L INVITATION
Trois jours après ceci, vers deux heures de la journée, il se passait chez Monsieur, frère du roi, une scène dont le pinceau de Boucher semble s'être ressouvenu plus tard, en peignant son délicieux tableau de la Toilette des Enfants..
Monsieur, ce jeune prince dont Louis XIV eut alors la faiblesse d'être jaloux comme Louis XIII le fut de Gaston, peutêtre parce que, moins surveillé, il eût pu renouveler les troubles du règne précédent, subissait alors l'influence du cardinal Mazarin, qui s'était établi surintendant de l'éducation des deux frères. Mazarin, de l'aveu de la reine-mère, s'occupa de bonne heure à viriliser l'un et à efféminer Vautre.
— De quoi vous avisez-vous? disait-il au précepteur de Monsieur, de faire un habile homme du frère du roi? S'il devenait
plus savant que son frère, il ne saurait plus ce que c'est que d'obéir aveuglément.
11 paraît que ces reproches du cardinal portèrent leur fruit, car l'éducation de Monsieur fut tout au moins singulière.
Ce matin-lâ, cher lecteur, vous eussiez cru, rien qu'en entrant dans les appartements du Palais-Royal, passer le seuil d'une belle dame à la mode.
Dans la grande pièce précédant la salle de bains, où il se trouvait alors, des robes, des dentelles, des parures de toute sorte étaient éparses sur d'immenses paniers à canne dorée ; une forte odeur de musc, de jonquille et d'eau de rose, s'échappait de la porte entrebâillée. Des valets et des pages, métamorphosés en femmes de chambre, transportaient entre leurs bras des accoutrements de femme, des peignes, des miroirs, des boîtes à mouches, en un mot tout l'attirail d'une coquette qui eût voulu rivaliser avec Ninon par les soins de sa figure. D'habiles coiffeuses attendaient que Monsieur se fût baigné, afin de procéder au tressage de sa chevelure, tandis que ses joailliers ordinaires arrivaient chez lui avec des écrins dignes d'un roi.
« On lui avoit mis, dit l'un des historiens, dès sa plus tendre jeunesse, des corps qui le serroient extrêmement, et faisoient élever la chair qui étoit grasse et potelée. On avoit aussi un trèsgrand soin de son cou, que l'on frottoit chaque jour avec de l'eau de veau et de la pommade de pied de mouton, ce qui rend la peau douce et blanche. Il étoit coiffé souvent avec ses cheveux noirs à grosses boucles, ses grands pendants d'oreille de diamants, dix à douze mouches et un collier de perles fines. » Anne d'Autriche s'amusait à voir ainsi Philippe adolescent, habillé comme Achille à la cour de Scyros, et cette princesse le faisait paraître en jupes devant les courtisans, tandis que Louis était accoutumé de bonne heure à faire le roi. Aussi le jeune prince
n'aima-t-il ni les chevaux, ni la chasse ; il se plaisait à se parer, à tenir cercle, et comme il le disait, à faire la belle. Curieuse aurore d'un prince qui dut se retirer constamment devant le soleil de Louis XIV.
À cette époque-là même, madame de Lafayette disait de lui : « Que le miracle d'enflammer son cœur n'était réservé à aucune femme. » Elle se trompait ; car Monsieur épousa Henriette d'Angleterre le 31 mars de l'année suivante.
On l'entendit bientôt appeler lui-même du fond de sa baignoire ses familiers ordinaires ; dans quelques minutes, il se trouvait attifé en femme et placé à sa toilette.
Petit, galant, efféminé, les joues recouvertes d'un rouge glacé inventé exprés pour lui, il ne faisait guère alors présager ce même prince qui, secouant un instant la torpeur de son sommeil, devait suivre son frère, en 1692, à la conquête de la Hollande qui s'ouvrit par le fameux passage du Rhin et fut l'affaire de trois mois.
Si les chevaliers de Lorraine et de Nantouillet furent blessés à ses côtés à la bataille de Cassel, qu'il gagna contre le prince d'Orange, on n'eût guère pu deviner leur auréole militaire ce matinlà sous une charmante cornette de dentelles dont l'espièglerie du jeune prince les affublait. Il n'y avait pas jusqu'à Launoy, son valet de chambre, qu'il n'eût converti en dame étuviste.
Une fois tiré du bain, il se mit devant sa glace, se plaçant luimême ses mouches avec une recherche distinguée.
Ses gentilshommes ordinaires portaient, ainsi que lui, des corps de robe ouvragés coquettement, et jouaient de l'éventail en se disputant l'honneur de le servir.
