‹ Mademoiselle de MarignonChapitre 2 sur 4 · TV · texte numérisé non relu

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C'était par une belle soirée de septembre : un courrier arrivait au galop par la grande allée des peupliers ; il annonça la voiture de madame de Saint- Clair, qui venait de Paris.

Ce fut une grande agitation au château j le

commandeur gagnait son appartement pour une toilette de réception; mademoiselle de Marignan , à son balcon, attendait et dirigeait une longue vue sur le chemin; M. d'Arona s'était retiré dans la bibliothèque. Bientôt une berline, à quatre chevaux de poste, entra dans la cour; Clary de Saint-Clair s'élança sur le perron du château, d'un pied léger comme si elle entrait au bal ; elle était suivie du vicomte Renaud de Montval , son frère, jeune homme d'une figure charmante , et renommé par son élégance et ses folies. Le commandeur se hâta de descendre ; il avait pris son parti en brave, et il était résolu à des frais d'amabilité; il fut, de prime abord, accablé des prévenances et des cajoleries attrayantes de Clary , qui se jetait à la tête des gens, comme on dit, avec une grâce toute particulière. Elle loua, applaudit, s'extasia, caressa ; dans l'espace de dix minutes, le commandeur entendit un panégyrique complet sur sa belle vieillesse, sa bonté, sa noblesse et sa bienfaisance; enfin sur des qualités et des vertus à

doter dix-huit grands seigneurs. M. de Montval, qui se destinait à la diplomatie , savait déjà en prendre l'extériorité officielle; il croyait se devoir à lui-même une certaine dignité de maintien et une réserve d'apparat ; mais ceci n'était que du cérémonial d'arrivée , et bientôt après le brillant dandj reprenait sa verve et son laisser-aller d'enfant gâté. On causa beaucoup pour se dire peu de chose , comme cela arrive en pareil cas. Clary s'informa avec curiosité des nouvelles de Sophie de Monlor, cette amie de cœur, cette sœur intellectuelle de Malvina; Clary n'avait jamais vu cette jeune personne, et elle s'en occupait cependant sans cesse avec une sorte de sentiment de jalousie. Il lui semblait que mademoiselle de Marignan lui devait à elle toute sa prédilection , et que c'était la voler que d'avoir une autre intimité. Madame de Saint-Clair, qui était la plus grande admiratrice de son frère, chercha, comme on le pense bien, à le faire valoir et à l'exposer dans son meilleur jour.

Une arriére-pensée bien chère la guidait en secret, et si Malvina s'obstinait à ne pas la comprendre, M. le commandeur, lui, l'avait éventée depuis long-temps; mais en vieux diplomate il ne voyait ni n'entendait.

Les conversations furent les plus gaies et les plus rapides du monde. En moins d'une heure Malvina sut toute l'histoire de l'hiver passé , et elle eut une biographie à peu prés complète de tous les acteurs de ce drame brillant qu'on appelle le monde ; drame bien autrement saillant, accidenté, et varié de tons et de couleurs, que tous les chimériques et inconcevables galimatias qu'on pose sur la scène, bien souvent, pour la plus grande admiration des sots et le plus grand profit des charlatans. M. de Montval, qui avait fini par oublier sa dignité, devint spirituel, original et fort amusant; le commandeur riait beaucoup et s'accommodait par conséquent des nouveaux venus. Il comprit cependant qu'il était temps de leur parler de M. d'Arona. Son enthousiasme surprit Clary et l'inquiéta.

Mademoiselle de Marignan n'ajouta qu'un mot aux paroles de son vieux cousin.

— M. d'Arona est ici en ce moment.

— Ici! chez vous? dit Clary.

— Oui, Madame..., répondit le commandeur en s'inclinant.

— Ah!... mais vous me le présenterez. C'est une connaissance d'hier, et vous en parlez déjà comme d'un de vos amis, Monsieur le commandeur?

- — Je ne crois pas cependant avoir le défaul de l'engouement, répondit-il. Mais M. d'Arona est un de ces hommes avec qui on se lie d'abord ou jamais.

— Je suis très curieux de le voir, ajouta Renaud de Mont val.

— < Il sera charmé de vous rencontrer, reprit le commandeur.

Et à ces mots il se leva, et alla lui-même chercher M. d'Arona.

La bonne compagnie a ses lois imprescripti-

— gables. Les révolutions peuvent bien lui passer sur le corps, la fouler et la meurtrir; tant qu'il lui restera un souffle d'existence, tant qu'elle pourra se relever et marcher encore , elle suivra ses traditions , elle ne changera pas une seule de ses coutumes, une seule de ses manières de vivre, quant à ce qui la touche personnellement. — Pour elle, Tusage a une source sacrée : il vient des aïeux, et on sait si les us et coutumes des ancêtres ont force de loi pour la haute classe. Ce respect pour le passé a quelque chose de grandiose ; c'est le principe conservateur dans toute sa majesté. La bonne compagnie , par exemple, n'admettra jamais la moindre violence et la moindre grossièreté dans les haines le plus vigoureuses,- chez elle, comme ailleurs, il y a certainement beaucoup d'antipathies vivaces, mais qui toutes prennent des formes plus ou moins adroites, plus ou moins polies, souples, admissibles enfin. On dira que c'est là le raffinement de l'inimitié : d'accord ; mais on conviendra cependant que , pour les désintéressés, il est infini-

ment commode et rassurant de n'être témoin d'aucune apparence de collision, et de vivre toujours dans l'atmosphère du bon goût et la sérénité. Cela n'empêche nullement deux ennemis d'aller vider leur querellt plus tard, à l'abri de toute importunité , et en gens de cœur et d'honneur. On parle beaucoup de progrés; je crois que , sur le chapitre dont il est question, la bonne compagnie est d'une civilisation exquise.

Quelques jours s étaient écoulés sans évènemens à remarquer. Une bonne intelligence générale régnait au château, ou plutôt, si rien ne la caractérisait, rien ne la démentait non plus. M. d'Arona avait été présenté aux nobles étrangers avec toute la grâce possible, et il était avec eux dans les rapports les meilleurs. La vie de ' château est toujours douce et facile dans ce qu'elle a d'extérieur; ordinairement c'est un concours de bons procédés, un échange continuel de soins et d'aménité. Souvent on finit

par se croire de l'amitié les uns pour les autres, bien qu'on ne se connaisse que depuis hier, mais parce que l'on s'assied tous les jours à la même table, que l'on cause dans le même salon, ou qu'on se {'encontre dans les mêmes allées. Il y a des gens qui, à la campagne, vous appellent mon excellent ami , et qui, à Paris, ne vous saluent pas. On en est quitte pour ne pas faire semblant de les reconnaître , et tout est parfaitement bien ; la terre n'en roule pas moins dans l'espace.

Par une matinée délicieusement pure et fraîche, M. d'Arona était allé s'asseoir prés d'une source appelée la Fontaine des Saules. Cette belle eau , un peu reculée dans la montagne , descendait en longue gerbe d'un escarpement deroehes mousseuses ; elle tombait dans un bassin naturel qu'elle s'était creusé, et puis s'épandait paisiblement en large nappe cristalline sur un gazon fin et parsemé de petites narcisses odorantes. Il y avait au bord de la conque rocailleuse deux grands saules échevelés et tellement touffus, que

leurs rameaux pendaient dans l'eau, et allaient flottans au courant du ruisseau qui s'épuisait à les vouloir entraîner. M. d'Arona s'était assis à l'ombre d'un de ces saules hahjloniens , selon son expression. Le branchage était si épais que, de l'autre côté de la rive, il était impossible de distinguer un homme couché sous cette immense ramée. Là, souvent M. d'Arona, dans son amour pour l'antique, s'était rappelé ces deux vers de Virgile j si touchans de mélancolie :

Oh ! qui me geli'dis in vallibus hœmi Sistat , et ingenti ramorum protegat timbra ! . .

Comment traduire une telle rêverie, une telle aspiration vers la paix et la nature solitaire? M. d'Arona ne l'essayait jamais, et même il plaignait sincèrement les traducteurs et les lecteurs de traductions, bien qu'il fût souvent du nombre de ces derniers. Or, il rêvait sans doute à son ami Virgile, ou peut-être à une Muse charmante, lorsque deux personnes vinrent s'asseoir sous le grand saule situé de l'autre côté du ruis-

seau. L'une était une femme à la voix flùtëe, l'autre était un jeune homme.

— Oui , disait Clary, je suis sûre de mes observations. Elle finira par •avoir pour vous une grande inclination : je vous marierai d'ici à six mois.

Assurément, si tout autre langage était venu aux oreilles de M. d'Arona, il se serait levé avec indifférence ; et , par conscience autant que par bon procédé, il se serait éloigné; mais ici on le forçait, pour ainsi dire, da^is son asile, et on venait l'y poignarder. Il se crut en droit de rester immobile à la place où il se trouvait bien avant les interlocuteurs.

