‹ Mademoiselle de Kérouare (volume 2)Chapitre 4 sur 11 · J MADEMOISELLE · texte numérisé non relu

J MADEMOISELLE

vait de loin les tourelles que blanchissait la lune , elle s'enfuyait dans les bois comme une gazelle effarée. Elle finit par arriver à un état d'exaltation difficile à décrire. Plus d'une fois elle se sentit fatalement attirée par le bruit des écluses; plus d'une fois elle regarda d'un œil avide l'eau qui étincelait à travers le feuillage.

Cependant, au château, on commençait à s'inquiéter de cette disparition et de cette longue absence. Les invités s'étaient retirés; M. de Kéronare et M. de Grand-Lieu restaient seuls. Ils s'étonnèrent d'abord, puis ils s'alarmèrent. On chercha vainement Marie dans le château et aux alentours: personne ne l'avait vue sortir. On l'appela à plusieurs reprises du haut de la terrasse : aucune voix ne répondit. On s'informa dans le voisinage: nul ne l'avait aperçue. Ce devint bientôt une horrible angoisse. M. de Grand-Lièu était pâle et muet; M. de Kérouare assailli par des pressentiments .sinistres. Après une heure de vaine attente, le jeune homme fit seller un che-

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valel partit pour battre lesenvirons. Plusieurs serviteurs l'imitèrent. Le vieux Kérouare demeura seul , en proie à une anxiété qu'il est aisé d'imaginer. Au bout de deux heures, les serviteurs rentrèrent au château : aucun d'eux n'avait trouvé les traces de leur jeune maîtresse. La consternation était sur tous les visages. M. de Grand-Lieu revint le dernier, plus sombre , plus silencieux qu'au départ. M. de Kérouare, en le voyant, cacha sa tète entre ses mains et se prit à pleurer , comme s'il avait perdu tout espoir. Pendant qu'il pleurait, M. de Grand-Lieu se promenait à grands pas dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine ; la contraction de ses traits révélait seule tout ce qui s'agitait dans son âme.

— Monsieur le coip/te , dit-il eniin , en s'arrêtant devant le vieillard , ne sauriez-vous rien présume^ de ce qui se passe? Vous connaissez -^le cœur de votre fille mieux que je ne le -^éonnais moi-même. N'avez-vous jamais rtjgjj yy^ j.jçjj surpris dans ce jeune

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cœur, qui puisse nous aider à pénétrer ce mystère? N'auriez-vous pas, sans le saToir, quelque fil qui puisse nous guider? Voyez, monsieur, interrogez scrupuleusement vos souvenirs : il y va de notre destinée à tous.

Et comme M. de Kérouare ne répondait pas :

— Eh bien donc ! monsieur le comte , ajouta M. de Grand-Lieu , préparons nos forces et notre courage , car je sens , — je sens là qu'il s'accomplit un affreux malheur.

M. de Grand-Lieu avait laissé son cheval sellé et bridé à la porte : il se disposa à repartir. Mais auparavant il voulut visiter la chambre de Marie et s'assurer qu'il ne s'y trouvait rietî\qui pût le mettre sur la voie. Rien, nul indice :'41 se jeta dans un fauteuil et prêta l'oreille aux bruits de la nuit. En cet instant, une heure du itiat//» sonna à l'église de Clisson. Le jeune homme ^^ti^^^ssaillit ^^ ^^ leva épouvanté, comme s'il venaiU ^l'entendre la première note du glas de la n^o^t. Une sueur froide mouillait son front , et sV"*" eœur

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battait à coups redoublés. Il allait sortir, quand soudain il crut entendre , dans le silence de la campagne, des cris plaintifs et éloignés. Il se précipita à la fenêtre , se j>encha sur le balcon , et il écouta. C'étaient les courlis qui vagissaient entre les roseaux des étangs. 11 écouta longtemps : il n'entendit que le gazouillement lointain des écluses, le bruissement des feuilles jaunies que détachait le vent , le chant funèbre des orfraies qui battaient l'air de leurs ailes cotonneuses. On entendait aussi les aboiements des chiens , qui , à de longs intervalles , s'appelaient et se répondaient dans l'ombre. A tous ces bruits, à toutes ces rumeurs , M. de Grand-Lieu sentait son sang se glacer dans ses veines et son cœur mourir dans sa poitrine. Il s'arracha de la fenêtre; mais à peine retourné , il poussa un grand cri : Marie de Kérouare, madame de Grand-Lieu , était debout, vis-à-vis de lui.

