‹ Mademoiselle de Kérouare (volume 2)Chapitre 10 sur 11 · VI Cil Y · texte numérisé non relu

VI Cil Y

(laine de ce flot mugissant qui se précipite de rocher en rocher , qui jette une pluie d'argent sur la mousse et le lichen bordant son lit dévasté, qui disparaît comme par magie sous quelque roche chancelante. Jamais naïade favorisée de Neptune ne versa une si belle cruche d'eau. En allant au grandpic de Sancy , qui s'appelait aussi le pic de la Croix, on rencontre dans un bois une autre cascade, moins bruyante et non moins romantique : c'est la cascade du Serpent. Ici l'eau ne tombe pas, elle coule; seulement elle coule fort vite. C'est bien la cascade du serpent ; on dirait un serpent qui glisse sur la mousse et les herbes flottantes. Il y a mille ondulations gracieuses à travers les buissons, mille sifflements bizarres dans les grands souchets dont les belles fleurs semblent braver le torrent. Le tableau s'anime encore mieux quand on descend là où quelques arbres déracinés flottent avec la cascade et In cachent à demi par leurs feuilles et leurs fruits sauvages. Pour le pic de Sancy, je me

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souviens que je l'ai gravi à pied et à cheval, espérant voir le ciel d'un peu plus près. On nous avait promis un orage, mais la représentation foudroyante fut ajournée , à notre grand dépit. Il fallut bien nous contenter du spectacle de la terre : une prairie par-ci , un lac par-là ; enfin , rien de nouveau sous le soleil.

Je ne vous dirai rien des célébrités de toutes sortes qui se pavanaient auMont-d'Or, comme à Vichy; il n'y a rien de neuf à dire sur les célébrités. J'ai vu qu'elles savaient bien se mettre à leur place. La comédienne coudoie la financière, l'homme de génie passe en avant du grand seigneur. Une fois hors des hôtels , tout le monde est libre comme le vent. La noblesse a beau lever le front, la finance a beau secouer sa bourse, la bourgeoisie et la province ont beau se tenir sur la réserve, au bout d'un instant tous les fronts sont au même niveau : le soleil luit et l'eau coule pour tout le monde ; tous les cœurs sont égaux devant l'amour.

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J'oubllals de vous dire qu'en quittant Vichy, je m'étais arrêté dans un hameau curieux, digne de l'étude d'un philosophe. Fourier et Saint-Simon ont dû passer par -ce hameau. Il y avait autrefois en Auvergne grand nombre de communautés villageoises et agricoles qui s'étaient formées d'après des coutumes puisées dans l'ancienne constitution féodale. Ces communautés étaient presque toujours composées d'une même famille ou de plusieurs familles de même origine. Les terres dépendant de la communauté n'étaient jamais partagées ; on les cultivait au profit de tous. Un chef était élu à chaque moisson nouvelle ; il avait l'œil du père et l'œil du maître ; on le couronnait d'épis miîrs à la Saint-Jean, qui était la fête du pays ; le premier jour de la vendange, il fallait, suivant la coutume, qu'il s'enivrât un peu. Jamais on n'eut plus joyeuse moisson et plus riante vendange. Une ménagère était élue tous les ans pour faire la soupe à la communauté, pour veiller sur le linge et sur la verlu des

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filles (jamais la même ménagère ne voulut demeurer deux ans dans cet emploi). Les décrets de la Constituante et les lois de l'empire renversèrent ces communautés toutes patriarcales, mais quelques villages ont gardé jusqu'aujourd'hui quelques vestiges du bon temps. Les terres sont divisées comme ailleurs, mais au moins l'ancienne fraternité dure encore , les vertus de la famille y ont conservé toute leur grandeur un peu sauvage. Les habitants sont hospitaliers, comme Philémon et Baucls ; il n'ont qu'une écuelle de bois, mais elle est au premier venu : — Frère, disent-ils au passant, biez un coup. — Ils n'ont qu'un pauvre lit ; mais, si un voyageur leur demande à coucher, ils abandonnent gaiement le grabat et s'en vont dormir sur le foin. Leur femme, ils l'appellent notre femme , tant ils veulent n'avoir rien qui ne soit à leur voisin. J'ai vu ces braves gens au sortir de la messe ; en passant devant le bénitier , tous prenaient de l'eau bénite , hommes et femmes , les hommes sur le bord

de leurs grands chapeaux , les femmes dans le creux de la main ; de l'église ils descendaient au cimetière , secouer des gouttes d'eau bénite sur la cendre de leurs vieux frères. Pas une tombe, pas une pierre, pas une croix , pas une enseigne dans tout le cimetière : communauté des morts et communauté des vivants. L'eau bénite tombait sur le premier vieux frère venu ; seulement une larme, qui tombait çà et là avec l'eau bénite, allait trouver une âme plus aimée.

