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me retire, et croyez qu'absent ou présent, je suis uniquement préoccupé du soin de votre bonheur. Si j'échoue, c'est que je suis maudit, et vraiment il ne faudra pas trop m'en vouloir.
— Vous êtes cruel, dit Marie.
— Cruel ! vous ne le pensez pas , répondit M. de Grand-Lieu en souriant ; non , répétat-il encore, vous ne le pensez pas.
— Oui , oui , vous êtes cruel , répéta-t-elle , vous êtes impitoyable. Allez , je vous comprends, vous méditez une horrible vengeance. Je le connais à présent, ce bonheur que vous me préparez. Eh bien ! il me fait horreur.
— Vous ne savez rien, vous ne comprenez rien , répondit le jeune homme avec calme. Je ne médite pas de vengeance. Je n'ai pas lieu de me venger. Rassurez - vous donc , Marie; je ne suis ni cruel ni impitoyable. Et , tenez , depuis bien longtemps j'ai une lettre à vous remettre. J'ai beaucoup tardé : vous étiez faible et souffrante, et je redoutais pour vous quelque commotion dange-
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reuse. Vous ne m'en voudrez pas d'avoir si longtemps attendu ? Je veillais sur votre santé. Je vous crois à cette heure assez bien rétablie pour pouvoir désormais , sans danger , vous occuper de votre correspondance. Prenez donc cette lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que le cachet m'en a été sacré.
Parlant ainsi , il lui tendit une lettre qu'il avait tirée de la poche de son habit.
— Monsieur de Grand-Lieu, je vous prie de la lire, s'écria Marie en refusant de la prendre.
M. de Grand-Lieu déposa la lettre sur le marbre de la cheminée , et se retira après avoir salué silencieusement sa femme.
Marie demeura longtemps à la même place , la tète cachée entre ses mains, le cœur abîmé dans des pensées amères. Enfin , elle s'approcha de la cheminée et jeta les yeux sur la lettre.
L'enveloppe était au timbre de Paris.
C'était une lettre d'Octave.
Ciu«|Uièutr JPariiv.
A la vue de cette lettre, Marie oublia M. de Grand-Lieu, et la pensée d'Octave, un instant assoupie, se réveilla dans son cœur plus vive et plus terrible que jamais. Elle acheva cette nuit dans les larmes , sans pouvoir se décider à rompre le cachet fatal. Vingt fois elle l'essaya, et vingt fois elle en fut empêchée par une invisible puissance.
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Il lui semblait qu'en ouvrant cette enveloppe, des caractères de feu allaient s'en échapper; elle croyait les sentir s'agiter et courir sous ses doigts en lignes brûlantes. — Ah! cruel , s'écriait-elle, pourquoi m'avoir écrit, et que peux-tu me dire que je ne me sois dit à moi-même? N'était-ce pas assez du cri de ma conscience? Etait-il besoin d'ajouter tes reproches aux remords qui me déchirent? Mon Dieu! je n'ai donc pas assez souffert? le sacrifice n'est donc pas consommé? Je n'ai donc pas vidé mon calice jusqu'à la dernière goutte? Pourtant, mon Dieu, vous savez par combien de tortures j'ai racheté mon crime. Peut-être mérité-je à cette heure quelque indulgence et quelque pitié. Mon Dieu, soutenez-moi ! J'ai été forte contre ma douleur; mais contre la douleur d'Octave, je sens que je vais être sans force et sans vertu. — Ainsi disant, elle couvrait la lettre de pleurs et de baisers , la pressant .sur son sein avec amour et la rejetant avec désespoir.
Le matin , au lever du jour, elle sortit du château et se prit à suivre le cours de la Sèvre. On était alors aux prenaiers jours de juin. De blanches vapeurs flottaient sur la rivière ; les oiseaux commençaient à ramager sous la feuillée. Tout emperlés des larmes de la nuit, les bois étincelaient aux premiers rayons du soleil. Marie marchait le long de l'eau; elle connaissait bien ce sentier; c'était depuis longtemps celui de sa douleur.
Après une heure de marche, elle arriva à cette même place où , par un soir d'automne , elle avait reçu les premiers aveux d'Octave. Pour que rien ne manquât à son martyre , ce fut là , sous ces mêmes ombrages, qu'elle résolut de lire la lettre qu'elle avait emportée dans son sein. Longtemps encore elle hésita , longtemps elle roula entre ses doigts tremblants le papier redouté. Enfin , par un mouvement désespéré , elle rompit le cachet, arracha la lettre de son enveloppe, en ouvrit les feuillets, et lut les lignes suivantes:
« Conmient , mon aimable cousine , vous
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pensez encore à tous nos eufantillages! Vous voulez que je vous pardonne, et vous promettez de mourir! Décidément il n'est que la Vendée pour les fidélités héroïques. Rassurezvous, chère Marie; c'est à vous de pardonner; j'avais pris à l'avance le soin de vous absoudre. Il ne tiendrait qu'à moi d'usurper le beau rôle ; j'aime mieux vous le restituer. Ma franchise sera mon excuse. Imaginez-vous, ma cousine, que je suis marié depuis dixhuit mois. Vos remords ont éveillé les miens, et vous me voyez tout confus et tout humilié. Mais aussi, pouvais-je raisonnablement supposer tant d'amour et tant de constance? Non, sans doute, je n'ai point oublié cette soirée que vous me rappelez, où nous échangeâmes nos serments au clair de la lune. Je me souviens qu'en effet il faisait un temps magnifique, quoique un peu froid. C'était en automne, si j'ai bonne mémoire; vous étiez charmante, et je vois encore vos petits pieds tapis dans l'herbe de la rive. Vienne octobre prochain, il y aura cinq ans de cela.
Ainsi, durant cinq ans, vous m'avez aimé, vous m'avez attendu , et la veille de votre mariage vous m'appeliez , vous m'attendiez encore. Savez-vous, mon aimable cousine, qu'il y a là de quoi me rendre bien honteux et bien fier? Toujours est-il que je ne m'en doutais pas. Je me suis marié sans me soupçonner infidèle. Si vous n'avez pas reçu de lettre de faire-part, c'est qu'à dater de juillet 1830, votre père nous avait formellement interdit toute espèce de relations avec le château de Kérouare. Je vous croyais mariée depuis longtemps, et heureuse. Qui m'eût dit que je vous trahissais m'aurait fort surpris, je vous jure. Vous apprendrez avec plaisir que j'ai épousé un excellent parti : quarante mille livres de rente, sans parler des espérances. Il est vrai que ce n'est ni votre grâce ni votre beauté. Comme vous , j'ai dû céder aux désirs de mon père ; comme moi , vous vous résignerez. Vous verrez que rien n'est ' bon, rien n'est efficace comme le mariage pour nbattre les folles exaltations de la jeu-
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liesse. Vous ne mourrez pas ; ne voulez- vous pas que je vive ? Je n'ai pas l'honneur de connaître M. de Grand-Lieu; mais d'après ce que je me suis laissé dire de sa personne, ce gentilhomme me semble vous convenir en tout point. Je regrette toutefois que vous l'ayiez épousé précisément parce qu'il était ruiné : ce n'est pas avec de pareils procédés que se font les bonnes affaires.
«Adieu, mon aimable cousine; je baise vos blanches mains, et vous prie d'agréer les vœux que nous ne cessons , ma mère et moi , d'adresser au ciel pour votre bonheur.
« Octave DuviVlER. »
Marie lut deux fois , coup sur coup , cette lettre, la première fois, d'un œil égaré, la seconde, d'un regard froid et siir; puis, après l'avoir remise sous enveloppe, elle la glissa tranquillement dans la poche de son tablier.
Cela fait, elle demeura longtemps assise au pied d'un chêne, la tête entre ses mains,
calme, silencieuse, immobile. Que se passat-il en elle ? Nul ne saurait le comprendre , qui n'a pas enseveli un vivant dans l'oubli de son cœur. Lorsqu'elle se leva, elle était radieuse et comme transfigurée. Il lui sembla que Dieu venait de l'arracher du néant , et qu'elle assistait pour la première fois aux splendeurs de la création. Elle passa ses mains sur son visage comme quelqu'un qui cherche à se ressouvenir, puis elle promena autour d'elle un regard surpris et charmé. Tout était fête et joie autour d'elle. Les oiseaux chantaient à plein gosier ; les insectes ailés semaient l'air de rubis, d'améthystes et d'émeraudes ; les vapeurs , qui , quelques heures auparavant, enveloppaient les bois et les coteaux, s'étaient dissipées, et la nature entière s'épanouissait sous les chauds baisers du soleil. Ce fut dans l'âme de Marie une pareille fête. Elle entendait chanter en elle des voix nouvellement écloses; elle sentait l'image de M. de Grand-Lieu se dégager, pour ainsi dire , des brouillards qui
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l'avaient si longtemps obscurcie ; elle croyait la voir rayonner dans son cœur ainsi que dans un ciel serein. On eût dit une révélation divine. Un sentiment de bonheur, non encore éprouvé , inonda tout son être ; ses yeux se mouillèrent de douces larmes , et, posant une main sur son sein :
— 0 mon noble époux! s'écria-t-elle.
Madame de Grand-Lieu reprit aussitôt le chemin du château. Elle allait d'un pas léger et d'un cœur joyeux. Chose étrange ! Octave était aussi absent de sa pensée que s'il n'avait jamais existé. Il s'était abîmé dans son souvenir comme un cadavre dans la mer, sans laisser de sillons ni de rides à la surface. Rien ne restait de lui dans cette âme régénérée.
En arrivant à Kérouare , Marie aperçut le cheval de M. de Grand-Lieu , sellé et bridé , qui attendait son maître à la porte. Elle s'approcha du noble animal , et le caressa de sa petite main. Au même instant M. de Grand-Lieu parut, équipé et prêt à partir.
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Il semblait ne pas se ressentir de la blessure de la veille.
— Vous partez! vous partez encore! lui dit Marie d'une voix triste et caressante.
Appuyé contre son cheval, M. de Grand- Lieu la contemplait en silence.
— Ne partez pas! ajouta-t-elle d'un ton suppliant.
M. de Grand-Lieu sourit tristement. Marie essaya vainement de le retenir : il était en selle.
— Je vous en prie, dit encore la jeune fille, restez; monsieur de Grand-Lieu, je ne vous demande qu'un jour, un jour seulement. Me le refuserez-vous? ajouta-t-elle en levant vers lui ses beaux yeux remplis de tendresse.