— Et moi, répondit le vicomte de Montval, je ne partage pas du tout vos illusions, ma sœur.

— Vous! vous avez, mon ami, la réputatioji la plus usurpée du monde, lui répliqua Clarv.

— Et laquelle, ma sœur?

— Celle d'un roué et d'un glorieux.

— Clary, ne vous emportez paS; ma chère.

Je suis parfaitement de votre avis; si je m'en donnais la peine, il est probable que je ne ferais pas ici la guerre à mes dépens. Mais, que voulez-vous? je n'ai que vingt-quatre ans...

— Oui! et vos dettes?...

— Bail! quatre-vingt mille francs... J'ai encore trente mille livres de rente, et avec un peu d'audace et de bonbeur...

— Renaud , le jeu est une passion mortelle.

— Je ne l'ai pas, ma sœur; je suis bien loin de l'avoir, par Dieu!

— Non, mais vous avez joué tout cet hiver?

— C'est une émotion comme une autre. Il y a des gens qui font des folies pour un cheval , d'autres pour la pantoufle de Marie Stuart, et qui peut-être a été celle de ma grand'mére, d'autres pour des yeux étincelans ou mélancoliques , pour je ne sais quoi encore... Moi, je prends quelquefois plaisir a payer cent louis une carte rouge ou noire.

— C'est de la prétention de mauvais goût.

Le café de Paris et le foyer de l'Opéra finiront par vous rendre ridicule.

— Ma sœur, ne vous fâchez pas. Je vous ai promis de ne plus jouer, à moins qu'on ne me provoque d'honneur , ou qu'on ne m'entraîne dans l'antre du Minotaure... Vous ne savez pas ce que c'est, vous, ma jolie petite sœur, que les grands yeux d'or d'un million qui vous regardant et vous attirent avec un aimant voluptueux...

— Vous êtes fou; mais, puisque vous êtes si ardemment épris d'un million et de ses beaux yeux, j'ai plus que cela à vous offrir.

— Vrai Dieu! ma sœur , vous êtes charmante, et si nous n'étions seuls, je vous embrasserais.

— Voyons, acceptez-vous un million quatre cent mille francs, environ soixante-dix mille livres de rente?... Parlez.

— Ah ! pour le coup , il .faut que je vous embrasse.

Il baisa le front de Clary, et il reprit :

— Donnez,- par Dieu! j'accepte, ma charmante Clary; donnez.

— Votre main, dit Clary.

— La voilà.

— Vous ferez selon mes conseils , et vous le jurez.

— Je le jure, Clary,

— C'est dit; vous épouserez Malvina.

— Elle a plus d'un million de dot? Vous

le croyez?

J'en suis sûre; il faut être un étourdi comme vous, pour ne jamais s'informer du positif des choses.

— C'est qu'en effet mademoiselle de Marignan est d'une grande beauté et d'une distinction....

— Je me tuais de vous le dire.

— Que voulez-vous? on n'est pas toujours à soi. . . ; vraiment elle est ravissante ! Mais , Clary, donnez-moi quelques détails...; je ne serais pas fâché de connaître lui peu mieux tous les mérites de votre amie.

— Vous saurez que M. de Marîgnan , le père de Malvina, s'était à peu prés ruiné par son amour excessif pour le faste; cette terre, et bien d'autres qu'il possédait, n'auraient peut-être pas sufli à payer ses dettes, lorsque le commandeur, son cousin, revint d'Allemagne pour se fixer en France. Le commandeur avait une fortune énorme. Il aimait beaucoup le comte de Marignan , et, quand il vit Malvina , son attachement pour son cousin et pour sa fille devint de l'exaltation. Il acheta toutes les propriétés deM.de Marignan, il paya toutes ses dettes, et il rendit ensuite à sa petite cousine ses domaines patrimoniaux à titre de dot; en lui assurant après lui le reste de sa fortune.

— Ma sœur, ce commandeur est un vrai gentilhomme! dit Renaud.

— Oui, mon ami. Le comte de Marignan ne survécut pas long-temps à ce bonheur inespéré.

En mourant, il donna pour tuteur à sa fille son excellent cousin : il ne faut donc pas s'étonner de la tendresse et du dévouement sans bornes de Mal-

vinapoiir ce noble vieillard. C'est pour lui qu'elle s'est condauinëe à vivre ainsi dans la solitude. Mais je ne doute pas qu'à l'époque du mariage de sa cousine, le commandeur ne consente à quitter ses montagnes pour vivre à Paris. Ceci regarde ma diplomatie; mon frère, vous avez consenti, j'ai votre parole, vous épouserez mademoiselle la comtesse de Marignan, et j'en féliciterai l'un et l'autre.

— En vérité, ma sœur, vous commencez à me monter la tête...; je n'aurais jamais cru qu'une jeune personne de province...

— Détrompez-vous, Renaud, Malvina n'est ni de province, ni de Paris, ni d'aucun pays du monde; c'est une de ces rares et poétiques créations qu'on rencontre par hasard dans ce basmonde, comme un ange voyageur.

Ici M. d'Arona, malgré tout le mal que lui avaient fait depuis dix minutes les paroles de Clary, fut sur le point de se lever et d'aller lui baiser les mains. La voix de Renaud Tarrèla.

Voilà qui est très bien à vous, ma sœui-, rc-

prit-il , votre exaltation pour mademoiselle de Marignan fait votre éloge autant que le sien; j'avoue que je ne vous ai jamais entendue parler de la sorte d'aucune autre femme.

— Cela est vrai, Renaud, personne n'est Malvina.

— Vous voulez me rendre amoureux fou.

— Pourquoi le voudrais-je? est-ce que vous ne l'êtes pas ?

— Moi!... mais non.

— Ah ! vous vous en défendez ! vous êtes dévoré, Renaud, et j'ai grand'peur pour vos succès... Comme vous seriez dupe, si Malvina le voulait !

— Vous me portez un défi ? Soit, d'ici à huit jours...

— Eh bien! Renaud! qu'arrivera-t-il?...

— Ma foi, je l'ignore, mais, pour tout l'or du monde, je ne voudrais pas être amoureux.

— Je vous conseille d'être sur vos gardes; vous deviendriez d'une gaucherie!... Ce serait humiliant.

— A propos, ma sœur, ajouta Renaud de Montval , répondez sincèrement à ma question : Il me semble que vous causez beaucoup avec M. d'Arona...; dites-moi, je vous prie, ce que c'est que M. d'Arona?

A peine ces mots avaient été prononcés, que Fernand s'était levé et avait disparu derrière les rochers de la fontaine des Saules, craignant d'entendre une parole de plus. Le bruit qu'il fit en s'éloignant inquiéta un moment les deux interlocuteurs; mais Clary, voyant un pâtre à quelque distance de là, dit à son frère ;

— Rassurons-nous, c'est ce berger qui venait chercher de l'eau à la source. — M, d'Arona , poursuivit-elle, est un poète misanthrope.

— Je l'aurais parié, dit Renaud; il est pourtant presque toujours de mon avis; il ne discute jamais...

— C'est qu'il fuit votre esprit, comme il voudrait fuir votre personne.

--Le fat!

— Oh! non! dites ror.<îueilleux.

— Tous ces poètes crèvent de vanité j à quoi sert la poésie, ma sœur?...

— A rendre bien malheureux ceux qui en font, mon frère.

— Hélas ! etceuxqui enlisent, ajouta Renaud; pour moi, tous mes poèmes sont dans de beaux yeux. Peut-on rêver d'autre chose? Les enivremens d'une passion ne valent-ils pas toutes les vaines élucubrations d'un cerveau malade? Je déteste les muses et leur professeur Apollo ; prudes etpédans vont bien ensemble, et j'en dirai mon avis à M. d'Arona , d'autant plus que j'ai grand'peur que mademoiselle de Marignan ne donne un peu dans le charlatanisme de l'art.

— Mon ami, rassurez-vous, Malvina n'aimera jamais un poète , tout en faisant beaucoup de cas de la poésie; car c'est là ce que vous craignez.

— Vous avez des yeux de lynx, ma sœur; je vous avoue que ce jeune barde m'inquiète à un point

— Quelle folie ! un étranger qui n'est ici que depuis trois semaines, et qui peut-être n'y sera

plus demain ! un misanthrope rêveur, un amant de la solitude et delà nature, à qui une petite fleur du rocher cause plus d'admiration que toute la féerie de Paris! C'est de la démence, Renaud; une fois pour toutes, ayez confiance en moi ; la meilleure diplomatie est celle d'une femme ; croyez-moi , toutes les affaires de l'Europe et du monde ne devraient se traiter que par ambassadrices.

