous dire, vous m'effrayez.,.

— Songez à ma prière, vous ne devez pas sortir de ce bal avec madame de Choisy avant une heure. Me le promettez-vous, répondez?

— Eh ! oui, je vous le promets, je vous le promets puisqu'il le faut, puisque vous l'exigez, dit-elle en reprenant quelque assurance. Mais pourquoi ce mystère, pourquoi ne pas m'expliquer ?. .%

— Le temps presse, Diane, et ce lieu n'est pas sûr ; demain je vous dirai tout. La seule chose que je vous demande, c'est le secret. Le secret, Diane, et cette touffe de rubans...

— Ma touffe? reprit-elle, qu'à cela ne tienne, la voici !

Et elle arracha elle-même les rubans retenus par un fil à son épaule.

A peine la comtesse s'en fut-elle emparée, qu'elle sortit précipitamment.

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Traversant les corridors d'un pas pressé, elle eut bientôt atteint la cour du palais, et posé le pied sur le seuil de la porte des Lions.

Au coup de minuit, cette porte devait former Tunique sortie du palais Mazarin, l'autre était destinée aux carrosses des princes et des deux reines.

Le froid étant perçant, la comtesse mit son loup.

Au dernier tintement de l'horloge qui frappa douze coups secs, et quand la jeune comtesse, parée de sa touffe de rubans bleus, mettait le pied dans la rue, deux hommes s'élancèrent sur elle, en se disputant l'honneur de l'enlever chacun pour leur compte. Brisacier était le plus fort, il l'emporta d'un bond jusqu'à un carrosse voisin...

— Alerte ! cria-t-il au cocher, en lui faisant signe de lâcher la bride à ses chevaux.

— Damné ravisseur! reprit Grippefer en fondant sur lui l'épée haute, tu me voles mon enlèvement !

— Au diable! reprit Brisacier, en frappant Grippefer d'un terrible coup de platassades.

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