Il tendit ses mains tremblantes vers la pâle apparition.

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— Marie, est-ce vous? s'écria-t-il.

Elle se tenait immobile, le front illuminé par la fièvre , les yeux brillants d'un funeste éclat. Ses pieds étaient déchirés, ses vêtements en lambeaux, son visage et ses mains ensanglantés. Ses cheveux, mouillés par la rosée , pendaient le long de ses joues et sur ses épaules.

— C'est moi, dit-elle ; monsieur de Grand- Lieu , ne perdons pas de temps. Allez rassurer mon père et nos serviteurs. Personne ne m'a vue rentrer ; il est convenable que personne ne puisse me voir en cet état. Vous direz à mon père ce que vous voudrez, ce qu'il vous plaira, ce qui vous passera par la tête ; pourvu que mon père soit rassuré et qu'il croie sa fille heureuse, tout sera bien. Allez, monsieur, et faites vite ; je vous attends.

Sa voix était brève, saccadée, impérieuse.

M. de Grand-Lieu sortit sans répliquer une parole.

Aussitôt qu'il fut rentré, Marie ferma la

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porte avec précipitation, en ôta la clef, puis, se jetant aux genoux de son mari :

— Monsieur, tuez-moi! s'écria-t-elle.

M. de Grand-Lieu essaya de la relever; mais elle s'attachait comme une liane à ses genoux.

— Tuez -moi! répéta-t-elle ; c'est là, c'est à vos pieds que je veux et que je dois mourir.

— Qu'avez-vous? dit M. de Grand-Lieu; quelle douleur vous trouble et vous égare?

• — Je vous dis , répéta-t-elle encore — cette fois avec un horrible sang-froid, — je vous dis que vous n'avez qu'à me tuer. C'est votre droit, c'est mon désir, c'est le seul moyen d'en finir.

— Relevez-vous, dit le gentilhomme ; quelques révélations que vous ayez à me faire, votre place n'est pas à mes genoux. Calmezvous; quoi que vous puissiez dire, je crois pouvoir vous promettre d'avance l'appui d'une âme honnête et l'assistance d'un noble cœur.

A ces mots, l'exaltatiou de Marie s'abatlif

en une pluie de larmes. M. de Grand-Lieu s'était assis. Malgré ses efforts pour la relever, la jeune fille demeura devant lui agenouillée, dans l'attitude d'une Madeleine éplorée.

Elle pleura longtemps en silence.

Silencieux comme elle, M. de Grand-Lieu la contemplait avec une ineffable expression de tristesse et d'inquiétude.

Enfin , d'une voix entrecoupée de sanglots :

— Monsieur de Grand-Lieu , je vais tout vous dire. Vous me tuerez après , car il faudra toujours en venir là. Ecoutez, je suis bien malheureuse!

Ses larmes l'interrompirent.

— Je vous en prie, calmez-vous d'abord, dit M. de Grand-Lieu avec bonté ; songez , mademoiselle , que vous n'avez point ici de maître , et que vous êtes sous la sauvegarde d'un homme d'honneur.

— Laissez-moi parler, reprit-elle; je vais tout vous dire. Mon Dieu ! le pourrai-je sans vous offenser mortellement? 11 faut pourtant que vous sachiez tout. M. de Grand-Lieu, je

ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé; je n'ai pu vous donner que ma main : depuis longtemps mon cœur ne m'appartenait plus. Ne vous irritez pas. Ma vie est à vous , et , quand j'aurai tout dit, vous ferez de moi ce que vous voudrez. Vous me tuerez, vous m'enverrez dans un couvent ; quoi que vous décidiez , je vous bénirai. Ecoutez-moi. C'est une triste histoire. Je suis bien coupable , je suis plus malheureuse encore. Vous verrez, après m'avoir entendue , que vous me plaindrez un peu. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une créature plus misérable. Lorsque vous m'avez demandée en mariage, voici bien longtemps de cela, je n'étais qu'une enfant; je ne savais rien de l'amour. Je n'avais connu jusqu'alors que la tendresse de mon père. Je ne savais rien , je ne me doutais de rien, je ne prévoyais rien, j'étais, heureuse. C'est ce qui m'a perdue. Je laissai mon père vous engager ma parole et ma foi. Il désirait cette alliance; son désir fut ma loi. J'avais d'ailleurs pour vous une haute