M. de Grand-Lieu ne répondait que par un mélancolique sourire. Cependant son cheval piaffait en hennissant, et déjà l'écume blanchissait le mors.
— Marie , dit enfin le jeune gentilhomme , je ne vous ai jamais vu l'air si heureux que ce matin.
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— Ah! oui, s'écria-t-elle avec effusion, je suis en effet bien heureuse.
En ce moment, une félicité céleste illumina son doux visage.
— Il paraît, ajouta M. de Grand-Lieu, que vous avez reçu des nouvelles satisfaisantes.
Et il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval , qui partit au galop.
Marie, éperdue, voulut le rappeler, mais la voix expira sur ses lèvres, et déjà M. de Grand-Lieu avait doublé la lisière du bois. Elle le suivit longtemps du regard, longtemps elle écouta le pas de son cheval ; puis , lorsqu'il eut disparu et qu'elle n'entendit plus rien, elle se sauva dans sa chambre.
Elle passa cette journée dans d'inexprimables angoisses , et crut que le soir n'arriverait pas. Elle essaya de prendre quelque repos , mais vainement. Elle sortit pour tromper la marche du temps ; il lui sembla que l'ombre des arbres, au lieu de s'allonger, restait toujours à la même place. Dans les
sentiers qui sillonnent en tout sens les bois d'alentour, elle vit passer à cheval plusieurs gentilshommes des environs , non pas en troupe, mais un à un. et se suivant à longue distance. Tous étaient armés d'un fusil de chasse à deux coups; mais il était aisé de voir, à leur air mystérieux et sombre, qu'il ne s'agissait pas de plaisir. Marie remarqua qu'ils suivaient tous la même direction qu'avait prise M. de Grand-Lieu. Un grand trouble s'empara de son cœur. Inquiète , alarmée, elle alla trouver son père et l'interrogea.
— Mon père, dit-elle, que se passe-t-il? Depuis longtemps on s'agite autour de nous. Je rte sais rien , je n'ai rien surpris ; mais quelque chose me dit que de grands malheurs se préparent. Nous sommes sur une mine qui finira par éclater. Déjà depuis longtemps cette terre tremble sous nos pieds.
Le vieillard voulut rassurer sa Hlle.
— Je n'ai point de peur, s'écria-t-elle en
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l'inlçiTompant ; mais êtes-vous sûr que M. de Grand-Lieu soit étranger à ce qui se passe ? Pourquoi ces fréquentes absences? Hier, il n'est rentré que bien avant dans la nuit, et, ce matin, il est reparti , sans que j'aie pu le retenir. Mon père , ne savez-vous rien de ses desseins ? Votre parole aurait peut-être plus d'influence que la mienne. Rappelez à M. de Grand-Lieu que vous lui avez confié le bonheur de votre enfant : depuis longtemps il l'oublie trop , mon père.
— 11 ne l'oublie pas , mon enfant, répliqua le comte de Kérouare ; je réponds de son amour pour toi et de sa sollicitude. Ce matin encore, avant son départ , nous avons eu un long entretien durant lequel il n'a été question que du bonheur de notre chère Marie. Son généreux cœur n'est préoccupé que de toi : il n'est que l'amour de ton père qui se puisse comparer au sien.
— 11 nous fuit pourtant , il nous évite , dit Marie en dévorant ses pleurs.
— Tu calomnies ses intentions, ma Hlle;
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il cherche à réparer l'échec qu'a reçu sa. fortune , et en ceci , connme en toutes choses , il n'agit qu'en vue de ta félicité. Ce matin il m'en parlait encore, et, près de me quitter, ce noble jeune homme m'a embrassé en prononçant ton nom.
— Il vous trompe! mon père, il vous trompe , s'écria-t-elle avec des sanglots. Ce n'est point de sa fortune qu'il s'agit , ni de mon bonheur, hélas ! mais bien de notre perte à tous.
A ces mots , elle s'arracha des bras de son père et s'enfuit tout éplorée. Je ne sais quel instinct la poussa dans l'appartement de M. de Grand-Lieu : elle y pénétra pour la première fois. C'était l'appartement qu'il avait de tout temps occupé au château de Kérouare. Tout y était en désordre. Une neige de papiers déchirés en raille morceaux couvrait le parquet ; çà et là des gouttes de sang toutes fraîches , des armes éparses sur les meubles. Le lit n'était pas défait; il était évident que M. de Grand-Lieu avait veillé
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toute la nuit. Sur la plaque de marbre de la cheminée , un moule à balles et des traces de plomb figé. Plus loin, des paquets de poudre éventrés et vides. De lettres , nulle part ! Marie chercha partout et ne trouva rien. Seulement , dans une boîte de palissandre, le portrait du père de M. de Grand- Lieu, et, dans la même boîte, un bouquet desséché de fleurs des champs, qu'elle reconnut pour les avoir cueillies elle-même et portées tout un jour sur son sein.
Marie sortit de cette chambre , moins rassurée encore, et plus tremblante qu'avant de l'avoir visitée; mais en voyant le soleil qui descendait enfin à l'horizon , elle se sentit soulagée d'un grand poids et se prit à respirer plus à l'aise. On assurait dans le château que M. de Grand-Lieu avait promis de rentrer avant la fin du jour. La jeune fille alla s'asseoir au pied du coteau , sur le bord de la Sèvres. Le jour baissait, et tous les bruits lointains la faisaient tressaillir comme une commotion électrique. Un paysaii
du village voisin vint à passer, se rendant à la ville ; elle l'arrêta de la voix pour lui dennander des nouvelles.
— Que dit-on ? que fait-on ? Le pays est-il tranquille?
Le bonhomme hocha la tête.
— Les mauvais jours sont revenus, dit-il. Et il continua son chemin.
Ces quelques paroles avaient glacé Marie de terreur. Cependant, au milieu de toutes . ces angoisses , elle éprouvait un sentiment de bonheur, vaste et profond comme la mer, dans lequel elle se plongeait avec ivresse. Au milieu des voix orageuses qui grondaient dans son cœur, il y avait une voix charmante qui par instant les couvrait toutes, et qu'elle écoutait avec ravissement.
Le jour baissait; M. de Grand-Lieu ne revenait pas. A l'heure où les hommes des champs prennent leur repas du soir, Marie gagna la ferme voisine. Elle trouva la famille attablée et causant des affaires du jour. C'était là précisément ce que Marie voulait
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entendre. Elle prit place sur un escabeau, et elle écouta. Les récits étaient contradictoires. Les uns assuraient qu'on en venait aux mains du côté de Tiffauges , les autres du côté des Herbiers. Tous s'accordaient à dire qu'à Clisson la générale avait battu trois fois durant le jour. Des troupes de Nantes, arrivées de la veille , avaient pris position dans les alentours. Tout le pays était sous les armes. Plusieurs noms de chefs insurgés furent jetés dans la conversation. On ne prononça pas celui de M. de Grand-Lieu ; mais Marie crut remarquer qu'on l'observait à la dérobée. Elle remarquait tout, elle écoutait tout avec une avide épouvante. On parlait aussi de rassemblements mystérieux. Le plus jeune garçon de la ferme affirmait avoir vu, le soir même, plusieurs cavaliers tout armés s'introduire dans le château de la Pénissière. Il en avait reconnu plusieurs qu'il nomma.
— Avez-vous reconnu M. de Grand-Lieu i' demanda Marie en s'efforçant de sourire. .
— Non , madame, répondit le jeune gars, je n'ai pas vu M. de Grand-Lieu.
— S'il n'était mort , tu aurais vu son père , ajouta le chef de la famille, vieux Vendéen incorrigible.
— Vous n'avez eu que trois fermes brûlées sous vous; vous pensez que ce n'est point assez, dit la fille aînée en pressant entre ses bras deux beaux enfants , dont l'un était encore à la mamelle. Vous voulez que nos fils soient aussi malheureux que l'ont été nos pères.
Le vieillard, pour toute réponse, leva les épaules et tourna son regard indigné vers un portrait grossièrement enluminé de Charette, qui pendait à la muraille.
Marie se retira. Il faisait nuit sombre; le ciel était chargé de gros nuages. La foudre grondait au loin; déjà de larges gouttes de pluie s'échappaient de la nuée épaisse. Marie rentra au château : M. de Grand-Lieu n'avait pas encore reparu. M. de Kérouare cher
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cha à faire passer dans l'esprit de sa fille une sécurité qu'il n'avait plus lui - même. Depuis quelques heures, des bruits sinistres étaient arrivés jusqu'à lui. Pendant l'absence de Marie , une visite domiciliaire avait eu lieu au château de Kérouare. On avait saisi dans l'appartement de M. de Grand-Lieu les armes et les papiers qui s'y trouvaient. Le même jour, à la même heure, de semblables perquisitions avaient été faites au château de Grand-Lieu ; un vieux serviteur venait d'en apporter la nouvelle. Au dehors, on avait remarqué, vers le soir, des mouvements inaccoutumés. Des détachements d'infanterie avaient battu les bois environnants; on avait vu les baïonnettes reluire à travers les halliers; à cette heure encore, on entendait les roulements lointains du tambour qui se mêlaient au bruit du tonnerre ; le tocsin sonnait à Clisson, et le vent d'orage en apportait jusqu'à Kérouare les cris de détresse. On essayait de cacher à madame de Grand-Lieu une partie de la vérité; mais la
consternation qui régnait autour d'elle lui en apprenait déjà trop.
— Vous dites donc, mon père, s'écria-telle tout d'un coup , en s'adressant à M. de Kérouare , vous dites que M. de Grand-Lieu vous a embrassé ce matin en partant?
— Et en m'embrassant il a prononcé ton nom, ajouta le vieillard en pressant la main de sa fille.
— Il a prononcé mon nom ! dit-elle comme en rêvant.
Puis elle ajouta :
— Ce doit être la première fois que M. de Grand-Lieu vous a embrassé, mon père?
— C'est la première fois en effet, répondit M. de Kérouare.
Elle se leva brusquement, écrivit à la hâte quelques lignes, et demanda Georges, le plus intelligent, le plus actif, le plus alerte de ses serviteurs. Georges accourut.
— Sellez un cheval , lui dit-elle d'une voix ardente; allez au château de la Pénissièrc, voyez M. de Grand-Lieu, remetfez-lui cette
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lettre, et soyez de retour dans une heure.
— Oui , madame , répondit l'honnête garçon.
Deux minutes après , il passait , comme le vent, sur la lisière du bois.
