‹ Mademoiselle de Rohan (volume 2)Chapitre 12 sur 39 · LE COUP D'EPERON · texte numérisé non relu

LE COUP D'EPERON

Nous sommes souvent comme la toupie qu'un joueur adroit conduit à son gré.

Reçu cil de Maximes,

Lorsque la duchesse reparut, elle trouva la compagnie augmentée; outre les deux demoiselles de qualité qui lui servaient de filles d'honneur, elle vit avec M. de Chabot, la marquise de Pienne et M. de Senneterre,

tous les deux admis dans l'intérieur de l'hôtel et bien vus lorsqu'ils s'y présentaient. Les officiers de mademoiselle de Rohan apportèrent des oranges , des citrons , des fruits confits et des eaux glacées; on se plaça sur de petites tables , au bord d'un bassin , d'où l'on respirait les parfums suaves des citronniers voisins. La lune monta à l'horizon; sa lumière pâle et mélancolique se reflétait sur les eaux et glissait à travers le feuillage noirci ; une brise légère agitait l'air ; la soirée était délicieuse.

On causa des événemensdu jour; on voyait divers partis se dessiner , celui du cardinal Mazarin, celui de Monsieur, duc d'Orléans, celui enfin de monsieur le prince. L'ambition de MM. de Ghavigny , de Châteauneuf paraissait déjà dans le lointain en comète menaçante. Le marquis de Senneterre s'occupait beaucoup de tout cela ; il prêtait à Henri de Chabot le même esprit , tandis que celui-ci, tont indifférent à la politique humaine, ne

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songeait qu'à son amour. Il répondait avec si peu d'à-propos , que l'interlocuteur étonné lui demanda s'il était malade.

cf C'est que vous rêviez tout de bon , poursuivit-il en riant ; où donc aviez-vous " vos idées ?•

« — Dans le pays des chimères, répondit le comte, en feignant une gaîté à laquelle personne ne se laissa prendre ; n'ayant pas de bons châteaux en France, je m'occupe à en bâtir en Espagne , et ceux-là sont , du moins , au gré de mes désirs.

a — Qui sait , si par une bizarrerie de la fortune, vous ne les transporterez pas un jour aux environs de Paris? reprit M. de Senneterre.

« — - Je ne le pense pas ; ils sont trop chimériques.

« — Ce qu'il y a de certain, dit alors madame de Pienne , c'est que mon cousin de Chabot a en horreur les réalités > et sur-

tout plus elles sont solides. Il poursuit des nuages.

« — Dans ce cas , il peut faire par compagnie la chasse aux oiseaux, repartit M. de Senneterre ; mais , me permettra-t-il de lui rappeler que nous sommes appelés ce soir par M. le prince, et que son altesse sérénissime n'aime pas à attendre, pas même des hommes aussi importans que nous.

« — J'avais oublié mes engagemens pour la soirée, dit M. de Chabot, comme s'il se fut éveillé d'un mauvais songe.

« — Les distractions ici ne ra'étonnent ' plus, et je conçois qu'on s'y plaise à y prendre racines; cependant arrachons-nous des jardins d'Armide où règne la sage Logistille, et rendons-nous à l'hôtel de Condé. Ces dames nous excuseront; elles savent ce qu'on doit aux volontés d'un jeune héros. » Quel que fût le chagrin qu'éprouvassent mademoiselle de Rohan et le comte de Chabot au moment de se séparer , ils n'osèrent

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le faire connaître , et chacun gagna assez sur soi-même pour dérober aux indifférens le secret de son cœur. Le comte suivit languissamment M. de Senneterre, après avoir demandé pardon à ces dames de les quitter. La duchesse le laissa partir, sans presque lui rien dire, à tel point son chagrin l'absorbait; elle demeura mélancolique et rêveuse, et madame dePienne, sans témoigner qu'elle s'apercevait de cette tristesse, causa pendant quelque temps avec mesdemoiselles de Polduc et de Chabot; puis, tout a coup, feignant de se ressouvenir d'une particularité oubliée :

«Duchesse, dit-elle, ne pourriez - vous m'accorder une audience de quelques minutes? j'ai à vous prier de recommander une affaire au cardinal, et comme, parmi celles qu'il distingue, vous occupez le premier rang, on espère tout obtenir de votre intercession puissante. »

En disant ces mots, madame de Pienne se leva et prit le bras de mademoiselle de

Rohan. Toutes les deux s'avancèrent vers la terrasse élevée au fond du jardin, y montèrent, et se promenant, purent causer ensemble en toute liberté.