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estime, un saint respect, une affection de sœur. Je crus que c'était de l'amour; j'appris plus tard que je me trompais. Que vous dirai-je? Mon cœur s'est laissé prendre à l'insu de lui-même. Je ne sais pas comment cela s'est fait. Vous n'étiez pas là pour me défendre ; j'étais seule, sans défiance, je ne songeais à rien. Ce fatal amour éclata en moi, comme la foudre dans un ciel serein. Il m'est impossible de dire comment cela est arrivé; mais à votre retour, vous n'aviez plus de fiancée. Ne m'interrompez pas. Allez, j'ai bien souffert ! Rappelezvous mes sombres tristesses. Si vous saviez, monsieur de Grand-Lieu , que de nuits passées dans les larmes ! Vous avez dii me prendre pour un enfant capricieux et boudeur; c'est que j'étais si malheureuse! Bien souvent j'ai voulu vous tout avouer : votre bonté m'encourageait ; la crainte d'affliger mon père m'a toujours arrêtée. J'attendais une heure propice. Je ne prétends pas m'excuser , je ne cherche pa.s à m'absoudre;

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mais cependant je dois vous dire que , depuis que j'aimais, je ne croyais plus à votre amour ; je croyais qu'en recherchant ma main , vous n'aviez obéi qu'aux derniers vœux de votre père, de même que moi je n'avais cédé qu'aux trop chères volontés du mien. dépensais que nous pourrions toujours, sans secousse et sans déchirement, rompre les liens qui nous unissaient l'un à l'autre. Vis-à-vis de vous j'étais donc presque sans remords; vous n'étiez pas même en question; mon père seul me préoccupait. Un jour, jour funeste ! il eut pitié de ma douleur. La moitié de mon secret m'échappa ; à ses pieds , comme je suis aux vôtres , j'osai lui dire, monsieur de Grand-Lieu, que je ne vous aimais pas. Vous qu'il avait déjà nommé son fils, vous devinez ce qu'il dut souffrir! Cependant j'embrassais ses genoux et j'arrosais ses mains de mes pleurs. Il y avait bien longtemps que je souffrais. Ma santé n'avait pu résister à tant de luttes intérieures. J'étais pâle, amaigrie; j'avais les yeux brûlés

de larmes. Mon père attendri n'y tint plus. Il se leva pour vous écrire, pour vous redemander sa parole et la mienne. Hélas! c'est alors que vous êtes apparu. Une heure plus tard , nous étions tous sauvés. Pauvre , ruiné , proscrit , vous veniez généreusement nous rendre notre promesse. Pouvions-nous l'accepter? Vous comprenez bien que cela ne se pouvait pas ; vous comprenez qu'au lieu de les briser, votre malheur rivait à jamais nos chaînes. Vous m'aimiez , vous le disiez du moins. Vous nous rendiez notre parole, mais sans retirer la vôtre. Que faire? Je vous tendis la main.

— Avez- vous tout dit? demanda M. de Grand-Lieu.

— Pas encore, répondit la jeune fille.

Après quelques instants de recueillement

douloureux :

— Dieu qui me jugera, reprit-elle d'une voix plus calme , m'est témoin que dès lors le sacrifice fut complet dans mon cœur. Autant que je le pus , j'imposai sJJence à mon

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amour , et si je n'en étouffai pas tout d'abord les cris et les regrets, j'en immolai surle-champ les rêves et les espérances. J'acceptai mes devoirs dans ce qu'ils avaient de plus sévère et de plus rigoureux. Seulement je me rassurai en songeant que j'en mourrais bientôt : voilà tout. Ainsi, m'exaltant dans mon désespoir, je suis arrivée sans faillir jusqu'à ce dernier jour. Ce matin encore, ma main n'a pas tremblé dans votre main. Ce soir, voici quelques heures à peine , lorsque j'ai dit oui devant Dieu , ma voix n'a pas hésité. J'étais résignée , j'étais prête; du moins je le croyais. Depuis cet instant, que s'est-il passé? je l'ignore. Tout ce que je puis dire , c'est que jusqu'à cet instant suprême je n'avais rien compris. J'avais tout laissé s'accomplir, avec la confiance que rien ne s'accomplirait. J'étais folle. Réveillée brusquement, comme par un coup de tonnerre, j'ai ouvert les yeux, et me suis trouvée, pour la première fois , face à face avec mon malheur. J'ai eu

peur; j'ai voulu fuir. Ce que je suis devenue, je ne m'en souviens plus.

— Avez-vous tout dit? demanda M. de Grand-Lieu.