Au bout d'un quart d'heure, l'orage éclata avec une incroyable furie. Une heure, deux heures s'écoulèrent; Georges ne revenait pas. La pliîle tombait par torrents ; à chaque instant la foudre éclatait. Enfin, sur le coup de minuit, un cheval s'arrêta devant la porte du château. C'était le cheval de Georges ; mais la selle était vide. Ce fut un nouveau sujet de larmes et de désespoir; ce fut en même temps un sombre et terrible présage. Tout le château était debout; on ne parlait pas : on osait se regarder à peine.
Au lever du jour, on entendit de toutes parts résonner les clairons et battre les tambours. Bientôt on put voir des bataillons défiler au loin dans la plaine. Des messagers qu'on avait envoyés aux informations rapportèrent que les troupes se dirigeaient vers
le château (Je la Pénlsslère , qui se préparait, assurait-on , à faire bonne résistance. Marie ne douta plus que son mari ne fut au nombre des insurgés. Georges avait été trouvé sans vie dans la forêt : son cheval s'était sans doute emporté , et le malheureux avait été tué , avant d'avoir pu remplir son message. Madame de Grand-Lieu voulut partir pour aller elle-même arracher son mari aux dangers qui menaçaient. On eut bien de la peine à lui Jv./îontrer que ce projet n'était pas réalisa^jle. En effet, dès le matin, la Pénissière avait été cernée, et c'eût été folie que de vouloir y pénétrer. D'ailleurs il était encore permis de douter que M. de Grand-Lieu comptât parmi les rebelles. — Il t'aime, disait M. de Kérouare , il sait que sa vie est la tienne ; le bonheur l'a rendu ménager de ses jours. Hélas! Marie le connaissait, ce bonheur, et voilà bien pourquoi elle s'arrachait les cheveux avec désespoir. Chose étrange, encore une fois! au milieu de tant d'émotions, die ne songea pas à Octave, pas même
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pour l'accuser et le maudire. Il était mort en elle, ou plutôt il n'avait jamais vécu.
Madame de Grand-Lieu avait pris place à sa fenêtre, observant, écoutant avec une horrible anxiété, l'œil fixe, l'oreille avide, le cœur haletant. M. de Kérouare se tenait debout près de sa fille. Tous les serviteurs étaient rassemblés dans la chambre de leur jeune maîtresse. La Pénissière est si près de Kérouare , que Marie aurait pu en apercevoir la toiture, sans les massifs de verdure qui la lui cachaient. Avant ce jour, ce n'était , à vrai dire , qu'une ferme ; cette grande et folle journée l'érigea pour jamais en château. Ce fut avec le sang de vingt jeunes héros que furent signés ses titres de noblesse.
Cependant tout restait calme. Des paysans qui passaient au pied de Kérouare prétendaient que c'était une fausse alerte , et qu'il n'y avait à la Pénissière personne autre que le fermier. Un rayon d'espérance commençait à briller, quand tout à coup un roulement
de tambours se fit entendre, et presque au même instant la fusillade s'engagea.
On vit alors un spectacle qui aurait arraché des larmes aux yeux les plus indifférents. Marie tomba mourante entre les bras de son vieux père , et tous les serviteurs se pressèrent autour d'elle en pleurant.
A ce mouvement de faiblesse succéda dans l'âme de madame de Grand-Lieu un courage froid et terrible. Elle s'arracha des étreintes de M. de Kérouare, et reprit sa place à la fenêtre. Tout ce qu'on tenta pour l'éloigner fut inutile : l'héroïque fille resta debout, ferme et immobile. Elle mourut ainsi de mille morts, car tous les coups de feu la frappèrent au cœur.
Les décharges continuaient. On pouvait distinguer l'attaque et la riposte, et, pour ainsi dire, les demandes et les réponses. De loin en loin, de lourdes explosions, puis des coups isolés, puis de longs silences plus lugubres, plus effrayants que le bruit même.
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D'une part, ie tambour battait 8ans interruption; de l'autre, les cors et les clairons sonnaient de belliqueuses fanfares. En même temps, partaient des deux côtés des chants également connus de la victoire : la jeune Marseillaise et le vieil Henri iV se mêlaient au milieu du sifflement des balles.
Madame de Grand-Lieu n'avait point changé d'attitude. Elle était là comme assistant sur quelque place de Grève à l'exécution de son époux. M. de Kérouare sentait, malgré lui, son reste de sang s'allumer. Le vieux coursier hennissait à l'odeur de la poudre.
De temps en temps passaient des curieux qui, s'étant approchés, autant qu'ils l'avaient pu faire , du théâtre du combat, en semaient des nouvelles sur leur passage. On les arrêtait, on les interrogeait. Les uns affirmaient • que le château pouvait tenir longtemps encore, et que sans artillerie on en viendrait difficilement à bout; d'autres, en souriant, que c'était un enfantillage, et que, pour se
rendre maître de la place, il suffisait de quelques hommes résolus. L'on s'accordait sur ce point, que les nobles rebelles se défendaient comme des lions, et n'avaient d'ailleurs aucune chance de salut. Quelques-uns, cependant, qui prétendaient bien connaître les lieux, assuraient qu'on pouvait aisément s'échapper par les derrières, qui n'étaient point gardés, grâce à la pluie d'orage qui avait inondé les prairies d'alentour. On citait plusieurs gentilshommes des environs, engagés dans cette échauffourée; mais nul ne put dire si M. de Grand-Lieu était de la sanglante fête.
Vers le milieu du jour, on aperçut une épaisse fumée s'élever au-dessus des bois: c'était la Pénissière qui brûlait. La fusillade s'était ralentie, mais les chants avaient redoublé parmi les assiégés, qui, triomphant dans leur désastre, remplissaient l'air de» joyeux éclats de leurs voix et de leurs instruments.
Marie n'avait pas bougé; seulement la pà-
leur de son front s'était illuminée, et ses yeux brillaient d'une fiévreuse ardeur.
Tout à coup une troupe de cavaliers au galop déboucha du bois dans la vallée. L'un d'eux s'en détacha brusquement et se dirigea vers le château de Kérouate avec la rapidité d'un caillou lancé par une fronde.
Il n'y eut qu'un cri dans l'appartement de madame de Grand-Lieu , un cri de joie et de délivrance.
— Sauvé! il est sauvé! c'est lui!
Marie s'était élancée la première; mais presque aussitôt elle recula avec épouvante.
Ce n'était pas M. de Grand-Lieu.
sixième «t dernière Partie.
C'était un jeune gentilhomme des environs de Mortagne, le vicomte de W***, ami d'enfance de M. de Grand-Lieu, bien connu au château de Kérouare. Il avait ses vêtements en désordre , les mains et le visage noircis par la poudre ; son front saignait d'une blessure profonde. En le reconnaissant, Marie s'était jetée dans les bras de son père. Le
jeune homme se tenait debout, silencieux. Au château de la Pénissière , les chants avaient cessé : on n'entendait plus que quelques coups de feu qui se répondaient de loin en loin ; une fumée noire et épaisse continuait de s'élever au-dessus des bois.
— Qu'avez-vous fait de M. de Grand-Lieu? s'écria la jeune fille en s'arrachant des bras de M. de Kérouare , qu'avez-vous fait de mon mari?
— Tout ce qu'il était humainement possible de faire pour le sauver, nous l'avons fait, madame, répondit le jeune homme: no» efforts ont été vains. M. de Grand-Lieu a refusé de partager la chance de salut qui nous était offerte. Rien n'a pu l'entraîner, ni nos prières , ni notre exemple. Il a protégé notre retraite ; nous l'avons tous embrassé en partant. C'est moi qu'il a pressé le dernier sur son noble cœur. J'ai tenté un dernier effort : je l'ai supplié en votre nom, madame. Je lui ai dit qu'il avait assez fait pour son parti, qu'il devait se conserver pour vous , pour
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votre père, pour notre cause sainte. — Adieu ! m'a-t-il dit avec un triste sourire : mon parti ne me doit rien , et Dieu seul connaît la cause pour laquelle je veux mourir. — Ce sont ses dernières paroles. Peut-être ce papier qu'il m'a chargé de vous remettre vous en apprendra-t-il davantage.
Marie s'empara du papier que lui tendait le vicomte de W***. C'était un testament en bonne forme, daté du château de la Pénissière, par lequel M. de Grand-Lieu léguait à sa femme les débris de sa fortune. Pas un mot , d'ailleurs , pas une plainte , pas un regret, pas un adieu !
— Il est resté seul? demanda la jeune fille.
— Seul vivant, au milieu des flammes.
— Alors, ces coups de feu?...
— C'est lui qui vit^t se défend encore.
— Partez, monsieur, s'écria-t-elle : on doit être à votre poursuite. Ce château est suspect ; cherchez un asile plus sûr. Et nous, mon père , aUons , allons sauver M. de Grand- Lieu , ou mourir avec lui !
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Sa voix était éclatante, et «on visage illuminé.
Au même instant une détonation retentit.
— Mort ! s'écria Marie en tombant à genoux.
On écouta : — plus rien ! cette explosion fut la dernière ; aucune autre n'y répondit.
Le soir de cette mémorable journée, on vit un spectacle digne d'une éternelle pitié. Madame de Grand-Lieu et son père sortirent du château de Kérouare et se dirigèrent vers la Pénissière, suivis de tous leurs serviteurs. Le vieux comte marchait tête nue, appuyé sur le bras de sa fille : Andromaque et le vieux Priam allant redemander les dépouilles d'Hector! Le cortège s'écoula lentement le long des sentiers. Tous étaient silencieux : comme leur maître , les serviteurs avaient le front découvert. Marie ne chancela pas une fois durant ce trajet funèbre. Son pas était ferme; ses yeux ne pleuraient pas. Elle
soutenait la démarche tremblante de son père. Au bout de deux heures , ils s'arrêtèrent devant la cour de la Pénissière. M. de Kérouare et madame de Grand-Lieu s'étant présentés à la porte, deux factionnaires les repoussèrent durement; mais un jeune officier parut, et, s'inclinant avec respect devant cette muette douleur qu'il comprit sans l'interroger, il donna des ordres pour qu'on laissât entrer le vieillard et sa fille.
Ils entrèrent. Ces lieux dévastés offraient en raccourci le tableau d'un champ de bataille et l'image d'une ville prise d'assaut. Le château était debout, mais il n'en restait que les murs : le toit s'était effondré dans les flammes. Les ruines fumaient encore. La cour était jonchée de cadavres , les uns appartenant à la troupe, les autres qu'on avait arrachés de l'incendie, tous frappés par devant, défigurés et à peine reconnaissables.