«Pour qui dois-je m'intéresser? demanda la duchesse; vous espérez beaucoup de mon crédit sur M. de Mazarin , et je vous certifie qu'il n'a guère d'importance. Cependant , si je peux obliger un de vos amis...

a — Ne comprenez- vous pas qu'il m'a fallu user de ruse pour vous amener loin de ces deux belles personnes ? Je mourais d'envie de causer avec vous, et sur un homme pour qui vous et moi ressentons une amitié sincère autant que vive. »

La duchesse, cette fois, devina de qui il était question, et néanmoins ne se pressa pas de répondre. Madame de Pienne, impatientée, lui dit alors brusquement :

« Il s'agit du comte de Chabot j je présume qu'il est venu vous remercier de vos bontés pour lui.

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« — Me remercier ! dit la duchesse en tro?:saillant; et pourquoi, s'il vous p!aît?

«— Mais, en retour de l'intérêt que vous prenez à son mariage.

« — Hélas ! il n'y a pas songé, et moi-même je ne m'en étais guère occupée.

« — Vous, j'en suis peu étonnée; son oubli, au contraire, me surprend beaucoup.

« — Certes, M. de Chabot ne s'est pas montré à moi comme un homme prêt à rendre grâce de la prétendue faveur que je lui aurais accordée; je l'ai vu si fâché, si humilié de ce qui faisait votre joie, qu'il m'a paru plutôt prêt à quereller le premier venu, qu'à faire montre de reconnaissance. « — Or. ne sait réellement plus de quelle fîianière il faut s'y prendre pour servir les gens à leur fantaisie; en voilà un presque pauvre, à qui je procure une fortune fabuleuse par le temps qui court, et au lieu de m'en remerciera genoux , comme tout autre n'y aurait pas manqué à sa place , il s'em-

porte, se fâche, fait le mauvais garçon et me dit presque des injures. Il paraît que vous n'avez pas eu plus d'ascendant sur son esprit, et que décidément , il n'épousera pas ma veuve.

« — Il m'a paru bien loin d'en avoir la pensée.

(c — Cela ne me surprend pas, reprit madame de Pienne : là où le cœur est rempli , il est d'usage que la tète soit vide. »

Elle s'arrêta, attendant une réponse, une interrogation, ou quelque chose de semblable. Il ne vint rien, et elle, voyant que mademoiselle de Rohan se taisait, continua:

«Ce beau désintéressé vous a-t-il dévoilé toute son extravagance? vous a-t-il confié qu'il sacrifiait de si grands biens à une chimère?

« — 11 m'a dit avoir le "projet de quitter la cour ; il prétend se retirer à la campagne.

«— Est-ce là tout ce qu'il vous a conté?

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«c — Oh! rien avec, je vous jure^ ilit précipitarament la duchesse. Qu'aurait-il pu y ajouter ?

« — Que sa raison l'ayant totalement abandonné, il s'avise d'être amoureux par delà les bornes. Qu'en résultera-t-ll ? un surcroît d'embarras et de pauvreté. »

Ici, la duchesse se tut encore et sut fort à propos dissimuler ce qu'elle éprouvait.

« Oui , poursuivit la marquise , c'est à l'amour qu'il sacrifie sa fortune, à l'amour, qui, sans doute, l'en récompensera mal. Je suis assurée que l'objet de sa belle passion est une créature non moins pauvre que lui , et ce sera pour moi une vraie douleur que l'union de ces deux maisons. »

Mademoiselle de Rohan aurait pu désabuser madame de Pienne, car elle croyait bien savoir le nom de l'idole secrète de M. de Chabot , et certes , ce n'était pas de ce côté que manquaient les richesses; mais elle ne se souciait pas de mêler sa propi-e pei-

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sonne aux conjectures de celle qui parlait. Elle persista dans son silence opiniâtre ; |l maintint nécessairenoent la marquise dans sa loquacité réfléchie.

« Oui, il aime, et certes, à sa place, ce ne serait pas à cette belle nymphe que je me serais adressée. »

Ceci amena im nouvel incident. Mademoiselle de Rohan avait craint jusqu'alors que le mystère dont M. le comte de Chabot couvrait sa passion n'eût été deviné par la marquise, et afin de ne pas lui laisser soupçonner également ce qui se passait dans son cœur, elle se maintenait dans une réserve outrée; mais la touinure de la dernière phrase fut un contre-coup qui atteignit au cœur la duchesse. Madame de Pienne, ou se trompait, ou était mieux instruite, car il ne se pouvait pas qu'elle s'exprimât comme elle venait de le faire, si elle eût eu des données certaines sur celle qui était l'objet de l'amour du comte de Chabot. Il en résulta

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que la duchesse, juscju'alors assez prudente pour n'avoir rien laissé à connaître , ne put se défendre de s'écrier :

« Avez- vous donc pénétré jusqu'au fond de son secret?