— Pas encore, murmura-t-elle.

Longtemps elle hésita.

— Monsieur de Grand-Lieu, reprit-elle enfin en baissant la tête, j'avais trop présumé de mon dévouement, de mes forces et de mon courage. Tout ce que j'ai pu vous donner, je vous l'ai donné. L'homme que j'aime n'est plus pour moi qu'un souvenir. Je porte un mort dans mon cœur, mais je lui resterai fidèle.

Et comme M. de Grand-Lieu se taisait :

— Ma vie est à vos pieds, dit-elle.

M. de Grand-Lieu resta muet, accoudé sur le bras du fauteuil , le front appuyé sur sa main.

Marie , toujours agenouillée , attendait l'arrêt de son juge.

— Ainsi, vous aurez, d'un seul coup, en

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un jour, brisé trois destinées î dit-il avec un profond sentiment de tristesse. Malheureuse enfant , c'est l'orgueil ! c'est l'orgueil qui vous a perdue.

— Par pitié, tuez-moi ! s'écria-t-elle en arrachant ses cheveux avec désesjfeir.

— Mademoiselle, relevez-vous, dit M. de Grand-Lieu avec fermeté. La nuit est avancée; vous devez avoir besoin de repos. Dans quelques heures, si vous voulez me recevoir, nous réglerons ensemble, d'un commun ac cord , la nature de nos relations dans le présent et dans l'avenir. Fiez-vous à moi, et croyez qu'en ceci , comme en toutes choses, je consulterai les intérêts de votre bonheur autant que ceux de notre dignité.

Comme Marie restait dans la même attitude, il la prit par la main, et la releva malgré elle.

— Je pense , ajouta-t-il , et sans doute vous pensez avec moi , qu'on doit ignorer ici le dénoûment de cette journée. Vous ne voudriez pas abréger la vieillesse de votre père.

11 est déjà trop de victimes. Si vous y consentez, nous le laisserons croire à nos félicités. Croyez que les efforts qu'il m'en coûtera égaleront au moins les vôtres. Ne vous préoccupez pas de l'explication que j'ai donnée à M. cre fiérouare, de votre disparition et de votre absence. Votre père n'y fera même pas allusion. Tâchez de reposer, et que demain votre visage ne démente pas trop mes paroles. Je ne vous tuerai pas ; vous n'irez pas dans un couvent. Si quelqu'un doit mourir, ce n'est pas vous, mademoiselle.

A ces mots, M. de Grand-Lieu salua poliment sa femme.

La jeune fille se jeta vivement devant la porte et lui barra le passage.

— Qui donc doit mourir, si ce n'est moi? s'écria-t-elle avec exaltation ; si ce n'est moi , qui donc voulez-vous tuer?

— Mais, je ne veux tuer personne, répondit M. de Grand-Lieu avec un doux et triste sourire.

— Le jurez-vous?

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— Je vous en donne ma parole.

— C'est que , voyez- vous bien , monsieur de Grand-Lieu , si vous aviez le malheur de toucher à un seul cheveu de sa tête , je me tuerais sous les yeux de mon père.

— Je ne vous ai pas même demandé son nom, répliqua froidement M. de Grand-Lieu.

Il sortit. Le jour était près de paraître. Déjà l'aube naissante blanchissait l'horizon. Lorsque , au bout de quelques heures , M. de Grand-Lieu rentra dans la chambre de sa femme , il trouva Marie couchée , en proie à une fièvre ardente. Ses mains étaient brûlantes , ses yeux hagards , son haleine embrasée. Dans son délire , elle voyait Octave mortellement blessé par M. de Grand-Lieu. Elle demandait grâce à son amant près d'expirer; mais celui-ci la repoussait, et mourait en la maudissant. M. de Grand-Lieu s'était assis à son chevet et s'efforçait de la calmer ; mais il apparaissait à Marie tout couvert du sang aimé , et la malheureuse, égarée, se détournait de lui avec horreur.

9>ia^i^ine Partie.