Ceux qui ont visité les hautes montagnes d'Auvergne savent de quelle majesté sont les pics qui environnent le Cantal; lui-même les domine tous comme un géant revêtu d'un lonf manteau d'hermine. Il est bien rare que le son -

met du mont se dépouille de cette magnifique parure de neige, même pendant les chaleurs de l'été. Seulement, alors , des graminées en fleurs, de petites roses d'églantiers, des marguerites et les boutons d'or des genêts viennent parsemer de leurs vives couleurs les méandres de verdure qui découpent la surface blanche du dôme immense. Alors toutes les sources sont libres dans la montagne , et mille ruisseaux descendent en murmurant à travers les bruyères et les sapins odorans. Oh! que la solitude est belle de grâce et de majesté ! comme elle est riante et mélancolique à la fois la douce solitude ! et quelles amertumes de l'ame ne se dissiperaient aux senteurs enivrantes qu'elle répand çà et là autour de vous, l'enchanteresse!

Pauvres cœurs blessés, allez visiter la montagne; colombes gémissantes, allez retrouver les abris mystérieux ; vous toutes , qui étouffez dans l'atmosphère épaisse des villes, créatures intelligentes ou passionnées, élevez-vousjusqu'au sommet du Cantal, dont l'horizon est sans bornes comme l'espérance !

Le mois de septembre avait des jours si purs et si calmes, qu'où résolut au château de faire un pèlerinage au Plomb du Cantal : c'est ainsi que 1 on nomme le cône le plus élevé de cette chaîne de montagnes. Le commandeur consentit avec beaucoup de grâce à accompagner la jeune caravane, au risque de rester dans sa voiture au pied du mont. On partit au lever du soleil par un temps magnifique. Au bout de quelques heures, il fallut gravir les premières pentes de la chaîne. Le vieux commandeur accepta le cheval de Fernand d' Arona , comme le plus sûr et le plus vigoureux de tous ceux qu'on avait amenés. Ce ne fut pas sans peine qu'on le plaça sur Moonlight, qui, sans doute, comprit de quelle importance était son cavalier; car il fut docile et vaillant à ravir tous les cœurs. Les sentiers de la montagne étaient libres de neige et de glace; ils avaient tous leurs charmantes haies de rosiers sauvages , comme autant de guirlandes pour une fête. Clary était d'une humeur ravissante, oubliant les magies de Paris pour

n'aimer que cette belle et grande nature avec qui elle faisait connaissance pour la première fois. Malvina ne revenait pas de Tenthousiasme de son amie; elle n'eût jamais soupçonné cette ame mondaine capable de s'épanouir ainsi au milieu de la solitude ; et, comme elle lui en témoignait sa surprise , Clary lui répondit :

— Comme se fait-il que ma meilleure amie méjuge avec tant de sévérité? Qui donc me calomnie sans cesse auprès de vous, Malvina ? Parce qu'une jeune femme aime le monde, faut-il lui refuser de la sensibilité et de l'enthousiasme? Ne dirait-on pas que mon ame s'est desséchée aux bougies , et que je ne suis bonne qu'à servir de type aux journaux de modes? La belle réputation qu'on m'a faite. Mademoiselle; et devez-

vous y croire, vous, si bonne et si intelligente?...

— En vérité, Clary, j'avais tort, répondit Malvina ; mais je ne vous avais vue qu'à Paris, et le jour y est bien faux pour juger nos amis. Vous gagnez infiniment à vous montrer au grand soleil de nos vallées et de nos coteaux, ma chère amie.

— ruisque nous voilà seules, reprit madame de Saint-Clair, et que nos chevaux marchent à Técart, il faut que je vous fasse une question à laquelle vous repondrez si vous le trouvez bon. Vos préventions contre la sœur ne nuisent-elles pas au frère ? Me direz-vous la vérité, chère Malvina?

— Je crois, Clary , que je n'ai jamais menti de ma vie : c'est peut-être une vanité monstrueuse de le croire^ mais enfin, j'en suis convaincue. Je vous dirai donc que je n'avais aucune prévention contre vous ; seulement je vous croyais, ainsi que M. de Montval, beaucoup plus frivoles que vous ne le paraissez; et, comme la frivolité est une qualité dans le monde, je ne la blâmais pas cjiez vous.

— Oh ! que mademoiselle de Marignan est d'une prudence délicieuse ! répondait Clary ; ses paroles sont pesées dans des balances d'or, elles tombent juste et avec une précaution adorable. Eh bien ! ma chère amie, pour la première fois de ma vie, je ne vous crois pas; c'est à dire que

je suis persuadée que vous vous faites illusion à vous-même. Vous étiez prévenue contre nous ; et quelle injustice ! moi qui vous aime, et mon frère qui vous admire au dessus de toute créa-

lure

— Eh ! [)ourquoi donc cette excessive admiration? répondit Malvina; ne sera-t-on jamais las de brûler de l'encens aux femmes? Ces pauvres créatures passent des honneurs divins à l'oubli avec une rapidité effrayante : pour moi, il me semble que l'enthousiasme est presque toujours une hypocrisie, et j'en ai peur, en vérité; toutefois, ma chère Clary, je suis heureuse d'avoir su gagner vos sympathies et celles de monsieur votre frère.

— Non, non, s'écria Clary, il y a quelque chose en vous d'inexplicable ; est-ce de la modestie orgueilleuse? est-ce de la haute coquetterie? est-ce de la grandeur et de la franchise?... Je m'y perds, Malvina; vous êtes une créature d'exception , voilà peut-être la cause de vos immenses succès. On peutdirede vous, mystérieuse

et attrnjaîite a rinfini. — Il n'en est pas moins vrai, mon cher ange, qu'il est dans le monde un noble cœur que vous avez blessé... Ne rougissez pas; ne prenez pas votre grand air majestueux... Nous sommes seules et mon frère est de trop bonne compagnie pour chercher jamais à vous embarrasser par des aveux.

— Je vous remercie, Clary, répondit mademoiselle de Marignan; j'avais la meilleure opinion de M. de Montval, je vous rends grâce de me l'avoir confirmée.

On arrivait en ce moment à la dernière halte pour les chevaux. C'était une pauvre masure de bois, habitée par un vieux pâtre, surnommé le solitaire du Cantal. Sa barbe était d'une blancheur égale à celle de la neige; grand, nerveux, infatigable, ce vieillard ressemblait à un de ces prêtres des temps antiques, qui se tenaient à l'entrée des bois sacrés pour introduire les supphans. Son temple, à lui, c'était la montagne; il la desservait, pour ainsi dire, et il en faisait les honneurs par son droit sacerdotal.

Entre le Canlal et lui, il y avait une intimité mystérieuse. Le pâtre connaissait la montagne jusque datis ses ravins et ses glaciers les plus secrets; il l'avait presque sondée. Il savait les époques précises des tourmentes, et il prédisait l'arrivée d'un tourbillon, comme un astronome le retour d'une étoile. Souvent il arrivait que, par un temps magnifique, il se hâtait de faire rentrer ses vaches et ses chèvres à la bergerie; et, si on lui en demandait la cause, il répondait : que la montagne commençait à devenir de mauvaise humeur^ et que sa colère ne tarderait pas à éclater. Et, en effet, les brumes et les trombes de neige justifiaient bientôt le prophète pasteur.

Dès qu'il vit venir à lui de si beaux voyageurs ; il monta sur un rocher qui lui servait d'observatoire, et il consulta le ciel. Quand il revint à ses hôtes, il avait le visage riant ; et , prenant son bâton ferré , il les convia à le suivre. On abrita les chevaux sous les hangars. M. le commandeur, content d'avoir gravi à moitié la haute montagne, fit allumer du feu

au Ibyer (lu vieux paire, et il s'établit coimiiodénient dans la cabane, sous la garde de M. Clément et de deux chévriers, souhaitant une heureuse ascension à la belle jeunesse qui le quittait, et ce fut alors que le pâtre, s'approchant de lui, le salua profondément et lui dit ces paroles : J'ignorais votre nom, monseigneur, vos gens viennent de me l'apprendre; pour moi, je suis celui qui vous suivait dans vos grandes chasses aux sangliers, il y a plus de cinquante ans...

— Ah ! s'écria le commandeur en portant la main à son front, c'est toi, mon joyeux camarade! ton nom est Jacob, n'est-ce pas?...

— Oui, monseigneur.

— Le jeune époux de Rachel est devenu le patriarche, mon ami.

— Oui, monseigneur.

— Comme le temps nous a blanchis l'un et l'autre!... mais comme il a respecté tes bras et tes jambes nerveuses, mon ami Jacob! et comme il m'a cassé, moi!... Qu'as-tu donc fait pour ne vieillir que par ta barbe et par ta chevelure ?

