KL'K DE SOR BONNE
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in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/mademoiselledemaOOsain
Il est tous les jours une fête magnifique, à laquelle bien peu de gens vont assister. En général, l'admiration est banale : à combien de choses mesquines ne la prodigue-t-on pas?... Il en est qui courent aux grands enfantillages de
l'Opéra, ou à une cérémonie, ou aux violons d'un bal avec une sorte de délire.
A ceux-là , paix et bonheur !
Pour nous , rien de comparable à un lever de soleil sur la mer, si ce n'est un lever de soleil dans les montagnes.
Les pics élevés du Cantal se teignaient de rose dans le lointain horizon ; de longues brumes blanches s'élevaient des vallées comme des ombres pâles qui regagneraient leurs forêts aux approches du jour. Quelquefois ces brumes, réunies en larges nappes, formaient un lac trompeur du milieu duquel on voyait poindre l'aiguille d'un clocher de village et la cime de quelques chênes séculaires ; et le voyageur, effrayé au premier abord , s'arrêtait sur le versant de la colline , puis il souriait et reprenait son chemin*
Comme lui , par une belle matinée d'août , un chasseur longeait les lisières d'un bois groupé sur une des montagnes de la haute Auvergne. Il avait devancé le jour, et il s'était
laissé emporter à l'ardeur de sa meute. Un chevreuil avait été levé, et les chiens s'étaient perdus à sa poursuite : voilà pourquoi le chasseur dont nous parlons attendait, immobile sur le sentier, prêtant l'oreille au moindre bruit... Bientôt il crut distinguer le piétinement de quelques chevaux... Il en fut presque affligé, «t les solitudes immenses où il s'était aventuré pour la première fois perdirent à ses yeux en ce moment quelque chose de leur grandiose poésie. Ce chasseur aimait le désert, comme toute ame ardente et rêveuse. Cependant les chevaux approchèrent; pour éviter les marchands forains ou les commis vojageurs y le jeune solitaire céda le sentier, et marcha dans les bruyères, sans détourner la tête. Mais tout à coup , un des chevaux se mit à hennir et à bondir comme un coursier de guerre. Le chasseur, surpris de ces vives allures, se retourna, et vit venir au galop une femme vêtue d'une robe verte en amazone, et coiffée d'un chapeau rond ombragé d'une plume noire.
Deux piqueurs la suivaient. Il revint près du sentier, et il s'arrêta involontairement. La chevalière passa rapidement, et si près de lui, qu'il sentit le frôlement de sa robe. Comme il avait rais le chapeau à la main , la belle inconnue lui rendit son salut en abaissant devant lui sa cravache. Les |>iqueurs se découvrirent avec une rare politesse. Puis la vision disparut dan;^ une brume de la montagne.
— Vrai Dieu ! . . . s'écria le chasseur.
Et il continua à marcher tout le long du sentier, du côté des chevaux ; mais il ne les revit plus.
Près de là, sur une roche verte de graminées, un chevrier chantait , et son troupeau grimpant errait çà et là dans les aspérités des ravins. Le jeune chasseur se dirigea droit vers ce pâtre; c'était un enfant de douze ou quatorze ans, blond , avec un teint brun et coloré.
— Qui est cette femme à cheval? lui demandat-il brusquement.
Le pàtrc n'interrompit pas sa chanson, et ses
coups de gosier lémoigiiaieiit assez de son enthousiasme pour le lyrisme de la Monta gi tarde , en vingt quatre couplets. Le chasseur recommença sa question. Le chevrier lui tourna le dos , dit quelques paroles criardes à ses chèvres, et 82 mit ensuite à sifïler la fin du thème interrompu. Le chasseur vit bien que le roi des chèvres et de la solitude avait trop le sentiment de sa majesté pour se laisser gourmander par le premier venu : il s'y prit donc d'une façon plus polie, comme l'on fait avec des gens dont on foule le domaine. Le chevrier se retourna cette fois, et il vit une pièce d'argent que l'inconnu lui offrait; il secoua la tète, et, toujours sifflant, il remercia de la main et refusa. Alors, le chasseur se mit à caresser une des chèvres et à lui donner quelques fruits qu'il tira de son sac, et en même temps, il répéta sa question au chevrier. La séduction était adroite; le pâtre-roi n'y résista point; il répondit :
— • C'est Mademoiselle qui se promène.
— Qui, Mademoiselle? mon ami...
— Mademoiselle, répéta le chevrier.
— Et son autre nom? mon excellent ami..^ — ■ Mademoiselle ; elle n'en a pas d'autre.
— Habite-t-elle loin d'ici?...
— Vous le savez mieux que moi, répliqua le chevrier.
En même temps , il sauta un ravin , siffla ses chèvres, qui accoururent en bondissant , et tous ensemble gravirent des pentes inaccessibles à toute autre créature. Le chasseur resta seul avec son renseignement.
— Mademoiselle! murmura-t-il après quelques minutes de rêverie. Maudit chevrier..; mais allons...
Il regarda les quatre points de l'horizon , et il prit son chemin du côté du levant, c'est à dire qu'il suivit le sentier, oubliant les chiens et les chevreuils , et s'oubliant lui-même assurément.
La solitude était vaste. Le chasseur s'égara, et la nuit survint : il se disposait déjà à attendre le retour du jour à l'abri d'une roche, lorsqu'il
aperçut un point lumineux devant lui. Il se dirigea de ce côté, à travers les landes de bruyères, qui heureusement n'étaient coupées par aucun ravin. Bientôt il atteignit le milieu d'une grande allée de peupliers , au bout de laquelle il y avait une maison qui lui parut grande et élevée. Un moment après, cette maison était devenue un château flanqué de deux tourelles, ayant des fossés et une grille à l'entrée d'une cour spacieuse. L'inconnu sonna. Un valet accourut armé d'une prodigieuse lanterne.
— Que demandez-vous ?
— L'hospitalité.
— Qui êtes-vous ?
— Un chasseur égaré dans la montagne.
Ce fut là tout le dialogue à travers la grille , qui finit par s'ouvrir. Le valet introduisit au château l'inconnu , et quand ils eurent traversé un grand vestibule , il le livra à un des gens du service intérieur : celui-ci portait une livrée. Il invita, par un signe, l'étranger à entrer dans un salon du rez-de-chaussée, et, sans lui dire
un mot de plus , il disparut. Tout cela se passa en un clin d'œil , et sans qu'un mot ait interrompu le silence solennel du château. La salle basse était éclairée par quelques bougies , et sa haute cheminée avait du feu , malgré la saison de l'été, les soirées étant très fraîches dans ces montagnes. L'étranger s'assit, et il attendit. Un homme vêtu d'un large habit gris, et chaussé d'une paire énorme de guêtres de peau , parut sur le seuil de la porte : il salua l'étranger avec une politesse froide, mais respectueuse. Il était grand, maigre, ridé et coloré fortement sur les pommettes des joues : il pouvait avoir cinquantecinq ans. L'étranger le prit pour le maître de la maison, et il commençait à le remercier vivement de son hospitalité , lorsque celui-ci l'arrête par un mot :
— Je suis M. Clément, intendant de la maison.
Ce nom rassura complètement l'étranger.
— Monsieur Clément, dit-il, serez-vous assez bon pour me présenter à celui...
— A mes maîtres?... Monsieur, je ne crois pas que cela soit possible ce soir. M. Je commandeur est très souffrant de la goutte , et Mademoiselle la comtesse est prise d'un rhume catarreux...
— Ah! Monsieur, ajouta l'étranger, je suis désolé de cela. Mais demain, j'espère être assez heureux pour offrir mon hommage à mes hôtes. Serait-il indiscret de vous demander leur nom?... ^Vous êtes, Monsieur, chez Mademoiselle la comtesse de Marignan , et chez M. le commandeur de Marignan, son cousin; mais, je vous l'ai dit, leur santé est en ce moment si mauvaise
— Je n'insiste pas, répondit l'inconnu. A leur âge, on a droit à beaucoup de discrétion. Quant à moi. Monsieur, je me nomme Fernand d'Arona ; je suis venu passer deux mois dans ces montagnes, uniquement pour y chasser. J'adore la chasse...
— Monsieur, répliqua M. Clément, je ne vous demandais pas votre nom. On donne ici
l'hospitalité sans la moindre curiosité. Mais, puisque vous le permettez, je dirai à M. le commandeur qui vous êtes...
— Très volontiers. Monsieur, ditFernand.
Dix minutes après cet entretien , deux valets portant des flambeaux ouvrirent les deux battans de la porte de la salle , et annoncèrent M. le commandeur. Fernand vit entrer un homme en cheveux blancs , et vêtu de velours noir de la tète aux genoux ; car le commandeur portait des bas de soie et des boucles d'or à ses souliers, comme s'il revenait de Versailles. Il avait, sur le côté gauche de son large habit, la petite croix blanche , insigne de sa dignité. Fernand fit six pas au devant de lui , et il le salua autant de fois que le commandeur le salua, malgré sa goutte, bien apparente à l'enflure de ses jambes et de ses pieds. Après les premiers complimens échangés de part et d'autre , on s'assit des deux côtés de la cheminée.
— Monsieur, dit le commandeur de Marignan, l'usage de ma cousine et le mien est de
donner asile à tous ceux que le mauvais temps ou la nuit nous amènent , mais sans pour cela déranger nos habitudes. Rarement nous voyons nos hôtes. Ce soir on m'a annoncé un gentilhomme et je me suis empressé
Un remercîment de Fernand d'Arona interrompit M. de Marignan, qui reprit ensuite en ces termes :
— Vous voudrez bien me faire l'honneur de souper avecmoi, n'est-ce pas?... Je ne sais si ma cousine pourra descendre..., elle est souffrante, dit -elle; enfin. Monsieur, vous êtes des nôtres.
Ces mots furent à peine achevés, que ceuxci retentirent dans le salon :
— Monsieur le commandeur est servi.
Un valet aida le vieillard à se lever, et Fernand lui offrit le bras. Le commandeur s'y appuya pesamment, après avoir refusé avec beaucoup de protestations. On passa dans la salle à manger, située au delà de la grande galerie des portraits. Trois couverts étaient mis. Le comman-
deur en fit enlever un, en disant que vraisemblablement la comtesse, sa cousine, souperait cbezelle. Fernand se plaça en face de lui. Quatre laquais, la serviette au poing, étaient rangés autour d'eux. Bientôt parut un homme en habit noir à collet droit et en manchettes; il se mit en devoir de découper. D'Arona reconnut M. Clément. La conversation ne tarda pas à s'animer :
— Monsieur, dit le commandeur de Marignan, vous avez donc la passion de la chasse? A votre âge je l'avais aussi, et quelques années plus tard, dans l'émigration, j'ai prodigieusement chassé...; les bois de ma cousine, autour de ce château, sont immenses, et vous pourrez y tuer du chevreuil et du faisan royal.