Les vivants bivouaquaient au milieu des morts. Çà et là des fusils en faisceaux, des tambours et tout l'appareil militaire. Plus
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loin , des soldats blessés , étendus sur des matelas. Le sol était souillé de sang et couvert de débris.
Marie s'avança , sans faiblir, au milieu de toutes ces horreurs. Elle se pencha sur chaque cadavre, les examina tous, froidement, un à un , et s'assura que celui de M. de Grand- Lieu manquait. Un éclair d'espérance traversa son âme désolée.
— Est-ce là, monsieur, tous les morts trouvés dans la place? demanda-t-elle d'une voix émue au jeune officier.
— Tous, oui, madame.
— Et pensez-vous, monsieur, les avoir tous arrachés des flammes? ajouta M. de Kérouare. L'incendie n'en a-t-il pu consumer quelques-uns ?
— Quelques-uns ont été peut-être ensevelis sous les décombres , répliqua l'officier; mais je ne le pense pas.
— Il est sauvé ! s'écria Marie dans son cœur. En tournant la tête, elle aperçut un soldat
qui, par un geste silencieux, lui indiquait
un coin de la cour ombragé par un mûrier. Marie frissonna, marcha droit au lieu indiqué , poussa un cri , et tomba sur le corps sans vie de M. de Grand-Lieu. M. de Kérouare ayant voulu s'approcher de sa fille :
— Eloignez-vous, mon père, éloignez-vous, dit-elle.
Elle demeura seule agenouillée près du cadavre de son mari , lui parlant à voix basse , comme s'il avait pu l'entendre , et couvrant de baisers son front pâle et ses mains glacées. M. de Grand-Lieu avait reçu trois coups de feu dans la poitrine ; mais son corps n'avait subi aucun outrage. Son visage était calme et serein ; ses belles mains avaient la mate blancheur de l'albâtre.
La douleur de Marie fut grave , sans larmes et sans éclat. Au bout d'une heure, elle se releva , et s'approchant de M. de Kérouare , qui s'était assis à quelques pas de distance , courbé sur ses genoux tremblants :
— Du courage . mon père ! dit-elle en lui tendant la main.
DE KÉROUARE. 121
Us s'avancèrent vers l'officier pour lui demander la permission d'enlever le corps de M. de Grand-Lieu.
— C'est mon époux, dit la jeune femme.
— C'est mon fils, ajouta le vieillard.
Le jeune homme donna aussitôt des ordres pour qu'on préparât un brancard de feuillage , sur lequel on étendit les dépouilles mortelles du guerrier vendéen. Quatre serviteurs du château de Kérouare le soulevèrent sur leurs épaules. Lorsque le convoi sortit de la cour, le tambour battit ; rangés de front sur une ligne, les soldats présentèrent les armes, et l'officier salua avec la lame de son sabre.
Le brancard marchait en tête ; M de Kérouare et sa fille venaient ensuite, escortés du reste de leurs serviteurs.
Il est à Clisson , sur le plateau de la colline qui domine la rive gauche de la Sèvres nantaise , un cimetière rustique , caché sous l'ombrage des hêtres et des chênes. C'est là que M. de Grand -Lieu fut enseveli le len-
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demain , sans pompe et sans honneurs.
A partir de ce jour, on vit tous les soirs , à la même heure, madame de Grand-Lieu, en habits de deuil, venir s'agenouiller ou s'asseoir sur la tombe de son mari. Elle y restait de longues heures , et plus d'une fois M. de Kérouare fut obligé de l'en arracher.
Souvent aussi on la vit errer, comme une ombre plaintive, autour du château de la Pénissière.
Il serait difficile d'ailleurs d'imaginer une douleur plus calme et plus paisible. Jamais de sanglots ni de pleurs; toujours affectueuse et tendre pour son père, bonne pour ceux qui l'entouraient; seulement distraite, silencieuse, écoutant à peine, et ne répondant , la plupart du temps , que par un pâle sourire.
Cependant en moins de quelques mois ses yeux se cavèrent, son front se flétrit, ses lèvres se décolorèrent. Elle ne souffrait pas: elle s'éteignait.
Un matin elle dit à son père :
DE KÉROUARE. 123
— Mon père, est-ce que vous m'en voudriez , si je mourais avant vous ?
— Tu veux donc mourir ? demanda le vieillard.
— Je serais partie depuis longtemps, ditelle; c'est la crainte de vous affliger qui m'a retenue sur la terre. Si vous voulez , mon père, nous partirons ensemble.
— Quand tu voudras, ma fille, je serai prêt, répondit M. de Kérouare en branlant tristement la tête.
Elle ne parlait jamais de M. de Grand- Lieu , et ne souffrait pas qu'on parlât de lui devant elle.
Plus sa fin approchait , plus elle devenait sereine.
Sur le dernier temps, elle était presque joyeuse.
Elle mourut juste un an après la mort de son mari , le jour anniversaire du combat de la Pénissière.
La veille, elle s'était couchée sans avoir pu accomplir son pèlerinage accoutumé. Le»
V2i MADEMOISELLE
forces lui avaient manqué. Le lendemain matin M. de Kérouare entra dans la chambre de sa fille: Marie était assoupie. Le vieil lard passa la journée auprès d'elle.
Vers le soir, elle s'éveilla, se tourna vers son père, et lui tendant la main avec un céleste sourire:
— Mon père , étes-vous prêt ? dit-elle.
M. de Kérouare garda cette main dans la sienne, et, la sentant se refroidir et se glacer, il se pencha avec effroi sur le visage de sa fille.
La tête de Marie reposait immobile ; l'âme, enfin délivrée, venait de s'envoler, et déjà les anges l'avaient déposée, blanche et sans tache, aux pieds de l'Eternel.
M. de Kérouare suivit de près son enfant. Tous deux furent ensevelis à côté de 'M. de Grand-Lieu. On montre à Clisson leurs trois tombes.
M. Octave Duvivier, un des agents de change de Paris les plus distingués et les plu.s spirituels, ayant naturellement hérité
DE KÉROUARE. 125
du château de Kérouare , s'est empressé de le vendre à un honnête manufacturier de Nantes, qui se propose de le faire abattre et de le remplacer par une filature de coton.
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En 1757, un jeune médecin, nommé Adolphe Rennberg , revint habiter un petit village près de Munich, avec sa mère et ses deux sœurs. C'était son vrai pays natal ; il y était venu au berceau , il ne l'avait quitté que pour le temps des études , il y revenait avec un doux plaisir, sans trop prier le ciel de lui envoyer des malades, tant il aimait
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les gens du terroir. C'était un assez beau garçon , insouciant, naïf et enthousiaste, se laissant aller au cours de la vie comnoe une feuille au cours du ruisseau, aimant sa faniille par-dessus tout, mais n'aimant guère moins son chien et sa pipe , le sentier désert et le bocage odorant ; ce qui ne l'empêchait pas de se plaire passablement dans la taverne enfumée , avec les paysans endimanchés et les buveurs de chaque jour. Durant ses études à Munich , il s'était nonchalamment accoutumé au bruit et au parfum de la taverne ; il n'avait pas songé à combattre ses penchants grivois , il trouvait un charme singulier dans le tableau joyeux des buveurs; peintre, il fût devenu un des plus gais écoliers deTéniers, dont il aimait jusqu'aux plus mauvaises copies. Malgré ces penchants , il cultivait dans son àme les fleurs bleues des pures amours ; jamais poëte allemand n'éveilla de plus souriantes rêveries. Il avait plus que tout autre l'instinct des contrastes : c'était souvent au fond d'un cabaret, au tin-
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tement des verres , dans la fumée du tabac , que lui apparaissaient les plus blanches images de l'amour. Sa mère essayait , par ses prières , de lui fermer pour jamais la porte alléchante de la taverne ; mais il laissait vainement prier sa mère , rrialgré son amour pour elle, alléguant que la vie du village était ennuyeuse comme le purgatoire; qu'il fallait bien rire quand on n'avait rien à faire; qu'enfin, voyant le médecin au cabaret , la mort n'aurait garde d^ s'arrêter au pays.
Peu de temps après son retour, il devint éperdument amoureux de Marguerite , la fille d'un fermier ruiné ; Marguerite , toute fraîche et toute blonde , dont la beauté tendre et touchante passait en proverbe dans le pays. Elle avait vingt ans depuis l'automne ; elle vivait dans le silence avec son père; on la voyait à peine au village une fois par semaine. La chronique des lavandières racontait sur elle bien des histoires incroyables. On di.sait qu'un chasseur
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inconnu avait tenté de l'enlever par une belle nuit de mai; on disait même que , de son côté , elle n'avait guère résisté ; mais son père veillait sur elle avec la plus austère sollicitude. Il la voulait marier à un neveu des environs de Mons, et le diable lui-même n'aurait pu le détourner de ce dessein. Adolphe ne croyait rien de tout cela : aussi il se mit à aimer Marguerite avec toutes les espérances du monde et avec toute l'ardeur d'une âme poétique. Adolphe était dans la belle saison de l'amour ; jusque-là ce n'était qu'aurores, préludes, roses entr'ouvertes ; enfin l'heure solennelle était venue. Il craignit d'abord d'aimer tout seul ; mais quelques œillades surprises dans le chemin de la ferme et dans l'église de Hartz l'avertirent un peu que la belle Marguerite était touchée de son culte et de sa promenade. Un plus savant que lui sur ces choses-là eût découvert que ce regard bienveillant de la fermière voulait dire ceci, ou à peu près : Si je n'en aimais un autre, je vous aimerais. La
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femme la plus fidèle a toujours un second amant dans le chemin du cœur.
Marguerite tomba malade , on ne sut ni pourquoi ni comment. Le bruit s'en répandit aussitôt. Son père venait de partir pour la Flandre , où il voulait voir un<le;»es frères , et étudier la culture du pays. Le médecin du fermier restait à deux lieues de la ferme : Adolphe espéra qu'on n'irait pas si loin ; mais le jour même il vit passer à Hartz le vieux médecin de Wesel. «C'est étonnant, dit-il , voilà un médecin nouveau. » Il voulut le suivre à la ferme ; la vanité l'arrêta en chemin. « Us m'appelleront, dit-il en retournant.— Le lendemain l'amour l'entraîna encore vers la ferme ; et au moment où il se décidait à entrer, il vit sortir le vieux docteur qui semblait abattu , et qui , sur sa demande , lui apprit la mort de la pauvre fille.
