HISTOIRE D'UN SCULPTEUR SUR BOIS
11 vient de mourir, dans un petit village de la Thiérache , à Verdières, un pauvre sculpteur sur bois dont je ne puis m'empêcher de vous raconter la vie. Jacques Pérou était né à Verdières en 1790. «Je dois cela, disait-il , h un pauvre diable de laboureur qui a fort bien cultivé sa terre, mais qui a fort mal cultivé sa vie. « Dès son enfance , Jacques
fut surnommé le Rêveur par tous les gens de son village. En effet, depuis le berceau jusqu'au cimetière , il eut toujours l'air de rêver. « Nous ne sommes guère plus libres ni plus éveillés que les morts , disait-il , seulement nous rêvons; le rêve nous vient de je ne sais où, il nous conduit je ne sais où, bon gré mal gré. » Cependant Jacques fit toujours tous ses efforts pour rêver à sa guise , c'està-dire pour vivre à sa guise. Il montra une volonté de fer, qui, sur un autre théâtre, l'eût peut-être conduit à de grandes choses , mais qui , au village de Verdières , ne fit de lui qu'un fou presque raisonnable.
A l'école , il apprit à lire de toutes ses forces , répétant , d'après son grand-père , qu'on n'était pas un homme avant d'avoir lu la Bible : mais il ne voulut jamais apprendre à écrire. «A quoi bon? je n'ai rien de bon à écrire à personne ; je ne serai ni notaire , ni maître d'école. » Sa sœur, pour le décider, lui dit qu'un jour il serait bien sot de ne pouvoir écrire a son amoureuse. « Bah !
d'un sculpteur sur bois. 331 il faudra bien qu'elle m'écoute ! Est-ce que ma bouche ne vaut pas mieux qu'une plume?» Au sortir de l'école , il entra dans l'atelier d'un pauvre sculpteur sur bois, qui n'avait plus grand'chose à faire depuis la Révolution, mais qui travaillait pourtant par amour de son art. Un ami de ce sculpteur, émerveillé du jeune talent de Jacques, voulut l'emmener à Paris quelque temps après , et , pour cela , il lui fit les plus belles promesses. «Non pas, dit notre jeune sculpteur; je suis venu au monde ici , c'est ici que je veux m'en aller du monde. Le bon Dieu avait ses raisons pour me donner en Thiérache une place au soleil ; le soleil est tout aussi bon là que plus loin. » Le Parisien n'insista pas; il laissa le jeune philosophe dans la solitude et l'obscurité de 1^ province. Mais bientôt, ce fut le tour de Napoléon , qui voulut l'emmener avec tant d'autres à la guerre d'Espagne. « J'en suis bien fâché pour Napoléon ; je n'irai pas si loin pour mourir. Qu'il «'arrange comme il voudra en Espagne , cela
ne me regarde pas. » Le préfet envoya deux gendarmes pour lui faire prendre la guerre au sérieux. « Le voilà donc, ce lâche-là, dit un des gendarmes en le saisissant au collet. — Lâche ! s'écrie Jacques, nous allons voir un peu. » Là-dessus , il s'y prend si bien des pieds et des mains , qu'il jette les deux gendarmes à la porte de l'atelier. Les pauvres gendarmes avaient beau faire, ils s'en allèrent clopin dopant , sans emmener Jacques. Le lendemain , quatre gendarmes : « C'est vous quiètes des lâches,» dit le sculpteur ; et, voyant bien qu'il serait vaincu s'il s'avisait de lutter contre quatre, il s'enfuit par les toits , et gagna une carrière abandonnée.
Comme un de ses oncles était maire de la commune de Verdières , il lui dit que, s'il voulait se marier, il parviendrait peut-être à le faire réformer. «Ah! oui, dit Jacques, je serai réformé, comme étant affligé d'une femme. C'est égal , mon oncle , je veux bien me marier avec Elisabeth D*** ; elle a des yeux qui viennent du bon Dieu , et qui iront
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au diable si je ne m'en mêle. Je l'épouse. » Mais Elisabeth fit la sourde oreille , et Jacques ne se voulut plus marier; il brava les gendarmes jusqu'en 1814, vivant de peu, se cachant tantôt dans la carrière , tantôt dans les bois, tantôt dans le grenier de la maison paternelle, sculptant des pierres ou des arbres. On l'avait surnommé le HêK'eur et le Philosophe ; on le surnomma l Ermite. En effet, il menait bien la vie d'un ermite, marchant dans les sentiers perdus , cueillant des herbes ou des fleurettes, mangeant un fruit sauvage le long de la haie, buvant à la fontaine de la montagne , se reposant sur une roche pour voir la splendeur du soleil couchant. Et puis le soir, entrant en silence à la petite ferme de son père ou à celle de son oncle, soupant, dans un coin, d'un peu de pain et d'un peu de lait, et s'endormant, pardessus tout cela, sur une brassée de paille, sans souci du lendemain , comme un homme qui est loin des passions de la terre.
