LA MAIN ENGAGKE ET NON LE CŒUB
Ce que la bouche laisse échapper ne sont que des sons vains lorsque l'ûme ne dicte pas les paroles.
{Restifs de la Bretonne.)
Lorsque mademoiselle de Rohan entra dans le salon de sa mère, le grand nombre de convives qui le remplissait lui procura quelque soulagement; elle se fût trouvée moins à son aise si, entre la duchesse douai-
rière et elle^ il n'y avait eu que deux ou trois habitués, amis intimes, traités, par conséquent, sans cérémonie , et qui n'eussent aucunement empêché la veuve du duc de Rohan de causer avec sa fille du texte que, sans doute, elle voudrait traiter.
Il y avait là les ducs de Sully , de Bouillon, de La Force; les marquis de Senneîerre, de Fontrailles , de la Boullée; les comtes de Châtillon, de Montreson; les maréchaux de La Mothe-Houdancourt, de la Meilleraie et de plusieurs autres seigneurs; quelques femmes du plus haut rang, et avec elles, la marquise de Pieni^e. Le présence de celle-ci étonna mademoiselle de Rohan , qui^ certes , ne s'attendait pas à la voir en cette circonstance , car, la veille , la marquise ne lui avait pas dit qu'elle fût invitée par la duchesse douairière. A ce moment elle ne l'était pas encore; mais, à sa rentrée, le soir précédent, madame de Pienne reçut un billet de sa parente, qui la priait de ne pas se blesser d'un
manque d'étiquette et de n'avoir égard qu'à la prière qui lui était faite de venir au secours d'une vieille et pauvre veuve ^ en assistant au dîner qu'elle donnerait le lendemain. La marquise, trop spirituelle pour refuser une invitation ainsi formulée, était accourue assez tôt pour arriver chez la vieille et pauvre veuve avant le reste de la compagnie, et amenée dans l'oratoire de l'hôtel, y avait entendu la fille du grand Sully lui demander son aide pour faire réussir un mariage auquel elle attachait une haute importance.
Dieu ! que cette confidence dérangea le plan secret de madame de Pienne ! rien sur ses traits ne manifesta sa pensée secrète et combien elle était contrariée du rôle qu'on souhaitait lui faire jouer. A la cour, c'est chose journalière que de monter son visage à une expression contraire à celle qui anime le coeur; il est rare qu'on permette à une vérité de se montrer ; on se cache sous une indifférence affectée, et sans aucun résultat
néanmoins; car, comme chacun , instruit par sa propre expérience, se méfie d'autrui, la dissimulation qu'on emploie est en pure perte, puisqu'elle n'inspire pas la confiance; son seul avantage est de laisser ignorer la pensée réelle qui occupe, et cette incertitude aide souvent à son succès.
Mademoiselle de Rohan éprouva une sorte d'embarras, dont elle ne se rendit pas compte , à se voir face à face de madame de Pienne; c'était, de toutes les personnes de son intimité, celle qui, dans ce moment, lui était la moins agréable à rencontrer , et cela par un de ces jeux du cœur, qui veut eji certaines circonstances demeurer isolé de tout ce qui peut le contredire ou le pousser vers des démarches qu'il fera et qu'il serait fâché qu'on lui dictât. Aussi, loin de se rapprocher de la marquise, la duchesse alla prendre place à côté de madame de Châtillon.
Celle-ci, jeune , belle, charmante, remplie d'esprit et de manège, avait déjà inspiré à
ET NOIf LE COEUR.
M. le prince cette vive passion dont il doiina dans la suite tant de marques, et qu'à ce moment il cachait sous une demi - transparence que la malignité osait à peine percer. Les plus téméraires y regardaient à deux fois avant de rien dire qui pût déplaire à un héros redoutable, et qui, enivré de ses victoires et de son rang, se croyait, non sans raison , supérieur à tous les courtisans.
