LE BOUDOIR DU CARDINAL
Retiré dans le lieu le plus secret de ses vastes appartements, le cardinal, dont l'humeur paraissait, ce matin-là, plus morose que de coutume, attendait impatiemment le retour de son exprès.
Le boudoir qui servait alors de refuge à Son Éminence était une pièce octogone, revêtue de tapisseries si épaisses que le bruit des voix devait s'y voir amorti ; excepté Fouquet, Colbert et Lionne, personne n'y était reçu. Un paravent de laque entourait le bureau du ministre, à qui Roze et Bernouin venaient alors de présenter les pantoufles.
C'était un retiro dans lequel le cardinal avait amassé des trésors miraculeux.
La cheminée, décorée d'émaux de Limoges qui représentaient les douze Césars, était soutenue par deux charmants pilastres
d'ordre ionique; un portrait d'Anne d'Autriche, accolé à celui du jeune roi, en formait le principal ornement.
Au plafond, tout rutilant de dorures, on voyait Vénus sortant de sa conque marine, Vénus souriant aux Dieux; cette Vénus-là ressemblait beaucoup à la comtesse de Soissons.
Des fleurs baignant dans de magnifiques vases du Japon, ornés de larges ciselures, égayaient les yeux du cardinal elles reposaient des fatigues du travail, tandis que des coffres en cristal regorgeant de pierreries étaient étalés ça et là avec une négligence fastueuse. Le cardinal n'avait pas encore son appartement au Louvre; Bayes, son médecin, le lui avait interdit. Son corps, desséché comme celui d'une momie, était roulé déjà dans son ample robe de chambre, et ses pieds goutteux étaient enfoncés dans l'édredon, quand Bernouin le laissa.
— Monseigneur attend-il ce matin du monde ? demanda le valet de chambre.
— Certainement, reprit le cardinal; j'attends la protégée de madame de Choisy, mademoiselle Diane d'Herfort. Elle ne peut tarder : tu l'introduiras.
Bernouin parti, Son Eminence consulta sa montre et frappa du pied avec les signes de l'inquiétude la plus vive.
— Comme elle tarde! dit-il; madame de Choisy F aurait-elle empêchée de se rendre ici à mes ordres? Me résisterait-elle? Oh ! non. Elle sait que Mazarin n'est pas encore un vain fantôme de puissance! Elle m'a obéi, elle viendra. Imprudente enfant! Songer qu'elle a ce secret! Me trouver à la merci d'une fille sans parents et sans fortune ! Car enfin, c'était elle qui se trouvait cachée là... ajouta le cardinal en rapprochant les deux arcs de ses sourcils, là, derrière ce paravent. Elle aura tout entendu. Un secret qui donne la mort, un secret que le vieux Brienne ignore lui-même! Enfin c'est un secret de la régence d'Anne
d'Autriche ! Aussi n'était-ce qu'à elle, qu'à la reine que je pouvais en parler ce matin-là, dans ce même fauteuil, dans ce boudoir ! Demonio ! Anne elle-même a pâli quand je le lui ai confié !
Oui, c'était bien elle, continua Mazarin en touchant les feuilles du paravent; j'achevais à peine ma confidence à la reine quand j'ai entendu derrière ce léger abri le frôlement d'une robe. Éperdu, je me lève, oubliant presque ma goutte, j'écarte le paravent et je trouve... rien, rien absolument, répéta le cardinal d'une voix assourdie par la colère; elle avait fui.. Mais par où? Cette issue secrète, elle la connaît donc? Oh ! malheur, malheur sur elle, puisqu'elle la connaît! Évidemment, c'est bien elle... Lorsque j'ai interrogé la reine, Anne d'Autriche a souri de ma frayeur en me disant : Qu'avez-vous donc, Éminence, ce ne peut être vraiment que mademoiselle Diane d'Herfort, à qui j'avais dit de m' attendre et qui se sera impatientée ! Puis, comme elle me voyait pâle, muet, consterné : Diane, a-t-elle repris en souriant, s'occupe-t-elle d'un secret d'État?