La maladie de Marie fut longue: on désespéra de sa vie ; la jeunesse triompha de la mort. Tant que dura le danger, M. de Grand-Lieu soigna sa femme avec une sollicitude qui ne se démentit pas un instant. Marie n'ouvrit jamais les yeux sans l'apercevoir auprès d'elle, à la fois empressé et discret, constamment à l'écart, et n'accourant

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que lorsque sa présence devenait nécessaire. Pas un mot , pas un regard qui pût faire allusion au passé , mais à toute heure un visage bienveillant et des paroles affectueuses. Tant de dévouement ne s'adressait pas à un cœur ingrat; la jeune fille en fut profondément touchée : elle avait une trop belle âme pour pouvoir en être humiliée. — Une nuit qu'elle s'était éveillée après un long assoupissement, elle aperçut, à la clarté voilée de la lampe, M. de Grand-Lieu qui se tenait assis dans le fond de la chambre. Il veillait dans une attitude rêveuse et réfléchie. Elle demeura longtemps à le regarder avec un sentiment de reconnaissance exaltée.

— Monsieur de Grand-Lieu! dit-elle enfin d'une voix éteinte.

Il se leva et courut vers elle.

— Monsieur de Grand-Lieu , reprit Marie , asseyez-vous auprès de moi.

Et lorsqu'il eut pris place au chevet :

— Vous êtes bon, ajouta-t-elle.

Le jeune homme resta silencieux.

— Oui , VOUS êtes bon , répéta Marie : Monsieur de Grand-Lieu, vous êtes un grand cœur ; mais que ne me laissez- vous mourir? Pourquoi voulez-vous que je vive?

— Vous vivrez pour être heureuse, répondit M. de Grand -Lieu.

— Heureuse! dit-elle, en secouant tristement la tête. Pourquoi me parlez-vous ainsi? Vous savez bien qu'il n'est plus de bonheur pour moi sur la terre.

— Vous vivrez pour être heureuse , répéta le gentilhomme avec une sombre assurance. Vous n'êtes qu'un enfant, ajouta-t-il aussitôt d'une voix plus douce et plus tendre : pouvez-vous savoir ce que l'avenir vous réserve? Moi, j'ai bonne confiance. A votre âge , il n'est point de malheur qui ne puisse se réparer. Comme moi , ayez bon espoir : je réponds de votre bonheur.

— Et qui donc me répondra du vôtre?

s'écria-t-elle avec désespoir.

— N'en ayez nul souci, répondit M. de Grand-Lieu : vivez, et vous serez étonnée un

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jour de voir combien il était aisé de simplifier les embarras qui peut-être à cette heure vous semblent inextricables. Reposez -vous sur moi de ce soin.

— Que prétendez-vous donc? demanda Marie d'un air alarmé. Qu'espérez - vous ? qu'^vez-vous résolu?

— Rien qui ne soit en vue de votre félicité. Je vous expliquerai tout plus tard. Vous êtes trop faible à présent pour m'entendre. Mais, je vous le répète, ayez bonne confiance. La vie vous garde de beaux jours.

— Vous ne parlez jamais que de moi , ditelle avec inquiétude. Mais vous, monsieur, mais vous ? Ce n'est pas ma destinée qui me préoccupe à ce point , c'est la vôtre.

— Chère Marie ! dit M. de Grand-Lieu en lui prenant la main , trop parler vous agite. Voilà déjà votre sang qui s'enflamme et votre oppression qui redouble. Calmez-vous et reposez ; il ne s'agit pour vous que de vivre : je réponds du reste devant Dieu.

— Dites-moi seulement que vous me pardonnez.

— Vous pardonner? quoi donc? demandat-il en lui baisant la main.

Elle voulut continuer de parler , mais il l'en empêcha par un geste caressant , et bientôt Marie s'assoupit , une main dans celle de son époux. Il demeura près d'elle le reste de la nuit. Qui pourrait dire ce qui se passa, durant ces longues veilles, dans cette àme silencieuse ?

On trembla pour Marie pendant un mois et plus. A vrai dire, ce fut moins la jeunesse qui la sauva, que les soins réunis de son mari et de son père. Ces deux tendresses la disputèrent victorieusement à la mort. Je crois fermement , pour ma part , qu'à force de les aimer on empêche les gens de mourir. Si le danger dura longtemps , la convalescence fut plus longue encore. Mais les jours de convalescence sont des jours charmants , mélancoliques et voilés comme une Hn d'automne.