— Monsieur le commandeur, reprit Fernand, vous me comblez de bontés. Je dois vous avouer cependant que je me suis égaré aujourd'hui dans la montagne par une cause tout à fait étrangère à la chasse... J'avais perdu mes chiens, qui peut-être poursuivent encore leur chevreuil...
Et Fernand dArona raconta simplement , et en peu de mots, l'aventure de l'amazone et comment il lui avait été impossible de ne pas chercher à découvrir qui elle était et de quel côté elle avait son habitation.
— C'est étrange, en effet, reprit le commandeur; et vous n'avez pu recueillir aucun renseignement?...
— Aucun , Monsieur, aucun ! hélas ! et moi qui espérais en vous..., je vois que vous êtes aussi surpris que moi.
— Peut-être, reprit le commandeur, ma bonne cousine pourra-t-elle nous mettre sur la voie...; une jeune femme, suivie de deux piqueurs, courant à cheval les montagnes au lever du soleil ! . . . Étrange ! étrange ! . . . était-elle belle, Monsieur?...
— Ah! Monsieur! comme le jour qui se levait dans le ciel!...
— Je vois , Monsieur d'Arona, que vous l'avez trouvée belle. Vous piairait-il de manger de ce perdreau?... Et vous l'avez saluée?...
— Comme on saluerait un ange...
— Et elle vous a rendu ce salut?...
— Avec une grâce enivrante.
— Monsieur d'Arona , allez-vous être pris d'une grande passion?...
— Assurément, Monsieur le commandeur, je ne le voudrais pas, mais je ne refuserais pas ce cartel que ma mauvaise fortune m'enverrait...
— Comme vous parlez del'anwur, Monsieur! on vous a blessé au cœur une ou deux fois en votre vie. Monsieur d'Arona, vous avez vingtquatre ans, peut-être, et j'en ai plus de soixante; vous êtes leste et je suis goutteux; vous avez la tête enivrée d'avenir et de poésie ;... je n'ai que des souvenirs assez sérieux; eh bien! en vérité, si vous devez traverser l'orage d'une passion , je ne changerais pas votre jeunesse contre ma glace et mes ruines.
— Monsieur le commandeur me permettrat-il de lui dire, à mon tour, que je crois qu'il a été aussi blessé au cœur?-,.
— ' C'est possible, répondit le vieillard, il y a si long-temps ! et ces amours éternels s'oublient si vite !
Et là dessus les deux convives burent gravement le vin de Bordeaux le plus exquis , servi par M. Clément.
— Que fait-on dans le monde?... demanda tout à coup le vieillard, comme pour rompre la conversation ; voilà bien des années que lui et moi nous ne nous sommes vus?... La société à Paris est-elle toujours fausse, hypocrite, sceptique, égoïste, méchante, vaine, libertine, traîtresse, et avec tout cela charmante?...
Eh! Monsieur, dit Arona , pourquoi me demander ce que vous connaissez si bien? la société est un malade dont vous venez de tâter le pouls.
— Cela ne changera donc jamais! ajouta le commandeur. Il y a plus de quarante-cinq ans que ce fou, appelé le monde, passe par toutes les épreuves du feu et delà glace; il ne veut ni guérir ni mourir; toujours le même!
— Si ce n'est peut-être qu'il est plus fou qu jamais, répondit Fernand; Paris, Monsieur est une vaste redoute minée, prête à sauter, e. sur laquelle on danse , on discute , on se bat , et on se réconcilie en se détestant toujours ; sur laquelle enfin on s'obstine à vivre le plus longtemps possible ; que du milieu de la fête une étincelle s'échappe, et tout est dit.
— J'ai vu la mine éclater une fois, dit le commandeur, quel feu! Monsieur, que de sang, que
de morts ! Eh bien î le corps social , tout
moulu et fracassé qu'il était, s'est relevé; les membres se sont rejoints et nous voici encore debout. J'ai toujours cru à la fortune delaFrance.
— Je crois beaucoup à son infortune , reprit Fernand.
— Comment! de nous deux c'est le jeune homme qui parle ainsi?... répondit le commandeur, l'époque est plus malade que je ne pensais. Du reste. Monsieur, les têtes ardentes s'exagèrent le mal comme le bien; permettezmoi d'espérer encore. Vous avez quitté Paris
depuis peu , sans doute, et il y a bien des années que je ne quitte plus ma province; peut-être voyons-nous alors des deux côtés de l'horizon , vous un avenir orageux, moi un jour plus limpide. Je vous l'ai dit, je ne crois pas au sa^nt, par les idées extravagantes qui sillonnent notre atmosphère social et politique , mais je compte beaucoup sur la raison de ce grand enfant qui devient homme à force de malheurs et d'espérances, le public; et puis, j'ai une certitude encore plus rassurante...
— Laquelle, Monsieur?
— On la nomme Provideniia Dei, répondit le commandeur en jetant un rapide regard sur le visage de Fernand, comme pour y découvrir la t commotion électrique de ces dernières paroles.
Fernand d'Arona posa lentement sur la table le verre qu'il venait de vider et il répéta à demivoix :
— Providentia Dei !
Pas un signe révélateur ne parut sur sa figure.
Il déconcerta le commandeur à force de sérénité, si bien que celui-ci ajouta à part lui :
— Diplomatie ou franchise?... laquelle des deux?... — Monsieur, reprit-il d'un son de voix aussi doux qu'il put le tirer de son gosier sexagénaire, Monsieur, cette communion del'ame avec l'être infini me paraît une magnifique prérogative...
— Magnifique!... répondit Fernand sans la moindre émotion révélatrice de sa pensée.
— Est-ce qu'il ne serait pas chrétien?... dit en lui-même le commandeur, et il ajouta : — Je sais que beaucoup de gens, aujourd'hui comme au siècle dernier, ont étouffé dans leur cœur la pensée du ciel....
— Beaucoup de gens!... reprit Fernand d'Arona en prenant nonchalamment une pêche dans une corbeille de porcelaine qu'on lui présentait et remplie des plus beaux fruits du monde.
— Par Dieu ! pensa le commandeur, voilà un masque impénétrable! si je le faisais sauter d'un coup de baguette!... Oh! non, ce serait peu
gentilhomme; il n'en est pas moins vrai qu'une insupportable chose, c'est de causer ainsi visière baissée, loiq cm Jfirbîî iom
En ce moment un valet vint dire ces mots à M. de Marignan :
— Mademoiselle prévient monsieur le commandeur qu'elle sera bien aise de descendre.
— Comment! malgré son rhume ! reprit le vieillard avec un peu de vivacité. Dites cependant à ma cousine, se hâta-t-il d'ajouter, que monsieur et moi serons très heureux de la voir.
— Allons! dit en lui-même Fernand, voici une vieille fiUe qui nous arrive, et avec elle l'ennui suivi d'un cortège de respects et de petits soins! . . .
Cinq minutes après, les deux battans de la porte de la salle à manger s'ouvrirent , et un ange parut sur le seuil. ''•'';'' Dngiii *?
— Juste Dieu ! . . . dit le jeune d'Aronà. " "'
— Ma cousine , dit le commandeur j permettez-moi de vous présenter un hète qui nous est arrivé ; M. d'Aronn a bien voulu accepter mon souper.
•jn.M^ Mon oncle, répondit mademoiselle la comtesse de Mai ignan , je crois avoir rencontré monsieur ce matin pendant ma promenade.
Et cela fut dit avec une grâce et un sourire à faire tourner la tête la plus rebelle à tout enivrement.
— Monsieur d'Arona, dit le commandeur, ma cousine m'appelle son oncle ^et vous en voyez la cause , n'est-ce pas ?
En même temps il portait la main à sa couronne de cheveux blancs.
— C'est un triste privilège ; je ne m'en plains pas. Du reste, les jeunes filles croiraient manquer de respect à leur âge et à leur beauté , si elles admettaient les cousins en béquille...
— Oh! mon oncle!... répliqua Malvina de Marignan , avec la plus jolie petite moue qui jamais vint plisser une bouche de corail.
— Oui, oui, mon enfant! c'est bienj nous vous croyons sur la foi de vos beaux regards; vous avez l'ame belle et noble.., un cœur excellent et un esprit élevé comme il n'en est peut-être pas
dans l'orgueilleuse Europe. Nous savons tout cela et nous vous aimons infiniment malgré yo^re oncle. — N'est-ce pas , Monsieur?...
Comme tout homme foudroyé par l'admiration, Fernand s'inclina, sans trouver une parole, et dans ce cas-là c'est la réponse la moins ridicule qu'on puisse faire; il y a de l'extravagance quelquefois à vouloir lutter avec ce dieu inconnu appelé Véionnenient; il faut se résigner et surtout se taire , c'est l'usage des gens d'esprit.
Le commandeur vit qu'il était temps de rompre la contemplation extatique qui gagnait son hôte, il se leva, et Malvina courut à lui pour l'aider à marcher. On eût cru voir le beau vieillard du Cithéron et Antigone. C'était la réflexion que faisait à part lui Fernand d'Arona, esprit fort amoureux de Y antique. On traversa la galerie des aïeux , c'était ainsi qu'on la surnommait en plaisantant; et le commandeur ne put se défendre de s'arrêter un moment devant un portrait qui avait ses sympathies secrètes; c'était celui d'un vieux Mari^nan revêtu de sa lourde cuirasse
de fer battu , et portant la barbe pointue et la large moustache du temps de Louis XllI. Ce Marignan , qui avait été un brillant homme de guerre, était venu vieillir paisiblement dans son manoir des montagnes, où il avait épousé, dit-on, un ange de jeunesse et de grâce, qui le pleura long-temps après sa mort et l'aima toujours. En psssant devant lui , M. le commandeur ne manquait presque jamais de lui jeter un coup d'œil d'amitié ou un salut de félicitation. Le soir dont nous parlons il montra le vénérable aïeul à Fernand , et il se donna le plaisir de faire l'éloge du coloris et du dessin de ce portrait , par sympathie pour le personnage. Malvina avait aussi sans doute beaucoup de tendresse pour ce vieux Marignan, le grand-père de son grand-père et elle le recommandait souvent aux soins particuliers des gens de la maison.