— Monseigneur, je n'ai jamais quitté la montagne.

— Tu dis vrai, Jacob, s'écria le vieillard goutteux; la pauvreté est une sauvegarde, et l'air natal est la santé du corps et de l'ame. On écrirait un livre magnifique en commentant tes paroles, mon ami : (c Je n'ai jamais quitté la montagne. » Va , je bénis cette journée , où j'ai pu serrer la main d'un bon serviteur, après cinquante années de séparation.

Le pâtre mouillait de ses larmes les manchettes de dentelle de M. le commandeur, lui le pressa dans ses bras, et l'on vit ces deux vieillards s'embrasser avec effusion.

— Allons, dit le commandeur, allons, Jacob, sois le guide de mes amis, je te les confie; je te la confie, ajouta-t-il, en prenant Malvina par la main.

— Elle! s'écria le vieux pâtre. Juste Dieu! Monseigneur, cet ange est à vous?...

— C'est mademoiselle de Marignan, fdlc de mon noble cousin , reprit le gentilhomme.

— Ah ! maitre , dites que c'est la leine de ces montagnes , la dame du Bon-Secours,

l'amie de toutes les pauvres chaumières INe

savez-vous donc pas qu'elle nous visite connue une sainte apparition?...

— Je sais que mademoiselle de Marignan a* beaucoup d'amis dans les cantons d'alentour, et qu'elle va les voir souvent de grand matin , à cheval ; je sais aussi que ses gens sont très discrets.

Alors le vieux pâtre ouvrit la petite fenêtre de sa cabane , qui donnait sur une prairie où l'on voyait quelque bétail.

— Voilà , dit-il , le troupeau quelle m'a donné. J'avais perdu le mien dans une tourmente.

— Jacob, reprit Malvina, vous plairait-il de nous conduire au sommet du Cantal?

La caravane partit à pied, précédée par le vieux pasteur; elle gravit la côte occidentale de la montagne, suivant les sentiers de graminée qui serpentaient autour des najipes de neiges

déroulées çà et là comme des lacs aux ondes d'albâtre. On avait quitté la région des sapins en partant de la cabane du pasteur. Les pâtuturages, inondés de mille ruisseaux, couvraient la solitude; de temps en temps, quelques roches séculaires s'élevaient en pyramide comme des tombeaux égyptiens; ou bien, superposées l'une sur l'autre, elles semblaient n'attendre qu'une pluie pour glisser dans l'abîme. Vers le milieu du jour , les voyageurs atteignirent le dernier sommet du mont, dôme immense que la neige ne couvre que pendant les frimas, à cause des pentes rapides de ses croupes. Il était tapissé d'un gazon fin et onctueux , parsemé de petits bluets inodores. Le vieux guide fit placer les voyageurs sur le point culminant du Plomb ^ et nous ne chercherons pas à retracer leur admiration ! elle se révéla par des cris de joie, et puis elle se transforma en contemplation extatique, comme cela arrive d'ordinaire devant un spectacle imposant et instantané.

A l'est, la montagne déroulait graduellement

ses pentes douces, et allait se fondre, pour ainsi dire, avec les plaines sans bornes; mais à louest, le Cantal, comme un rempart abrupte et gigantesque , dominait un abirae de verdure : l'œil épouvanté n'osait sonder le gouffre; l'attraction et les vertiges erraient à sa surface pour saisir leur proie. Quelques troupeaux de bœufs, répandus ça et là sur les pentes boisées de l'entonnoir immense, ressemblaient à des insectes rougeâtres rôdant au milieu des herbes; car les ; chênes et les sapins , vus de cette hauteur, deviennent de petits végétaux agités par la bise. Quelquefois un milan fauve planait sur l'abîme, et descendait en spirale autour du grand cirque , jetant des cris étranges; on eût dit alors une ame entraînée par l'aspiration de l'enfer. — Au nord, les grandes déchirures de la chaîne se découpaient sur le fond bleu du ciel. Les forêts noires de Lioran apparaissaient sur les escarpemens gigantesques j comme des voiles funèbres. Plus loin, des pics hardis s'élançaient dans le vide, sendjlables à des aiguilles de porphyre

taillées et ciselées })ar la main humaine. Mais air sud s'ouvrait, comme un Éden, la féconde vallée de Vie, à qui il ne manque que l'olivier et le platane, pour n'avoir rien à envier aux délicieuses campagnes de la Messénie. Le fleuve le Nil est l'époux de l'Egypte; mais le Cantal est le père de la vallée charmante qu'il domine; assis majestueusement au dessus d'elle, le vieillard, en longue barbe blanche, l'abrite des vents glacés du nord, et lui verse des eaux douces et savoureuses.

Comme un cicérone amoureux des beautés d'un musée qu'il vient admirer tous les jours, le pâtre Jacob citait aux voyageurs les noms de tous les points en saillie sur l'horizon ; il ne leur fit pas grâce d'un pic, d'une cascade ou d'un vallon; et, quand il eut fini sa harangue, il se retourna vers les étrangers, et il leur dit, eu les saluant :

— Voilà ce que le bon Dieu a fait pour le bonheur de notre Auvergne et pour la gloire de son saint nom.

Eu adievaut ces mots, le grand-prêtre de la montagne alla s'asseoir à l'abri d'un tertre de verdure, laissant ses fidcles à leur contemplalion. M. de Montval et sa sœur, qui ne connaissaient encore que la petite nature travaillée des environs de Paris , s'animèrent d'une grande émotion , il faut le dire à leur louange, et leur enthousiasme donna autant d'orgueil que de joie à mademoiselle de Marignan. Malvina était liére de son Auvergne , comme une reine de ses États; elle l'aimait avec idolâtrie : et l'amour donne si volontiers la main à l'admiration ! M. d'Arona, esprit contemplatif par excellence, s'était assis à l'écart, comme le vieux Jacob, et tandis que ses compagnons causaient entre eux, il avait, lui, un mystérieux a parte avec la nature. Il est des gens qui, en face d'un magnifique paysage, essaient d'écrire des vers ou de copier un coin du tableau déroulé devant eux ; ceci, en termes vulgaires, s'appelle être inspiré, avoir du talent et de l'imagination, M. d'Arona pensait tout le contraire; il croyait

que tout improvisateur était au moins un ciiarlatan; selon lui, Tenthousiasme devant les grandes scènes de la nature est de l'extase ou du tumulte, l'épanouissement intérieur de la pensée, ou son enivrement orageux. Si l'émotion est profonde et violente, disait-il, elle est indisciplinée, et l'art avec ses méthodes ne la réduiront pas; si elle est petite et mesquine, elle se ploiera à tout ce que l'on voudra , et il en résultera un croquis ou un sonnet. On révèle par réaction; il faut un lointain de quelques jours, de quelques mois, de quelques années. Alors la pensée se clarifie et s'élève; ainsi dégagée de toutes préoccupations trop absorbantes, elle chante, ou elle peint, ou elle sculpte son œuvre. Improvisation, charlatanisme! abondance instantanée, stérilité! flamme soudaine, génie d'occasion ; misérable phosphore qui passe et ne peut brûler!

Nous sommes complètement de l'avis de M. d'Arona.

A quelque distance de là, assise sur le gazon.

près (le son Ti ère et de Malvina , Clary avait amené la conversation sur des questions bien différentes; si Fernand avait tourné la tète, il aurait pu deviner les phases diverses par où passait leur entretien, à la mobilité de la physionomie de mademoiselle de Marignan; son beau visage, tantôt calme et majestueux, tantôt inquiet et presque irrité, tantôt dédaigneux et rêveur, était le miroir vivant de son ame. Après une demi-heure de repos, environ, le vieux Jacob donna le signal du départ; et, comme il fallait descendre des pentes glissantes et dangereuses, Renaud de Montval offrit son bras à Malvina , qui crut ne pouvoir le refuser; celui de M. d'Arona revenait de droit à Clary : on marchait lentement, avec précaution, et à distance les uns des autres.

— Pourquoi nous avoir fuis. Monsieur? dit madame de Saint-Clair à Fernand; la sauvagerie est-elle donc la compagne de la poésie ?

— Je ne sais , madame, si je suis un poète, reprenait d'Arona, mais j'ai la folie d'adorer la

nature, quand je viens la voir, dans toufe sa majesté.

— C'est à dire. Monsieur, que vous nous accusez d'avoir visité le Cantal comme on va au Diorama sur les boulevarts ! Vous êtes d'une injustice qui révolterait, si on ne vous connaissait un caractère excellent.

— Comment ai-je été assez heureux, madame, pour fixer votre attention? répondit Fernand, fort étonné : je crois, du reste, que vous vous trompez; je n'ai ni bon ni mauvais caractère, je crains de n'en avoir aucun.

