‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 10 sur 44 · LE BOUQUET · texte numérisé non relu

LE BOUQUET

La nuit de Choisy s'écoula dans une suite de longues psrplexités.

Les paroles de sa mère résonnaient toujours à son oreille ; il se demandait quel crime il pouvait y avoir véritablement pour lui à aimer Diane, et il ne manquait pas d'accuser un pareil arrêt de sévérité.

Cependant, sa mère avait paru si troublée, ses traits, le son de sa voix avaient tellement frappé le jeune homme, qu'il croyait encore, en se réveillant le lendemain, être le jouet d'un rêve.

La chambre que notre abbé habitait composait à elle seule une sorte de pandœmonium curieux. Des montagnes de livres y dévalaient sur une longue table, accrochant sur leur chemin des dentelles de femme, des sachets, des éventails ; on y voyait à la fois d'énormes in-quarto couverts d'une poudre honorable et des gants parfilés d'or, des coiffes, des fleurets, un manteau de sorbonien et des jupes.

A côté de l'alcôve était une sorte de cabinet noir ayant un dégagement secret sur l'escalier; c'était en ce lieu indépendant de la chambre à coucher que Grippefer avait établi son lit de camp la première nuit; mais il se vit bien vite obligé de plier bagage et de transporter ailleurs son gîte . . - La première nuit, en effet, l'abbé avait ronflé comme un tonnerre, et son malheureux surveillant n'avait pu même fermer l'œil. Grippefer demanda par grâce à se voir déporté : Cboisy lui concéda l'extrémité d'un long corridor. Dans ce corridor était la chambre de Diane ; elle attenait presque à celle de madame de Ghoisy. Ce matin-là, Choisy crut voir la porte de la jeune fille doucement entrebâillée. Un parfum charmant s'en échappait; l'abbé n'eut pas de peine à reconnaître bientôt celui de l'œillet, du jasmin, de la jonquille. Il s'approcha de la porte avec précaution, et il vit mademoiselle d'Herfort qui composait elle-même un bouquet fort habilement nuancé. Les cheveux de Diane, encore humides de la rosée du matin, ses mules tachées par l'herbe, son fichu à demi noué sur son cou, tout indiquait assez qu'elle venait elle-même de cueillir ces belles fleurs dans le jardin où elle folâtrait souvent aussi légère que l'oiseau. La porte où se tenait l'abbé était alors dans l'ombre, et Diane, de-

bout devant sa toilette, lui tournait le dos. Choisy pouvait donc l'observer sans qu'elle le surprît. Il la vit d'abord composer l'énorme bouquet avec un soin et un amour tout particulier, elle en mariait les tons et le feuille comme un peintre. Puis, quand cela fut fait, elle contempla quelque temps son ouvrage avec une sorte de crainte. Sa main tremblante, inquiète, allait d une fleur à l'autre, interrogeant chacune de leurs tiges, s'assurant du fil qui devait les retenir, les écartant et les ramenant comme pour trouver en leur sein une cachette sûre. Pendant ce travail minutieux de la jeune fille, le cœur de Choisy battait si fort, qu'il pensa un instant que sa respiration le trahirait, il n'osa plus môme regarder par l'interstice de la porte, et s'appuyant à la boiserie, il colla son œil à la serrure.

Diane, se croyant seule, continua son ouvrage ; elle tira d'un petit tiroir un ruban orange; à côté de ce ruban était un papier mince et soyeux, plié en forme de billet.

Mademoiselle d'Herfort noua d'abord le ruban au bouquet, puis elle ouvrit le papier; en le relisant, tout son corps était agité d'un mouvement nerveux et fébrile. Choisy reconnut le papier dont sa mère se servait habituellement ; mais que devintil en reconnaissant l'écriture de Diane ! Ce billet, sans aucun doute, elle l'avait tracé la nuit en réponse à celui du roi*; c'était dans ce bouquet même que la jeune fille allait le placer. Tout ce que la honte, le dépit, l'amour peuvent soulever d'orage en un cœur épris, Choisy l'éprouvait ; il allait entrer dans l'appartement de mademoiselle d'Herfort, sans un bruit léger qui s'y fit à l'instant même. Madame de Brancas déjeunait ce matin-là au Luxembourg ; elle entrait dans cette pièce où Diane l'avait déjà reçue plus d'une fois sans doute ; car elle s'assit sur un des fauteuils fort tranquillement.

— L'admirable bouquet ! s'écria-t-elle en apercevant les fleurs

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de Diane, au milieu desquelles la jeune fille avait caché précipitamment sa lettre à l'approche de la duchesse; laissez-le-moi voir, ma chère mademoiselle d'Herfort.

Par un mouvement subit, Diane saisit le bouquet et le cacha dans une armoire.

— Du mystère! reprit madame de Brancas, c'est mal, c'est fort mal. Me croyez-vous donc votre ennemie?

— Mon Dieu ! non, répondit Diane en rougissant; mais l'on ne doit juger un artiste que lorsqu'il a fini son tableau... et moi, je venais à peine d'assembler les nuances de ce bouquet...