Vers la fin de 1813, un vieux paysan de
Marsault fit bâtir, pour ses derniers jours, une petite maison au fond de la vallée, dans un champ de luzerne, où , malgré les défenses du garde champêtre , les moissonneurs et les vignerons avaient fait un sentier pour arriver plus tôt. Ce sentier était un des chemins bien-aimés de Jacques , il ne savait trop pourquoi , peut-être parce qu'un jour il y avait rencontré Elisabeth D***, qui allait cueillir des pêches dans sa vigne. Et puis , grâce à ce sentier, il pouvait, en descendant la montagne, se dispenser de suivre le grand chemin pour gagner les bois. Dès qu'il vit les maçons installés dans la luzerne , il s'en alla trouver le vieux paysan : « Je vous avertis que vous avez beau faire, vous ne m'empêcherez pas de passer par ce sentier. — En vérité? dit le vieillard en hochant la tète, et quand la maison sera bâtie , tu feras donc une enjambée par-dessus? — Je ferai comme je pourrai, mais je vous jure que je ne me détournerai pas de mon chemin. » La maison s'élève au beau milieu du sentier. Jacques
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laissa faire les maçons sans les troubler; naais à peine tout est-il fini , qu'il reprend sa promenade dans le sentier comme si de rien n'était. Il arrive tout droit à la porte de la maison; le vieillard était sur le seuil, le regardant venir avec un petit sourire moqueur. « Eh bien ! Jacques , te voilà donc à l'œuvre à ton tour ? » Jacques ne répondit pas ; ii franchit le seuil d'un air grave, il traverse la maison , il ouvre la fenêtre , et le voilà de l'autre côté sans avoir interrompu sa rêverie. Le lendemain, pareille scène ou à peu près. Le vieillard voulut d'abord se fâcher; Jacques n'en traversa pas moins sa maison. Au bout de quelques jours, le vieillard s'avisa de fermer la porte à la clef à l'heure où Jacques passait. Ce que voyant , Jacques s'assit sur le seuil et attendit sans impatience. Le vieillard vint lui ouvrir la porte. « Si cela te fait plaisir, mon garçon , passe tout à ton aise. Seulement, puisque tu t'es bien reposé sur le pas de la porte , tu te reposeras bien un peu à mon feu ; viens souper avec moi. » La
table étant mise, Jacques la dérangea sans mot dire, ouvrit la fenêtre comme de coutume , et s'élança de l'autre côté , sous les yeux du vieillard ébahi.
Quand Jacques n'eut plus les gendarmes à ses trousses, il abandonna le sentier, mais cependant pas tout à fait. Le vieillard avait pris en amitié ce garçon bizarre, au point qu'il s'ennuyait de ne plus le voir passer. «Ah! Jacques, lui dit -il un dimanche à la sortie de la messe, la porte est toujours ouverte, mais tu ne passes plus ; cela n'est pas bien. » Le vieillard , à son lit de mort , recommanda à sa fille de laisser Jacques faire toutes ses fantaisies. C'était une femme veuve qui, depuis son veuvage, habitait la maison avec son père. Suivant la chronique du pays, elle suivit les vœux du vieillard. Jacques traversa laliiaison comme de coutume; cependant, la veuve se remaria et vendit la maison. J'ai vu le contrat; parmi les clauses et conditions , au paragraphe des servitudes actives ou passives, apparentes
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ou occultes , il était dit « que sous aucun prétexte l'acquéreur ne pourrait refuser le passage, dans sa maison, au sieur Jacques Pérou , qui n'aimait pas à se déranger, et qui était un ancien ami de la venderesse et de son défunt père. » Deux fois depuis, la maison a été vendue sous la même réserve : aussi cette maison n'est plus connue que sous le nom de maison de Jacques.