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Il ferait bon d'être malade, ne fût-ce que pour être convalescent. C'est , à coup sûr, un des plus doux états que notre âme puisse connaître. Notre âme s'est alors réfugiée tout entière dans le sentiment de sa délivrance. Épuisée par les tortures du corps , elle n'a plus d'énergie pour ses propres souffrances. Elle n'en a qu'un vague souvenir , pareil à l'impression produite par les rêves. Elle se laisse aller mollement au flot qui la caresse et la soulève. Il lui semble qu'elle est née d'hier et qu'elle commence une nouvelle vie. Autour d'elle tout lui sourit et lui fait fête; l'amitié se réjouit et la bienveillance s'empresse. La conscience de son bien-être s'épanouit et rayonne sur tous les visages. Il en est de la convalescence comme de l'enfance : on la berce, on la gâte, on la choie; on lui donne tout, on ne lui demande rien. Marie n'échappa point à ces bienfaisantes influences. La joie de ses serviteurs en la voyant sauvée , le bonheur de son père en la sentant renaître, tombèrent sur son cœur

comme une rosée salutaire. Quoique toujours présente , la pensée d'Octave s'était , pour ainsi dire , amollie ; la lièvre semblait en avoir emporté ce qu'elle avait de trop acre et de trop brûlant. Déjà , dans l'esprit de Marie , d'autres préoccupations se mêlaient à celles de ce jeune homme : confuses, il est vrai, indécises, inavouées, pareilles à ces vagues rumeurs qui courent dans l'air au lever du jour. Parfois, en se rappelant la conduite de son mari , ce qu'il avait été pour elle, la jeune fille tombait dans de longues rêveries, où la figure de M. de Grand-Lieu passait gravement , mystérieuse et poétique. Elle aimait à se raconter à elle-même tous les détails de ce grand dévouement. Elle revenait avec un charme douloureux sur cette nuit sombre et terrible qui avait suivi son mariage; elle se revoyait aux pieds de son époux, elle revoyait M. de Grand-Lieu l'écoutant, et Marie ne pouvait s'empêcher fl'admirer ce noble visage , ce maintien digne et calme, cette belle et simple attitude. En

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remontant plus haut le courant de ses souvenirs, — car, en dépit d'elle-même, M. de Grand-Lieu la préoccupait sans cesse, — elle se rappelait le jour où ce jeune homme l'avait prise en ses bras , ce jour où son cheval s'était emporté sur le bord de la Sèvre. A ce souvenir, elle se troublait et devenait tremblante. Mais elle s'arrachait bientôt à ces images , en s'accusant de les avoir trop longtemps caressées ; car n'avait-elle pas juré de demeurer fidèle au mort adoré qu'elle portait dans son sein ? Bien souvent encore les reproches de son cousin tourmentaient ses veilles et son sommeil ; elle s'inquiétait de cette destinée qu'elle avait trahie et délaissée : que faisait Octave? où ses jours allaient-ils? s'était-il relevé de ce cruel abandon? son existence n'en serait-elle pas à jamais brisée? A ces questions , la pauvre fille sentait sa tète s'égarer et son cœur se serrer sous les étreintes du remords. Toutefois, ce n'était plus une obsession de toutes les heures et de tous les instants; affaiblis par la maladie,

les organes de Marie ne servaient plus comme autrefois sa douleur, et bientôt elle finissait par tomber dans une espèce d'anéantissement qui lui laissait à peine la faculté de penser et de souffrir. Elle ne pensait pas; elle ne souffrait pas; elle écoutait d'un air distrait ce qui se disait autour d'elle ; elle assistait à la vie comme une ombre : c'était là ses instants les plus doux.

M. de Grand-Lieu n'avait point failli au rôle qu'il avait généreusement accepté, el, grâce à lui, M. de Kérouare ne se douta de rien. Le vieux gentilhomme félicita ses enfants, et n'imagina pas qu'il pût manquer quelque chose à leur félicité. Cependant, à mesure que Marie revenait à la vie et à la santé, M. de Grand-Lieu s'éloignait d'elle et se montrait de jour en jour plus froid et plus réservé, toujours affectueux et bienveillant , mais sans sourire et sans tendresse. Marie remarqua ce changement, s'en préoccupa et .s'en affligea, il entrait le matin dans la chambre tie sa fennue, n'y demeurait (jue

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quelques instants, faisait seller son cheval, disparaissait le reste de la journée et ne revenait guère que le soir; il lui arrivait même parfois de s'absenter durant plusieurs jours. Marie n'osait ni se plaindre ni l'interroger, et tous deux s'accusaient mutuellement d'indifférence.