— J'ai vu ce matin même celui que le roi a donné pour ce soir à notre belle petite reine, dit madame de Brancas ; il n'était pas plus galant !

— Ah ! vous l'avez vu?... remarqua d'un ton indifférent mademoiselle d'Herfort. La reine accompagnera donc ce soir Sa Majesté au cercle de sa mère, vous le croyez?

— En cela, je pense, Sa Majesté ne fera que son devoir, reprit madame de Brancas. Notre infante, sachez-le, est d'ailleurs très-curieuse. On parlait hier devant elle du jeune abbé de Choisy, de ses travestissements, de son esprit. — Je veux absolument que l'on me présente la petite comtesse de Ganzi, a-t-elle dit d'un ton dont elle eût demandé une poupée. Madame de Motteville et moi, nous l'avons assurée que la comtesse de Ganzi serait fort honorée de se rendre à son désir, et je venais moimême me proposer pour femme de chambre à M. de Choisy. Où est-il donc?

L'abbé n'attendit pas le reste de cette belle conversation, et il se sauva au plus vite dans sa chambre.

— J'en sais assez maintenant, se dit-il, pour déjouer le manège de cette petite fille que j'avais la bonté de croire encore une vertu! Ah! comme un billet de roi vous change une femme!

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N'importe ; je veux voir si elle soutiendra jusqu'au bout l'effronterie de son rôle ! Me tromper ainsi ! . . . Oh ! il faut pour cela que ma mère lui ait parlé ! Eh bien ! nous verrons qui de nous deux triomphera ce soir ; nous verrons si le roi ...

Deux petits coups légers frappés à la porte interrompirent Choisy au milieu de son monologue. C'était madame de Brancas qui venait sans plus de façon l'avertir qu'on l'attendait à déjeuner.

Madame de Brancas avait épousé le tabouret en épousant le duc de Brancas ; c'était une maîtresse femme dans toute l'acception du mot ; elle aimait beaucoup les folies et les tours des jeunes gens, et laissait Choisy jouer avec sa fille Branchette que le roi aimait aussi.

— Auriez-vous pleuré? demanda- t-elle à l'abbé, en lui trouvant les yeux rouges et le teint pâle. Pour vous récréer, mon cher Choisy, je vous demande en grâce de regarder seulement votre valet. Où diable l'avez-vous déterré? En me voyant entrer si familièrement dans votre chambre, privilège qui m'est acquis depuis que je vous connais, il a pensé se prosterner deux fois à terre. L'excellente figure! On eût dit vraiment qu'il m'attribuait secrètement chez vous l'honneur des petites entrées. Comment nommez-vous ce garçon-là? ajouta la duchesse en descendant l'escalier ; il est précieux, et si jamais je suis triste, je le veux chez moi pour me donner le couvert, ou les liqueurs.

— Grippefer, dit l'abbé en traversant le vestibule, madame la duchesse de Brancas vous veut du bien!

— Madame la duchesse* reprit Grippefer, permettez-moi de me proclamer ici le plus humble, le plus dévoué... Ah! madame la duchesse, après le service que vous avez bien voulu me rendre dans cette nuit mémorable... ajouta Grippefer avec une pantomime grotesque.

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— Ah ça! est-il fou? demanda la duchesse à Choisy ; que ditil là? Un service... une nuit... C'est un échappé des petites maisons, que ce laquais-là !

— Il a quelques absences, cela est vrai, dit Choisy en passant dans la salle du déjeuner. Il vous prend pour une dame qui l'a sauvé une nuit des mainsdu guet.

— L'excellente histoire ! s'écria madame de Brancas en se roulant de rire sur sa chaise. Comment, vous n'en riez pas vousmême, mon cher abbé : un rustre, un manant, qui croit que ma protection ! . . . Par ma foi ! voilà un quiproquo excellent ! J'ai bien peur, vraiment, de la reconnaissance de ce M. Grippefer ; vous m'en sauverez, n'est-il pas vrai? Mais qu'est-ce? vous voilà tristes, vous, votre mère et Diane. Jolies dispositions, ma foi, pour aller au cercle de la reine-mère, où Lambert va, dit-on, se faire entendre. Oubliez-vous donc, Choisy, que notre jeune reine veut vous voir absolument? Ah ça, quelle robe allez-vous mettre? J'en vis une l'autre jour à Monsieur qui était du dernier goût. La prendrez-vous ponceau, lilas, amarante, à fleurs d'argent ou à fleurs de velours? Répondez-moi, car cela est important.

Durant tout ce babil, Choisy observait tour à tour le visage de Diane et celui de sa mère ; il cherchait à y surprendre un trait de lumière; mais rien dans les paroles de madame de Choisy ou de mademoiselle d'Herfort ne vint au devant de ses doutes; il remarqua seulement que Diane se tenait avec lui sur la réserve.