« — Oui, fut-il répondu d'un ton dégagé ; malgré la discrétion de mon cousin , j'ai lu dans son âme, je sais à qui il s'adresse, ou pour mieux dire, qui il souhaite, et je suis surprise que vous ne l'ayez pas vu aussi bien.

« — Moi!... et comment, je vous prie? repartit la duchesse en pâlissant. Je suis, sans doute, très attachée à M. de Chabot; mais, enfin , je ne peux voir que ce qui se passe ici , et vous ne prétendrez pas, je présume...

tf — Si vous réservez votre investigation pour des choses mises sous vos yeux , dans ce cas , ma céleste duchesse , vous êtes complètement aveugle, puisque vous n'avez rien aperçu.

« — Madame la marquise, répliqua avec vi-

vaciténiailemoiseilede Rohan , prenez garde <\e ne pas vous laisser induire en erreur par ujie illusion désagréable. Je ne puis croire que M. de Cliabot. .

a — Il est homme, il a un cœur, et lorsque le sentiment d'amour y domine , le respect a bien peu de force pour lui interdire de se manifester , là même où la délicatesse le lui défendrait en termes exprès...

« — Vous vous trompez, je vous le certifie, dit la duchesse de plus en plus agitée; non, non , ce n'est pas à notre maison que M. de Chabot forait une injure pareille.

-x( — F.ii ' ma chère duchesse , vous ie prenez trop haut, en vérité, permettez-moi de vous le dire. Je tomberais d'accord avec vous qu'un homme se rend vraiment coupable lorsqu'il profite de, l'intimité pour déshonorer une femme; mais lorsque ses intentions sont louables , lorsqu'il ne s'adresse pas au-dessus de soi, il n'est jamais entré dans ]'esprit des personnes les plus sévères de

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prendre cela pour insulte, et je ne pense pas que l'attachement soit si coupable du comte de Chabot pour mademoiselle de Polduc. »

Certes, la marquise aurait pu poursuivre, sans que de long-temps celle qui l'écoutait l'eût interrompue; ce qu'elle venait dejdire avait été plus qu'un coup de foudre pour mademoiselle de Ptohan. L'amour véritable est rempli de soupçons et de défiance; il redoute sans cesse de ses transports; il voit dans autrui ce qui n'est pas dans sa pensée, et ici, la révélation d'un cas si différent de ce que croyait mademoiselle de Rohan plongea cette dernière dans un chaos de douleur , de honte, de regrets, de confusion, qui ne lui laissa pas la possibilité de continuer à se vaincre, comme elle l'avait fait jusque là. Un cri lui échappa, et dans la frayeur de s'évanouir , elle fut contrainte de s'appuyer fortement sur le bras de la marquise.

Celle-là savait trop bien ce qui agitaii

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mademoiselle de Kohan pour s*en montrer étonnée; aussi, loin de rien témoigner de ce qui aurait augmenté l'embarras de la duchesse, elle se contenta de lui dire :

« Il paraît que vous êtes fatiguée; pourquoi marcher autant, avec la chaleur qui accable? Voici un siège ; reposez-vous. »

Et elle la conduisit vers un banc de marbre qui se trouvait tout près. La duchesse se laissa guider , heureuse de voir la marquise prendre le change, et remerciant le ciel de ce qu'il la secourait de manière à lui faire échapper à l'humiliation qu'elle redoutait tant.

« Comment vous trouvez-vous? demanda madame de Pienne , après un instant de repos. Avez-vous besoin de rentrer dans votre appartement? Je ne vous le conseille pas: l'air pur de la nuit suffira à vous guérir de cet étourdissement passager.

« — Je ne me sens pas bien ce soir , dit d'une voix étouffée la duchesse Marguerite ;

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je ne sais ce qui m'a fait mal... Néanmoins, je préfère demeurer ici , car il est encore de bonne heure. »

Comme madame de Pienne allait regarder sa montre, l'horloge du couvent des Minimes de la Place - Royale sonna dix heures du soir.

« Vous voyez bien que la nuit commence à peine ; veillez un peu , vous dormirez mieux ensuite.

« — Ah! dormir, dit la duchesse... Le sommeil, où le rencontrerais-je?... J'ai peur de commencer une maladie,

« — Vous êtes facile à prendre l'alarme ; vous n'avez qu'une suffocation, et pas autre chpse, et si vous m'en croyez, distrayez-vous, et vous ne songerez plus à ce qui semble vous tourmenter ; et pour reprendre la conversation au point où elle a été interrompue, je vous dirai que je persiste à croire que si notre cousin aime mademoiselle de Polduc,

il y a mis tant de délicatesse, que vous ne serez pas en droit de vous en offenser.