M. de Grand-Lieu venait de renouer les relations politiques qu'il avait rompues quelques mois avant son mariage. La Vendée s'agitait : on y trouvait encore le moyen de mourir héroïquement. Ce n'était qu'un jeu , mais on y jouait son sang. Les enfants voulaient continuer les aïeux. On s'armait en silence , on se réunissait en secret , la nuit , au fond des bois ou dans les châteaux solitaires. De temps en temps on voyait des cavaliers passer au galop sur la lisière des forêts; on entendait siffler des balles, dernières escarmouches de la légitimité. Des figures étranges apparaissaient tout à coup derrière les genêts. On se battait bien, et l'on mourait de même. Pour être des géants, il

ne manquait aux fils que la foi de leurs pères. Mais ils ne croyaient pas. Us avaient plus d'imagination que de conviction ; c'étaient moins des héros que des poètes. C'aura été d'ailleurs le dernier mouvement chevaleresque qui se sera vu en France. Aussi ne faut-il pas trop en médire , mais le respecter, au contraire, comme toute poésie qui s'en va. Inhabité depuis le mariage de mademoiselle de Kérouare, le château de Grand-Lieu était devenu un des centres de l'activité légitimiste. Les chefs s'y rassemblaient plusieurs fois par semaine, et s'y concertaient sur l'emploi de leurs forces. Dans ces assemblées, dont il était l'âme et la vie, M. de Grand- Lieu se montrait d'une exaltation qui , plus d'une fois , effraya les faibles et étonna les forts. De tout temps on l'avait connu ardent , prompt à la guerre, mais jamais exalté ni terrible à ce point. Les plus impatients furent souvent obligés de le modérer. On s'étonnait qu'étant nouvellement marié à une femme jeune et belle, il compromît si légè-

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reraent un bonheur qu'il n'avait pas eu le temps de goûter. Mais alors M. de Grand- Lieu reprochait à ses amis leurs hésitations et leur inertie. — Vous n'êtes pas des hommes , leur disait-il , mais des enfants qui jouent au dévouement et à la guerre. Vous vous êtes laissé séduire et entraîner par la poésie de votre rôle, voilà tout, et rien de plus. Qu'attendez- vous pour agir? A cette heure, il n'y a qu'un homme en Vendée , et cet homme est une femme. Vous n'allez pas à la cheville de vos pères , et vous n'êtes bons tout au plus qu'à mettre en vers les grandes choses qu'ils ont faites. Ils faisaient des poëmes , et vous , vous les chantez. — Sa voix était puissante, et plus d'une fois sa parole entraîna l'assemblée.

Le château de Grand-Lieu était merveilleusement situé pour servir de foyer à toutes ces agitations : au milieu des bois , entouré de gorges profondes , on s'y rendait , la nuit , de Nantes, de Clisson , de Tiffauges et des alentours. Parfois aussi , de peur d'éveiller

les soupçons, on s'assemblait dans quelque ferme isolée, sous quelque chaume sûr et fidèle. Ces marches , ces contre-marches , ees rendez-vous mystérieux , ces délibérations entourées de périls , enfin tout ce poétique appareil , plaisaient singulièrement à ces jeunes imaginations. C'était là surtout ce qui les charmait : il est vrai d'ajouter que la mort ne les effrayait pas : héroïques enfants que leurs mères grondaient au retour!

M. de Kérouare ignorait ces réunions, et lorsqu'il interrogeait M. de Grand-Lieu sur ses fréquentes absences, celui-ci les expliquait de façon à ne point inquiéter le vieillard. Mais il était plus difficile de tromper Marie , et depuis qu'elle avait recouvré la santé, madame de Grand-Lieu vivait dans des angoisses continuelles, d'autant plus cruelles, d'autant plus dévorantes, qu'elle ne pouvait les confier à personne. Vingt fois elle fut sur le point de s'adresser à son mari, mais le courage lui manqua. M. de Grand-Lieu n'avait plus pour sa femme qu'une exquise

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politesse; empressé et presque tendre si M. de Kérouare assistait à leurs entrevues , il reprenait, aussitôt qu'ils étaient sans té- ^moins, sa froideur et sa gravité naturelles. Depuis son mariage , sa figure avait pris une teinte sombre et presque sauvage. Parfois ses yeux brillaient d'un farouche éclat : on le sentait consumé par une ardeur maladive. Lorsqu'il s'éloignait du château, au galop de son cheval, Marie, appuyée sur le balcon de la fenêtre, le suivait longtemps du regard, puis, lorsqu'il avait disparu, sans se retourner jamais, elle s'asseyait en soupirant, et tombait dans une de ces rêveries dont nous parlions tout à l'heure. Elle en sortait souvent tout en larmes. — Qu'avait-elle? elle l'ignorait. Pourquoi ces pleurs? elle n'avait pas songé à Octave.