— Eh bien? qu'est-ce, mesdames, qu'y a-t-il? demanda Monsieur à deux jeunes seigneurs de son âge dont les rubans, les mouches et les airs coquets eussent bien surpris un ambassadeur.
Ne dit-on pas qu'il y a parmi vous des cœurs félons, et que beaucoup d'entre vous ne garderont pas leurs robes pour la fête de ce soir? Vous avez donc peur, en vérité, du roi mon frère?
— Vous conviendrez du moins, monseigneur, que jusqu'ici Sa Majesté, au lieu de se rendre à vos invitations, a pris grand soin de les refuser, répondit le jeune chevalier de Lorraine d'un air de dépit; le roi ne manque pas une occasion de vous censurer.
— Laisse donc, chevalier, on l'effraie sur mon compte ! Je veux qu'il voie de ses yeux combien nos mascarades sont innocentes; qui diable a jamais empêché le carnaval? Mazarin luimême ne te semble-t-il pas bien déguisé ! L'as-tu pas vu, l'autre soir, à son bal ayant au moins un pot de vermillon sur ses joues maigres, et si bien peint, ma foi, que l'on eût dit un portrait? D'ailleurs, rassure-toi, c'est le roi lui-même qui m'a demandé de venir.
— Lui?
— Certainement. Le roi, malgré son mariage, regrette toujours un peu mademoiselle de la Mothe-Houdancourt, et il faut bien le distraire. Mazarin sera furieux, n'importe, Louis viendra. J'aurai pour ce soir le plus étourdissant des soupers, Choisy doit en être. Et tiens, reprit Monsieur en se levant, on vient de gratter à la porte. . . Je gage que c'est lui, j'ai dit à Launoy de l'amener.
— L'abbé de Choisy ! murmurèrent en chœur les petits de Lesdiguières, de Villeroy et Louvigny, mais c'est notre ami... Courons !
Il se fit un grand silence. Choisy venait d'entrer en effet, mais si pâle, si défait, que Monsieur et sa bande joyeuse eurent quelque peine à le reconnaître.
Choisy portait le petit collet, l'habit d'abbé et de grandes manchettes, qui parurent à Philippe de vraies pleureuses.
— Est-ce bien toi, bon Dieu! toi, mon cher Choisy? demanda-
t — il au jeune homme d'un air étonné. Que t'est-ii donc arrivé, mordieu, et pourquoi cet habit d'enterrement?
— Tu te convertis donc? ajouta l'abbé d'Harcourt.
— Tu passes au parti du roi? dit Louvigny.
— Tu portes le deuil de les créanciers? reprit Lesdiguières.
— Dans tous les cas, dit Monsieur, tu ne peux, mon cher abbé, nous faire faux bond pour ce soir, j'ai voulu te prévenir moi-même ; le roi, oui, le roi nous fait l'honneur de venir ce soir au palais.
— Le roi !
— Sans doute, oh! tu fais bien l'étonné. Je lui ai présenté la liste de mes invités unie à celle de quelques filles de la reine ; j'avoue qu'il n'a donné à ces dernières qu'une assez mince attention. Mais dès qu'il a vu ton nom : L'abbé de Choisy ! ^%st-il écrié! oh ! oui, oui, j'irai, je veux lui parler, je veux le voir! Un jeune homme charmant, spirituel au delà de tout! — Tu sens bien, l'abbé, que bien que je fasse souvent de l'opposition à mon frère, ajouta Monsieur, je me suis donné de garde, cette fois, de le contredire. D'où te vient ta soudaine faveur; ma foi, je ne sais ; mais le roi t'aura vu dans le carrosse de madame de Lafayette avec tes beaux diamants et tes mouches ! Il aura appris de toi quelque épigramme sanglante contre ce vieux singe de Mazarin.
— Silence ! monseigneur, fit l'abbé en mettant l'index de sa main droite sur sa bouche, ne disons pas de mal du cardinal, j'en ai peur.
— Pourquoi donc ? Serait-ce, d'aventure, depuis que le cardinal a pris soin lui-même de te former une maison, et qu'il a commencé par ce beau laquais à livrée rouge qui ressemble fort, si je ne me trompe, à l'un de ses gardes? Un drôle, m'a-t-on dit, nommé Grippefer...
— Quoi, monseigneur, vous sauriez !...
52 MADEMOISELLE DE GHOISY.
— Rien encore ; mais je me défie de cette sollicitude de Mazarin. Ce drôle, n'est-ce pas, est fixé sur ta piste depuis trois jours? c'est un espion, j'en suis bien sûr.
— Votre Altesse l'a dit, c'est un véritable espion, reprit Choisy attéré.