En 1816, le maître de Jacques mourut; Jacques , malgré sa famille, continua à sculpter sur le bois , gagnant à peine de quoi vivre en anachorète. Cette année-là il acheva une sainte Marie , mère de Dieu , et une sainte Marie -Madeleine, qu'il donna à l'église de Verdières. La Révolution avait dépeuplé les deux niches de la chapelle de la Vierge , on y mit l'œuvre du sculpteur. Cette œuvre surprit tout le monde. Jacques n'était donc pas tout à fait un fou? Qui lui avait si bien enseigné l'art d'animer le bois? Où avait-il surpris ce divin sourire de la
reine des cieiix, et cette larme un peu troublée de Madeleine repentante? D'où lui venait cette sainte patience qui avait si bien modelé ces figures adorables? Voilà les mystères de l'art ; ce sont presque des mystères pour l'artiste.
Peu de temps après , il fut appelé au château de Marsault pour refaire quelques panneaux dévastés, venus du couvent voisin. Il gagna là un millier d'écus en l'espace de deux ans. On lui en voulut d'être si bien payé; cependant, à l'heure qu'il est, son travail serait acheté plus de cinq mille écus par un marchand de bric-à-brac. On lui conseilla, dans sa famille, de placer son argent en bons biens au soleil ; il fit mieux que cela : son arrière-cousine attendait une dot pour se marier, il lui fit cette dot, en déclarant que , si dans les six semaines sa cousine n'avait pas un mari, il se résignerait à en passer par là. Heureusement elle trouva un mari ailleurs. Comme on faisait des reproches à Jacques de cette munificence ri-
d'un sculpteur sur bois. 339 dicule, il répondit qu'il plaçait son argent à sa façon.
Malgré cette bonne œuvre , on voulut bien admettre qu'il n'avait pas perdu la tête sans rémission , qu'il finirait par redevenir un homme comme un autre. Mais cette bienveillance de ses concitoyens ne dura guère : Jacques fut bientôt déclaré fou par autorité de justice , voici à quel propos : Un ruisseau, qui est quelquefois une petite rivière , traverse le village de Verdières. Un pont de bois , dont l'origine se perd dans la nuit des temps, servait de passage le mieux du monde, mais en 1817 les conseillers, ne sachant que faire du revenu d'un lot de peupliers provenant de la pâture communale , s'avisèrent de bâtir un pont de pierre. Ils furent plus de quinze jours à chercher l'endroit propice , demandant avis aux uns et aux autres, mais n'écoutant qu'eux-mêmes. Jacques fut consulté. A son avis , le pont de pierre devait être bâti sur les débris du pont de bois; d'abord, parce qu'on avait
coutume de passer l'eau à cet endroit , ensuite parce que le lit du ruisseau était moins profond là que partout ailleurs, et qu'un enfant pouvait , sans trop de danger, tomber du pont dans l'eau ; enfin, il donna bien des raisons raisonnables, mais les conseillers vaniteux n'en firent qu'à leur tête : le pont fut bâti un peu plus loin , devant la maison du plus influent de la commune. «Heureusement que je n'y passerai jamais, » dit Jacques, Dans la nouveauté, tous les habitants prirent plaisir à se prélasser sur le pont ; mais après cet engouement , on revint naturellement au pont de bois, on se moqua du pont de pierre, on alla jusqu'à faire une chanson sur son compte avec ce refrain : C est le pont aux ânes. Les pauvres conseillers furent bientôt les seuls qui passèrent sur leur pont. Dans leur dépit, ils tinrent conseil. Après trois séances des plus orageuses, ils trouvèrent une idée ingénieuse : «Si nous abattions ce pont de bois, il faudrait bien passer sur le pont de pierre. »
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Aussitôt dit, aussitôt fait. Le lendemain, au lever du soleil, le pont de bois avait disparu. Tout le monde prit son parti , Jacques luimême. Il avait coutume de passer le pont vers dix heures , au retour d'une petite piomenade qu'il faisait en déjeunant.