Changeant alors 'de batterie avec adresse, Choisy affecta de vanter bien haut chacune des beautés qui devaient ce même soir orner le cercle choisi de la reine-mère. La fille de madame de Brancas lui fournit surtout un texte d'éloges si exagérés, qu'un nuage de dépit se répandit sur le beau front de Diane.

— Mademoiselle Branchette, soupira Choisy, est une des personnes les plus piquantes que la cour possède ; quelle grâce!

quel esprit! ]e suis sûr que ce soir tous les yeux, même ceux de Sa Majesté, seront pour elle.

Madame de Brancas se rengorgea en entendant les paroles flat teuses de l'abbé ; puis, comme elle l'avait dit, elle voulut présider elle-même à chaque détail de sa toilette féminine. Grâce à elle, la comtesse de Ganzi, parée, épinglée, coiffée, se trouva prête sur les sept heures à aller au Louvre. Pendant tout le temps que durèrent ces préparatifs, la duchesse ne remarqua pas sans crainte l'inquiétude croissante qui se peignait dans tous les traits de Choisy, qui, rebelle à ses avertissements, ne pouvait rester en place. Quand elle eut finit de lui mettre sa dernière mouche :

— Par ma foi, dit-elle tout en nage, mon cher abbé, j'aimerais autant habiller la reine elle-même. Je gagerais mille pis— tôles que vous devez être amoureux, à vos seules distractions ; serait-ce donc de Branchette? Ma fille, sachez-le, est fort bien auprès du roi, et le petit Lignerac a beau lui faire la cour...

— Partons, partons, de grâce, ma chère duchesse, l'heure s'avance, et l'on nous attend au Louvre !

Le carrosse de madame de Choisy les eut bientôt emportés tous quatre; Diane tenait en main le bouquet que l'abbé lui avait vu faire le matin.

Pour une personne étrangère à la cour, rien n'égalait l'aspect brillant de l'assemblée où ils arrivèrent. Anne d'Autriche y causait familièrement entre le duc de Guise et le duc de Candale ; le chancelier Séguier y écoutait M. de Turenne ; Comminges, capitaine des gardes de la reine, y promenait au bras, dans les salons, la comtesse duFlex, sa dame d'honneur. Ailleurs, c'était le duc de La Rochefoucauld entre madame d'Uzès et madame de Lafayette. Dans un boudoir placé près de la grande galerie, se tenaient madame de Motteville et le cardinal si plaisamment

dépeint par Bussy sous le nom de Grand Druide *. Il était plus vert et plus robuste ce jour-lâ, grâce à quelques pastilles de son médecin, et complimentait madame de Navailles sur la tenue de ses filles d'honneur.

— Le roi, disait-il, n'est pas encore arrivé ; il sera charmé, j'en suis sûr, de votre escadron fleuri. Comment donc! elle sont toutes des bouquets, à commencer par mademoiselle de Ponts jusqu'à mademoiselle de Lamothe-Houdancourt! Voilà qui est à merveille ! Est-ce une invention dont nous vous devons l'honneur, madame de Motteville?

— C'est une galanterie de Sa Majesté, Éminence. Mais la voici. Louis entrait, en effet, donnant le bras à Marie-Thérèse. Des

groupes animés ne tardèrent pas à se former autour d'eux, mais les premières paroles du roi furent pour Choisy. Il présenta l'abbé à la jeune reine, qui s'extasia à loisir sur sa toilette.

— A la cour du roi mon père, dit-elle au jeune homme, on serait peut-être sévère pour vous : mais ici... Madame la comtesse, voulez-vous prendre ce pliant à côté de moi? nous causerons plus à l'aise.

Tout autre que Choisy, en se trouvant ainsi rapproché de la jeune reine, eût tressailli de joie et d'orgueil ; mais sa pensée l'emportait ailleurs; il suivait Diane d'un œil inquiet. Mademoiselle d'Herfort était belle, quoiqu'un peu pâle. En se trouvant, à un moment donné, sur le passage du roi, elle laissa tomber son bouquet aux pieds de Sa Majesté.

L'étiquette existait à peine aux cercles d'Anne d'Autriche, dès que le roi lui-même donnait le signal des amusements; or, Louis marchait en ce moment-là vers la salle du concert en causant avec Monsieur.

1 Amours des Gaules.

Quitter le salon où elle causait avec la comtesse de Ganzi, se lever, émue, tremblante, puis courir au bouquet que mademoiselle d'Herfort venait de laisser tomber, tout cela fut pour la jeune princesse l'affaire d'un instant. Son sang espagnol battait dans ses veines avec violence ; elle portait déjà la main au bouquet, quand Choisy se baissa rapidement pour le ramasser.

— Il y a un billet parmi ces fleurs, dit la reine d'une voix mal assurée.

— C'est vrai, madame, répondit Choisy, et si Sa Majesté permet que je lui en fasse lecture...

— Non; donnez, donnez, reprit la reine impérieusement, je veux voir.

Louis s'interposa, mademoiselle d'Herfort était devenue plus blanche qu'un marbre.

La reine déploya le papier qu'elle avait trouvé dans le bouquet, et elle lut :

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