— Raison de plus pour t'en débarrasser, grâce à nous, et c'est ce que nous verrons tout à l'heure. Mais d'abord, pour quelle escapade Mazarin, le grand pacificateur de l'île de la Conférence, a-t-il voulu t'imposer ce vilain hibou?
— C'est mon secret, répondit Choisy, et il y a ici, ajouta-t-il en souriant avec embarras, trop de femmes pour que je puisse le dire à Votre Altesse.
— A ton aise, tu me conteras cela ce soir à la collation, où j'aurafcsoin de te placer près de moi.
— Comment! reprit Choisy en s'inclinant, un pareil honneur...
— Est bien dû au plus ingénieux de mes amis... de mes serviteurs... Seulement, Choisy, tu es prévenu; ce n'est pas l'abbé, c'est la comtesse de Ganzi que j'invite.
— Monseigneur... répondit Choisy en hésitant.
— Je n'admets pas d'excuse; les filles de la reine, aussi bien que Sa Majesté, sont averties de ta présence ; tu es annoncé, le roi veut te voir... Ne va pas, l'abbé, perdre l'occasion de faire fortune.
— Avec votre aide, monseigneur, on doit réussir à tout! Cependant, ce soir, vous exigez que je sois en femme devant le roi?
— Certainement.
— Le moyen de devenir un grand homme ! Sa Majesté va me parler, j'en suis sûr, de mon frère l'officier !
— Et tu lui parleras, toi, du plaisir qu'il y a à se déguiser comme au beau temps de la Fronde. Madame de Rhode ne s'ha-
billait— elle pas à sa guise pour négocier * ? Et madame de Chevreuse, et la duchesse de Longueville ? Tiens ! l'abbé, tu as mal fait de reprendre le manteau. *
— Que M. de Choisy est divertissant, me disait l'autre jour mademoiselle de Ponts, avec sa robe et ses parements de satin noir ! Il nous console vraiment de l'exil du pauvre Goncly ! Je veux goûter avec lui l'un de ces soirs, il est si mignon ! madame de Turenne, l'intime amie de ma mère, m'en a dit le plus grand bien !
— Mademoiselle de Ponts est-elle de la collation de te soir? demanda l'abbé vivement.
— Sans doute, et avec elle bien d'autres encore, madame de Choisy et sa protégée, la belle mademoiselle Diane d'Herfort, y viennent aussi, elles ont ma lettre. Ah ! ça, l'abbé, tu ne savais pas, elles ne t'avaient rien dit. . .
— Si fait, reprit Choisy, cachant son trouble; si fait, aussi j'y serai, j'y viendrai sous les habits que Son Altesse désire; monseigneur, comptez sur moi !
L'abbé sortit, en proie à un tourment que rien ne peut rendre. Il redoutait les périls de cette soirée ; d'une part il craignait de se remontrer à la cour sous un costume qui lui avait attiré la haine du cardinal, de l'autre, il tremblait rien qu'à l'idée que Diane se trouverait exposée à un contact aussi nouveau pour elle que celui de ces jeunes seigneurs encensant du matin au soir les faiblesses coupables de leur maître. Le chevalier de Lorraine n'avait pas encore vingt ans ; mais à cet âge il se révélait déjà par une audace pleine de licence; il cherchait de bonne heure à donner à Monsieur les vices qu'il n'avait pas. Choisy, en fou qu'il était, n'avait jamais approfondi les dangers d'une pareille vie ; il s'y confiait imprudemment, comme tous les jeunes esprits qui ne
1 Anquetil.
peuvent croire à la corruption, parce qu'eux-mêmes en bravent journellement les atteintes. La présence du roi à ce bal l'alarmait aussi, il se rappelait les paroles cruelles et mensongères du comte d'Hosberg. Il ne tarda pas à se rassurer en songeant que Témotion de Diane, résultat de sa scène violente avec le cardinal, la retenait chez sa mère, sous l'empire de la stupeur et de l'effroi.
— Elle n'ira point chez Monsieur, se dit-il, en soulevant le marteau de la grande porte; mais moi, j'irai. Que peut me vouloir le roi?
Et Choisy repassa attentivement dans sa mémoire chaque acte de sa conduite.
Sa mère voyait souvent Anne d'Autriche ; mais lui n'avait fait qu'entrevoir son fils, et de bonne heure il avait éprouvé pour le jeune roi une sympathie irrésistible.
Louis eut le secret de captiver de bonne heure ; ce dont il avait peur sur toutes choses, même étant jeune, c'était de se voir gouverné; tous ceux qui lui parlaient librement et franchement du Mazarin étaient ses amis. Choisy espérait qu'il serait bientôt du nombre. La protection du roi n'était pas de trop pour lui vis-à-vis de la colère du cardinal.