Tableau à la Van Ostade.

Pour celui-ci , c'était un vrai maître dé'cole, descendant en droite ligne de cette souche de pédants grotesques qui s'efface tous les jours. Bientôt la France en sera dépeuplée sans retour : les écoles de village seront gouvernées par de jeunes savants qui boiront de l'eau pour médire du vin , et qui apprendront nux paysan» comment la terre

310 LE MAITRE D'ÉCOLE CHAMPENOIS, tourne autour du soleil. En vérité, il est temps que les Callot de ce siècle s'emparent de ces figures superbes des vieux maîtres d'école ; car, en ces jours de dévastation , après avoir crié : Les dieux s'en vont ! la poésie s'en va ! il faudra crier aussi bientôt : Les maîtres d'école s'en vont ! En France , hélas ! tous les caractères s'effacent peu à peu : aujourd'hui que tout le monde est ministre , homme de lettres , et même dieu ; aujourd'hui qu'il n'y a plus de race distincte , le premier homme venu , chose étrange ! peut faire un maître d'école. Autrefois, il n'en était pas ainsi ; il fallait, pour cela , un grand fond de gaieté et surtout d'ignorance, une voix sonore pour chanter l'office divin de façon à faire peur au bon Dieu , enfin la science de la bouteille.

Notre maître d'école en question s'appelait Jean Lebeau ; il datait du milieu du dernier siècle ; il était venu au monde en Thiérache. Celui-là ne devint maître d'école que dans la peur d*étre soldat. Il avait, dans

son enfance, gardé les oies du vieux château de Marcy; plus tard, M. le comte de Marcy, qui exerçait toute puissance sur le territoire, eut égard à ce bon précédent : il le nomma donc, de concert avec monsieur le curé, maître d'école de Mondelut. Du reste, Jean Lebeau n'était pas tout à fait indigne de ce poste imposant : il pouvait chanter au lutrin Sans savoir ce qu'il chantait , enseigner ce qu'il ne savait pas aux enfants du pays ; mais , comme disait un philosophe, la science vient des hommes, et n'apprend rien de bon , c'est-à-dire rien du ciel. La science nous ap prend la géographie, qui rapetisse le monde, et l'histoire, qui l'enlaidit. Les belles et nobles choses ne s apprennent pas : ainsi l'amour et la poésie; car les belles et nobles choses viennent de l'àme , ce poëmc de la divinité. Mais je ne veux pas suivre ici notre joyeux maître d'école dans tous ses zigzags; je me contente de reproduire , pour votre curiosité, mes chers artistes, quelques tableaux de son histoire , qui , après tout , n'est

312 LE MAITRE D'ÉCOLE CHAMPENOIS, qu'une vieille histoire rehaussée çà et là par quelques traits de gaieté et de bonhomie.

Vers 1776, nions Jean Lebeau voulait se marier par respect pour son prochain et pour les commandements de l'Eglise, mais surtout pour avoir une femme et tout ce qui s'ensuit. Se marier, à merveille ! mais avec qui? mais avec quoi? Jean l.ebeau avait un peu moins que rien , c'est-à-dire son génie; cela n'est pas compté dans les contrats de mariage. 11 florissait alors à Mondelut deux filles assez avenantes qui ne se montraient pas bien farouches. Par malheur, ces deux filles étaient pauvres. Pour toute dot, l'une avait une petite maison au bout du village , entourée d'un petit jardin tout bordé de haies ; l'autre avait une petite vigne parsemée de beaux pêchers et de quelques vieux cerisiers. «Hélas! disait le maître d'école, il n'y a pas de quoi boire pendant la vendange. » Cependant il se décida pour la vigne. A peine était-il marié de trois mois, qu'il s'écriait piteusement : «Ah! si j'avais su que

LE MAITRE D'ÉCOLE CHAMPENOIS. 313 le» raisins fussent si verts ! » La belle fille avait, aussitôt le mariage, mis de côté son air séduisant, sa douceur, et ce je ne sais quoi qui s'appelle la beauté ou l'attirail du diable. Jean Lebeau n'était plus le maître chez lui, les commères de l'endroit disaient même que sa femme le battait comme un écolier ; mais ne sommes-nous pas ici-bas destinés à la colère comme à l'amour des femmes ?