Arrivé dans le salon , Fernand respira plus à l'aise; tous ces laquais de la salle à manger étaient devenus pour lui, depuis l'entrée de mademoiselle de Marignan, autant d'argus aux
cent yeux qui, nécessairement, devaient lire sa pensée et compter les battemens de son cœur.
Ceux qui ont aimé beaucoup se rappellent ces premiers enivremens qui gagnent le cerveau, quand il nous est révélé que l'étoile de notre existence nouvelle vient de paraître. Ils n'ont certainement pas oublié ces tumultes intérieurs, ces naïves inquiétude, cet enthousiasme sans cause apparente, cette fermentation étrange, toute cette l'évolution morale enfin qui s'opère par une voloîité inconnue. Ce sont là les mouvemens de l'ame. L'étincelle d'électricité divine l'a touchée ; elle vibre et rayonne comme un nouveau soleil dans la création , et cette radiation intérieure se trahit souvent par les regards ou l'organe de la voix.
Fernandd'Arona avait trop le sentiment de sa propre ivresse pour ne pas la surveiller et la contenir avec énergie. Il était doué d'une de ces natures faciles à l'émotion, mais fortes et tendres, orgueilleuses peut-être, résignées à de graves blessures , mais plus obstinées encore à les ca-
cher. Fernand sentait qu'il venait de jouer son ame tout entière, etqu'ill'avait perdue; mais plus sa ruine était pi^ofonde, et plus il levait le front et plus il affectait de sérénité. Il y avait en luimême une lutte immense entre l'entraînement et la résistance : ces deux principes se foudroyaient, et l'un des deux finit par abîmer l'autre sur les éclats de ses tonnerres. Fernand resta maître de lui; et voilà que, subitement, il prit un masque d'indifférence et de froide politesse impénétrable. Le commandeur perdait ses idées comme des flocons de neige qui s'envolent et se fondent dans les airs. Il avait cru distinguer d'abord sur le visage de son hôte tous les symptômes d'une passion subite et enthousiaste ; il ne voyait plus sur cette figure et dans tout ce maintien, qu'un jeune homme d'une grande présence d'esprit et d'un calme limpide et froid, ainsi que dans le monde on en rencontre à tout moment.
— Comment, disait-il en lui-même, tout à l'heure vingt-cinq degrés de chaleur dans la salle à manger, et maintenant, dans ce salon, la
température du pôle nord !... qu'est-il donc arrivé au cerveau de M. d'Arona en traversant la galerie?... mon jeune hôte est un être inexplicable, je le donne au défi à l'Académie des sciences. Puis il se prenait à regarder du coin de l'œil Malvina, qui, de l'air le plus naturellement libre du monde, assise devant une table ronde, mettait du thé dans une théière et versait de l'eau bouillante par dessus. Fernand, de l'autre côté de la cheminée, feuilletait le Code des chasseurs , livre de souvenirs pour le bon commandeur.
— Monsieur, lui dit celui-ci , je relis souvent mes campagnes dans cet ouvrage excellent que vous tenez là. Je chasse dans mon fauteuil; c'est une mince consolation. La goutte est une reine impérieuse : c'est par arrêt de son bon plaisir que me voilà prisonnier. N'ayez jamais la goutte , Monsieur ; ou, si vous l'avez , ne vous mettez pas sous les clefs d'une geôlière aussi impitoyable que mademoiselle.
— Vous vous plaignez de moi , mon oncle ! reprit Malvina sans tourner la tête. L'ingratitude
est donc devenue une vertu , puisqu'elle gagne un noble cœur comme le vôtre.
— Mademoiselle , répondit le vieillard en alongeant ses jambes de soie, avec vos complimens harmonieux vous m'avez rendu docile comme un mouton. Du reste je suis ici chez vous, et vos vplontés seront toujours adorables et adorées.
— Voilà qui est très chrétien! reprit Fernand. Vous ne vous révoltez jamais, Monsieur?...
— Le moyen de faire de la rébellion devant cette belle impératrice ! Regardez , voyez. Monsieur d'Arona, la majesté de nos regards et de notre maintien....
En effet, Malvina ressemblait à la plus glorieuse tzarine qui fût jamais. Elle offrit du thé à Fernand, qui accepta et remercia avec une politesse toute unie. Malvina porta une tasse pleine et bouillante au commandeur, elle eut même l'attention de la poser sur une table à côté de lui.
11 était près de onze heures du soir, et on at-
tendait depuis long-temps le courrier, qu'un des gens de la maison allait chercher trois fois par semaine, selon la coutume, à une petite ville éloignée. Le commandeur n'aimait pas les journaux, et, s'il en recevait, c'étaitparmaniére de baromètre , pour savoir le temps qu'il faisait dans Vautre monde. C'est ainsi qu'il nommait tout ce qui était au delà de ses montagnes. Mademoiselle de Marignan, pour qui la politique n'existait pas, n'attendait que des lettres de ses deux amies, éloignées d'elles en ce moment : l'une était la marquise de Saint-Clair, ou plutôt Cîary, mariée depuis deux ans aux environs de Paris, et l'autre, la familière du cœur , était Sophie de Monlor, jeune et belle personne du Languedoc, que mademoiselle de Marignan n'avait vue que pendant trois mois, mais qu'elle devait aimer toute sa vie.
On entendit le grand trot d'un cheval et les éclats vibrans d'un fouet ; c'était le courrier du château. Il apportait beaucoup de journaux et une lettre; elle venait de Paris, elle était pour
mademoiselle. Malvina la prit et dit aussitôt :
— C'est Clary.
— Ah! reprit le commandeur, notre bel oiseau au plumage doré , au brillant ramage !
Et jetant ses journaux sans les déplier sur une table, il engagea avec Fernand une vive conversation sur la presse. Ce qu'il y avait de fort remarquable dans cet entretien , c'est que les deux interlocuteurs étaient du même avis, tout en ayant l'un avec l'autre une controverse fort animée. Le commandeur ne voulait pas de la liberté de la presse, parce qu'il la croyait inutile au bonheur général ; et Fernand ne s'en souciait en aucune façon parce qu'il trouvait un ennui profond à s'occuper de cette époque mesquine où nous avons encore le bonheur de vivre. Il est des âmes solitaires qui, une fois sur la montagne, n'en veulent plus descendre; les déserts élevés ont une grâce et une majesté ineffables, car on y est dans l'intimité de la nature et de Dieu.
Enfin le commandeur et M. d'Arona finirent par s'apercevoir qu'ils plaidaient la cause l'un
de l'autre, et partant la même cause, avec une grande superfluité d'éloquence. Malvina avait lu sa lettre; elle la donna à son cousin. Celui-ci consulta du regard les plus beaux yeux du monde, qui répondirent : Si vous le voulez , lisez tout haut mon oncle; Monsieur nous le permettra bien ; il n'y a rien dans cette lettre qu'on ne puisse lire sur les toits. '
— Monsieur d'Arona, dit le commandeur, mademoiselle de Marignan a une amie un peu extra vagavante , peut-être ceci vous amuserat-il?
« C'est aujourd'hui ma fête, ma chère Mal- ») vina , et je ne puis me mettre à l'abri de tous les » bouquets, de tous les vœux etde tous les cadeaux » qui pleuvent sur ma tête. C'est un orage de féi) licitations : j'ai sur les bras tous les parens de » M. de Saint-Clair, depuis les cousins jusqu'aux f) tantes douairières inclusivement. Je me réfugie M dans mon cabinet pour vous écrire , car vous » êtes la seule qui nemeparliez pas aujourd'hui. » Malvina, c'est affreux ! vous m'oubliez complé-
» tement, moi qui vous aime avec tant d'exalta- » tion et qui vous donne les trois quarts de ma
» pensée »
Le commandeur interrompit sa lecture.
Monsieur, dit-il à Fernand, que dites-vous de ce cœur-là?
Et il regarda M. d'Arona avec un malin plaisir.
— Je crois, Monsieur, reprit celui-ci, que ce cœur-là est froid, ou à peu prés. — Pardon, Mademoiselle, ajouta-t-il en s'inclinant légèrement du côté de Malvina, c'est une de vos
amies
Le commandeur devint sérieux , et il regarda Fernand avec admiration.
— Du premier coup?.... dit-il; oh! oh!
mais c'est superbe, mon jeune ami; continuons :
•yiu Moi qui ne vis qu'à moitié quand je ne vous » ai pas; ainsi, ma chère ame, sacrifiez-vous » un peu, et daignez me donner les miettes de » votre table. Du reste, Mademoiselle, vous
» saurez que les consolations charmantes ne me » manqueraient point ici : Paris est ravissant. » Par je ne sais quel miracle, les gens que » j'aime le plus y sont en ce moment, à la fin
» d'août Comprenez-vous cela? M. de Saint-
» Clair court à ses affaires toute la journée, et » moi je passe mon temps comme une reine; » j'ai des esclaves ; on brûle à mes pieds une si
)) grande quantité d'encens »
— Vive Dieu! s'écria le commandeur; ne voulez-vous pas me condamner, Mademoiselle, à lire tout le bavardage musqué de ce fat en jupons?
— Passez, mon oncle! passez, répondit la voix harmonieuse de Malvina ; arrivez au dernier alinéa.
(( Chère et tendre Malvina, reprit la lettre, » jugez de ma joie , nous pourrons très vraisem- » blablement aller vous voir dans vos monta- » gnes, avant trois semaines? »
— Corbleu ! dit le commandeur. Il poursuivit :
(( M. de Saint-Clair y consent, car il fait
» toutes mes volontés; seulement il restera à » Paris à cause d'un procès, une affaire, beau- » coup d'argent, je ne sais quoi, et c'est » mon frère qui m'accompagnera. Et ici, w chère amie, permettez-moi de vous parler M un peu de Renaud , qui , de tous les jeunes M gens, est le plus spirituel, le meilleur et le
» plus brillant »
C'est bien assez ! dit le commandeur en rendant la lettre à Malvina.
— Pourquoi ne pas continuer^ mon oncle?... cela devient amusant; vous y liriez un éloge achevé. M. le vicomte de Monval est un héros du bois de Boulogne , à ce qu'il paraît.
— Je vous rends grâce, Mademoiselle, reprit le commandeur ; quant à la visite de mademoiselle de Saint-Clair....; du reste, Mademoiselle, vous êtes sur vos terres , et parfaitement la maîtresse de recevoir vos amis.