Ce jour- là , vers dix heures , plus de cinquante paysans vinrent pour le voir passer. Il regarda les curieux de loin avec un peu de surprise, mais il avança toujours vers le ruisseau. Quand il vit qu'il n'y avait plus de pont , il sourit avec pitié et avec dédain ; mais cela ne l'arrêta pas le moins du monde; il marcha tranquillement dans l'eau jusqu'à la rive opposée, comme s'il eût marché sur le sable ou dans l'herbe ; il gagna son atelier sans détourner la tête , regrettant le vieux pont de bois comme on regrette un vieil ami perdu. Le lendemain, il passa l'eau comme la veille. 11 en fut ainsi jusqu'à sa mort. L'hiver il allait se promener d'un autre côté, si bien qu'il n'a jamais mis !c pied sur le pont de pierre.
Je n'en finirais pas si je vous disais toutes les bizarreries de ce brave homme, qui fut un des meilleurs sculpteurs sur bois que la France ait eus. En 1832, Elisabeth, qu'il aimait par boutades, mourut du choléra ou plutôt de la peur du choléra. Elle avait épousé le médecin d'un village voisin. Comme Jacques allait à l'église prier Dieu pour elle, il s'aperçut pour la première fois que sa sainte Marie Madeleine était l'image de sa bien-aimée. « Je ne croyais pas tant l'aimer, >> dit-il.
Cette même année , Jacques avait perdu sa mère; il ne trouvait plus personne à aimer dans ce monde, il résolut de mourir. « Comme je ne laisse pas grand'chose à mes héritiers, dit-il , je ne veux pas leur laisser le soin de me faire un cercueil ; c'est bien le moins que je fasse cela moi-même. » Il se mit à l'œuvre, il ébaucha en quelques jours ce cercueil, qui était, s'il en faut croire des yeux savants qui l'ont vu inachevé, un des chefs d'œuvre de la sculpture sur bois.
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Le curé de Verdières apprit que Jacques voulait mourir, et que pour cela il n'attendait que l'achèvement de son cercueil : il alla le trouver et le supplia de sculpter deux anges pour l'autel; ainsi il le forçait de vivre encore. Jacques commença par dire qu'il n'avait pas le temps, qu'il devenait très-paresseux , que ses yeux n'y voyaient que deux heures par jour. Le curé s'y prit si bien qu'il mit l'orgueil en jeu. Jacques trouva que c'était un moyen de faire ses adieux au monde ; il mit de côté le cercueil, disant que, s'il l'achevait , il n'aurait plus que la force de s'y coucher.
Il ne vint à bout des deux anges qu'en 1837. Il reprit son cercueil sans désemparer et ne le quitta plus.
Un vendredi du dernier mois d'avril , il le porta dans l'église et y déposa ses outils. Depuis ce jour jusqu'au jour de sa mort , on le vit errer comme une ombre par la campagne.
Un soir qu'il s'était assis au bord d'un
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seigle, un passant lui demanda d'un ton de compassion ce qu'il faisait là : « Laissez-moi faire, dit-il, je suis en train de mourir. »
Il aima jusqu'à la fin le sentier du bas de la montagne. Dans ses derniers jours , il s'y promena encore avec un sombre plaisir, traversant la maison sans avoir l'air de s'en, douter. Un matin , de cette maison on l'entendit qui disait : « Ah ! Elisabeth ! Elisabeth ! si vous aviez voulu ! » 11 s'arrêta comme s'il eut vu passer Elisabeth avec l'auréole de ses vingt ans. « C'est cela , reprit-il , Elisabeth avec ses beaux yeux, son blanc corset, sa jupe rouge , son sourire si agaçant... C'était le beau temps quand elle allait cueillir des pèches dans les vignes ! » 11 tendit les bras et les laissa retomber avec désespoir. Un instant après il tourna les, yeux vers le ciel: «Tout est là haut! tout est là haut !... » Voilà les derniers mots qu'il ait fait entendre. Le lendemain, on le trouva dans son cercueil, couché pour l'éternité.
Sa mort ne put pas mieux s expliquer que
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sa vie. Dans sa volonté de mourir, il semble que la mort soit venue au-devant de lui. A coup sûr, il n'est pas allé au-devant de la mort. Il fut enterré sans éclat et sans bruit , à côté d'un mort étranger. Mais qu'importe? n'est-il pas avec ses outils dans un cercueil qui est son chef-d'œuvre? Mais qu'importe? tout n'est-il pas là haut, surtout Elisabeth, qui avait de si beaux yeux quand elle allait cueillir des pêches dans les vignes.