En 1780, il y avait au village de Mondelut, en face d'une église, une petite chaumière renfrognée , un peu égayée par un cep de vigne , qui couronnait une petite porte en ogive et ombrageait presque un vieux banc de pierre tout chancelant ; cette chaumière était sans contredit la plus bruyante du village ; car c'était là que messire Jean Lebeau exerçait sa puissance à grand renfort de verges, dans un fauteuil vermoulu, majestueusement élevé sur une estrade ; comme Jean Lebeau avait l'orgueil du pouvoir et la manie de la science , il n'était pas

314 LE MAITRE D'ÉCOLE CHAMPENOIS, si haut placé pour ne rien faire, et surtout pour ne rien dire ; il aiguisait sa plume et son esprit vingt fois par jour ; dans ses beaux moments, quand il ne voyait plus ses écoliers qu'au travers des fumées du vin , il se lançait à bride abattue dans le domaine de la métaphysique transcendante. Ainsi, s'adressant au premier petit rustre venu, il lui demandait ce qu'était Dieu , et comme l'enfant ne savait que répondre , il s'empressait de débiter ceci ou quelque chose de pareil : « Dieu, mes enfants, est le Père, le Fils et le Saint-Esprit, vous comprenez bien ; mais le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont de la même maison , comme moi , mon fils et ma femme ; mais il y a cette différence, que la maison du bon Dieu vaut mieux que la mienne. » Là-dessus tous les enfants partaient d'un éclat de rire, et le maître d'école, irrité, avait presque une saillie : «Oui, il y a cette différence, messieurs les drôles, que le bon Dieu est entouré d'esprits, et que je suis entouré d'imbéciles ; il y a cette diffé-

LE MAITRE D'ÉCOLE CHAMPENOIS. S15 rence, que le bon Dieu est le maître d'école des anges , et que je suis le maître d'école de paysans, ces ignorants qui ne voient nulle part la main de Dieu, et qui ne reconnaîtraient même pas le diable à ses cornes. »

Après avoir ainsi discouru , le maître d'école , tout en nage , s'en allait trouver sa femme et sa cruche : « Dites donc, ma femme, la cruche est vide , allez à la fontaine. » Et quand la femme se faisait prier : « Si vous n'allez pas à la fontaine, j'irai au cabaret. — Allez au diable ! s'écriait la petite femme toute colère. — J'y vais , ma femme ; » et il partait au plus vite pour le cabaret. Ne croyez pas que ce maître d'école si altéré fût si mal avisé que de boire à ses dépens; il buvait aux dépens de tous, même de la cabaretière. A peine au seuil du cabaret , il abordait ainsi le premier buveur venu : « Monsieur Lucas, votre fils devient de plus en plus savant ; un de ces matins , cet enfant-là en saura plus que père et mère ; il faut tout dire, monsieur Lucas, je l'ai mis

316 LE MAITRE d'ÉCOLE CHAMPENOIS, dans le bon chemin.» A cela M. Lucas répondait par un verre de vin. A défaut de M. Lucas, c'était M. Michaud ou tout autre; le maître d'école trouvait partout l'orgueil paternel sensible à cette chanson. Quand le cabaret était désert, ce qui n'arrivait pas souvent, le maître d'école agaçait l'orgueil de la cabaretière par une autre chanson : il lui vantait son vin et ses grâces. Quand iî se trouvait ivre, il disait pour sa défense que ce n'était qu'en sortant d'un téte-à-tête avec une bouteille qu'il s'apercevait clairement de cette vérité astrologique, à savoir que la terre tourne autour du soleil.

En 1790, il fut, grâce à sa belle main pour écrire , nommé secrétaire du district de Marbœlif ; c'est lui qui a rédigé tous les procès -verbaux sans -culottes du terroir. Il accompagna, avec armes et bagages, les représentants du peuple au château de Marcy, à la première visite domiciliaire ; les maîtres du château s'étaient exilés en attendant mieux ; ils avaient laissé à la merci du peu-

LE MAITRE d'ÉCOLE CHAMPENOIS. 317 pie tout ce qu'ils n'avaient pu emporter. On fit un rigoureux inventaire dans cette solitude ; rien ne fut omis , depuis le gienier jusqu'à la cave, rien, pas même le vin, que burent à grands traits les austères représentants. J'ai vu leur inventaire aux archives de Château-Thierry ; c'est une page historique des plus curieuses et des plus édifiantes; je me rappellerai longtemps encore ce paragraphe :

«Avons fait recherches sur recherches «dans les souterrains, soi-disant caves du « château ; avons d'abord trouvé vingt bou- « teilles noires ; connaissant la suspicion du « lieu , n'avons osé en faire la dégustation, « et l'avons prudemment transvasé dans un « vaisseau à ce destiné. »

Il est bien entendu que les bouteilles noires était pleines de vin d'Espagne ; que, malgré la suspicion du lieu , ils avaient eu le courage d'en faire la dégustation , et vous devinez quel était le vaisseau destiné à la transvasion.