— Cher oncle , dit Malvina, je suis vraiment désolée de vous avoir montré cette lettre; je vais écrire à Clary demain , et j'arrangerai si bien
les choses, que personne ne viendra troubler notre douce solitude; les montagnes ne sont belles que pour les montagnards ou pour certaines âmes de prédilection; que ferait ici le dandysme, si fort en goguette à Paris?... Rassurez-vous , ô le meilleur et le plus noir des oncles; j'en jure par votre magnifique habit de velours , et par votre bienveillante amitié pour moi; on fera tout au monde pour éloigner de nos bois les oiseaux bavards. Vous plairait-il de me donner la main , Monseigneur ?
— Ah ! s'écria le commandeur en baisant le front angélique de sa belle cousine, rorate cœli desuper!... Oui, mon enfant, que la rosée du ciel tombe sur vous ! . . .Vous êtes le juste du cantique; vous êtes la grâce , la bonté, la joie de ma vieillesse ! ... Chère orpheline, quand votre père, mon noble cousin , vous légua à mes soins , quand il réclama pour vous ma sollicitude, quand il me pria de veiller à son trésor , je lui répondis que c'était à moi de le remercier, et que le tuteur était l'obligé; me suis-je trompé?...
Oh ! certes, j'en prends à témoin Monsieur, qui n'est ici que depuis quelques heures, mais qui a une belle ame, je le vois ; je le prie de me dire si je me suis trompé, et si je ne dois pas des louanges et des offrandes à cet ange qu'on nomme Malvina de Marignan. Oui, Mademoiselle, il faut que vous entendiez cela , une fois ou deux en ma vie. Je parle fort peu de mes affections, moi, je ne dis jamais un mot de mes enthousiasmes, et en cela je fais comme vous, mais je n'en ai pas moins très souvent l'amebouleversée quand je pense à vos qualités et à votre tendresse pour ce vieillard goutteux et sévère que vous avez bien voulu recevoir dans votre château. 0 Malvina! Malvina!...
L'émotion de M. le commandeur devint si forte, qu'il ne put articuler que quelques paroles sans ordre et que, pour la première fois depuis la mort du comte de Marignan, deux larmes tombèrent sur son noble visage. Malvina se jeta dans ses bras , et Fernand , qui s'était approché involontairement ; Fernand sentit la
— 35 •— main du vieillard qui pressait la sienne, et puis.», ô ineffables délices des élus! une autre main vint la toucher aussi, sans timidité et sans fausse pudeur, mais avec tout l'abandon et toute la sécurité de l'innocence.
— Oui , dit le commandeur, Mademoiselle a raison, Monsieur; je ne sais pourquoi, mais nous vous regardons comme un ami depuis long- temps éloigné et qui nous est revenu. — Malvina, ajouta-t-il, en essuyant ses yeux avec un ample mouchoir de batiste brodé à ses armes, nous aurions tort, je crois, de refuser la porte à ceux qui veulent bien faire cent lieues pour nous rendre visite. Laissons-les libres de venir, et s'ils nous font cet honneur, qu'ils soient nos hôtes. — Mais voilà la nuit bien avancée. Adieu , Mademoiselle ; donnez-nous l'exemple et regagnez votre appartement. Adieu, mon enfant!
Malvina, après avoir sonné, salua M. d'Arona et son oncle , avec une grâce toute affectueuse, et elle se retira. Le commandeur à son tour prit
congé de Fernand,api es l'avoir recommandé aux soins de M. Clément. Il fut conduit dans un fort joli appartement situé dans une tourelle.
Il est bien inutile de dire que Fernand d'Arona était loin d'avoir envie de dormir. La nuit était magnifique ; il se mit à la fenêtre , et il contemplait la nuit. La contraction de ses nerfs et le refoulement de ses émotions avaient été si violens pendant toute la soirée, qu'il se sentait seul avec délices; il respirait et aspirait à longs traits l'air embaumé par les fleurs de genêts , les fraises sauvages et les sapins.., et laissant aller sa pensée où elle voulut aller, cédant pour ainsi dire les rênes à son ame, il versa quelques larmes. Son saisissement fut grand au moment où il se surprit des pleurs...; il voulut d'abord les anéantir dans ses mains...; mais comme un homme qui lutterait avec un ange , Fernand fut terrassé par le fantôme adorable de sa rêverie.
— Tombez donc , dit-il alors , tombez, ô mes larmes! il y a long-temps que je vous croyais taries...
37 — En ce moment une brise du sud-est se leva, et passant sur le jardin du château, elle en apporta les essences aromatiques au solitaire accablé de tout renchantement de son ame. Fernand remercia la brise amie qui arrivait à lui comme une émanation céleste , car elle venait du côté de la tourelle opposée, où des lumières brillaient encore à travers les rideaux blancs de deux fenêtres. 11 jugea que ce devait être là l'appartement de mademoiselle de Marignan, car il avait passé devant la porte de celui du commandeur, situé près du grand escalier; et ce fut alors que le pauvre insensé oublia le ciel et les étoiles pour ces deux points lumineux, ses astres bien-aimés. 11 est probable qu'il ne quitta pas des yeux les fenêtres en question , tant qu'elles furent éclairées; il est probable encore que, retiré chez lui, il ne sommeilla qu'au milieu des rêves les plus incohérens et les plus éloignés de la sphère de ses songes habituels.
Il est bien rare que les visions delà nuit soient des refiels des réalités de la journée ; nous en ap-
pelons aux gens de bonne foi. Un fait heureux ou malheureux se reproduit-il avec quelque exactitude dans le miroir ténébreux du sommeil?... non sans doute ; nous ne recevons que des réactions imparfaites et souvent fausses de la vie réelle. Combien de fois même avons-nous rêvé à des niaiseries ou à des extravagances , après nous être endormis sérieusement préoccupés d'une chose grave , ou douloureuse , ou déplorable? Combien de fois, au contraire, notre esprit a-t-il traversé avec terreur des régions de feu et de sang après une journée de paix et d'harmonie ! . . . — Non , non ; c'est une misère de plus à ajouter à tant de misères ici bas; le sommeil est menteur, et presque toujours il renie la vie réelle. J'ai vu un ami , brisé de cœur, éclater de rire en dormant; j'en ai vu d'autres, joyeux et rassasiés de bien , s'éveiller au milieu de sanglots et de longues plaintes. — Oh! faiblesse de notr^ nature! l'homme est le jouet ridicule des évènemens, des passions... et des songes!
Toutefois, nous sommes loin de nier les causes
suniatuielles et les révélations d'en liaul pendant le sommeil ; mais qui peut se vanter d'être de ces familiers du ciel à qui Dieu daigne parler?.,. Prenons garde ; nous avons un grand fourbe pour ami intime; c'est l'amour-propre. Chaque jour ne nous dit-il pas que nous sommes des êtres exceptionnels , et qu'assurément nous méritons autre chose que la vie commune?... 0 sagesse chrétienne ! comme tu connaissais le cœur humain, toi qui , la première, lui fis une loi de l'humilité.
Oui, soyons humbles, nous tous, tant que nous sommes! Tyrans des peuples, tyrans des rois, soyez humbles; et vous poètes, princes de la pensée; et vous tribuns, aux paroles sonores; et vous philosophes, qu'un épi de blé déconcerte encore, soyez humbles; soyez-le, femme belle et adorée aujourd'hui, demain vieille, oubliée; soyez-le, riche et fier jeune homme dont l'habit doré reluit à défaut d'intelligence et de vertu; soyez o, mendiant couvert du manteau du cynisme insolent; soyez humbles, soyons
humbles, poussière animée que nous sommes!
En vérité, c'est une vanité bien grande que cette vie de quelques années ici bas, et qui finit
dans une fosse Mais, ô mon Dieu! c'est une
gloire bien haute de la mépriser pour s'élancer sans regret vers l'autre rive, qui est l'infini , qui est vous-même!
Il n'était point encore jour, que Fernand d'Arona était revenu au balcon de sa fenêtre ; il épiait la première lueur de l'aube pour pouvoir découvrir enfin le site qui entourait le château , et pour connaître surtout la structure, et comme la physionomie de ce castel enchanté; devant lui, à l'horizon, il voyait, aux clartés de la lune, les pics coniques du Cantal, toujours enveloppés de leur hermine blanche, et se détachant sur un fond bleu sombre, comme une fantasmagorie colossale; mais autour de lui des vallées profondes et des bois ondoyans se découpaient en bizarres paysages; quelques lacs épars çà et là ressemblaient à de grands miroirs oubliés par les géans; la lune rêveuse penchait au
couchant, et déjà sa corne lumineuse s'enfonçait dans une forêt de sapins ; alors il sembla que le rossignol des montagnes voulût lui donner un dernier adieu , car ses éclats de voix redoublèrent, et toute son harmonie se déroula en notes perlées et argentines; mais, du côté opposé, une lueur légèrement orangée s'étendit sur la barre horizontale : c'était le premier sourire de l'aurore; bientôt des vapeurs blanches s'élevèrent dans le firmament et passèrent comme des esprits visitant la terre; enfin , les clartés matinales envahirent l'espace, et la brise fraîche courut dans les montagnes.
M. d'Arona s'enivrait par les regards de toute cette nature qui s'éveillait autour de lui , si majestueuse dans sa beauté sauvage, et en même temps si féconde et si riante de grâce. Mais il put contempler le château , et il en parcourut la hauteur et la largeur dix ou douze fois , arrêtant ses yeux aux moindres accidens de l'architecture , à la plus insignifiante barre de fer, à la i)lus petite touffe de giroflée perchée
— fa —
dans les corniches. Pour lui, ce manoir élait un sanctuaire. Or, ce noble castel, perdu dans les montagnes et très heureusement situé sur le versant ménagé d'une belle colline, avait des siècles sur ses murailles. C'était un corps de bâtiment fort solidement assis sur sa base de rocher basaltique; il avait une galerie ogivale entre les grandes croisées du premier étage et sa toiture conique; deux tourelles rondes et crénelées lui tenaient aux flancs; elles étaient percées de plusieurs fenêtres hautes et à balcon : les girouettes qui surmontaient ces tours à une grande élévation avaient des coqs dorés ; enfin , le noble manoir portait à son fronton l'écusson losange et la couronne de la maison de Marignan. La cour était large et entourée de fossés profonds, ainsi que tout le bâtiment seigneurial; elle avait, à son entrée, une grille et un pont sur le fossé. Une allée de peupliers s'alongeait ensuite en pente douce jusqu'à la vallée.