Madame de Ghâtillon , enivrée d'une aussi belle conquête, avait, de son côté, beaucoup à faire pour dévorer la joie qu'elle en ressentait. Elevée dans des principes sévères, elle s'était empressée de secouer leur joug dès son entrée dans le monde, et d'autant plus coupable , qu'elle avait fait Un mariage d'amour; mais n'est-ce pas ceux-là auxquels on manque plutôtPIly a tant de mécompte dans une fréquentation intime ! et, d'ailleurs, comment la réalité peut-elle satisfaire complètement les illusions exagérées auxquelles on s'est livré avant d'épouser l'objet de son
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choix? Si on peut faire peu de fonds sur un hymen noué par les convenances, il y en a encore moins lorsque la passion a précédé le mariage.
Madame de Rohan,dont les affections maternelles demeuraient perpétuellement contenues par une gravité froide, accueillit pourtant sa fille avec plus d'abandon que de coutume; elle s'informa de sa santé, lui adressa plusieurs de ces questions minutieuses quiannoncent néanmoins l'intérétqu'on nous porte; enfin, elle la traita bien. De telles manières étaientsi peu ordinaires,queladuchesse Marguerite, au lieu d'en être tout aise et contente, s'en alarma: sa mère sortait trop de son caractère compassé et solennel pour que ce ne fût pas en ver lu d'un projet encore caché et qui tarderait peu à être découvert.
Chaque fois que nous ne restons pas ce que nous sommes d'habitude, nos alentours ont
le droit de le remarquer et de s'en inquiéter, suivant la direction de leurs conjectures.
Il y avait peu de temps que la duchesse Marguerite était entrée, MM.de Sully et de Senneterre venaient de s'approcher d'elle, lorsque l'on annonça monsieur le prince de
Savoie A ce nom, mademoiselle de Rohan
sentit son cœur frémir et ses yeux se remplir de larmes... Elle en eut honte, et fâchée de montrer tant de faiblesse, elle entreprit de demeurer indifférente, et surtout de ne pas paraître prévoir la scène qui, selon toute apparence, ne tarderait guère à avoir lieu.
Un instinct particulier la porta à regarder du côté oii était assise madame dePienne; ce fut une mauvaise inspiration , car elle vit la marquise occupée à l'examiner , et cette attention, alors désobligeante, amena sur ses joues pâles une soudaine et vive rougeur. Celle-ci fut d'autant plus apparente, que la duchesse ne put la dérober ni à madame de GhâtiUon,ni à messieurs de Sully et de Sen-
neterre. La première, profitant des droits de son sexe, se prit à rire, et s'adressant à la duchesse :
«Qii'avez-vous donc ?demauda-t-elle; est-ce la colère ?est-ce un autre sentiment qui augmente l'éclat des roses de votre teint ? »
Les questions intempestives, les badinages qui déplaisent au moment où on les fait, sont toujours ce qui résonne avec le plus d'aigreur à une oreille mal disposée. La duchesse était dans ce cas, et au lieu de répondre , elle tourna la tète vers le duc de Sully ; mais madame de Châtillon n'était pas de celles qu'on déconcerte facilement, et charmée, au contraire, du succès de sa matière, n'eut que plus d'attrait à la continuer.
« La guerre, poursuivit-elle, entre la maison de France et celle de Savoie n'existe pas; cette dej:nière commencerait-elle des hostilités envers celle des Rohan? n
M. de Sully , persuadé du chagrin que fai-
sait à sa cousine cette plaisanterie, prit la parole.
« Madame la duchesse de Châtillon respectera-t-elle les neutres?