En se retournant pour rentrer chez sa mère, l'abbé vit derrière lui une longue et plate figure, celle de Grippefer, qui attendait respectueusement qu'il entrât.
— Monsieur, demanda Grippefer, me sera-t-il permis de vous faire une demande?
— Soit, répondit l'abbé, mais dépêche.
— Monsieur voudrait-il bien me permettre d'aller voir ma femme ce soir; voilà un long temps que je ne l'ai vue. Monsieur ne sort pas, sans doute ?
— Non, reprit Choisy en souriant, Monsieur ne sortira pas.
— Mais bien vrai, monsieur! sans cela le cardinal.... vous comprenez, je craindrais de perdre ma place...
— Encore une fois, tu peux aller voir madame Grippefer, V abbé ne sortira pas! je te le jure.
Et Choisy entra chez sa mère, laissant Grippefer enchanté de sa promesse.
Le jeune homme trouva Diane occupée à un ouvrage de broderie; elle était seule; madame de Choisy était au Louvre.
— C'est vous, mon cher abbé, s'écria-t-elle du plus loin qu'elle l'aperçut; venez donc me dire quelle robe il faut que je porte ce soir au gala de Monsieur, où vous m'accompagnerez, j'en suis sûre. Cette lettre, que votre mère avait oubliée sans doute dans sa corbeille à ouvrage, vous concerne autant que nous. Oh ! dites-moi bien vite que vous allez à cette fête, dites-moi...
— Écoutez, Diane, interrompit Choisy en la regardant d'un air d'alarme et de trouble, si j'avais, moi, à l'occasion de cette fête, une grâce à vous demander, me la refuseriez- vous ?
— A vous, vous, mon ami, mon libérateur, mon frère? Ne m'avez-vous pas sauvée deux fois? répondit-elle en tendant au jeune homme sa main tremblante.
— Eh bien ! Diane, par cet amour saint et profond que j'ai pour vous, au nom de ma mère et de vous-même, j'ose vous prier de ne point aller à cette fête.
— De quel ton solennel dites-vous cela ! Les filles de la reine n'y vont-elles point? Votre mère, il est vrai, ne m'en avait pas parlé, mais je suis bien sûre que lorsqu'elle rentrera du Louvre...,
— Encore une fois, Diane, c'est moi qui vous conjure de m' accorder une grâce, dit Choisy en se jetant aux genoux de la jeune, fille ; un jour, demain peut-être, vous saurez par quels motifs...
— Il suffit, reprit Diane en faisant violence à son désir, il suffit que vous demandiez, mon cher Choisy ! Trop heureuse de vous sacrifier une heure de plaisir ! ;Ah ! ça, vous n'irez donc pas?
— Moi! répondit Choisy avec chaleur, puis-je donc aller où vous n'êtes pas, puis-je sourire sans vous? Vous êtes mon bien, mon âme et ma vie ! Diane, jurez-moi que vous n'en aimerez jamais un autre, que votre pensée me suivra toujours de près ou de loin. Vous êtes si belle qu'il est impossible que d'autres ne vous le disent pas ; mais songez que mon cœur devra contenir pour vous un amour et une douleur sans fin. Aimez-moi! aimezmoi ! je vous en prie !
— Douteriez-vous donc de mon affection ! répondit-elle; votre mère ne m'a-t-elle donc pas recueillie, élevée comme sa fille ? Vous-même, Choisy...
— Oh ! ne parlons pas de services rendus, dit le jeune homme ; le dévouement, Diane, est souvent de l'égoïsme.
— Eh bien! c'est convenu, vous voilà content, je n'irai pas ce soir chez Monsieur. Et vous aussi, vous restez ?
— Je l'ai promis. Adieu, et merci, j'entends ma mère! je rejoins mes livres et ne les quitte plus de la journée.
Madame de Choisy rentrait en effet du Louvre dans son carrosse.
L'abbé s'esquiva plus heureux que si le pape lui eût envoyé le chapeau. Sa mère et Diane respectèrent sa solitude ; on crut qu'il étudiait.
Le soir, vers neuf heures, un léger frôlement de robe se faisait entendre sur les marches de l'escalier, et une jeune fille en belle toilette, chaudement enveloppée de sa mante noire, gagnait le tournant de la rue, où une chaise l'attendait.
C'était l'abbé de Choisy.
— Advienne que pourra ! s'écria— t— il en s' élançant dans la chaise qui devait le transporter chez Monsieur.