— Oh! non, Monsieur, reprenait Clary, ce n'est pas moi que l'on trompe : vous cherchez à étouffer en vous de grandes qualités; c'est votre étude constante, vous avez fait vœu d'être bizarre; je tirerai votre horoscope quand vous voudrez.

— Il vaudrait bien mieux, madame, nous, occuper de vos charmantes perfections.

— Vous, Monsieur? vous? M%is vous

n'y croyez pas plus cju'à Mahomet.

— J'ai cependant des yeux, madame, et, je l'espère, un esprit qui a le sens commun.

— Assurément, vous avez cela ; mais il faut ici que je vous le dise, puisque l'occasion s'en présente; un homme distingué comme vous l'êtes devrait mettre de côté la vanité, qui est le refuge des sots : depuis quinze jours, depuis notre arrivée , vous n'avez cessé de vous draper dans les plis de votre manteau de misanthrope ; cela sied mal quelquefois.

— Mais si quelquefois cela était un abri contre le danger des plus beaux yeux du monde?

— Quel danger. Monsieur? En vérité,

vous m'étonnez beaucoup aujourd'hui.

Clary ignorait que M. d'Arona la connaissait si bien, grâce aux saules de la fontaine; et, malgré toute sa finesse, elle ne devina point que l'ame courroucée du poète avait une vengeance à tirer de sa coquetterie féminine. Bien loin de là, elle crut distinguer des symptômes d'une passion dont mademoiselle de Marignan n'était point l'idole, comme ell/i aurait pu le soup-

oonner d'abord; et voilà que la sœur artificieuse, croyant servir le frère en éloignant Fernand de Malvina, se prit elle-même à son propre filet.

Quelle femme s'étonne d'être aimée? Quelle femme du monde ne s'enivre pas de la conviction perpétuelle de sa supériorité ? En est-il une seule qui n'ait bâti son roman, et qui ne rêve des adorations inconnues, si les adorations déclarées lui manquent encore? — Quant à Clary, habituée à beaucoup de louanges et à beaucoup de victoires, elle se fit bientôt à l'idée que M. d'Arona s'était peut-être masqué en adorateur de mademoiselle de Marignan , par désespoir ou par diplomatie : elle lui en sut un gré infini. Une passion devinée exalte bien autrement une pauvre tête de femme qu'une passion déclarée; c'est un nouveau monde découvert, c'est un coin du ciel entr'ouvert fortuitement. Clary rompit le silence qui était survenu tout à coup entre elle et Fernand ; et , avec toute l'ingénuité vaniteuse d'une coquette qui se croit aimée , elle lui dit :

— Je vous sais gré. Monsieur, de votre réserve ; mais ne devrais-je pas vous ordonner de vous renfermer toujours dans la même discrétion? Puis-je vous entendre, désormais, sans devenir coupable?

— Vrai Dieu ! dit en lui-même M. d'Arona , qui aurait prévu aller si vite ?

Mais le souvenir de la conversation sous les saules lui revint, et toute sa colère aussi; il continua donc à tromper sa belle ennemie.

— Il y a dans le monde, Madame, des positions inexplicables; il est facile de blâmer un entraînement, mais est-il aisé de lui résister? Je crois la société souverainement injuste.

— Cela est si vrai, Monsieur, lui réponditon, qu'il n'est pas de jour où je ne sente le désir de m'enfuir dans une solitude.

— Vous, Madame?....

— Eh! mon Dieu, moi-même; me jugerezvous toujours sur le masque obligé que l'on porte par convenance ou nécessité? Du reste. Monsieur, je sais que vous ne m'avez pas épar-

gné vos ceasures auprès du commandeur qui ne m'aime pas du tout, je ne l'ignore point;

mais j'oublie vos méchancetés : pardonner

est une de nos vertus quotidiennes, à nous autres femmes; je ne me souviens donc plus de vos persécutions, Monsieur.

— Dieu m'est témoin, Madame, reprit Fernand , que je n'ai jamais dit un mot en confidenceque je ne puisse répéter tout haut; entre le commandeur et moi, il a toujours été convenu que vous étiez une femme charmante.

— Vraiment^! eh bien ! je vous remercie, et je

vous crois, vous, Monsieur Quant au

commandeur, il me déteste, j'en suis sûre; que lui ai-je donc fait? Ne suis-je pas la meilleure amie deMalvina?... Ah! Monsieur, vous saurez plus tard avec quelle sollicitude je m'occupe de l'avenir de cette chère enfant....

A ces mots, M. d'Arona fit un mouvement brusque qui faillit dégager son bras de celui de Clary.

— Qu'avez-vous, Monsieur? dit-elle.

— J'ai craint un faux-pas pour vous, Madame, répondit Fernand.

— Oui, reprit-elle, vous saurez un jour à quel point m'intéresse mademoiselle de Marignan; pauvre enfant, que deviendrait-elle seule, abandonnée dans ses montagnes, si son tuteur, son unique parent, venait à mourir?

— Mais il me semble, dit M. d'Arona, que sa grande existence et ses mérites éminens seraient un assez beau patronage : elle est adorée dans tout le pays.

— Adorée , oui ; mais protégée? —

— Quelle protection vaudrait celle qu'elle pourrait accorder elle-même ?

— Je vois. Monsieur, reprit Clary, que vous jugez la position de mademoiselle de Marignan avec votre poésie; c'est tout simple; mais moi, son amie, je dois être plus logique, et je prétends qu'une jeune personne, dans sa position, doit se marier.

— Madame, je ne partage pas votre avis; me permettez-vous de vous Tavouer? D'ailleurs,

songez-vous à la responsabilité qu'entraîne un mariage auquel on contribue? Savez- vous que le bonheur ou le malheur perpétuel de deux êtres doit peser sur la tète de celui qui les a

réunis? Savez-vous que. pour tout un

royaume, je ne voudrais même pas assister à un mariage , et apposer ma signature, comme témoin, sur un contrat?.... que je ne l'ai jamais donnée, et que je la refuserai toujours?....

— Vous m'effrayez, Monsieur! dit Clary; mais j'oublie que je parle à une ame poétique ; et, d'ailleurs, le choix que j'ai en vue pour Malvina est digne d'elle et de moi.

— S'il est digne de vous deux , Madame , il est bien haut placé, répondit Fernand en adoucissant sa voix, comme correctif à ee qu*il venait de dire avec véhémence.

Clary ne vit dans cette réponse que le côté qui la touchait, et elle en remercia M. d'Arona par un regard et un long silence.

M. le commandeur attendait ses amis et sa

jeune cousine avec une vive impatience ; vers les trois heures de l'après-midi , il les vit descendre le sentier, précédés par Jacob, son vieux serviteur; il les reçut à bras ouverts et se plaignit beaucoup de sa longue solitude : on remonta à cheval pour regagner les voitures stationnées au bas de la montagne. Mais le bon Jacob, dés le matin, avait envoyé un jeune chevrier parcourir les villages voisins, et annoncer la bienvenue de mademoiselle de Marignan. Aussi, quand les voyageurs atteignirent la vallée, ils virent une foule de montagnards, qui sepressaientautourdes carrosses; dès que Malvina parut à cheval, elle fut saluée par des vivat unanimes; les chapeaux aux larges bords, les bonnets de laine rouge , et des branches vertes s'agir taient au dessus de la foule.

— Ce sont vos amis. Mademoiselle, dit lé commandeur; honorez l'enthousiasme de vos amis , Mademoiselle.

Et Malvina donnait ses mains blanches à toutes CCS bonnes et rudes mains qui voulaient

les toucher. Oh ! que ces étreintes furent loyales î Qu'elles furent douces les larmes qui mouillèrent les mains de Malvina!

— Voici la dame du bon secours! s'écriaient ceux-ci.

— Bénie soit la reine des chaumières ! répétaient ceux-là.

— C'est l'ange des villages ! répondaient d'autres voix.

— C'est l'ange de mon ame! disait en luimême M. d'Arona.

— Mes amis, je vous remercie pour ma belle cousine, s'écriait le commandeur qui voyait tous les jeunes garçons et toutes les petites filles se presser autour de lui pour toucher son habit de velours.

Enfin on parvint non sans beaucoup de peine à monter en voiture , et au moment de partir, comme Jacob en cheveux blancs remerciait le commandeur de ses libéralités, celui-ci lui dit avec une gaîté attendrissante :

— Mon vieil ami, je n'espère plus aller te

voir ; mais tu viendras chez moi, toi qui as des jambes. Adieu, Jacob, aie bien soin du Cantal, c'est ton royaume.

Les cris de joie et les bénédictions suivirent long-temps les voitures, et, comme M. d'Arona galopait à côté de celle du commandeur et de Malvina, le noble vieillard lui dit :

— Quel poème. Monsieur!