— Elle est morte ! s'écria Adolphe.
— Eh ! mon Dieu , oui , dit le docteur en éperonnant son cheval , j'ai eu beau faire, la science n'y pouvait rien.
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— Je l'aurais sauvée, murmura le pauvre amoureux dans son désespoir.
— Vous eussiez fait comme moi , dit sèchement le docteur, vous l'auriez sauvée de la vie.
Il di%[3afut au même instant sous l'avenue des pommiers.
Adolphe s'en retourna chez sa mère tout éploré et tout gémissant. Il passa le reste du jour au coin du feu , accablé sous sa douleur, ne voyant pas , ne disant rien, presque mort comme Marguerite. La nuit , il dormit à peine ; à son réveil , le désir lui vint de voir de ses yeux et de toucher de ses mains le corps de cette femme aimée avant de l'abandonner aux fossoyeurs : un doute , un pressentiment , une espérance , comme il en vient souvent aux amants , l'avait vaguement poursuivi depuis la veille. Mais quand il arriva à la ferme , on lui dit que la morte était ensevelie et couchée à jamais dans le cercueil. Quatre jeunes filles vêtues de blanc priaient à l'entour.
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Adolphe ne voulut point profaner le dernier refuge de Marguerite ; il s'avoua que l'anaour seul l'avait amené, il s'inclina religieusement devant le cercueil, et reprit le chemin de Hartz. Sans savoir pourquoi , il entra en passant à l'église , et reposa son front sur la pierre d'un pilier. Longtemps il demeura seul, écoutant la funèbre sonnerie des cloches et les tristes battements de son cœur, laissant tomber dans la nef un morne regard sur la draperie larmée qui allait couvrir le cercueil de Marguerite , cette dernière parure de ceux qui s'en vont. Un bruit de pas retentit sous les voûtes silencieuses ; il détourna la tête, il vit un jeune homme en costume de chasse , qui descendait alors l'escalier du portail. Il fut frappé de sa figure sombre, de sa pâleur mortelle et de son air inquiet. Il le suivit des yeux avec une curiosité passionnée. Le chasseur, qui avait déposé son fusil et sa gibecière sous le portail à la garde de son chien , s'avança vers le chœur, le front incliné , en proie à quelque
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rêve profond , à quelque pensée infinie. Après avoir dépassé le bénitier, il revint subitement sur ses pas , il trempa le bout des doigts dans l'eau bénite, et fit le signe de la croix le plus religieusement du monde. Adolphe vit bien que le chasseur n'était pas accoutumé à cette œuvre de dévotion, qu'une pensée de deuil , une souvenance , une crainte l'avaient seules rappelé à ce devoif, sans doute oublié depuis longtemps. Le chasseur passa en s'inclinant devant la draperie des morts, et traversa l'église de plus en plus perdu dans sa pensée ; il s'arrêta enfin dans une chapelle, et s'agenouilla devant une vierge antique couronnée de blanches immortelles. Adolphe ne cessa de le regarder qu'au moment où le convoi descendit dans l'église. Dès qu'il vit les jeunes filles s'avancer avec le cercueil , à la suite des chantres , il ne pensa plus qu'à son fatal amour, qui n'avait pu mourir avec Marguerite. Bientôt les chants des psaumes le chassèrent de l'église; il s'enfuit dans la campagne pour
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apaiser les battements de son cœur. Il gravit le versant de la colline de Roms, et se reposa sur une roche moussue à l'ombre d'un mûrier sauvage , où souvent il s'était arrêté pour regarder dans la cour et dans le jardin de la ferme. Cette fois, hélas! ce fut pour voir dans le cimetière. Les fossoyeurs , assis sur l'herbe, attendaient, en devisant, la fin de la messe. Un homme vint à eux , et leur dit quelques paroles après avoir contemplé la profondeur de la fosse. Adolphe crut reconnaître le chasseur qui l'avait troublé dans l'église. Cet homme disparut quand le convoi s'avança. L'étudiant souffrit plus que jamais à la vue de ce triste tableau des vivants dans les champs des morts , à la vue de ces blanches filles allant enterrer une de leurs compagnes. Peu à peu le convoi se dispersa, après avoir prié et pleuré sur la fosse ; le cimetière redevint désert et silencieux. Le ciel était serein , légèrement voilé ; le vent ne jetait guère qu'un sourd gémissement au travers des arbres. Ce calme et
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cette mélancolie de la nature apaisèrent le cœur d'Adolphe : il fit aussi sa prière pour le repos de l'âme de Marguerite, et Dieu sans doute eut pitié de lui , car, après avoir prié , il pleura.
A la nuit tombante, Adolphe rentra dans le village , et youliit s'arrêter devant la maison de sa mère , qui était une pauvre femme vivant dans l'amour de Dieu et de ses enfants. Mais, en passant devant la porte, il lui vint une fumée odorante du souper qui le chassa plus loin. Au détour de la rue, il revit le chasseur et son chien, qui gambadait devant
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lui. En arrivant à la porte d'un mauvais cabaret, le chasseur sembla réfléchir; il franchit lentement le seuil. Poussé par la curiosité, Adolphe le suivit. Le cabaret regorgeait d'ivrognes : c'étaient les sonneurs , le maître d'école, les fossoyeurs, le sacristain, tous les serviteurs de l'église paroissiale de Hartz, qui se consolaient de la mort de Marguerite. En entrant, Adolphe ne vit d'abord qu'un nuage de fumée; peu à peu il distingua une vingtaine de figures épanouies respirant les parfums enivrants du vin et du tabac. Dans un coin de la salle étaient le chasseur et son chien ; le chasseur renversé contre le mur , et son chien nonchalamment étendu à ses pieds. Adolphe chercha du regard quelque table déserte : n'en trouvant pas une seule, il alla s'asseoir à celle du chasseur. Ce fut un singulier contraste que ces deux nobles tè- (es, pâles et tristes, à côté des plus joyeux buveurs du village. En se retournant pour doniandor une bouteille de vin , Adolphe marcha sur la queue du chien, qui, déjà
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jaloux de voir un étranger à la table de «on maître, releva ses lèvres, et montra deux magnifiques rangées de dents. Le chasseur l'arrêta et l'apaisa d'un seul mot ; le médecin lui tendit une main caressante , et la bête mutine se recoucha en grognant. Grâce à cette aventure, les deux jeunes gens commencèrent à se parler: l'un offrit de son vin, l'autre de son tabac, et en moins de rien le médecin , le chasseur et le chien étaient ensemble comme trois amis. L'heure du souper fit partir peu à peu tous les buveurs, et nos trois amis demeurèrent seuls dans la salle avec la cabaretière , qui se délassait en filant sa quenouille.
— Monsienr le docteur, dit après un silence le chasseur à Adolphe , le bruit court que mademoiselle Marguerite a succombé à une maladie nerveuse ; ne l'avez-vous pas vue mourir ?
— Oui . monsieur, à une maladie nerveuse; mais je ne l'ai pas vue mourir.
— Il me semble, dit le chasseur en pâlis-
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sant, que mademoiselle Marguerite a été enterrée bien vite.
— Oh î oui , s'écria avec empressement la cabaretière ; on n'attend jamais assez. Je me ressouviens toujours de cette dame de Munich, morte subitement un jeudi vers le soir, et enterrée le lendemain avant midi : ce qui ne l'a pas empêchée d'en revenir, grâce à un fossoyeur qui a été la nuit suivante la déterrer pour lui dérober un diamant qu'elle avait au doigt. Elle existe encore à cette heure ; voyez plutôt l'almanach de l'an passé.
Le chasseur sourit d'un air de doute.
— Malgré l'almanach , cette histoire est vraie, dit Adolphe, et j'en sais des plus singulières. Ces vieux contes de revenants et de vampires n'ont-ils pas pris leur source dans les funestes méprises qui ont enterré des vivants? On ferait là -dessus un beau roman.
— A propo.s de roman , dit le chasseur, je me souviens que le baron de Waldstein
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est mort victime d'une de ces funestes méprises.
— Bien d'autres personnages célèbres en furent victimes , un empereur d'Orient , un consul romain. Vous n'avez qu'à feuilleter les écrits dignes de foi de Lancisi , de Bruhier, de Winslow, vous trouverez de terribles exemples; l'histoire elle-même en a recueilli un grand nombre. Il n'y a pas lin mois qu'un numéro du Journal des savants m'étant, par aventure, tombé dans les mains, j'y lus ce que je vais vous raconter.
La cabaretière déposa sa quenouille , et prit un petit chat dans ses mains en écoutant. Le chasseur versa à boire d'un air distrait.
« Milady Roussel , mariée à un colonel anglais qui l'aimait d'une grande tendresse , succomba à une syncope causée par je ne sais quel mal caché. Le colonel , ne voulant point la croire morte malgré des apparences terribles , la laissa dans son lit comme une dormeuse , la face découverte , bien au delà
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du temps prescrit par la coutume du pays. Vainement on lui représenta qu'il la fallait enterrer: il repoussa les officieux, et déclara qu'il briserait la tête à tous ceux qui essayeraient de lui enlever le corps de sa femme. La reine d'Angleterre , ayant appris sa douleur profonde et sa singulière obstinalion , envoya devers lui un homme de sa suite pour lui faire des compliments, et surtout des remontrances sur son refus d'accorder à sa femme les honneurs de la sépulture. Le colonel répondit qu'il était sensible aux condoléances de la reine, mais qu'il la priait de lui laisser le corps de sa femme. Huit jours s'étaient passés , milady Roussel ne donnait aucun signe de vie ; le colonel , désespéré, lui pressait les mains et les baignait de ses larmes, quand, au son des cloches d'une église voisine , elle se réveilla comme au sortir d'un songe , se souleva sur l'oreiller, et s'écria : Voilà le dernier coup de la prière , il est temps de partir. »
— Au moins, dit la cabaretière en ramas-
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sant sa quenouille , celle-là n'a pas souffert au fond d'un cercueil, comme la pauvre dame de Munich.
— Je me sens frémir à la seule idée du réveil dans un cercueil , dit le chasseur ; c'est un supplice digne des temps barbares. Renaître dans une pareille prison , sous la terre , enveloppé dans un linceul , criant et se débattant en vain ; renaître pour mourir de la mort la plus épouvantable !...
Le chasseur se leva , comme pour repousser cette idée qui le glaçait.