Si la reine me trompait!... Dans quel but? Oh! cela est impossible! N'oserai-je donc jamais aller d'ailleurs tête baissée contre elle? La paix et le mariage du roi ne consolident-ils pas mon pouvoir? Elle aime cette Diane, elle aime surtout madame de Choisy. Dois-je perdre cette jeune fille? Ce secret est à cette heure en sa puissance : voyons ce qu'elle va nous dire !
Le cardinal souleva une portière en tapisserie, il appela Bernouin :
— Rien encore?
— Pardon, monseigneur, c'est l'un de vos gardes, Grippefer, qui voudrait vous parler. Il attend dans la galerie ; il veut, dit-il, demander pardon à Son Emimence.
— Qu'il aille au diable! c'est un maladroit. Je devrais le casser, il le mérite ! Plus tard, plus tard... qu'il attende...
Bu ce moment, le bruit d'un carrosse retentit dans la grand'çour, le cardinal regarda à travers les carreaux de la fenêtre.
— lien, c'est elle; Piufin, que j'ai envoyé a suivi mes ordres, ., De cette entrevue dépend la vie de Diane; je suis, je dois être Mazarin !
Et le cardinal rentra chez lui, en s' appuyant de son mieux sur sa béquille. Il baissa lui-même les stores violets de son boudoir, où pénétrait un jour rare. Assis dans son grand fauteuil, pâle et décharné comme un spectre, il rassembla autour de lui quelques papiers, plutôt pour se donner une contenance que pour en méditer les détails.
Quand Diane entra, sa présence seule éclaira ce lieu obscur d'une sorte d'auréole douce et lumineuse. L'altération de ses traits était cependant assez visible ; c'était la première fois que le ministre la faisait ainsi mander près de sa personne. Éperdue, tremblante, elle attendit dans un silence inquiet que Mazarin lui adressât le premier la parole.
— Asseyez-vous, mademoiselle d'Herfort, dit le cardinal en souriant. Vous étiez charmante à mon bal, la nuit dernière. Je ne sais pourquoi j'ai pensé, en vous voyant, à ma pauvre nièce Marie...
— Son Eminence est trop indulgente, répondit Diane un peu rassurée; je la remercie d'avoir bien voulu songer à moi pour cette fête. La reine-mère m'y a priée de sa part...
— C'est vrai, je comptais même vous y parler, m'occuper de vous enfin, quand, à mon grand regret, madame de Choisy vous a emmenée. Il était, je crois, deux heures?
— Deux heures, Eminence, deux heures juste, cela est vrai. Le cardinal fronça le sourcil légèrement.
— Vous ne connaissiez pas ce boudoir, demanda-t-il à Diane d'un air dégagé ? N'est-ce pas qu'il est commode pour s'y confier un secret?...
42 MADEMOISELLE DE GHOISY.
— Sans doute, répondit-elle, étonnée de la question du «ardinal.
— L'architecte de ce palais, reprit Mazarin, a combiné les choses de façon à ce que cette porte fermée, — et le cardinal montra la porte à la jeune fille, — on ne puisse entendre aucun bruit de cette pièce, fût-ce celui des discussions les plus animées. Aussi, vous le voyez, cette porte, qui donne sur le vestibule de mes gardes, est toujours fermée â clef.
Et Mazarin montra à Diane les verrous tirés sur cette porte.
— Ah ! répondit-elle naïvement, vous êtes en sûreté.
— C'est ce que je me disais, continua le cardinal sur le même ton de tranquillité hypocrite et en plongeant dans le regard bleu de Diane son œil fauve et scrutateur; mais il paraît vraiment que je me trompais, car ici même, l'autre jour, une personne étrangère à ma maison a trouvé moyen de s'introduire ici et d'y surprendre ma conversation avec la reine...
— Bonté divine! s'écria Diane, mais comment cet homme avait-il pu pénétrer?
— Ce n'est point un homme, reprit le cardinal en délayant avec sa cuiller de vermeil une potion préparée sur sa cheminée ; c'est une femme... Elle connaissait sans doute une issue mystérieuse,, voilée à tous les regards, puisqu'elle a posé les pieds sur ces tapis. Il en existe une, cela est vrai ; mais nul, excepté moi et la reine, ne la connaît.