— Oui , répondit Fernand , et on pourrait l'appeler : la Grâce et la Charité.

Une vive conversation avait lieu dans le cabinet du commandeur de Marignan entre ce vieillard et un jeune homme ; celui-ci était Renaud de Montval. M. d'Arona avait quitté le château depuis vingt-quatre heures; peut-être

serait-il intervenu comme conciliateur dans cette discussion.

La marquise de Saint-Clair avait élourdiment fait une demande bien grave aux yeux du commandeur, et celui-ci l'avait refusée. C'était la main de Malvina pour le vicomte de Montval. Le frère de Clary se croyait d'autant plus blessé dans sa vanité et dans son cœur, il faut le croire, qu'il était à peu prés sûr d'avoir gagné la haute approbation de mademoiselle de Marignan; il disait que, de son côté, ill'aimait jusqu'au délire. Le vicomte de Montval était une de ces têtes qui s'enivrent d'une idée ou d'une opinion et qui finissent par la démence après avoir commencé par l'absurde. Renaud se croyait profondément épris de Malvina par deux grandes raisons : d'abord sa sœur Clary le lui avait persuadé; ensuite l'extrême réserve de mademoiselle de Marignan irritait au dernier degré l'amour-propre de ce jeune homme si heureux en succès jusque-là.

Le jour dont nous parlons, M. de Montval avait fait demander au commandeur un entre-

tien particulier, et, après mille détours et précautions oratoires , il avait fini par lui déclarer en toutes lettres que son opposition au mariage de sa cousine avec lui était tout simplement un acte de despotisme moral ; à quoi le vieux commandeur avait répondu en termes énergiques comme on peut se le figurer.

— Enfin, Monsieur, reprenait Montval en se promenant à grands pas dans le cabinet du vieillard assis sur son fauteuil armorié , enfin , Monsieur, vous refusez votre consentement sans aucune justification, mais purement et simplement parce que tel est votre bon plaisir.

— Vous me forcez. Monsieur, répondait le commandeur, a être plus tranchant que les bienséances et mon caractère ne me porteraient à l'être; et je réponds à votre question impérieuse par une réponse indépendante : Oui, Monsieur, je refuse; tel est mon droit, telle est ma volonté.

Renaud tenait à la main un journal qu'il froissa tout à coup avec colère et qu'il foula aux pieds.

— Très bien, Monsieur le commandeur, reprit-il, très bien! voilà du caractère; mais vous ne trouverez pas mauvais que j'en aie aussi.

— Tout ce qu'il vous plaira , Monsieur le vicomte , répondit l'impassible vieillard. Est-ce un cartel que vous allez me proposer? J'avoue que mes jambes enflées et mes cheveux blancs me paraissaient une assez bonne sauvegarde contre un duel; mais, puisque vous me faites cet honneur...

— Vous me raillez, commandeur; vous vous jouez de moi impitoyablement!... C'est mal à vous. Je ne puis pas vous répondre ; mais je puis aussi avoir de la fermeté et j'en aurai, et d'abord j'engage ma parole que tout prétendant à la main de mademoiselle de Marignan me passera sur le corps avant d'arriver à l'autel...

— Voilà qui est mirifiquement chevaleresque, Monsieur; ne dirait-on pas que ma cousine, destinée contre son gré à quelque hideux châtelain, a fait un appel aux jeunes paladins de Fiance

ou d'Aragon ? Messire de Montval, rendez la rapière au fourreau. Il n'y a ici ni victime, ni tyran domestique, ni même prpjet de mariage avec qui que ce soit.

— Et qu'est-ce donc. Monsieur ? s'écria Renaud. Vivons-nous avant 8g? Voulez-vous faire de votre jeune cousine une religieuse ?

— Si tel est le bon plaisir de ma jeune cousine, répliqua le commandeur, elle sera carmélite ou chanoinesse, je ne l'ai contrariée de ma vie.

— Eh bien ! dit Renaud, laissez-la donc s'expliquer elle-même, Monsieur!

— Qui donc s'y refuse. Monsieur?

— Mais vous, commandeur, mon cher commandeur! ajouta Montval qui entrevoyait un rayon d'espoir.

— • Moi ? Voulez-vous sonner mes gens , Monsieur?

Quand un valet parut, M. de Marignan lui dit ces mots :

— Priez Mademoiselle de prendre la peine de venir jusqu'ici.

Moutval pâlit comme un accusé devant le président des assises qui tient en main le verdict du jury. Son arrêt allait être prononcé. Bientôt il entendit le frôlement de la robe de Malvina. Alors ce bouillant jeune homme , que dix épées n'auraient pas fait reculer, s'échappa par la porte dérobée en s'écriant :

— Commandeur , je vais vous envoyer Claryî Et il disparut. Un moment après, madame

de Saint-Clair entrait dans le cabinet d'étude où Malvina était assise vis à vis de son vieux cousin.

— Approchez, Madame la marquise, dit le vieillard. Vous êtes le procureur fondé de monsieur votre frère. Il a craint d'entendre luimême une réponse formelle. — Malvina, M. de Montval , vous le savez , nous a fait l'honneur de demander votre main. Répondez à Madame; elle veut bien attendre votre décision.

Alors on vit Mademoiselle de Marignan se

lever avec toute la grâce d'un ange, et, prenant une des mains de son vieux cousin, elle dit :

— Je remercie de toute mon ame M. de Montval et Clary de l'honneur qu'ils nous font; mais vous savez mieux que personne, mon cher oncle, que mon intention est de ne pas me marier.

— Ma chère amie, dit Clary, oserais-je vous demander la cause d'une aussi étrange résolution ?

— Et à mon tour, répondit Malvina, pourraisje vous demander si vous n'avez pas dans le monde un seul secret pour moi?

— Pas un seul , je vous le jure, reprit ma^ dame de Saint-Clair.

nirr-Ehbien! Clary, dit Malvina , vous m'aimerez moins peut-être, et j'en serai désolée, mais moi j'ai un secret que je ne puis confier même à vous

— Et même à Sophie de Monlor? s'écria Clary toujours préoccupée de cette jeune personne éloignée.

— Même à Sophie, dit avec calme Mademoiselle de Marignan.

— Alors, je me résigne, ma chère ame ; mais mon frère , mon pauvre frère mourra de chagrin !.... Du reste, ajouta-t-elle, je ne réponds plus de son exaltation...

Malvina sourit, et dit au commandeur :

— Ferons-nous fortifier le château?...

— Nous ferons mieux , ajouta le commandeur, nous guérirons la tète emportée de notre cher ennemi. Rassurez-vous de votre côté. Madame, dit-il à Clary; tel que vous me voyez, j'ai voulu dans le temps tuer un frère, un tuteur, un cousin, que sais-je encore, et me tuer moi-même après. Le tuteur est mort de la fièvre dans son lit , trente ans après; le cousin et le frère sont deux vénérables vieillards à l'heure qu'il est, et, quant à moi, j'ai laissé le temps à la goutte de venir me chercher. M. de Montval est un brillant cavalier qui ne doit pas renoncer à ses hautes destinées, parce qu'une fois en sa vie il a manqué un mariage ; des rois eux-mêmes ont été refusés

— i/ii) —

par des bergères...; et moi qui vous parle, je n'ai jamais pu trouver dans ma jeunesse une femme qui voulût de mon contrai de mariage;' nous connaissons au contraire déjeunes et belles héritières, parmi lesquellei? votre frérè , Madame, n'aura qu'à choisir. C'est là mon opinion; allons, allons, que la paix soit entre nous ! Depuis que M. d'Arona est parti , nous n'avons essuyé qtte des orages. Oh ! je l'enverrai chercher, mon poète; il me fera bien le sacrifice de sa chère solitude, lui! hj •:•'•

En achevant ces mots^ M. le commandeur sortit de son apparteitient, Clary prit la main de Malvina , et elle l'attira dans l'embrasure d'une croisée. Là elle lui dit avec les larmes aiix yeuxrinrc: ■ ;•■

— Que fati t-^ilddnè que je pense de vous?... En vérité, vous me jetez dans un trouble inexprimable. Ou vous n'avez pour moi que l'indifférence la plus froide , ou bien vous êtes un être mystérieux et au dessus de mon intelligence, Malvina !

lO

— rj^oiis me faites beaucoup trop d'honneur y Clary; je suis la personne la plus ordinaire du monde; mais, je vous l'ai dit , point de mariage; c'est une résolution inébranlable.

■^■^t cette r>ésç>lution naît de vous? C'est par un vœu libre de votre cœur que vous vous êtes condamnée à passer votre vie, seule, dans ces montagnes?...

— Comme vous l'avez dit , cela est ainsi , ma chère Clary.