Fernand passa bien deux heures à étudier tous les détails de ce tableau : il regretta vivement
ses crayons , bien qu'il eût en liorreur les albums et les souvenirs croqués sous un chêne ou au coin d'une borne. Pour lui , voyager c'était voir, étudier, comprendre et aimer : il disait que tout ce dont on ne se souvenait pas ne valait probablement pas la peine d'être emporté dans un carton.
Il était à peine cinq heures du matin. Quelle fut la surprise de M. d'Arona, lorsqu'il vit trois valets amenant des chevaux sellés et bridés devant la porte principale du château. L'énigme fut bientôt expliquée : un des chevaux portait une selle de femme. Le cœur de Fernand battait avec violence ; il devinait qui allait sortir de la maison à cette heure-là. Bientôt parut sur le grand perron une forme ravissante; Clorinde, Diana Vernon, ou un ange habillé en amazone; Fernand ne put se prononcer. La chevalière mit son pied en brodequin dans la main d'un piqueur, et elle sauta sur les reins de son coursier, légère comme une abeille. Elle partit, laissant flotter à la brise son voile vert et les plis
de sa robe. Deux piqueurs la suivirent, mais moins vite et de moins prés que l'ame de Fernand d'Arona.
— Où va-t-elle ainsi?... dit-il quand il l'eut perdue de vue.
Et il rentra dans son appartement. Le château n'était plus magnifique à regarder, et un grand désœuvrement gagna le cœur de M. d'Arona. Cependant, comme il y avait quelques livres sur une table de sa chambre, il en prit un, et il essaya de penser à ce qu'il lisait. Ses yeux s'arrêtèrent sur ces mots :
(( Elle est plus précieuse que les perles , et toutes les choses désirables ne la valent point. . . »
— Quel est donc ce livre ? dit-il avec saisissement.
Il lut sur le titre : les Proverbes de Salomon.
— Oui, sans doute, reprit-il, le roi Salomon a bien raison ; elle est mille fois plus précieuse que les perles...
Et puis, M. d'Arona, poursuivant sa lecture, vit que le grand roi voulait parler de la sagesse.
— Ah! dit-il avec dépit , la sagesse!... il est facile d'en parler quand on est roi, et surtout quand on est Salomon, heureux, puissant, à qui tout souriait. Mais qui donc est maître de son cœur? Et qui peut dire à son ame : Tu aimeras, ou tu n'aimeras point? D'ailleurs, est-ce que ce n'est pas une adorable apparition que j'ai eue? Est-ce
qu'il était possible de découvrir un pareil ange sur la montagne sans se prosterner?... Salomon n'entendait rien aux affinités électives, ni à l'entrainement, ni aux femmes, bien qu'il en eût trois cents à la fin de sa vie.
Et M. d'Arona tourna avec colère quelques feuillets du livre. Il tomba sur ce verset :
(( Qui est celle-ci, qui s'avance et revient du désert, belle comme la lune et pure comme l'aube du jour?... »
— A la bonne heure, s'écria Fernand, le roi Salomon a le sens commun. Mais pour peu qu'il
hésite à trouver le nom de cette femme, je vais le lui apprendre.
Puis il ferma le livre et il ne voulut pas s'aventurer plus long-temps au milieu des symboles et des allégories mystiques de l'Écriture, craignant peut-être quelques mauvais présages. M. d'Arona était un peu superstitieux, comme toutes les âmes ardentes et enthousiastes; d'ailleurs, il était depuis la veille très vivement préoccupé.
Huit heures venaient de sonner à la grosse pendule de l'escalier, lorsque M. le commandeur envoya savoir des nouvelles de Fernand, et il le fit prier en même temps de ne pas songer à quitter encore le château. Fernand lui répondit par un petit billet, et il lui demanda l'heure à laquelle il pourrait avoir l'honneur d'aller lui rendre ses devoirs. Une demi-heure après, le commandeur fit proposer à son hôte une promenade sur le lac.
— Quoi! s'écria Fernand, ce beau lac que je
vois d'ici est une dépendance du château ! mais c'est une royale habitation.
Et il se rendit en toute hâte auprès de son hôte. Le commandeur le reçut dans son cabinet de travail. C'était un salon spacieux, qui, pour tapisserie, a\iait une boiserie blanche à baguettes dorées, et toute chargée de trophées de chasse, , mais de véritables trophées conquis jadis par le défunt châtelain du lieu, le comte de Marignan, et par M. le commandeur lui-même. C'étaient des bois de cerfs, des pieds de biches, des défenses de sangliers, des aigles empaillés, des tètes de loups et des queues de renards. Tout cela était fort artistement groupé avec les plus belles armes du monde.
Le commandeur avait revêtu son costume de chasse, hélas! comme autrefois, quand il pouvait monter à cheval et courir les coteaux et les vallées. Son large habit vert était galonné d'or aux boutonnières et aux manches; ses bottes, très amples et très molles, avaient leurs magnifiques et inutiles éperons d'argent, et il tenait à
la main son feutre gris, à cornes et à galons, le noble vieillard! Du plus loin qu'il vit M. d'Arona, il agita son chapeau, et il le salua par deux ou trois paroles des plus affectueuses.
— Allons ! allons ! Monsieur ! dit-il, n'abandonnez pas votre vieux camarade. Si nous ne pouvons courir le chevreuil, nous irons au moins faire feu sur les pluviers dorés et sur les sarcelles, en nous promenant en bateau.
Quand tout fut prêt pour Texpédition maritime, un valet de chambre donna le bras à M. le commandeur, qui s'y appuya fortement , mais qui traversa cependant d'un pas assez ferme la cour du château et une grande prairie qui conduisait au lac. On s'embarqua, et une petite voile triangulaire se gonfla aux souffles de la brise. Le pilote était M. Clément, véritable Palinure de cette mer; les matelots étaient deux jeunes gens de la maison. Comme il ne se présentait pas un seul oiseau à tirer, les deux chasseurs , assis fort commodément l'un devant l'autre, se mirent à causer beaucoup. La promenade était délicieuse.
, j, Un lac dans les montagnes est la joie et l'orgueil du canton qui l'environne; pour lui c'est quelque chose de sacré. Les Égyptiens adoraient le Nil; j'ai vu de jeunes montagnards, au moment de partir pour une longue émigration, s'approcher du lac paternel, en toucher l'eau avec vénération, et en boire une dernière fois comme un dernier adieu qui devait leur porter bonheur. Un lac dans la montagne est toute une poésie. Il est l'ami des âmes mélancoliques; le jeune malade se fait porter sous les peupliers de sa rive, et alors vous le voyez sourire au scintillement des rayons de soleil dans l'eau ; aux fleurs d'iris qui se montrent çà et là à la surface dans des touffes de joncs; aux hirondelles qui rasent le miroir bleu; à tout ce qui est le lac sauvage, le beau lac, ses amours. Oh! combien de tendres et ardentes créatures sont venues aussi conter leur chagrin à ce confident isolé ; combien de fois l'ont-elles interrogé du geste ou de la voix?... et combien de fois ont-elles senti leur ame se détendre et respirer plus à l'aise les bri-r
ses fraîches de Tonde et les briseâ non moins douces de l'espérance! — Pour moi, ami de la muse rêveuse, je l'ai toujours invoquée aux bords des lacs, et bien souvent, le soir, j'ai cru voir flotter un pli de sa robe blanche à travers les hautes gerbes des roseaux et les file(s des lianes qui se balancent avec les saules.
M. le commandeur disait à Fernand :
— Que vous semble, Monsieur, de cette nature?... Il y a des gens qui vont en Suisse, comme si nous ne l'avions pas au milieu de la France?...
— Les trois quarts de ces amans passionnés de la Suisse, répondit Arona, n'aiment leur maîtresse que pour son luxe d'emprunt. Que vontils voir à Genève, à Berne, à Zurich? des Anp^lais jouant gros jeu , des dandys qui ont des équipages, et quelques femmes de Paris bien mignardes et bien élégantes, que des paysans portent comme des poupées et qui s'imaginent avoir couru les plus grands dangers, précisément parce qu'on les a portées. La Suisse, Monsieur
le commandeur y ne voits sémbie-t-eUe Jwls devenue de nos jours le bois de Boulogne , cretisé et soulevé?!**. Ceâamialheureilx échos de l'ànlique Helvëtie doivent pleurer toute la journée des conversations qu'on les oblige à répéter!.:.* lj(a|]|oli tique, la mode et les petits scandales du monde en font tous les frais. Ah ! Monsieur! la civilisation me semble bien vieille, bien usée, bien fardée...
■*^ Et ajoutez bien radoteuse, dit le commandeur; assurément je la trouve pkis en déclin que moi, avec tous se^ airs de fôrèé et de prospérité. '-•'■• '-''■"' ' ^'■' " •
•— Ne m'avez-vous pas fait l'honneur de iiïé^ dire hier au soir que vous croyiez à notre avenir ? reprit Fernand.
ÎU
— Sans doute. Monsieur d'Arona, comme on croit à un héritage. Les volontés du testateur sont bien inscrites, mais il peut les changer vingt fois. La France est bien libre de se perdre, pour peu que la fantaisie lui en prenne...
— Ah ! Monsieur ! reprit Fernand, si elle peut
se perdre, elle est donc libre aussi de se sauver!...
. Et il pencha, la tête avec tristesse puis il reprit : , . — C'est un beau pays! c'est un noble pays!... Quelquefois je me le représente sous la forme d'un magnifique vaisseau, immobile au milieu de rOcéan. La mer est calme, une brise souffle de l'arrière, pourquoi le grand navire reste-t-il sur ses ancres, morne et silencieux ? pourquoi ?. . . Approchez-vous ; tout l'équipage est enchaîné, garrotté, exténué de faim et de douleur au milieu de l'abondance de ses magasins; jeune, habile , courageux, mais destiné à mourir sous les plus belles étoiles du firmament. Répondez, Monsieur le commandeur, périra-t-il, ce majestueux navire?... Qui brisera ses fers, qui rendra à ces braves navigateurs la liberté de leurs mouvemens et l'essor de leur, génie?... Qui, Monsieur, qui donc?... nommez-le-moi, cet homme, et i'irai embrasser ses genoux.
Le commandeur éleva le doigt, et montra le ciel. .
La Providence?... dit Fernand d'Aronar-en penchant de nouveau la tête avec tristesse.
— Il n'est que trop vrai , dit en lui-même lé commandeur, ce noble cœur n'est pas chrétien.