Alors , comme messire Jean Lebeau était devenu un esprit fort, il se fit prêtre libre, sans pour cela résigner ses nobles fonctions de maître d'école, quand M. le curé de Mondelut eut abandonné son église en criant sauve qui peut! Point n'est besoin de vous dire quels furent le sermons de messire Jean Lebeau : il tonna contre les ignorants , contre les aristocrates , et surtout contre le cabaret, disant que tous les maux de l'humanité venaient de là.

Napoléon vint balayer du bout de son épée tous les orateurs en plein vent ; Napoléon remit tout le monde à sa place. Jean Lebeau redevint Gros-Jean comme devant; il se remit de plus belle à cultiver l'école et le cabai-et.

Tout cela alla bel et bien jusqu'en 1834; mais , cette année-là , il survint une bourrasque dans la vie du maître d'école : les conseillers de la commune tombèrent d'accord que le vieux père l-.ebeau n'était pas un assez grand génie pour leurs enfants; ils

LE MAITRE DÉCOLE CHAMPENOIS. 319 lui donnèrent sa retraite, sans pitié pour ses cheveux blancs et pour ses peines passées ; ils lui firent à peine la grâce de le laisser en second rang au lutrin , ce pauvre vieux magister qui était sans ressource ! Il lui restait à peine l'hôpital quand je le rencontrai. J'étais allé à la messe en l'église de Mondelut, pour retrouver cette joie pieuse et solennelle que donnent le chant des hymnes sacrés , le suave parfum de l'encensoir, le divin tableau de ce christ qui domine l'autel de toute sa grandeur et de toutes ses souffrances Ce christ , cet encens , ces hymnes , me rejetèrent bientôt aux pures aurores de ma vie ; je me ressouvins avec un doux ravissement de ces jours bénis du ciel où j'aimais Dieu sans le savoir ; je me souvins aussi du bon vieux Jean Lebeau, que j'avais vu si rayonnant au lutrin. «Mais pourquoi n'est-il plus là? me dis-je en regardant un jeune gars de mauvaise mine, nouvellement venu d'une école normale ; il est mort, sans doute, me répondis-je; il n'avait

plus qu'un pas à faire de l'église au cimetière; que Dieu lui soit en aide là-haut ! » Et j'allais peut-être dire une oraison pour la rémission de ses péchés, quand tout à coup je l'entrevis parmi les chantres secondaires du lutrin ; mais il n'était plus là que pour mémoire; à peine s'il chantait pour l'amour de Dieu. Sa figure, naguère si gaie et si insouciante encore, était devenue morne à faire peur; de temps en temps il tournait la tête avec envie, avec regret, avec douleur, vers Testrade qui avait été son Irône pendant un demisiècle; il jetait un regard de désolation sur la chape à franges d'or, le surplis dentelé et autres ornements qu'il avait portés avec tant d'orgueil ; et puis il soupirait et se remettait à chanter.

A la sortie de la messe, comme je m'étais arrêté sous le portail pour revoir une vierge gothique sculptée dans l'ogive , le vieux Jean Lebeau vint à passer près de moi; il était triste, morne, silencieux comme un exilé qui rêve du pays natal ; il avait le front abattu

LE MAITRE D'ÉCOLE CHAMPENOIS. 321 comme un roi qui a perdu sa couronne. Je lui tendis la main avec une secousse du cœur : le pauvre homme, s'imaginant que je lui offrais une aumône, se détourna avec une fierté blessée ; mais je lui saisis la main. «Que me voulez -vous? murmura-t-il tout surpris. — Je suis un de vos écoliers, répondis-je en souriant. » Le vieux maître d'école se ramina soudain. « C'est vous ! s'écria-t-il ; ah , mon Dieu ! nous avons bien changé ! » Le jeune pédant passait alors avec une douzaine d'écoliers ou d'enfants de chœur, dont les regards malins insultaient le vieillard. «Voilà ce que c'est, dit-il en suivant de l'œil les écoliers moqueurs , voilà ces enfants que j'aime tant , ils se moquent de mes cheveux blancs. » 11 essuya une larme qui fut amère pour moi. Le portail débordait de fidèles qui s'arrêtaient tout étonnés devant le vieux maître et l'écolier barbu ; Jean Lebeau jeta autour de lui un regard de triomphe , un regard magnifique, comme autrefois en son école. Hélas! ce fut le dernier.