— Je m'y perds en vérité.., et je suis tenté de vous croire, folle on martyre de votre reconnaissance pour M. de, Marignan. r!0 '

—^ Si je n'étais que raisonnable et conséquente dî|n? ma conduite, Clary?

— Alors ce serait ma tète qui tournerait. Malvina, j'avais fait un rêye magnifique, car j'avais cru que vous deviendriez ma sœur.

Comme ces paroles étaient prononcées avec l'accent d'un véritable attei»drissement. Mademoiselle de Marignan se jeta au cou de son amie, et une larme s'échappa de ses paupières.

— Vous pleurez! s'écria Clary , cl sur qui donc, Malviua? est-ce sur vous-même?... Hélas.' j'en ai bien peur; le secret que vous me cachez est peut-être d'un poids énorme , pauvre enfant, et vous fléchissez de fatigues sans pouvoir vous plaindre. Oh! alors, votre chagrin est grand, et moi, faible femme comme vous, je ne puis rien à ce chagrin; mais, du moins, nous pourrons prier et pleurer ensemble.

— Non, non! reprit Malvina, en se hâtant d'essuyer ses yeux humides, il n'est en moi aucun chagrin, aucun regret, aucune pensée amère, j'ai tort de vous le laisser croire une minute; c'est l'expression de votre amitié qui m'a attendrie ainsi, chère Clary.

Et, après ces mots, elle s'échappa des bras de Madame de Saint-Clair, et elle courut s'enfermer dans son appartement.

M. de Montval apprit de la bouche de sa sœur la décision de Malvina. Sans hésiter un moment, il écrivit au commandeur qu'une affaire urgente l'appelait dans le département voisin, et il

le pria d'agréer ses excuses pour son départ précipité. Il fit seller ses chevaux , et en quelques minutes il fut loin de la grande avenue des peupliers.

En lisant la lettre de Renaud, M. le commandeur se dit en lui-même : — Voilà décidément une tête montée.

Il replia la lettre, la mit dans sa grande poche de velours et il demanda une table de trictrac; car le curé du village voisin venait d'arriver, selon sa coutume de tous les jeudis, pour ce duel à coups de dés. Le commandeur joua fort malheureusement ce jour-là, et les pauvres de la paroisse y gagnèrent beaucoup. Malvina ne quitta point son appartement jusqu'au soir, et Madame de Saint-Clair eut une migraine nerveuse qui la retint chez elle. Elle ne parut au salon que fort lard, au moment du thé. Un élégant bonnet à mentonnière de dentelle et une douce pâleur la rendaient charmante. M. le commandeur le lui dit , et Glary s'er. assura par deux ou trois regards furtifs jelés sur une glace. Elle se plai-

gnit beaucoup, mais avec une harmonieuse parole et une atïéterie vaporeuse et suave; c'était presque de la musique que cette mélancolie. Quand on se. retira, Clary donna une lettre à un des gens de la maison pour être portée à son adresse, le lendemain. On ne douta point qu'elle n'écrivit à son frère. — La lettre était pour M. d'Arona.

Loin de l'orage du château, le solitaire avait passé de belles heures dans les bois ses amours etsur le versant des montagnes; tantôt chassant avec l'audace et l'agilité d'un Natchez , lantôt assis sur les roches élevées, suivant des yeux un nuage flottant dans l'océan aérien, ou quelque brillante rêverie visible pour lui seul. Il revenait d'une course lointaine» un peu las, mais escorté par je ne sais quelle espérance souriante , lorsqu'on lui remit un message du château. H en brisa le cachet, et ne reconnaissant pas lécriture, il jeta les yeux au bas de la lettre ; elle n'était point signée. Fernand d'Arona passa dans

le petit jardin et lut ce qu'on lui mandait. Sa surprise fut extrême en reconnaissant une lettre de Madame de Saint-Clair. Il comprit sa faute à lui, et il se mordit fortement 1^ lèvre après s'être écrié : — Où donc me suis-je engagé? Quel misérable conseiller est un amour-propre avide de petites vengeances !

Clary lui racontait fort au long toutes les scènes du château. Elle se disait très malheureuse de tout cela ; elle parlait du délire de Montval et demandait instamment à M. d'Arona aide et protection pour son malheureux frère auprès du commandeur. Clary choisissait à propos son avocat. Quant à Malvina, elle en faisait un être inexplicable , un sphinx dangereux et attrayant à la fois; elle l'accusait presque de duplicité et d'une coquetterie coupable, étant sûre, ajoutaitelle, que M. d*e Montval était trop honmie d'esprit pour avoir donné dans une passion sans discernement, comme un écolier. « Malvina den vait sans doute avoir autorisé, tacitement , les » hommages exaltés de Fernand ; Malvina serait

» nu jour punie par son propre cœur, etc., )rét tant, d'autres choses encore. La lettre de Glary était ëlégiaque et nébuleuse d'un bout à l'autre. Enlin elle parlait d'elle-même et de l'inquiétude indéfinissable qui lui était survenue depuis le pèlerinage au Cantal. C'est à peine si elle se rendait compte de l'enchaînement de ses idées , tant elles se succédaient rapidement; son ame était remplie de crainte et d'espoir; il y avait en elle comme un abîme... « Ah! Monsieur, s'écriait-elle, savez-vous bien que toute l'existence d'une femme peut se briser pour avoir écouté une parole enchanteresse! Savez-vous que nous bravons plus que la mort, tandis que, d'un autre côté peut-être, on ne met en jeu qu'une froide galanterie? Mais non, je l'espère, une ame comme la vôtre a trop d'élévation pour consentir aux misérables artifices, aux hypocrisies qui font tant de victimes dans le monde. Je vous crois digne de vhq comprendre, Monsieur. De mystérieuses révélations me conseillent d'avoir confiance en vous. Je me regarderais comme coii-

pable de ne pas croire à votre beau caractère... »

— Oh! s'écria Fernand, en froissant la lettre, dans quel guêpier m'as-tu amené, détestable vanité du moment, ridicule idole, vanité trois fois maudite!

Après cette apostrophe, il se frappa le frontetse mit à parcourir à grands pas les allées du jardin, demandant conseil à tous les arbres qu'il rencontrait, à toutes les fleurs que la brise balançait sur leur tige. Sa résolution fut de répondre une lettre sincère et précise; il ia pesa encore, et, quand il en connut bieij la valeur et la portée, il rentra chez lui, et une deirà-heure après son message partait pour le château. Dans cette lettre, M. d'Arona s'avouait le plus misérable des hommes, puisqu'il avait pu, un moment, n'écouter que l'enivrement de sa tête sans consulter son cœur sur ce qu'il pouvait tenir. Il ne disait pas un mot de sa passion pour Mademoiselle de Marignan; mais cette flamme pure se reflétait, pour ainsi dire , sur toutes les lignes qu'il avait

tracées. Croyant sa délicatesse plus à l'abri, il attendit tont événement.

Il arriva que> le lendemain de ce jour, c'était un sam^i, vers le soir, André, le domestique de M. d Arona, revint de la petite ville située à cinq lieues de là; il y avait été envoyé par son maitre pour quelques affaires. André était sérieux et préoccupé : Fernand s'en aperçut, et il l'interrogea. Alors le visage brun du jeune Espagnol rougit et pâlit presqu'en même temps. M. d' Arona le pressa vivement de questions :

— Monsieur, dit celui-ci , c'est un secret que j'ai surpris étant à l'hôtellerie de la poste. Il y a un complot. On doit demain, à l'entrée de la nuit, attendre une voiture prés des Rochers , à deux lieues de la ville. Que notice Notre-Dame me protège! j'ai dit la vérité.

M. d Arona tremblait de tous ses nerfs. Dans la violence de sa colère, il aurait tué sur la place celui qui se tût avisé de lui dire qu'il se trompait dans ses soupçons. Une pensée rêvé-

latrice avait passé devant lui, rapide comme un éclair. André connaissait trop bien son maître pour l'interroger. 11 s'éloigna sur la pointe du pied et ne reparut qu'à un coup de sonnette. Il était nuit close. M. d'Arona demanda ses pistolets, il les examina avec soin sans dire un seul mot; puis il les chargea lentement devant André, plus pâle et plus immobile qu'un marbre. Cela étant terminé, il fit signe à son valet.de lui donner une forte épée, qui toujours était pendue à son chevet. C'était l'épée du père de M. d'Arona, officier de marine, mort sur la frégate qu'il commandait. André décrocha ce fer et le remit à son maître , qui le tira du fourreau et en regarda la belle lame d'acier, damasquinée d'or aux abords de la garde'. L'épée fut placée sur un? table, à côté des pistolets.

— On sellera mon cheval au point du jour, dit Fernand d'une voix saccadée et sèche comme la fièvre.

— On dira que je suis à la chasse pour deux jours, ajouta-t-Hl.