11 se fit un long silence qui n'était interrompu que par les frémissemens de la voile et le brisement de l'onde contre les flancs de la chaloupe.
— Ne trouvez-vous pas, Monsieur, reprit le commandeur, que nos conversations tendent toujours à devenir sérieuses? * f
— C'est qu'elles s'élèvent toujours, dit Fernand. : .■ : ,>,..,>
— Oui, répondit le vieux seigneur, le' rosâi^ gnol chante sous la feuillée , mais l'aigle jette des cris solennels au milieu des nues. Reste à savoir si nous sommes des aigles; du moins, Monsieur, je ne veux parler que de moi...
— Monsieur, dit le jeune d'Arona, ne me séparez pas de vous. Si vous êtes modeste, que dois-je donc être, moi, qui n'ai que de l'ame, fort» peu de science et vingt-cinq ans assez mal cm-, ployés jusqu'ici?
. — r,Non, dit le commandeur, il faut que je me rende cette justice. Contre l'habitude des vieillards, je ne suis pas du tout vain de mon expérience, et je ne vous l'offrirai pas à tout moment comme les tables de la loi. C'est une singulière manie que celle de vouloir toujours appliquer le passé au présent, comme si les choses de ce monde n'étaient pas dans un état continuel de rénovation et de transformation ; comme si un arbre jeune, poussé sur les débris d'un vieil arbre, n'avait ni plus ni moins de feuilles, déracines et de sève que son aïeul ? L'expérience est un miroir; elle réfléchit ce qui lui est opposé, mais elle n'ouvre pas le moindre jour sur l'avenir. Qu'on me cite un seul fait qui prouve que le passé s'est reproduit?... mais alors l'œuvre de la création serait banale... Pardon, Monsieur, de cette digression : nous cherchions , je crois , la cause de la gravité de nos conversations, bien que leur début n'eût pas cette physionomie? Pour moi , je pense que vous et moi sommes un peu tourmentés par l'ange de la philosophie. Vous
Die direz que c'est une allégorie et non une démonstration. Je vous répondrai que je liens moins à me prouver les choses qu'à les sentir. J'aime mieux l'intelligence de l'amc que l'autre...
Ici M. d'Arona se leva, et il fit un profond salut à l'excellent commandeur, en lui disant :
— Je suis, Monsieur, parfaitement de votre avis. Sentir, pour moi, vaut mille fois mieux que comprendre.
Le commandeur lui tendit la main, et la lui serra.
— Ainsi, Monsieur, nous sommes d'accord sur ce point?
— Je crois. Monsieur , reprit d'Arona , que ïious sommes d'accord sur bien d'autres...
— Par exemple, Monsieur?...
— Eh! pourquoi se découvrir ainsi tout d'un coup? sommes-nous destinés à ne plus nous revoir? D'ailleurs, Monsieur le commandeur, j'ai pour principe que deux hommes qui, le premier jour, s'entendent sur tous les points, se fon( la
{juerre le lendemain sur tous les articles de leur traité d'alliance.
— Et la raison, Monsieur?...
— Parbleu, la raison, c'est que dans l'enthousiasme de l'entraînement on ne s'entend pas, et que le lendemain on déchire à froid ce qu'on a signé dans l'ivresse.
— C'est peut-être cela , dit le commandeur. Avant de se dire que l'on se comprend, il faut se le prouver. J'aime à voir, Monsieur, que vous raisonnez vos sympathies. Les esprits trop prompts ont des ailes pour venir à nous et pour s'en éloigner aussi. Si jamais nous faisons entre nous un traité de bonne intelligence , nous ne le violerons pas.
— Assurément non, répondit Fernand.
— Une chose m'étonne, reprit le commandeur; c'est que vous, jeune et vivant dans la sphère des idées, vous soyez parvenu à maîtriser ainsi votre enthousiasme sur beaucoup de sujets très dangereux pour d'autres... Par exemple, hier, à votre arrivée je vous avais mal
jugé. Vous me paraissiez disposé à une grande passion.
L'occasion était belle . Fernand pouvait la saisir, et confesser au bon vieillard l'impression profonde que l'apparition du matin et du soir avait laissée dans son ame; il hésita un moment — Il refoula son élan, et il garda son masque : c'était un parti pris chez lui ; un malheureux orgueil gâtait toujours sa position, et faisait filer son étoile.
— Monsieur le commandeur, dit-il , cependant si quelqu'un pouvait me faire fausser la parole que je me suis donnée de me garder de toute exaltation, ce serait assurément —
— Ma belle cousine?
— Oui, Monsieur.
— Et cela n'est pas?... Mais je vois que je tombe toujours sur des points trop personnels. Pardon, Monsieur : avec un homme comme vous, il faut de la circonspection; c'est ainsi que j'aime les gens. Agit-on autrement dans la bonne compagnie?... 11 est de par le monde des sots qui viennent vous tirer à brûle-pourpoint
une arquebusade de questions... Ce sont, à mes yeux , de véritables assassins. Non , Monsieur, non , ne vous effrayez pas ; je ne veux rien savoir... Mais nous voici, je crois, au milieu du lac, et voilà des volées de pluviers dorés qui tournent en spirale et veulent s'abattre.... A vous, Monsieur; je tirerai après votre feu...
Fernand d'Arona prit son fusil, et abattit quelques pluviers. Le commandeur, à son tour, sans se lever de son siège, fit feu, et il l'emporta en nombre sur son jeune compagnon.
— Le prix du roi est à vovis , commandeur ! s'écria Fernand.
— Dites la chance, reprit M. de Marignan. Ne voilà -t-il pas cette coquette de Fortune qui me fait des agaceries , à moi , goutteux ! Oui , parbleu ! mon gibier est plus nombreux que lé vôtre. Allons, vive Dieu ! liobinS
Les coups de fusil avaient retenti dans tous les échos des environs. Les rochers situés au nord du lac en avaient mugi , et ce bruit solennel attiia prés de la rive des chevaux qui re-
venaient au château. Le commandeur reconnut Malvina, suivie de ses deux ëcuyers; il la montra de la main à M. d'Arona , mais sans affectation. Celui-ci se contenta de jeter de ce côté un rapide regard, en ajoutant d'un air aussi tranquille qu'il put l'affecter :
— Oui, c'est mademoiselle de Marignajj^.
Les chevaux disparurent. Le commandeur donna le signal du retour, et, comme la voile se gonflait dans une direction contraire, on revint à la rame. M. Clément, placé au gouvernail, fit preuve d'une haute expérience; car il doubla cinq ou six pointes de roche vive avec une prestesse et un coup d'œil qui firent exclamer deux ou trois fois le commandeur. On aborda a l'embarcadaire situé vis à vis le château.
— Vous nous restez encore aujourd'hui, n'estce pas? dit M. deMarignan.
Fernand allait refuser : trois chevaux entraient en ce moment-là dans la cour... Fernand accepta, et il resta-
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•gnoi )}6oq ^ïJrJ-*3l-8i(i 'io'iqo'iq-iuoinfi
Oh! poète! poète! pourquoi cet orgueil et cette faiblesse? pourquoi cette inconcevable contradiction qui fait un orage au dedans de toimême? pourquoi ta réserve vaniteuse devant autrui et ton emportement avec l'esprit solitaire
qui l'attend le soir? D'où vient que tu n'as pas une parole pour ton idole et que tu as des hymnes pour les arbres, la fleur, les oiseaux?... 0 poète! la folie vient-elle du cœur ou de la tête? Est-ce parce que tu aimes avec tous les sacrifices de la passion, que tu clos ta bouche et que tu serres ta poitrine? ou bien est-ce parce que tu t'es épris de toi-même, insensé, et que ton dieu misérable, c'est ce nain boiteux que l'on nomme amour-propre? Dis-le-moi, poète, il y a longtemps que je te suis , comme une chose étrange et inexplicable. Souvent tu m'attires par l'attrayante douceur de tes regards et de ta voix; souvent je m'arrête effrayé , comme devant le sphinx antique. Explique-moi l'énigme, te disje , car je suis fatigué de te définir en vain , ô poète ! toujours multiple et insaisissable !
jf^jy.ffof» îelg<x» î'^i'ioff !f{()
Le soir de ce jour,, vers minuit , quand M. d' A-
rona se retira d^ps son appartement, quand il
eut fermé sur lui la porte de la solitude, ses
yeux étincelaient et ses mains étaient fébriles ;
il se promenait à grands pas dans &a chambre, sans voir, sans se douter de sa vie rëellc. Une tempête grondait dans son ame... M. d'Arona avait été, toute la soirée, d'une sérénité imperturbable. *' .8')li<î Par bonheur, il retrouva sur sa table le roi Salomon. JijoJ ocf Ir\ ]>s,\hf\
— Viens ! lui dit-il . ibridï i
Et il saisit le roi d'Israël avec autant de brusquerie qu'il aurait enlevé un magot de porcelaine. Ils s'enfoncèrent tous les deux dans un immense fauteuil de maroquin noir, aux clous dorés , prés de deux bougies flambantes. Voici ce que dit à M. d'Arona le roi Salomon.
(c C'est un grand bien de rencontrer une noble créature ; c'est une grande faveur de l'Éternel.
» Sa parole est la sagesse ; son œuvre est la charité. 19
» Elle est revêtue de pureté et de magnificence.
» La grâce s'en va, la beauté se fane; mais la femme selon Dieu sera toujours louée.... «
— Tu as raison mille fois, roi de Juda, s'é-
cria Fernand ! et l'on dirait que tu as rencontré celle que j'ai trouvée sur la montagne. Mais plus tu l'exaltes à mes yeux, et plus tu me désespères. . . Avant de me montrer les cieux^ donne-moi des ailes. Tu vas me parler de sagesse et de modération, de soumission et de résignation... Hélas! hélas ! j'ai bu toute ma vie à ces sources-là , de plein gré ou forcément, qu'importe, ô mon doux Salomon ! Je suis bien téméraire ; mais il me semble que j'aurais dit au cœur de l'homme, si j'avais été |)rophète, quelque chose qui reste à lui dire : « Les nobles désirs ne seront jamais suivis d'amertume. » Dieu m'est témoin que j'éprouve autant de vénération que d'amour pour celte femme dont tu parles merveilleusement , et Dieu m'est témoin aussi qu'une grande tristesse me serre le cœur. Adorer sans espoir, passe encore; mais adorer avec douleur, c'est trop^ il me semble !
Le roi Salomon répondit à Fernand.