— Jean Scott , reprit Adolphe , fut trouvé dans son tombeau les mains rongées et la tète brisée. N'avez-vous pas appris...
A cet instant le petit chat du cabaret , qui s'était approché en sournois , par jalousie ou par curiosité , du chien de chasse, grinça les dents et souffla vers lui sa colère. Le chien , irrité, le poursuivit jusque sous une vieille étagère , où il ne put passer que la patte et le museau. Le petit chat, qui était lâche et méchant, comme beaucoup de se.s pareils, se
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vengea tout à son aise. Chaque fois que le pauvre chien , de plus en plus irrité , avançait la dent pour mordre , il recevait trois ou quatre coups de griffes du chat inhospitalier. Le pauvre chien aboyait , jappait , se lamentait , mais ne pouvait se résoudre à lâcher prise. A la fin son maître , lui voyant au nez quelques taches de sang , eut pitié de son infortune : il alla vers lui pour arrêter le combat. Adolphe , entendant alors sonner dix heures , pensa que sa mère devait l'attendre avec inquiétude ; il dit adieu au chasseur, et sortit du cabaret. Le chasseur le suivit presque au même instant. A quelques pas du cabaret , Adolphe , ayant tourné la tête , vit qu'il prenait le chemin du grand bois de Nebelstein. Il retourna jusqu'à la porte du cabaret ; la eabaretière allait fermer les contrevents ; il lui demanda d'où venait et quel était ce chasseur. La eabaretière lui répondit que, depuis un an , à peu près, il venait quelquefois boire un cruchon de bière ; il était presque toujours silen-
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cieux, il lui avait une seule fois parlé de Marguerite : voilà tout ce qu'elle savait.
Adolphe rentra au logis. Sa jeune sœur l'attendait au coin du feu ; il appuya son front contre la cheminée , et demeura silencieusement en contemplation devant les flammes mourantes qui ranimèrent ses douloureuses rêveries. Sa sœur lui offrit son front à baiser, lui dit bonsoir en sommeillant , et disparut dans l'escalier de sa chambré. Adolphe demeura devant le feu jusqu'au moment où la douzième heure sonna à une grande horloge accrochée entre le lit de sa mère et une armoire du temps passé. Cette sonnerie réveilla en lui des souvenirs funèbres : au lieu d'aller se coucher, il ressortit, en proie à la plus violente agitation, et, comme par entraînement , il s'enfuit vers le cimetière. Tout dormait au village ; l'église seule frissonnait encore aux douze coups de sa cloche ; la lune avançait son front d'argent sur un drapeau flottant , suspendu au coq du clocher; quelques nuages perdus
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fuyaient à l'aventure. Adolphe regardait toutes ces choses d'un œil distrait et effaré. Les nuages se transformant sans cesse , le drapeau que le vent agitait par intervalles , le front pâle et mélancolique de la lune, éveillaient tous les fantômes de son imagination. Quand il fut devant le mur du cimetière , il vit avec surprise la porte entr'ouverte. A cet instant, un des nuages couvrit la lune, et vainement il regarda dans le cimetière : la nuit était partout, il ne vit que la nuit. Le nuage s'éclaircit ; une demiteinte traversa l'ombre; il distingua des formes confuses : le grand Christ , veillant au-dessus des morts , les débris d'une chapelle , quelques tombes éparses. Il chercha des yeux la fosse où dormait Marguerite ; son cœur se glaça bientôt à la vue d'une ombre s'agitant au-dessus comme un démoniaque. Il se sentit jaloux , et son premier élan fut de courir vers cette ombre; mais, au même instant , il la vit disparaître comme si la terre se fîit ouverte sous lui. Le nuage
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passa , et la lune éclaira tout le cimetière. Adolphe crut sortir d'un songe , et , pour ne plus y retomber, il s'enfuit sans oser re^ tourner la tête , effrayé du bruit de ses pas, effrayé de son ombre qui le poursuivait.
Le lendemain , à son réveil , il retourna au cimetière ; il alla jusqu'à la fosse de Marguerite , cherchant d'un œil avide des traces de son apparition de la nuit. Il vit une multitude de pas aux alentours ; mais n'étaient-ce point ceux du convoi ? Le sable de la fosse offrait des empreintes profondes ; mais n'était-ce point sur la fosse que s'étaient âge-
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nouillées les compagnes de la défunte? D'ailleurs , la croix formée par la bêche du fossoyeur n'était qu'à demi effacée. Il ne douta plus des jeux de son imagination.
Quelques jours se passèrent. Peu à peu il oublia sa douleur dans la consolation de sa mère; l'image de Marguerite s'effaça souvent dans sa pensée , et bientôt son amour alla rejoindre ses autres souvenirs.
Il reprit ses livres de médecine , et poursuivit ses études trop souvent abandonnées. Il n'avait nulle autre distraction que la promenade, au bord d'une petite rivière, sur la montagne, dans les bois environnant la ferme. La vue de cette ferme, singulièrement attristée par quelques pans de mur servant de limite aux vergers, avait pour lui un charme douloureux : il demeurait de longues heures en contemplation devant le colombier dont le toit rouge s'élevait au-dessus des ormes de l'avenue ; il écoutait en rêvant le caquetement des poules, le bavardage des canards , le glouglou des coqs d'Inde ,
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toutes les prosaïques rumeurs de la ferme- Perdu dans ses rêves , il oubliait que Marguerite n'était plus là, et quand , par aventure, son œil errant découvrait quelque jeune servante au travers du feuillage ombrageant la petite république , son cœur s'éveillait avec violence , en dépit de la jupe grossière et du chapeau de paille de la jeune servante. Dans ses promenades, il emportait toujours un livre de médecine qui n'était jamais ouvert , mais qui lui donnait un air studieux aux yeux des gens qu'il rencontrait: c'était beaucoup dans un pays où la paresse n'est permise qu'aux Ivrognes. Par malheur, avec ce livre, il emportait sa pipe noire, qui faisait murmurer tous les dignitaires du village.
Un soir, Adolphe, armé de son livre et de sa pipe , s'en fut au bois de l'Étang : le temps était calme, le ciel était serein, et jamais le bois n'avait répandu tant d'harmonie et tant de parfums ; le rossignol jetait aux échos sa note perlée; le vent secouait
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indolemment les fleurs des tilleuls et des marronniers ; toute la nature s'endormait dans l'amour. Adolphe suivait lentement un sentier vert coupé çà et là par une eau dormante parsemée de touffes de joncs et d'oseraies : c'était la première fois qu'il suivait cette route , et il lui fallait l'agilité d'un cerf pour franchir les mares d'eau sans s'y baigner les pieds ; à chaque instant le sentier devenait plus humide ; mais loin de se rebuter, Adolphe poursuivait sa pénible promenade, entraîné par l'amour du mystère. Il voyait de temps en temps sur l'herbe l'empreinte du pied de quelque passant; cette seule vue lui donnait du courage : il allait, il allait en songeant que le chemin de la vie était comme ce sentier, dont les abords si charmants s'étaient changés peu à peu sous les eaux croupissantes. La nuit venait, les bruits du soir s'apaisaient , et Adolphe , n'entendant plus que le frissonnement des feuilles, regrettait presque de s'être aventuré si loin, quand , après avoir dépassé une grande
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touffe de noisetiers, il vit tout à coup la campagne par une échappée du bois ; il fut à la lisière en moins d'une minute. Les derniers feux du jour tombaient sur un petit village éparpillé sous ses yeux, et sur un vieux château , dont l'architecture saxonne avait perdu son beau caractère sous les embellissements frivoles des architectes de ce temps. Adolphe n'avait jamais vu ce château; il s'approcha d'un paysan qui ébranchait un pommier, et lui demanda si c'était le Niedersteinschlosz , dont on lui avait souvent parlé. Le paysan inclina la tête, et se mit à ramasser les branches qu'il venait de couper. Adolphe se retourna vers le château, en proie à des souvenirs confus; dans tous les pays il y a un lieu destiné à servir de scène aux contes de fées ou de revenants. Mille fables, plus merveilleuses les unes que les autres , avaient pris leur source au Niedersteinschlosz , et c'étaient ces fables qui avaient enflammé l'imagination d'Adolphe dans son enfance. Involon-
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taireraent il s'approcha du parc qui se perdait dans le bois; il découvrit un petit pavillon à denni caché dans la verdure : c'était l'œuvre de quelque artiste ignoré du dernier siècle; jamais Adolphe n'avait rien vu d'aussi coquet et d'aussi capricieux; la nature avait achevé l'oeuvre en se faisant plus mignarde à l'entour, et en lui formant une ceinture variée de jasmins , de chèvrefeuilles et de clématites; la brise la plus légère en détachait une pluie d'étoiles et de clochettes qui blanchissaient le parterre pendant la saison fleurie.
Adolphe grimpa sur un arbre à demi renversé contre la muraille du parc, pour mieux voir le pavillon : à peine arrivait-il à la dernière branche, qu'une tète aimée, la tête de Marguerite, lui apparut à l'une des fenêtres; dans son émoi , il s'attacha à la branche pour ne pas tomber ; il se crut la proie d'un rêve. Cependant il ne cessait de voir la tête adorée, qui, mollement penchée en dehors du pavillon , semblait regarder le couchant
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rougi ; dans son égarement , il ne put arrêter un cri de surprise. Celle qui était à la fenêtre du pavillon se troubla , disparut soudainement, et ferma la croisée. Adolphe demeura perché sur la branche , abîmé sous les idées les plus étranges. Etait-ce une vision? mais cette croisée qui venait de se refermer; était-ce un rêve? mais ce paysan qui ramassait encore son bois ; était-ce Margue rite? mais la maladie, la mort , le cimetière ! Adolphe cherchait dans un dédale.
Il retourna vers le bûcheron. — Quelles gens habitent ce château ? lui demanda-t-il d'une voix troublée.
Le paysan le regarda en silence.
— Vous êtes donc sourd? reprit-il avec impatience.
— J'ai deux bonnes oreilles, murmura le bûcheron .
— Si vous m'entendez , répondez - moi donc !
— .le ne sais rien.
A cet instant, un enfant en jaquette, à
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peine âgé de six ans, arriva' dans le champ des pommiers. — D'où viens-tu, marmot ? lui cria le paysan , qui était son père.
— Je viens du château.
Et l'enfant fit siffler une pierre vers l'avenue.
— Maman vous attend pour souper, re prit-il en bondissant sur Fherbe.