Marie avait pris l'habitude de ne se coucher qu'après avoir entendu rentrer M. de Grand-Lieu. S'il ne rentrait pas, elle passait la nuit debout et sans sommeil ; s'il restait deux jours absent, Marie restait deux

nuits sans repos. Il est vrai que les absences de M. de Grand-Lieu se prolongeaient rarement au delà de vingt-quatre heures. Cependant , un soir qu'il était parti plus sombre que de coutume, trois jours s'écoulèrent sans le ramener. Vers la fin du troisième, brisée par la fatigue et par l'inquiétude, madame de Grand-Lieu s'était jetée tout habillée sur son Ut. Une main de plomb pesait sur ses paupières; le corps triompha de l'âme : elle s'endormit. Elle dormit longtemps, mais d'un sommeil léger, fiévreux, agité. Au milieu de la nuit, elle s'éveilla en sursaut, et courut précipitamment à la fenêtre qu'elle ouvrit. Elle avait cru , dans son sommeil, entendre des coups de feu. Il n'était point rare, à cette époque , et dans ces campagnes , d'être réveillé par des bruits pareils. Marie écouta : tout était calme. Cependant elle croyait bien ne s'être pas trompée. Après s'être assurée que M. de Grand-Lieu n'était pas rentré, elle revint à la fenêtre, décidée à veiller le reste de la nuit.

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Presque au même instant , elle entendit au pied du château le galop d'un cheval, et bientôt des pas retentirent dans le corridor. Pour gagner son appartement , M. de Grand-Lieu était obligé de passer devant celui de sa femme. Marie crut remarquer que les pas de son mari étaient moins fermes, moins assurés qu'à l'ordinaire. Son cœur frissonna sous un pressentiment funeste.

Elle courut à la porte de sa chambre, l'ouvrit et arrêta M. de Grand-Lieu au passage.

— Vous ne reposez pas, Marie? demandat-il avec étonnement et d'un ton de doux reproche.

Sa voix était faible , altérée , presque mourante, et, bien que le corridor fût obscur, Marie s'aperçut qu'il se soutenait avec peine.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle , qu'avez-vous ?

— Souffrez, dit-il, que je vous salue; il se fait tard, nous avons besoin de repos l'un et l'autre.

Marie l'attira vivement dans sa chambre ,

et le débarrassa , malgré lui , du manteau

qui l'enveloppait , tout mouillé par la pluie

d'orage.

Ce premier soin rempli, elle examina M. de Grand-Lieu à la lueur de la lampe. Mais aussitôt elle recula d'un pas, par un mouvement d'épouvante : M. de Grand-Lieu se tenait debout devant elle, armé et couvert de sang.

— ■ Vous êtes blessé I s'écria-t-elle.

Il avait reçu, en effet, un coup de feu dans le bras gauche.

- — Vous êtes blessé , monsieur ! répéta Marie.

— Ne faites pas de bruit, dit M. de Grand- Lieu en la repoussant doucement de sa main droite : ce n'est rien , moins que rien ; la balle a seulement labouré les chairs. Quelques gouttes de sang , voilà tout. Je regrette vivement d'avoir troublé votre sommeil, cela n'en valait pas la peine.

— Laissez-moi voir, laissez-moi vous soigner, dit-elle d'une voix suppliante. C'est

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mon devoir , — et mon droit peut-être , ajouta-t-elle en hésitant.

— Vous oubliez, Marie, répliqua M. de Grand-Lieu , que ce ne saurait être ni votre droit ni votre devoir. D'ailleurs, je vous le répète , ce n'est rien , et demain , au château , nul ne s'apercevera de cette égratignure.

— Ce n'est rien ! ce n'est rien ! murmurat-elle d'une voix étouffée. Est-ce donc rien d'exposer vos jours? est-ce donc rien, monsieur?...

— Vous oubliez encore, répondit M. de Grand-Lieu en l'interrompant , que je ne me dois à personne. Est-ce à moi de vous rappeler que je suis libre, et que ma vie n'importe à nulle autre ?

— Ah , monsieur ! s'écria-t-elle.

— Si vous le voulez , nous en resterons là , reprit M. de Grand-Lieu d'un air sombre. Je vous avais promis de ne jamais toucher au passé : ce n'est pas moi qui ai failli à ma promesse. Je souhaite vivement qu'il n'en soit plus question entre nous. Permettez que je

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