— Et vous pensez, Éminence, que vos paroles à la reine?...
— Ont été entendues par cette personne, j'en suis certain. Elle est maintenant dépositaire d'un secret d'État.
— D'un secret d'État, répéta Diane ; mon Dieu ! c'est donc bien terrible !
— Si terrible, Diane, que mieux vaudraient pour la malheureuse qui le sait dix gouttes de poison délayées au fond de ce
verre. Il n'y a pas d'exemple qu'un homme dépositaire d'un pareil secret ait vécu deux ans.
— Vous m'épouvantez!... Comment une femme?... Mais c'était peut-être à l'instigation de quelque ennemi que vous l'avez trouvée là, c'était...
— Je ne l'ai point vue, reprit Mazarin, je la soupçonne.
En entendant ces mots, il passa sur le front de la jeune fille un rayon si pur d'espérance, que Mazarin l'attribua à une ivresse secrète. Il reprit, après avoir de nouveau interrogé chaque battement du cœur de Dianne :
— C'est une jeune fille qui n'a pas plus de seize ans.
— Seize ans, murmura-t-elle, seize ans, c'est juste mon âge !
— Elle est attachée à la reine-mère, dit Mazarin.
— Mon Dieu! sécria Diane en pâlissant, attachée à la reinemère !
— Mais ni la reine-mère, ni le roi lui-même, ne pourraient maintenant la sauver du châtiment que je lui réserve.
— Vous la punirez?
— Comme Richelieu, mon prédécesseur, punissait les traîtres.
— Par pitié, monseigneur, oh! vous ne le ferez pas, vous ne traiterez point une pauvre fille égarée, abusée sans doute, comme une maréchale d'Ancre ! Vous serez humain, indulgent. Une fille de la reine! mais c'est peut-être une de mes compagnes, une amie, une sœur; car elles me recherchent et elles m'aiment, moi qui cependant leur suis étrangère ! Je ne vous demande pas le nom de la coupable, monseigneur; mais par votre gloire, par le caractère auguste et saint dont vous êtes revêtu, sa grâce, monseigneur, sa grâce !
En parlant ainsi, Diane, bouleversée par son effroi, s'était jetée aux genoux du cardinal; elle le conjurait, l'invoquait avec des larmes. Mazarin pensa que c'était pour elle que Diane le priait.
— Mademoiselle, reprit-il, je suis fait aux pleurs depuis longtemps. On n'a pas mon âge, et l'on n'a pas vu comme moi partir trois nièces aimées, sans avoir marché sur son cœur. Quoi que vous fassiez, vous m'appartenez maintenant du droit de souveraine justice. Cette fille imprudente et criminelle, mademoiselle d'Herfort, crest vous !
— Moi! balbutia-t-elle, attérée des paroles du cardinal-, moi, monseigneur, vous croyez ?...
— Je crois, mademoiselle, à votre présence au palais ce jourlà même, je crois à la vérité, enfin. Quand la reine est sortie de ce cabinet, vous l'attendiez avec impatience à sa sortie ; au bal, à ce bal même où vous pensiez que je n'avais pas l'œil sur vous, je vous ai vue plus d'une fois inquiète et agitée... N'aggravez pas votre faute, je vous en préviens, par le mensonge. Encore une fois, vous êtes coupable.
— Elle est innocente! s'écria derrière Mazarin une voix bien connue du cardinal.
— Choisy !
C'était en effet l'abbé de Choisy, l'abbé, pâle, tremblant, dont le cardinal ne pouvait comprendre la présence. Il fallait pour Mazarin qu'il fût sorti de la tapisserie elle-même.
Choisy mit devant Mazarin un genou en terre, comme s'il allait commencer une confession.
— Que faites-vous là, monsieur? demandale cardinal. Pourquoi cette posture, et comment avez-vous pu vous introduire?...
L'abbé indiqua du doigt à Mazarin une issue que masquait le paravent.
— Vous connaissez ce chemin secret? dit le cardinal étonné.
— Oui, monseigneur, répondit Choisy hardiment. C'est ici que l'autre jour...
— Achevez, interrompit Mazarin avec colère.