« — A qui donner cette qualité? je ne crois pas qu*elle convienne à ma belle voisine. D'ailleurs, poursuivit-eile, si la guerre est déclarée , tout annonce qu'un traité de paix prochain ne la laissera pas se perpétuer. »
L'attaque devenait directe et pressante; mademoiselle de Rohan ne savait comment la repousser, lorsque pour augmenter son anxiété , elle vit la duchesse douairière s'avancer vers elle, suivie du prince de Savoie. Un nuage douloureux enveloppa la duchesse Marguerite, et le bondissement de sa poitrine firent encore mieux connaître le trouble cruel qui l'agitait. II fallut que son cousin , touché de sa position pénible, vint à son secours, et lui prenant la main, afin de lui aider à se lever devant sa mère, se j>en-
cha à son oreille , et lui dit , de manière à n'être entendu que d'elle seule :
« Au nom de Dieu, songez que vous êtes Sully, Rolian et Courtenay tout ensemble; tâchez de vous vaincre : ils i;e se laissèrent jamais intimider devant l'ennemi ceux dont vous descendez. »
La duchesse serra de sa main froide celle du duc , en témoignage de reconnaisance , et reprenant quelque peu de courage , se résolut de subir sa destinée. Elle eut assez de temps pour se remettre, sa noble mère ne marchant qu'avec une imposante lenteur- Pourquoi venait-elle suivie Ju prince Louis? n'avait-elle pas promis d'attendre le délai fixé par sa fille? se jouerait-elle d'un engagement pareil?... Elle arriva, et s'adressant à la duchesse Marguerite :
« Mademoiselle de Rohan, dit- elle, voilà monsieur le prince Louis de Savoie. »
Ces mots prononcés et sa fille lui ayant fait une révérence profonde, elle se retira
sans rien ajouter. Cette présentation fort singulière n'en était que plus significative pour les auditeurs. Le prince Louis n'était pas un inconnu de mademoiselle de Rohan ; il y avait plusieurs années qu'ils se voyaient, soit à la cour, soit dans les salons de la haute noblesse; il venait, en outre, depuis long-temps chez la douairière. Ce n'était donc plus comme étranger, comme nouveau venu, que madame de Rohan le présentait particulièrement à sa fille; cette cérémonie annonçait d'une façon positive le projet qui ne s'avouait pas encore hautement.
Madame de Châtillon , confirmée dans sa croyance, ne mit que plus de gaîté à regarder sa voisine , et comme pour la narguer sur sa réserve inutile, la menaça d'un doigt qu'elle appuya doucement sur sa joue. Mademoiselle de Rohan ne chercha pas à se revencher; elle était trop agitée. Le prince Louis, avec sa bonne mine et sa grâce parfaite ^demeurait immobile, baissant sesbeaux
yeux, inclinant son corps, et cherchant, par la modestie respectueuse de sa contenance, ' à dissimuler l'avantage immense que la douairière venait de lui donner.
M. de Senneterre jugea convenable de s'éloigner, mais le duc de Sully, au lieu do l'imiter, pensa que sa présence serait utile à la duchesse; il demeura, et même, poursuivant le rôle que déjà il avait[commencé :
« Ma cousine , dit-il , le duché de Savoie et la principauté de Piémont sont situés dans et aux pieds des Alpes; c'est de ces contrées lointaines , de ces pays ignorés du reste de l'Europe, qu'arrive le prince admis à vous faire sa cour ; son titre d'étranger doit vous inspirer pour lui des égards et de la ^ .. bienveillance; sa terre natale n'est pas d'ailleurs antropophage...
« — Je serais bien malheureux, repartit le prince , en ne laissant pas à M. de Sully le loisir d'achever sa phrase, si, chaque fois que mon plaisir m'amène devant mademoiselle
de Rohan, il fallait lui rappeler qui je suis et d'où je sors. Il est vrai que, dans la foule des captifs qui marchent à sa suite , il est téméraire de se flatter d'en être distingué ; heureux lorsqu'un de ses regards nous dédommagent de nos souffrances ; les plus audacieux n'osent former un vœu au-delà. »
Ceci fut prononcé avec une voix si douce , si tendrement accentuée, que malgré le mécontentement de la duchesso, elle ne put s'empêcher de lever les yeux vers le prince et de convenir en elle-même que s'il n'était pas aimé, du moins était-il digne de l'être. Deux ou trois phrases polies et rompues le récompensèrent en même temps de sa galante repartie , mais la froideur qui les accompagna ne lui sut inspirer aucune espérance ; cependant c'était beaucoup pour lui que de ne pas être repoussé , à l'instant où madame de Rohan se déclarait en sa faveur. La conversation allait continuer , lorsque le maitre-d'hôtel se présenta, la serviette à la
main; il prévint la duchesse que le dîner était servi.