— On ne me suivra point, et on aura aucune inquiétude sur moi, dit-il en mettant une minute d'intervalle entre chaque phrase.

André s'inchnait à mesure que son maître finissait de parler. C'était l'obéissance passive et incarnée que ce jeune Espagnol à l'égard de M. d'Arona; mais André ne reconnaissait aucune autre autorité au monde : le roi ou la reine des Espagnes et des Indes n'existaient même plus pour lui, depuis qu'il avait ployé le genou sous la main de Fernand.

Les cris joyeux de l'alouette répondaient à peine aux premiers sourires de l'aube, que d'Arona partait , à cheval , de sa petite maison ; les fontes de sa selle étaient garnies de longs pistolets, et une épée était cachée sous les plis de son manteau. Il gravit les hauteurs situées au sud de son habitatiT)n, et il prit les sentiers tracés à travers les genêts en fleur et les clairières de petits sapins. André le suivit des yeux, tant qu'il put distinguer à l'horizon le sommet de son

chapeau. Quand il leut perdu de vue, il fit deux fois le signe de la croix, recommandant son bon maître à tous les saints de France et de Castille.

M. d'Arona rencontrait , dans les gorges des montagnes et sur les pentes boisées, des groupes de jolies paysannes , en habits de dimanche , coiffées de leur joli chapeau de paille, aux larges bandes de velours, et portant des claviers d'argent qui se balançaient sur leurs rouges tabliers. Elles se tenaient par la main et chantaient des montagnardes ou des cantiques, pour charmer l'ennui du chemin. Ces jeunes filles se rendaient à la messe aux villages voisins, dont les cloches carillonnaient follement dans les vallées. Le beau canton de l'Auvergne que Fernand parcourait dans cette matinée de dimanche offrait un tableau délicieux de fraîcheur et de grâce: les bois, humides de rosée, répandaient leur arôme enivrant; les ruisseaux couraient dans les fentes des rochers et bondissaient ensuite en poussière blanche, on s'élançaient en

gerbes de cristal dans une prairie circulaire, comme dans une grande coupe de verdure. Quelquefois un coup de fusil partait de la cime d'im coteau et troublait la solitude. Alors des milliers d'oiseaux s'élevaient des massifs de hêtres et de sapins, et leurs cris répondaient au roulement du coup de feu dans les rochers. Fernand d'Arona , malgré sa violente émotion, ne pouvait se défendre de sourire à toute cette nature si animée, si épanouie, si radieuse. Une fois, il lui arriva de passer auprès d'un groupe de jeunes fdles qui s'étaient arrêtées prés d'une source; l'une d'elles, montée sur un petit tertre, s'efforçait de couper une branche d'acacia sauvage, et chargée de fleurs roses : elle ne pouvait atteindre au rameau. Fernand n'eut qu'à étendre la main; la branche se rompit, et il la posa toute fleurie sur la tête de la belle paysanne. Ce furent des rires naïfs et des remercîmens affectueux , même par leur embarras , des rougeurs subites et des regards échangés rapidement entre

les yeux noirs du jeune homme et les grands yeux bleus des jeunes filles.

— Comme il est pâle! dit l'une d'elles, quand il fut passé.

— Comme elles sont gaies! disait en luimême Fernand. Allons, si l'on m'enterre demain, j'aurai du moins traversé, ce matin, une fête charmante !

M. d'Arona prit ensuite le chemin des bois, pour n'être point rencontré, et nul ne sut jamais de quel côté il dirigea sa course, ni ce qu'il devint jusqu'au soir de cette journée.

Les heures fraîches de la soirée inondaient les vallées de leur brume argentée, et les cloches des villages épars çà et là dans l'étendue et sur les cimes sonnaient le mélancolique Angélus. Une voiture revenait de la ville située au delà d'une petite rivière , et elle montait lentement la pente d'un coteau ; elle avait déjà parcouru deux lieues environ, elle atteignait l'entrée d'une gorge où le chemin se trouvait resserré entre des roches abruptes , parmi lesquelle

s'élevaient (l'immenses châtaigniers; l'écho était sonore dans ce défilé, que l'obscurité envahissait de tout côté ; les rochers se découpaient sur le fond de l'air en formes bizarres et indéfinies: l'imagination pouvait en faire tous ses fantômes, toutes ses chimères, toutes ses apparitions cabalistiques; une figure blanche se montrait à l'une des portières de la voiture et regardait curieusement cette fantasmagorie, qui semblait passer et s'enfuir; une autre figure de femme était dans le fond du carrosse, du côté opposé : celle-là priait ; c'était la nourrice de Mademoiselle de Marignan, bonne paysanne que Malvina menait toujours avec elle quand elle alkit à six lieues du château, le dimanche, entendre le sermon et assister au salut ; un domestique et le cocher étaient les seuls gardiens tutélaires du carrosse. Les montagnards sont de si honnêtes gens! et, d'ailleurs, la voiture de Mademoiselle de Marignan était si respectée dans les nïontagnes !

Voilà que tout à coup un cavalier se présente

devant les chevaux et les saisit au mors : la voiture s'arrête.

— Que veux-tu? dit le cocher d'une voix tranquille.

— Je veux parler à ta maîtresse, répondit le cavalier.

— C'est vous, Monsieur le vicomte? reprit le cocher.

Mademoiselle de Marignan avait mis la tête à la portière ; Renaud de Montval , sans descendre de cheval , lui demanda la permission de causer

ainsi un moment avec elle.

— Eh! qu'avez-vous à me dire, Monsieur? répondit Malvina très émue; est-ce donc sur une grande route, Monsieur?...

— Vous allez me parler de convenances , Mademoiselle ; mais il est des occasions où les meilleures raisons n'ont aucune valeur; ce que je fais est bien ou mal selon le monde , peu m'importe! je n'écoute que la violence d'une passion dont vous vous jouez impitoyablement ;

je pourrais me venger, tuer vos gens et confier votre voiture à mes deux domestiques qui m'escortent; je pourrais vous enlever, cela serait étrange, brutal, inoui, monstrueux; mais enfin cela serait; je vous aime avec trop de respect pour en venir là ; je ne demande ici

qu'une explication, votre parole me suffira. Je crois à un mariage prochain pour vous; <mi me trompe, on veut m'apaiser par une ruse....

— Monsieur ! s'écria Malvina , je vous ordonne de vous retirer à l'instant même et de laisser partir ma voiture.

— C'est de toute impossibilité. Mademoiselle, répondit Renaud de Monlval, en dirigeant le bout de deux pistolets sur le cocher et le valet de Malvina; vous ne voudriez pas la mort de vos gens!

— Misérable î s'écria une voix tonnante.

En même temps parut un homme à cheval; iî courut sur Renaud, celui-ci lui lâcha un coup de pistolet et il le manqua. Le cavalier riposta par deux coups de feu. Le cheval de

Renaud fut abattu. Ses gens accouj'urent, et le cavalier, après avoir essuyé plusieurs feux sans être atteint, parvint à se débarrasser, à coups d'épée, de ses adversaires. La voiture était partie au galop. Le cavalier inconnu piqua des deux et s'élança après elle pour l'escorter. Il la joignit bientôt et se tint à deux pas de la portière, animant de la voix les chevaux du carrosse et le sien qui frémissait de colère.

— Qui êtes- vous, Monsieur? s'écria Malvina, pâle comme la mort.

Fernand d'Arona la salua et elle le reconnut; puis, sans lui répondre , il continua à lui servir d'escorte. La voiture volait sur le chemin. En moins d'une heure elle atteignit l'avenue des peupliers; quand elle fut au moment de passer la grille et d'entrer dans la cour, M. d'Arona retourna son cheval, il ôta son chapeau, salua de nouveau Mademoiselle de Marignan, et repartit au galop pour regagner son habitation. 11 y arriva vers une heure du matin. Moojilighilomhdiitde lassitude, et lui-même, se jetant sur un lit, dormit

profondément. Pendant son sommeil, André vint avec précaution s'assurer qu'il n'était pas blessé. Rassuré sur le compte de son maître, il regarda les armes et vit que les pistolets avaient été tirés et que la pointe de l'épée était rougie. Il déposa tout cela sur une table et se retira en frissonnant.

Le soleil était sur l'horizon depuis deux heures, lorsque Fernand s'éveilla. Il se leva et se mit A la fenêtre du jardin comme à son ordinaire, admirant la beauté de son chèvrefeuille bienaimé et arrangeant ses guirlandes fougueuses.

Dans la journée, il s'attendait à une visite et il remit ses pistolets en état de la bien recevoir. Il en eut une, en effet; car, vers les trois heures de l'après-midi, on lui annonça M. le commandeur de Marignan.

— Ce n'est pas lui que j'attendais ! dit Fernand,

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