« Mieux vaut le deuil que la joie. .. » — Hélas! s'écria M. d'Arona , quelle dure
perfection?... et qui peut l'atteindre ? Salomon , je te le dis en vérité , je suis désolé de cœur et découragé d'esprit.
Le roi dit ces paroles sévères :
(( Embrasse la science et ne la lâche point, « car c'est là ta vie , à toi... »
M. d'Arona, sans répliquer un seul mot, ferma le livre de la Sagesse, il le posa avec respect sur le velours de la table, entre les deux flambeaux, et il s'inclina devant lui , pâle et calme , comme un homme résigné. Il venait d'entendre son oracle.
Le lendemain, dans la matinée, il entra dans le cabinet de travail du commandeur pour prendre congé de lui; il y trouva mademoiselle de Marignan qui, ce jour-là, avait renoncé à sa promenade mystérieuse ,- le commandeur lui en demanda la cause. Malvina répondit que, de quelques jours, ses visites à ses amis devenaient inutiles , et elle regardait M. d' Arona avec une expression d'inquiétude qui le (ît tressaillir.
• — Du reste, ajouta son vieux cousin, je crois
que vous gâtez un peu vos amis. Vos chevaux, Mademoiselle , vous sauront gré d'un peu de repos. Mais voilà M. d'Arona qui nous quitte. C'est mal en vérité.
— Monsieur, dit Fernand , j'ai laissé à quelques lieues d'ici , dans la montagne , de braves paysans qui doivent être fort en peine de leur hôte. Je vais les rassurer.
— Vous reviendrez nous voir ! dit Malvina.
— Nous y comptons tout à fait , ajouta le commandeur.
Fernand les salua avec une affectueuse reconnaissance ; il trouva dans la cour un fort beau cheval qui lui était destiné , et il partit suivi d'un piqueur du château.
Les deux chevaux qu'on avait mis aux ordres de M. d'Arona étaient ceux que montait mademoiselle de Marignan. Fernand arriva à l'entrée de la nuit à la petite maison isolée appartenant aux montagnards chez qui il s'était logé pour la saison de la chasse. Ces braves gens l'avaient cherché dans tous les environs, effrayés d'avoir
vu revenir la meute et le valet du chasseur sans leur maître. Fernand les embrassa tous avec effusion de cœur ; ils pleuraient. Le lendemain, le piqueur du château s'en retourna avec les deux chevaux, que Fernand suivit long-temps des yeux sur les croupes des montagnes. Il avait confié au piqueur une lettre pour M. le commandeur de Marignan.
M. d'Aiona était un homme de vingt-cinq ans environ : le type de sa figure était grec; il avait le teint basané, les yeux noirs et animés. U était d'une adresse remarquable à tous les exercices; agilc; robuste, audacieux, il ne redoutait
rien tant qu'une vie sédentaire. Il aimait la chasse à la passion, mais la chasse aventureuse à travers les rochers et les bois infréquejités ; voilà pourquoi il allait tous les ans passer deux ou trois mois dans les solitudes de la haute Auvergne, suivi de sa meute et d'un valet qui lui était dévoué. M. d'Arona, avec toute son ardeur, était d'un caractère mélancolique ; souvent même il se laissait aller à de mortelles tristesses. Il avait ce qu'il appelait ses journées nébuleuses ; phases de doute et de découragement qui revenaient à des époques presque périodiques, mais d'où Fernand sortait toujours par quelque violence salutaire, brisant, pour ainsi dire, la nuée à coups de foudre , et s'échappant à travers les riantes campagnes. M. d'Arona sans doute devait avoir eu des chagrins, mais il mettait un soin extrême ànepasleslaisserdeviner;etd'abordildétestaitla curiosité, et comme il ne faisait jamais une question à autrui , il n'aurait pas répondu à celles qu'on lui eût adressées. Il y avait en lui un mélange inexplicable de sauvagerie et d'aménité;
il avait pour le monde un grand dcgoiU ; ce qui laissait supposer qu'il l'avait beaucoup vu. 11 faisait cas de fort peu de gens. Il avait des opinions bien arrêtées, mais il approuvait presque toujours, parce qu'il trouvait cela commode et qu'il avaitla discussion en horreur ; quant à son amitié, il en était aussi avare qu'il était prodigue de sa bourse. On ignorait sa position de fortune, et il mettait beaucoup de soin à la cacher ; il p'était pas fâché qu'on le crût riche , non par vanité, mais par amour de la considération, convaincu que les trois quarts des hommes de notre époque adorent le veau d'or, selon son expression biblique. — M. d'Arona avait de grands défauts. Ses amis intimes lui connaissaient un orgueil concentré et toujours prés d'éclater; ils savaient aussi qu'il oubliait difficilement, bien qu'il pardonnât. Il était naturellement colère et artificiellement calme. La sérénité de son visage était cependant constante; il avait long-temps et péniblement travaillé à se faire ce masque de convenance et de bonne com-
rz
pagnie. Le germe de toutes les passions foii-^ gueuses était en lui; quelquefois, comme des flammes volcaniques, elles soulevaient la surface de son ame , mais il les comprimait rudement. A côté de ses défauts venaient se grouper des ridicules et des préjugés. 11 détestait, par exemple , les visites, et il n'en faisait jamais ; allant chez ses amis par habitude ou pour son plaisir. Il avait un dégoût prononcé pour les spectacles en général, ne pouvant se faire à leur mesquinerie ou à leur enfantillage fardé et vieux. Comme il peignait bien , il aimait les peintres et les sculpteurs , c'était tout simple. Il adorait la musique, et il n'en savait pas une note. Les musiciens le faisaient ftiir, à cause de leurs piétentions et de eur loquacité.
Ses sympathies religieuses et philosophiques, politiques et sociales, étaient pour lui choses sacrées, et il mettait un soin extrême à les voiler. On ne peut porter sur elles aucun jugement, on sait seulement qu'il lisait souvent la Bible et qu'il parlait avec amour de son pays.
Tel élait Fcrnaiid, à lépoque où il habitait les montagnes. Amant passionné de la nature, son enthousiasme pour elle n'avait aucune borne et c'était sur ce sujet seul qu'il ne le comprimait point. La liberté lui était chère à l'égal de l'honneur, et tous deux plus chers que la vie.
Son amour pour la solitude avait deux causes; des travaux intellectuels qu'il avait entrepris en secret, et une rêverie constante. M. d'Arona passait souvent des heures entières à poursuivre une idée dans des livres ou sur le papier, on bien de longues heures à laisser flotter sa pensée à la surface des lacs, dans les brumes du soir, ou sur les coteaux humides de rosée. Quelquefois il en avait pour une demi-journée d'une fleur nouvellement découverte, ou d'un petit filet d'eau surpris au milieu des mousses dans la fente des rochers.
Certes, le pays qu'il habitait à la fin de l'été avait pour lui des mines fécondes de sympathies. C'est dans tes belles montagnes, Auvergne, qu'on peut aimer la nature de tout l'épa-
nouissement de son ame! Que tes vallées sont riches de nappes d'eau, de verdure, de prismes, de couleurs, d'ombres et de rayons, d'harmonie et de grâce ! Que tes hauteurs sont parfumées d'aromates, majestueuses, variées de formes, revêtues d'azur et de soleil! C'est sur tes sommets sublimes qu'il faut adorer et chanter le cantique à pleine voix ; c'est à l'ombre de tes sapins, sur la pente d'une source murmurante, qu'il faut bénir, méditer, rêver long-temps. Oh! va, contrée des volcans apaisés, mais fière aujourd'hui de ta longue robe verte et de tes couronnes d'églantiers, ceux qui t'ignorent sont à plaindre, et ceux qui vont au loin en pèlerinage vers des monts étrangers sont des ingrats ou des insensés !
Le valet qu'avait M. d'Arona lui était dévoué. Fernand l'avait dressé et discipliné comme un cheval de manège. On le nommait André : c'était un jeune Espagnol du pays de Grenade. Entendant la vie des montagnes mieux que personne, le son des musettes était pour lui la mé-
lodie par excellence. Il servait à la fois à M. d'Arona de piqueur, de courrier et de valet de chambre, et même de cuisinier dans les cas urgens. André avait le visage bronzé comme un mulâtre; il était svelte et infatigable, spirituel et rêveur, superstitieux et intrépide ^ mais fourbe et vindicatif envers tout autre que son maître... Il y avait en lui du Maure et du Castillan , à un degré dégénéré.
Pendant toute la journée qui suivit son retour chez les pasteurs ses hôtes, M. d'Arona ne sortit point de la chambre qu'il occupait dans cette maison des montagnes. Cette pièce avait une fenêtre entourée extérieurement d'un chèvrefeuille dont le branchage et les fleurs formaient un cadre à guirlandes; et même, en ouvrant le vitrage rustique de la croisée, M. d'Arona voyait son appartement envahi par les rameaux luxurians du bel arbuste qu'il aimait. C'est avec lui , c'est auprès de lui qu'il passa de longues heures à rêver. Assis à sa fenêtre ouverte, il dominait de vastes solitudes semblables à des savannes du
Nouveau-Monde , coupées de temps en temps par des marécages dont les eaux étincelaient au «oleil au milieu d'un océan de v.erdure. De grands troupeaux erraient çà et là , abandonnés, mélancoliques , et de temps en temps se réunissant en phalanges , aux aboiemens et aux attaques de leurs gardiens, les chiens noirs et agiles, aimés des pasteurs. Fernand trouvait une indicible jouissance à ne penser à rien ce jour-là , laissant errer son ame avec les ondoiemens des forêts, les troupeaux vagabonds ou les nuages. 11 regardait à la surface de toute chose sans intérêt déterminé; il suivait des lignes vagues et mobiles, car sa contemplation était intérieure. Ses souvenirs delà veille passaient sans cesse à l'horizon, ou venaient se grouper sur les plans du tableau déroulé devant lui. De temps en temps il prenait une branche de chèvrefeuille, et, sans la couper, il en respirait l'arôme, puis il la lâchait , et la branche flexible retournait à sa place, et balançait ses grappes de fleurs.
André était entré Irois fois <"hez son maître
depuis \o matin pour lui demander ses ordres; (rois fois M. d'Arona avait répondu :
— C'est bien, André : va, mon ami.
L'Espagnol , fort peu habitué à cette insouciance , ne savait trop quel jugement porter sur la situation morale de son maître, qui, d'ordinaire, voulait un service précis et régulier; il eut peur pour sa santé. Les domestiques nous croient toujours malades quand nous sommes doux et faciles avec eux . Vers les six heures du soir, André crut qu'il devait demander à mo/zsieuj' si moîisieur dînerait.