Mademoiselle de flohan aurait payé cher que M. de Sully lui présentât le bras pour la conduire dans la salle à manger; mais lui, quoique rempli du désir d'obliger sa cousine, redoutait trop sa tante pour la contrecarrer publiquement; les lois, d'ailleurs, de la civilité lui commandaient de faire les honneurs du logis à madame de Châtillon, et en même temps, lui interdisaient de remplir envers sa cousine un devoir que l'usage adjugeait pareillement au prince de Savoie.
Gelui-ci, alors, s'approchant de mademoiselle de Rolian , lui demanda avec humilité la permission de la conduire à table. Elle accepta, ne pouvant se défendre, mais garda pendant le chemin un silence opiniâtre, que sou cavalier ne chercha pas à interrompre, à un tel point lui-même était embarrassé. Arrivée dans la salle à rtangerj- la jeune duchesse se croyait délivrée ; il n'en fut rien : ime dé-
cisîon expresse de sa mère plaça à ses côtés le prince Louis , qui eut , pendant la durée du dîner, toute facilité pour exprimer son vif désir de plaire à sa belle voisine.
La froideur, la réserve de mademoiselle de Rohan, si elles convenaient à la marquise de Pienne, inquiétaient le nouvel adorateur qui ' se présentait. Il aurait souhaité plus d'abandon et de condescendance, moins de solennité surtout; cependant, il se plaisait à rejeter ces manières sur la modestie et la fierté , compagnes inséparables d'une personne d'un rang aussi élevé. La duchesse douairière, de son côté, se montrait à la fois fâchée et satisfaite de l'extérieur de sa fille, ses principes rigides , sa piété fanatique lui faisant approuver tant de retenue; mais , en même temps, elle aurait souhaité plus de condescendance envers un époux de son choix. Il en résulta qu'après le lever de table et le retour dans le salon , elle s'approcha précipitamment de sa fille , et avant que ma-
demoiselle de Rohan eût quitté le bras du prince de Savoie :
« Monsieur, dit-elle à celui-ci, souvenezvous que dans l'avenir vous devez être à jamais le guide de mon enfant unique ; et vou^ ma chère Marguerite , voyez dans monsieur le prince de Savoie celui à qui je remets l'autorité que votre père, en mourant, m'a transmise sur vous. >»
A ces paroles imprévues, qui transgressaient même un engagement antérieur, la jeune duchesse tressaillit, comme frappée d'un coup de foudre ; son avenir tout entier se déroula devant elle , et, pour mieux dire, se borna soudainement; elle rougit, pâlit tour à tour, tandis que le prince laissait éclater une joie naïve; il se hâta de répliquer :
« Dieu veuille, madame, m'aider dans ce travail , le plus doux que j'aurai à entreprendre, celui d'assurer le bonheur de mademoiselle de Rohan; la tâche, cependant, ne sera pas facile auand il s'agira de rempla-
cer auprès d'elle les illustres auteurs de ses jours.
« — Ma fille, reprit la douairière avec une expression de bonté qui lui était peu commune, n'avez- vous donc rien à dire à monsieur le prince de Savoie? »
La duchesse , forcée par l'ascendant de sa mère, par la situation pénible dans laquelle on la plaçait, balbutia des mots inintelligibles , que madame de Rohan interpréta comme un acte d'obéissance et de soumission complète; aussi elle ajouta :
« C'est bien ; vous êtes une fille chrétienne, soumise à vos proches ; le ciel aussi vous bè nira. Monsieur, poursuivit-elle en se retournant vers le prince, voulez-vous me conduire à mon fauteuil? je vous en serai obligée, a
Cette demande avait pour but de laisser à la duchesse Marguerite le loisir de se remettre de sou émotion trop visible, et d'ailleurs pour ne pas laisser un époux auprès de sa fiancée, ce qui eut semblé blâmable à la