— « C'est ici, monseigneur, que j?ai entendu l'autre jour votre conversation avec la reine.
— Vous !
— Moi !
En disant ces mots, Choisy regarda Diane.
— Oh! merci, merci, dit-elle à voix basse au jeune homme, vous êtes un noble cœur !
— Monsieur de Choisy, reprit le cardinal en toisant l'abbé, vous avez fait sagement de quitter un costume indigne de votre état. Ce jour-là, le portiez-vous ?
— Oui, monseigneur, répondit l'abbé, qui n'avait rien perdu des paroles du cardinal à Diane; mais Dieu m'est témoin que ce n'est pas à dessein que je me suis trouvé dans cette chambre. Le hasard seul...
— Assez, monsieur, assez, interrompit dédaigneusement le cardinal, je ne vous demande pas compte de vos escapades amoureuses. Vous étiez là, j'en suis sûr, à bonnes enseignes.
— Monseigneur...
— Depuis quelque temps, votre conduite est une honte. Quand l'un de vos frères porte l'uniforme, vous ne devriez pas vous occuper de travestissements au moins ridicules... J'ai besoin de vous parler seul, et non en présence de cette enfant. Mademoiselle, ajouta le cardinal, je vous demande pardon de vous avoir soupçonnée. L'un de mes gens va vous reconduire chez madame de Choisy. Je vous recommande, et, au besoin je vous ordonne de ne pas lui dire un mot de notre conférence. Le salut de son fils est à ce prix.
Diane obéit et s'éloigna, non sans jeter à son libérateur un regard où se peignait toute son âme.
Quand Mazarin se vit seul avec Choisy :
— Monsieur, lui dit-il? il est heureux que vous apparteniez
à des gens qui valent mieux que vous. La famille de M. le duc d'Albret et celle des Lesdiguières vous protègent, la reine aime votre mère : tout cela vous vaut la vie. Mais quel que soit le hasard qui vous a rendu maître d'un si important secret, j'exige qu'avant de sortir d'ici, avant que j'aie réglé votre sort, vous juriez, la main sur l'Évangile, de ne jamais divulguer ce que vous avez entendu. Vous êtes homme d'Église et vous devez savoir la valeur d'un serment de cette nature. Je pourrais vous condamner à tout jamais à la réclusion d'un séminaire ; je ne le ferai pas, mais, dès ce jour, vous appartenez à ma surveillance.
— Bernouin, ajouta le cardinal en sonnant, faites venir ici maître Hector Grippefer !
Pendant que Bernouin allait quérir l'homme de Son Éminence, le cardinal fit ouvrir l'Évangile et fit jurer à Choisy qu'il garderait ce secret comme un aveu reçu sous le sceau de la confession.
Choisy récita la formule imposée par Mazarin.
A peine venait-il de l'achever, qu'un homme qui tremblait alors autant que la feuille, s'inclina humblement devant le premier ministre.
— Monseigneur, dit-il, vous m'avez fait mander ; c'est moi, Hector Grippefer.
Grippefer ne ressemblait pas mal à un condamné que Ton va pendre à la Croix-du-Trahoir.
— Monsieur, dit le cardinal, en fixant sur Grippefer son regard de basilic, à dater de ce jour vous êtes l'humble valet de M. l'abbé de Choisy.
— Moi ! monseigneur, balbutia Grippefer.
— Vous, qui avez besoin de prouver par votre zèle et votre adresse que j'ai bien fait de ne pas rétablir Montfaucon pour les valets timides ou maladroits.
MADEMOISELLE DE GHOISY. 47
— Mais qu'exige Son Éminence ?
— Qu'à dater de ce jour, vous suiviez nuit et jour M. l'abbé que voici, que vous ne le quittiez pas ; en un mot, que vous soyez son ombre! Songez qu'à la moindre négligence..,
— Il suffit, monseigneur, dit Grippefer, il suffit. Il regarda l'abbé d'un air de passive obéissance,
— Son ombre! murmura-t-il, l'ombre d'un abbé ! par exemple, voilà un rôle qui me mènera tout droit à la potence.
Le cardinal lança un regard sévère à son garde, qui s'inclina respectueusement et suivit l'abbé.