Le paysan se prit à fredonner une vieille chanson, et s'en alla aussitôt en regardant Adolphe du coin de l'œil. Puis , atteignant l'enfant , il le jeta sur ses épaules. Adolphe avait eu la tentation de saisir une des branches qui couvraient le champ, et de la briser sur le dos du paysan , mais la mine sauvage et moqueuse de cet homme avait distrait son bras. Il le perdit bientôt de vue; durant quelques minutes encore, il entendit sa chanson, qui coupait le morne silence de la vallée.
Il demeura plus d'une heure sous les pommiers, regardant sans cesse le pavillon, écoutant de toutes ses oreilles; mais nul bruit ne se fit entendre, nulle lumière n'ap-
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parut en ce lieu désert du parc. Il s'en revint , ne rêvant que chimères et fantômes , caressant avec plus d'amour que jamais l'image de Marguerite, qui se ranimait en lui. La nuit était profonde, il s'égara souvent ; il traversa un pré marécageux où il s'était imprudemment aventuré; enfin, il arriva, las et piteux comme un homme qui a failli se noyer. En passant devant le cabaret, il s'arrêta à la vue de plusieurs ombres qui se dessinaient sur le rideau rouge de la salle; il pensa qu'il lui valait mieux se sécher là que chez sa mère , qui devait être couchée. Sa marche rapide et fatigante l'avait d'ailleurs fort altéré , et la cabaretière était renommée pour un vin clairet et pétillant dont le souvenir seul le rafraîchissait déjà. Il entra donc au cabaret.
11 n'avait pas refermé la porte qu'un chien vint lui sauter sur le» bras en aboyant avec joie; et comme il lo repoussait d'une main caressante, il vit le jeune chasseur décrochant sa gibecière d'une des noires solives
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du plancher : il alla à lui la main tendue et le cœur ouvert ; le jeune chasseur lui pressa la main , et déposa sa gibecière en se rasseyant. — Ah! je vous retrouve donc enfin ! dit-il d'une voix animée. Madame la cabaretière , un peu de complaisance : tout au fond de la cave. — Dans quel pitoyable état vous êtes, mon jeune ami !
— J'ai traversé les bois et les marais ; je me suis baigné comme une grenouille ; j'espérais voir ici un feu d'auberge , mais voilà tout au plus un feu d'étudiant ou de couturière.
Le jeune chasseur se leva en souriant , sortit par la porte de la cour, et rentra au même instant avec un grand fagot de branches dans les bras ; sans prendre la peine de le dénouer, il le déposa dans l'âtre , et répandit une douzaine d'allumettes sur les restes du feu. Avant le retour de la cabaretièrr, une flamme ardente s'élançait jusqu'au manteau de la cheminée. Tout en séchant ses pieds , Adolphe , presque sourd aux paroles
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bienveillantes du chasseur, aux reproches de la cabaretière , qui craignait un incendie , ne songeait qu'à l'étrange vision du parc ; et souvent, dans ses souvenirs, il revoyait cette ombre étrange penchée sur la fosse de mademoiselle Desforges le soir de l'enterrement; et puis il pensait aux alentours mystérieux du Niedersteinschlosz, à la mine singulière du paysan qui ébranchait les pommiers ; et ses songes et ses pensées l'entraînaient plus avant dans le dédale.
Le chasseur, las de lui parler en vain , le rappela à la raison en lui frappant sur l'épaule. — Dormez-vous , mon jeune ami , ou plutôt êtes-vous mort? Par Dieu! vous êtes lugubre comme un revenant. — A quoi rêvez-vous donc ?
— Je rêve, dit lentement Adolphe, à un revenant que j'ai vu ce soir.
La cabaretière sourit d'un air moqueur, mais l'étudiant avait dit ces mots d'une voix si funèbre qu'elle se rapprocha du feu en frissonnant, l^e chasseur prit les pattes de
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son chien , et «e mit à valser avec insouciance. — Un revenant ! s'écria-t-il en valsant toujours. Vous a-t-il parlé de l'autre monde ?
Adolphe ne répondit point, et retomba dans ses rêves.
— Dites-nous au moins, reprit le chasseur, si c'était un beau revenant.
— Oui, répondit nonchalamment Adolphe :
c'était l'image de mademoiselle Marguerite.
La cabaretière poussa un cri , et le chasseur, qui ne valsait plus , regarda l'étudiant avec inquiétude. — Et c'est au cimetière que vous l'avez eue, cette vision? lui dit-il en pâlissant.
— Non, c'est au vieux Niedersteinschlosz, à la fenêtre d'un pavillon perdu dans le parc.
Le chasseur éclata de rire. — L'aventure est charmante, dit-il en retroussant ses moustaches. Vous avez un prisme dans les regards, mon jeune ami, car vous avez vu tout simplement une filleule de ma mère,
It
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une pauvre orpheline qu'elle a recueillie. Adolphe regarda le chasseur d'un air de doute.
— Si vous l'avez vue dans le pavillon qui me sert de logis depuis les beaux jours, c'est qu'elle attachait des rideaux à la fenêtre.
Adolphe semblait entendre une langue étrangère.
— Je rae suis toujours doutée , dit la cabaretière avec empressement, que vous étiez le fils de M. le baron de Niederstein ; je connais votre mère , je l'ai servie autrefois , et . je sais votre nom de baptême. Kdouard , n'est-ce pas ?
— Edouard de Niederstein , reprit le cha.sseur. Et s'adressant à Adolphe : — Quand vous retournerez au château, ne m'oubliez pas ; je vous ferai voir en chair et en os votre revenant de ce soir. '
Adolphe inclina silencieusement la tête.
■ — En voyant cette fille , qui ressemble si prodigieusement à mademoiselle Marguerite, reprit le chasseur, je ne puis m'empécher de
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penser à la métempsycose ; dans mes songes insensés je me demande si , trompée par la ressemblance, l'âme de la pauvre Marguerite ne s'est point envolée au corps de cette fille ; — mais les chemins sont mauvais...
Le chasseur s'approcha de la fenêtre et détourna le rideau : — Le ciel est noir, la lune va se coucher, — adieu ; — un bois à traverser, — adieu, adieu !
Il tendit sa main à Adolphe et siffla son chien : — Low ! en avant ! 11 endossa sa gibecière , paya son écot , et partit en laissant Adolphe à ses songes.
— Pardieu ! dit tout à coup ce dernier, c'est trop rêver ! Il passa la main sur son front comme pour en chasser les idées , et se mit à lutiner la cabaretière pour mieux oublier sa charmante vision.
Le surlendemain il reprit sa promenade vers le bois de l'étang. On touchait à l'automne ; les derniers feux du sole\l rougissaient le fruit des sorbiers et brunissaient
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les mûres sauva^^es. Adolphe entendait ça et là le cri du coucou , la clochette des troupeaux dispersés au bord du bois, la voix claire et gaie des chercheurs de noisettes. 11 avança lentement, à demi perdu dans la rêverie, cueillant des cornouilles, égrenant le sorbier, effeuillant les branches tombantes. Et tout en avançant ainsi, il arriva, sans y penser le moins du monde, devant la muraille ébréchée du parc de Niedersteinschlosz. Dès qu'il entrevit, à travers le feuillage flottant, la flèche du pavillon, son cœur s'agita violemment au souvenir de Marguerite. D'abord il voulut aller au château voir le chasseur, son ami; mais bientôt, tout en réfléchissant, il franchit sans trop de peine le vieux mur du parc, et marcha en silence vers le pavillon, par les bosquets touffus, se détournant à chaque pas pour aller dans l'ombre. 11 s'arrêta sous une charmille, tout en face d'une fenêtre, et regarda avec anxiété durant quelques minutes : le pavillon lui sembla désert ; cependant , comme il allait sortir
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de là, il vit ou s'imagina voir passer une ombre sur les vitres. La nuit s'élevait , déjà la brume voilait les dernières lueurs du couchant, le bois devenait plus sombre. Adolphe demeurait sous la charmille, ne sachant que faire et ne sachant que penser. Tout à coup l'image de Marguerite reparut à la fenêtre, demi -rêveuse et demi-souriante, comme l'amante qui poursuit un souvenir d'amour. Elle leva les yeux au ciel, et chercha les premières étoiles. Et bientôt ses regards se perdirent dans le sombre horizon du bois de l'étang , vers Hartz : alors une triste pensée chassa son demi-sourire; elle baissa la tête et soupira. A cette vision , Adolphe agita toute la charmille avec ses bras; il ne doutait plus que ce ne fût Marguerite; il ouvrit la bouche pour l'appeler, mais il étouffa sa voix dans la crainte de chasser la ressuscitée de la fenêtre. Les jappements d'un chien coupèrent le si- " lence, ou plutôt les rumeurs allanguies du soir. La vision disparut pendant qu'Adol-
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phe tourna la tête vers le donjon. 11 sortit de la charmille , et s'en alla à la porte du pavillon. La porte était ouverte, il s'élança dans l'escalier, pâle , chancelant , éperdu. — Marguerite, murmura-t-il d'une voix mourante. 11 étendit les bras dans l'ombre, Marguerite n'y vint pas. Il regarda partout, il écouta sans cesse : il ne vit rien , il n'entendit rien. En vain il passa une demi-heure à chercher la trépassée ; il s'égara de plus en plus dans les profondeurs de ce mystère funèbre. Enfin il redescendit dans le parc, franchit quelques palissades, et s'aventura du côté du château. Une grande salle du rezde-chaussée était éclairée par une petite lampe de cuivre et par les flammes ardentes de l'âtre.Deux femmes se trouvaient aux deux coins de la cheminée, la maîtresse du logis et la gouvernante. La maîtresse du logis lisait avec distraction , tout en tisonnant le feu ; la gouvernante , besicles sur^ le nez , nouait du lin à son fuseau , et sautillait du pied sur un rouet vénérable comme elle.
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Avec «on bonnet rond, son chignon formidable, sa brassière rouge , elle avait l'air de quelque fée Carabosse oubliée là depuis la chute des fées. Adolphe, s'élevant sur la pointe des pieds , admirait toutes les singularités de cette vieille , quand son ami le chasseur parut dans le fond de la salle avec trois ou quatre chiens bondissant autour de lui. Madame de Niederstein appela une jeune servante pour servir le souper, et embrassa tendrement son fils, tout en se plaignant du laisseraller des chiens. Le chasseur fit la sourde oreille à ces plaintes ; il se coucha sur une vieille tapisserie, au beau milieu de la salle, et joua indolemment avec ses bêtes affolées. La jeune servante vint servir un lièvre rôti , une perdrix aux choux , une bouteille ensablée , et des raisins jaunissants. A la vue de toutes ces choses , Adolphe , qui avait faim , malgré le trouble de son cœur, se détacha de la fenêtre en pensant que le château de Niederstein n'était point un gîte à revenants. Il repassa devant le pavillon : la porte était
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toujours ouverte. Il s'arrêta sur le seuil ; mais bientôt les gémissements de la bise le chassèrent de là tout frissonnant de peur : l'esprit est faible quand le cœur est en scène. Il sortit du parc , et retourna à Hartz au milieu d'un troupe de fantômes, qui se métamorphosaient en pierres, en buissons , en nuages , dès qu'il les voulait saisir.