J'entraînais le vieillard sans savoir où. ISous nous trouvâmes bientôt devant la chaumière recrépite servant d'école, dont la façade était encore tapissée par le fidèle cep de vigne. « Ah ! si vous aviez voulu , dit-il , vous seriez là 1 au moins je pourrais vous aller voir, et vous ne m'empêcheriez pas de chanter au lutrin , vous ! Mais je perds la télé : est-ce que vous auriez voulu être maître d'école? c'est pourtant un beau métier que celui-là ! » Comme dans les romans, j'offris ma bourse au vieillard ; il est vrai que c'était la bourse d'un poëte. «Hélas! me ditil , que voulez-vous que j'en fasse? c'est mon école que je regrette, ma vieille maison, où je respirais je ne sais déjà plus quel bon parfum d'innocence et d'amour ! c'est ma vieille table boiteuse , coupée par les enfants , où je jetais si vaillamment les lettres majuscules; c'est mon vieux fauteuil vermoulu , où je sommeillais de si bon cœur ; c'est le rayon de livres que je n'ouvrais jamais, mais dont la vue me donnait tant de joie ; c'est aussi

LE MAITRE D'ÉCOLE CHAMPENOIS. 323 le silence bruyant des écoliers, le parfum de jeunesse qu'ils répandaient autour de mes cheveux blancs ; c'est surtout ce vieux banc que je viens revoir tous les jours avec le soleil; c'est là que je fumais, les soirs, en compagnie de ma pauvre vieille, tout en regardant cette vigne qui grimpe toujours de plus belle en plus belle. Les magnifiques grappes qu'il y aura aux vendanges ! Adieu la vendange pour moi ! Ah , les cruels ! ils m'ont mis à la porte comme un rien-quivaille, tout nu, sans pain et sans asile. Ils ne m'ont laissé que cette souquenille, que je couvrais le dimanche des ornements de l'église. Et pas un de ces enfants que j'ai tant aimés n'est venu à mon aide ! Vous êtes le premier que je trouve compatissant. J'ai bien deux filles mariées du côté de Vervins, je dois aller mourir sous leur toit ; mais quand je serai près d'elles , je serai loin de mon école ; et comment mourir loin de mon école, qui est ma vraie patrie ? Mais , patience , je serai bientôt au bout de mes peines ! »

Le vieux Jean Lebeau avait été recueilli au presbytère, en attendant son départ pour Vervins , ou plutôt en attendant son départ pour l'éternité. Il ne survécut guère à sa chute du trône; bientôt il tomba malade, il prévit sa fin prochaine. Un jour du mois de septembre , un peu avant le coucher du soleil , il enfreignit l'ordre du médecin , il se leva sans mot dire, et s'en alla péniblement jusqu'à la maison d'école , qui n'était pas loin du presbytère. Il entra furtivement et demanda grâce du regard. A la vue de ce moribond, les enfants crièrent au revenant.

« Oui, mes cliers enfants, dit-il, un pauvre revenant qui voudrait bien encore une fois vous donner une leçon. »

Tout en disant cela , il s'était avancé vers le jeune maître d'école.

« Allons, allons, un peu de place, s'il vous plaît ! »

Le jeune maître d'école se dérangea involontairement.

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« A la bonne heure ! je vous rendrai cela là-haut. »

Il s'assit dans son vieux fauteuil , imposa silence, et ordonna à un écolier de lui lire l'évangile de la fête des Morts. L'écolier lut aussitôt l'évangile.

« C'est cela , mon cher enfant , c'est bien cela ; inclinez la tète avec plus de respect quand vous prononcez le nom sacré de notre Seigneur Jésus-Christ. »

Le pauvre vieux Jean Lebeau était rayonnant comme en ses plus beaux jours , mais cette secousse de joie épuisa ses dernières forces : il tomba évanoui sur l'estrade ; il fallut le transporter mourant au presbytère.

Le lendemain, comme il n'avait plus qu'un souffle , et que déjà on récitait pour lui la prière des agonisants , il sembla se ranimer tout à coup.

«Pour dernière grâce en ce monde, dit-il en regardant par la fenêtre ouverte la cheminée de son ancienne chaumière , je de-

326 LE MAITRE D'ÉCOLE CHAMPENOIS, mande une grappe de raisin de mon cep de vigne. »

La servante du curé, attendrie par ce vœu d'un mourant , sortit pour aller lui cueillir une grappe ; mais , hélas ! quand elle revint il était mort.

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