Monsieur dîna, mais avec une distraction qui faillit deux ou trois fois lui faire briser une carafe ou renverser une salière; ce qui donnait à André des tressaillemens et des pâleurs. Fernand s'aperçut de la préoccupation inquiète de son valet, et, contre son usage, il lui adressa M parole, ce qui était une rare exception pendant les repas, attendu que M. d'Arona avait toujours un livre à côté de lui.
— Mon courrier est -il arrivé, André? dit Fernand .
On lui répondit :
— Monsieur sait très bien qu'il n'y a qu'un courrier par semaine dans ces montagnes; il n'arrivera que dimanche.
— Cela est vrai , mon ami ! Que font les chiens?...
— Ils sont encore bien malades de la chasse d'avant-hier. Ce chevreuil les a forcés : l'un est revenu avec une patte blessée par les ronces, l'autre a l'oreille déchirée, l'autre a une toux opiniâtre, l'autre
— Cest bien, mon ami, c'est bien...., dit M. d'Arona.
— Décidément,, pensait André, mon maître est malade; pourtant il mange et il boit : c'est la fièvre... Si j'osais l'interroger!...
Et André risqua cette question :
— Monsieur n'a pas été souffrant hier ni avant-hier?. . . Comme monsieur est un peu pâle, je pense —
— Pensez a votre service, André! répondit la voix sévère du maître.
— Tl se porte à merveille, dit en lui-même le valet.
Dans la soirée, M. d'Arona ëcrivit. Il cacheta une lettre et il la remit à son domestique, avec ordre de la porter le lendemain à sa destination. Elle était adressée à un riche métayer des environs, qui élevait de très beaux chevaux : c'étaient des produits du haras d'Aurillac, un des plus renommés de France aujourd'hui. Fernand jusqu'alors s'était contenté d'avoir un seul cheval ; il avait pris la résolution d'en acheter un second. André se redit à part lui :
— J'avais raison d'abord; il est malade.
Quelques jours après, M. d'Arona était possesseur d'un très beau cheval bai, brun marbré. 11 le nomma Moonlight, clair de lune, parce qu'on le lui avait amené le soir. Ce cheval était de race arabe croisée de Limousin. Fernand qui l'avait remarqué souvent aux pâturages, dans ses courses aventureuses , en connaissait la vigueur énergique et la rapidité. André eut de cette acquisition un orgueil démesuré ; il rendit
à son maître toute sa bonne opinion sous le rapport de la santé.
Un dimanche dans la soirée, M, d'Arona reçut une lettre du commandeur de Marignan. Il y avait prés de quinze jours qu'il avait quitté le château, ce souvenir le toucha vivement; ce fut dans son petit jardin et assis sous le chèvrefeuille qu'il lut cette lettre. La voici :
« Nous avez-vous oubliés , Monsieur? ou bien » les chevreuils vous ont -ils entraîné au delà )) des montagnes?... Vous m'avez parlé de votre » antipathie pour les visites , mais vous nem'a- » vez pas dit un mot de votre aversion pour » nous.
» J'ai lu avec un bien vif intérêt la lettre » toute philosophique que le piqueur de made- » moiselle de Marignan me rapporta de votre so- » litude; je suis d'accord avec vous sur bien des » points. Il en est d'autres qui nous mettront » tôt ou tard l'épée à la main. Vous faites trop le « vieux et moi trop le jeune, peut-être. Quelle » bizarrerie nous force ainsi à changer de rôle?
)) Eh quoi ! Monsieur ! à votre âge vous avez » une si mauvaise opinion du genre humain? Si )) nous nous connaissions depuis trois mois, je » vous dirais : Que vous est-il donc advenu?... » Une connaissance de trois mois dans les mon- » tagnes équivaut à une intimité de dix ans à » Paris; et peut-être alors m'apprendriez- » vous le secret de cette misanthropie pré- » maturée. Je crains pour vous une chose; » c'est une maladie morale qui a un nom » magnifique. Si vous en êtes atteint , Mon- » sieur, je vous plains; vous êtes grand parmi » les hommes, mais vous serez haï et peut- » être persécuté par eux. Schiller a écrit à ce su- » jet un bien bel apologue : Jupiter partagea le » monde entre les hommes. Il y en eut un qu'il » oublia et à qui rien n'échut en partage; celuin ci s'en plaignit, Jupiter le prit par la main et » le fit asseoir à ses côtés. Je vous laisse deviner » le reste, Monsieur.
M Nos amis de Paris, ceux du moins de ma w cousine, nous annoncent leur arrivée pour la
)j semaineprochainc; je crois devoir en prévenir » un solitaire comme vous. La mode va venir po- » ser son soulier de satin sur nos rochers et nos » graminées; la mode va venir étaler ses grâces i) au milieu de notre désert sacré. C'est une vérii) table profanation, et que je déplore autant que M vous, Monsieur. Mais, en France, dites- vous, )) on ne vit que de gêne et de convenances, même » au sommet des montagnes. Toutefois, ne » partez ni pour l'Amérique, ni pour les Indes- » Orientales. Nous comptons sur vous, et pour )) ma part j'ai de graves questions à discuter » avec votre esprit philosophique.
» Mademoiselle de Marignan, depuis quelques » jours, met beaucoup plus de modération dans >) ses promenades matinales, mais elle trouve ») moyen d'en dédommager ses amis ,éiYGS mys- » térieux que ni vous, ni moi ne connaîtrons ja- » mais.
» Voilà, Monsieur, une lettre bien longue » pour un goutteux et un peu gaie pour un vieil- » lard. Ma grande frayeur maintenant est de
» faire peser sur autrui mes soixante et dix » ans.
)) Adieu, Monsieur, agréez l'assurance de ma » parfaite considération.
» Le commandeur de Marignan. «
M. d'Arona répondit sur-le-champ à cette lettre, et deux jours après il entrait au grand trot de son cheval, Clair de lune, dans l'avenue des peupliers.
Cette fois, la- première personne qui le reçut fut mademoiselle de Marignan elle-même. Le commandeur était enfermé chez lui avec un homme d'affaires. Malvina avait toute l'aisance de l'innocence et toute la grâce de la bonne compagnie. Elle revit M. d'Arona avec grand plaisir, et même il est probable qu'elle le lui dit. Ce qu'il y avait d'éminent en elle, c'était cette haute distinction jointe à beaucoup de simplicité. Au premier abord on la prenait pour une reine, un moment après, la jeune fille apparaissait. — Elle fit à Fernand quelques questions qui tenaient presque de l'amitié; c'était plus que de
l'intérêt; on le sentait à une certaine nuance délicate, mais indéfinissable. Cette première demiheure passée dans le grand salon donna une telle harmonie à lame de M. d'Arona, qu'il se sentait transformer et comme enlever de terre. Cette ame s'épanouissait au souille de mille émotions inconnues; sa tête se perdait dans une atmosphère enivrante et lumineuse. Malvina était pour lui un être à part dans la création ; il lui trouvait quelque chose de sacré et d'attrayant au delà de toute expression. Il ignorait la cause de cette puissance magnétique ou angélique, il ne la voulait pas chercher, et comme on adore sans comprendre, il adorait; mais avec quelle réserve, avec quelles excessives précautions Fernand s'engageait dans cet étrange duel , où il savait d'avance qu'il serait mortellement blessé, et avec quelles délices cependant il allait au devant de cette blessure!
Le commandeur fit dire qu'il ne tarderait paî= à se rendre au salon, et il priait M. d'Arona d'à gréer ses excuses. Fernand les accepta sans peine
on se le figure, bien qu'une certaine frayeur d'un tel téte-à-tète lui gagnât le cœur. 11 était sous une influence au dessus de sa volonté, il le sentait , et cette adorable domination lui faisait peur, à lui, si jaloux et si fier de sa liberté. Mademoiselle de Marignan crut remarquer chez lui un peu de contrainte, et elle allait se lever pour se retirer, lorsqu'un regard involontaire de Fernand la retint. Il y avait eu dans ce regard bien des révélations; mais Malvina n'avait compris ou n'avait voulu comprendre que ces mots : « Il serait mieux à vous de rester. » C'est alors qu'elle engagea la conversation d'une manière plus vive, plus déterminée, et sur les questions les plus simples qui s'offrirent.
— Avez-vous découvert quelque site nouveau pour vous, Monsieur? le désert est vaste dan^ les montagnes.
— Je suis toujours plus étonné de l'immenr site de cette belle nature, répondit M. d'Arona., et de sa prodigieuse variété. Les pays de plaines sont misérables; on embrasse leur richesse d'un
seul coup d'œil , et cela devient une pauvreté. Mais ici tous les trésors de végétation et d'effets pittoresques sont groupés çà et là et voilés avec une divine économie. On voit que la nature a mis une grâce et un goût infinis à former cette contrée. Heureux ceux qui l'habitent toute l'année, Mademoiselle!
— Vous trouvez, Monsieur? mais je le crois aussi; heureux les montagnards î ils sont un peu rudes, un peu sauvages...; enfin on s'habitue à leurs manières , et on les trouve bonnes gens au fond.
Ceci fut dit avec un mélange de coquetterie et de naïveté que l'art n'imitera jamais. Fernand, qui respirait plus à l'aise, s'approcha d'un chevalet sur lequel était un paysage peint à l'huile, et il devina le nom du peintre à l'embarras de Malvina .
— Ah ! Monsieur ! dit-elle , une grande frayeur me prend en ce moment. Vous allez louer, et louer beaucoup...; je suis pourtant assez mauvais coloriste , et peut-être plus mauvais dessinateur.
Mais quelles furent sa surprise et sa joie, loi'sque M. d'Arona, jetant sur la toile son coup d'œil d'aigle, dit tranquillement :
— C'est vrai. Mademoiselle, voilà un tableau qui n'est pas bon .
— Monsieur, reprit Malvina avec émotion, ce que vous dites là est admirable, et je vous en sais un gré infini. En vérité. Monsieur, ceci est un beau trait et je me le rappellerai toute ma vie. J'aime la franchise et la fierté, avec enthousiasme.
Et elle quitta le salon, heureuse, on le voyait. . ., abandonnant sa peinture sans le moindre souci aux yeux de celui qui , le premier peut-être , avait eu pour elle le courage de la vérité.
Cet incident révéla à Fernand le caractère tout exceptionnel de mademoiselle de Marignan, et dès ce moment il la comprit, et il se jura à luimême de n'admirer et de n'adorer jamais d'autre femme.