Les jours suivants il fit la même promenade , mais il passa en vain des heures d'angoisses à regarder la fenêtre du pavillon. La fenêtre déserte lui semblait triste comme un vieux cadre sans portrait. Son imagination , naguère si gaie et si fleurie , n'était plus qu'un sombre dédale , où sans cesse il se perdait au milieu des images lugubres.
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11 n'allait plus folâtrer avec l'agaçante cabaretière, il n'allait plus trinquer avec les buveurs ; à peine s'il supportait les caresses de sa mère et le babil sémillant de ses petites sœurs : il vivait seul, toujours seul , si ce n'est avec les morts. La nuit il était poursuivi de rêves sinistres : une nuit , entre autres, il rêva qu'il passait devant le cimetière, et que, suivant sa coutume, il jetait un regard sur la fosse de Marguerite. Il vit le fossoyeur qui allait se mettre à l'œuvre: il alla à lui et le regarda faire en lui parlant politique. Au bout d'une heure et demie, le lit du dernier mort était assez profond et assez bien fait. — A merveille! dit-il. Il alla prendre au jardin de sa mère une bêche et un boyau; il revint dans le cimetière, et creusa la fosse de Marguerite avec une ardeur sauvage. La nuit était sombre; çà et là cependant la lune montrait sa corne enflammée au travers des nuages rapidpe». Il no fut pas une heure sans toucher le cerrueil. mais le couvercle résista longtemps à
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ses coups. Il était tout défaillant , et quand enfin le cercueil s'ouvrit, il crut qu'il allait y tomber pour l'éternité. Avant de regarder les restes de sa chère défunte, il leva le.s yeux au ciel comme pour demander à Dieu le pardon de cette profanation. S'étant penché au-dessus du cercueil, il jeta un regard ardent et effaré : il ne vit que l'ombre ; il aventura sa main tremblante, il ne saisit que l'ombre. A cet instant suprême, la lune vint comme un rayon du ciel jusqu'au fond de la tombe : tout ébloui , il s'imagina voir l'âme de Marguerite ; mais en même temps il s'aperçut que le cercueil était vide.
Après ces rêves horribles , il tombait en s'éveillant"dans des rêveries tout aussi funèbres ; il était poursuivi impitoyablement par la mort et son attirail.
Il voulut enfin tout savoir. Il partit un matin pour le Niedersteinschlosz , résolu de tout braver pour voir Marguerite ou celle qui avait son image. Ses doutes agitants ne pouvaient durer un jour de plus
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sans abattre son âme. Depuis le soir des funérailles , il avait pâli ; il était ravagé au point qu'on disait à Hartz : — Quel est donc le diable qui le possède, ce n'est plus que son ombre qui passe. Ce matin-là, tout en* traversant le bois de l'étang, il se remit, dans la solitude et le silence, à balancer dans son esprit tous ses doutes cruels. — Kst-elle morte? mais n'est-ce pas ellemême qui deux fois lui est apparue dans le parc du château? — Vit-on jamais deux figures pareilles animées du même sourire et du même regard? Pourquoi cette rencontre avec le chasseur le jour de l'enterrement? — Mais comment l'eût-il enlevée ? — Elait-elle morte ou vivante? Ce vieux médecin, cette bière, ce De profanais ^ cette fosse lugubre, tout cela n'était-il que la mise en scène de quelque mystérieuse comédie? — A quoi bon cette comédie? On ne fait pas tant de façons aujourd'hui pour suivre son amant ; il n'y a plus d'enlèvements parce qu'on ne fait plus l'amour à cheval comme au beau temps de
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la chevalerie. Cependant cette jolie fille était étrange en tout ; pour elle la vie devait se passer étrangement. Adolphe en était là de ses rêveries nuageuses, quand il entendit sonner la cloche du hameau de Waldstein ; la sonnerie était lente et triste comme pour un enterrement. Il retourna avec plus d'ardeur à ses souvenirs des funérailles de Marguerite. — Oui , oui, dit-il tout d'un coup , il y a là un mystère que je finirai par dévoiler.
il arrivait au bout du bois : il était à peine dix heures ; le soleil, jusque-là caché par le brouillard d'automne, répandait depuis un instant une pure lumière dans la solitaire vallée; le vent d'est, s'élevant par bouffées capricieuses, dispersait les derniers lambeaux du brouillard. C'était une de ces mélancoliques et douces matinées d'octobre , qui versent plus de charme peut-être dans l'âme des voyageurs que les fêtes brillantes du printemps ; la nature avait un dernier
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sourire qui attristait, mais qui rappelait des
jours meilleurs. Le souvenir du bonheur
passé ne vaut-il pas mieux que le bonheur
lui-même?
Mais je reviens à mon héros. Comme il allait atteindre l'avenue du château, il entendit tout d'un coup chanter un psaume dans la cour du château; au même instant il vit, par la grande porte ouverte à deux battants, un curé qui jetait de l'eau bénite à l'assistance , c'est-à-dire aux desservants de son église , aux enfants de chœur , à quelques serviteurs du château. Le convoi se mit en marche : alors Adolphe découvrit un cercueil. — C'est sans doute la mère d'Edouard de Niederstein, dit-il en se détournant un peu. Le convoi arriva bientôt dans l'avenue. En voyant la suite formée de paysans , il pensa que ce devait être quelque serviteur du château : il se rapprocha de l'avenue et distingua une couronne sur le cercueil. — Mon Dieu! si c'était...
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On lui frappa sur l'épaule ; il se retourna et vit Edouard en costume de chasse, qui suivait le convoi à distance.
— Qui est-ce donc qui est noort au château?
— A propos, c'est la jeune fille qui nous rappelait Marguerite. Elle est morte hier de je ne sais quelle fièvre.
En disant ces mots , le chasseur avait pâli.
— Morte! dit Adolphe, avec un accent de désespoir. Je ne saurai donc rien ! Il saisit la main du chasseur.
— De grâce , dites-moi toute la vérité : quelle est celle qu'on enterre aujourd'hui ?
— Vous êtes fou , dit le chasseur plus pâle encore. Adieu, on m'attend sur la montagne pour chasser, revenez une autre fois.
11 s'éloigna sans dire un mot de plus ; seulement au bout de l'avenue il murmura entre ses dents : // ne faut pas jouer avec la mort.
Adolphe le suivit des yeux : le chasseur
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ne s'écarta guère du convoi; il penchait tristement la tête , il seoiblait accorder un regret à celle qui s'en allait pour jamais. Adolphe fut un peu distrait par une jeune servante qui l'effleura au passage; comme elle s'éloignait, il l'appela et la pria de lui dire ce que c'était que la filleule de madame de Niederstein, qu'on allait enterrer.
— Je n'en sais rien , dit la servante ; il y a six mois qu'elle nous est venue de Paris ou d'ailleurs; elle vivait en sauvage au point que je ne l'ai presque jamais vue.
Là-dessus la servante partit pour rejoindre le convoi.
— Plus je vais, plus le mystère est sombre, dit Adolphe.
Le lendemain, sur le soir, il revint encore au Niedersteinschlosz. — Cette fois, disaitil avec colère, je tuerai le chasseur s'il ne me dit pas la vérité. — Il entra au château en homme résolu. 11 traversa un vestibule e( un salon .sans rencontrer personne; enfin, dans une grande chambre à coucher,
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il vit deux vieilles femmes qui pleuraient. 11 apprit bientôt de ces femmes qu'Edouard s'était tué la veille à la chasse. — Par accident, s'empressa de dire sa mère.
Adolphe ne put jamais dévoiler cet étrange mystère. Six mois durant, son cœur demeura dans la nuit de la tombe , son âme s'attacha au fantôme de Marguerite. Deux ans après, son maître en médecine l'appela à Munich . voulant faire sa fortune. Adolphe , après bien des luttes douloureuses , finit par quitter Hartz avec sa mère et sa plus jeune soeur ;
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l'autre était mariée depuis peu dans le voisinage. Une fois à Munich, les distractions bruyantes , l'envie de faire fortune dans le monde et la science, le détachèrent peu à peu de son lugubre amour. Il se maria à une jeune fille assez jolie et assez raisonnable, qui le mit tout à fait sur un chemin prosaïque. A part quelques vagues échos , quelques souvenirs attiédis, il avait presque oublié Marguerite , quand un songe , digne de couronner cette singulière histoire, vint le frapper et le ramener à son fantôme.
Au milieu d'une nuit d'hiver, il eritend tout d'un coup le bruit de pas funèbres de la mort ou du spectre; il regarde dans l'ombre, il voit apparaître une pâle figure traînant un linceul. — Marguerite! s'écria- t-il. — Oui , dit le spectre , je suis Marguerite, traînant partout les remords qui me possèdent; tu m'as aimée , je viens près de toi reposer mon cœur, qui souffre même dans la mort. — De grâce, Marguerite, reprit Adolphe en prenant les mains glacées du fantôme, de
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jjrâce , dites-moi le secret qui tourmente ma vie : vous avez aimé Edouard de Niederstein ? — Oui , j'ai aimé Edouard de INiederstein. Mon père était ruiné ; pour réparer sa fortune, il voulait me marier à un vieux cousin de la Flandre; il était parti pour cela. J'aimais Edouard, qui venait depuis trois mois presque tous les jours chasser autour de la ferme : hélas ! le «avez-vous , Edouard était marié; il ne pouvait m'épouser; d'ailleurs son rang dans le monde l'en eut empêché : malgré tout je l'aimais. Dès que je fus seule, il voulut m'enlever; mais par là c'était jeter le déshonneur sur un pauvre homme qui n'avait plus que l'honneur pour lui. Misérable enfant que j'étais ! j'ai joué la comédie de la mort , et la mort...
Adolphe s'éveilla à un cri de sa femme , tout effrayée des agitations du rêve.