« — Et vous avez deviné leur inclination réciproque? dit la marquise , tellement à voix basse, qu'à peine si sa question put être entendue.

« — Vous allez plus loin que je n'ai été moi-même, reprit cette dernière ; j'ai parlé uniquement du comte de Chabot. Je sais qu'il va peu dans le monde et qu'il vient beaucoup à l'hôtel de Rohan; je le vois rechercher la conversation de votre jeune parente, et il s'approche d'elle chaque fois qu'il en trouve l'occasion. Il cache sa tendresse; il refuse un mariage immense; il parle de quitter la cour, de se retirer en un fond de province : tout cela me senible être significatif.

« — Mais , est-ce là-dessus uniquement que vous établissez vos conjectures?

(c — J'ai surpris des regards, j'ai entendu des soupirs; il aime dans cet hôtel, et qui

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aimerait-il ? je vous le demande. Ce ne peut être que mademoiselle de Polduc. »

La duchesse , accablée par ce que disait madame de Pienne, dont la pensée ne pouvait admettre la possibilité que le comte de Chabot o^ât porter ses voeux au-dessus de mademoiselle de Polduc , rougissait de sa faiblesse; à cette honte naturelle se joignaient les premières angoisses de la jalousie. Madame de Pienne s'était-elle trompée , ou avait-elle deviné la vérité ? était-ce à mademoiselle de Polduc que M. de Chabot adressait son hommage? Cette question, cruelle à résoudre, n'était pas bien claire; cependant le cœur de la duchesse prétendait que la conversation qui venait d'avoir lieu sous l'allée sombren'avait rien fait connaître d'une pareille affection; que si M, de Chabot aimait cette jeune personne , le mystère dont il s'enveloppait n'était qu'une bizarrerie, puisque rien ne le commandait impérieusement. N'était-il pas assez noble , assez agréa-

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ble pour prétendre à la main de la jeune parente de mademoiselle de Rohan , parente d'ailleurs aussi peu riche que lui? et dès-lors , convenait-il de montrer tant de mélancolie, un si vif besoin de solitude? était-ce là le motif qui le porterait à abandonner toutes ses espérances de fortune et à fuir dans la solitude ?

C'était ainsi que l'espérance soutenait la duchesse, tandis que, d'une autre part, l'amour inquiet lui dépeignait mademoiselle de Polduc mille fois plus belle, mille fois plus agréable que jusque là elle ne l'avait remarqué. Oui, c'était elle dont M. de Chabot était épris, elle qu'il venait chercher à l'hôtel de Rohan... Il faut avoir aimé pour comprendre tout ce qu'une telle idée avait de douloureux, combien elle accablait, et quel besoin on éprouvait de s'en éclaircir. La duchesse aurait voulu soudainement interroger sa parente , apprendre d'elle la vérité; mais aussitôt, songeant combien cet acte se-

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rait inconvenant, et d'ailleurs, ne pouvant renoncer à une espérance plus douce, elle reconnaissait que le parti le plus sage était celui de se taire et de savoir souffrir avec fermeté.

Cependant, il fallait, d'une autre part, donner le change aux soupçons que pouvait former madame de Pienne. Elle avait heureusement pris le change et attribué à l'influence de l'atmosphère ce demi - évanouissement; l'entretenir dans cette erreur était convenable, et pour la première fois peutêtre, mademoiselle de Rohan trahit en elle la vérité. Elle se plaignit du mal que lui faisait la chaleur excessive de la soirée.

«Que ne rentrez- vous? dit la marquise; vous seriez mieux dans votre appartement qu'ici.

« — Non, j'y souffrirais davantage; ma poitrine est oppressée , un feu ardent la dévore; j'aime à respirer J l'air de ce jardin;

du moins ici la place ne manque pas, et je me trouve en présence de l'immensité. »

La conversation fut interrompue; chacune de ces deux dames se livra à ses réflexions. Plus le silence se perpétua, pins il devint embarrassant; enfin, la duchesse, d'une voix éteinte, se mit à dire :

« — Oui , la chose est possible : M. de Chabot soupire pour mademoiselle de Polduc.

« — Je le crains, repartit la marquise.

a — Le craindre! et pourquoi? demanda vivement la duchesse.

« — Votre question , dont vous n'appréciez pas I portée, me conduirait loin si j'y répondais avec une pleine sincérité. Vous savez, ma chère parente, avec quelle facilité nous nous formons des chimères; eh bien! j'en avais édifié une bien folle, très extraordinaire en apparence, et selon moi, néanmoins,

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simple et naturelle en réalité; mais l'amour dont il s'agit, si par malheur il est vrai, renverserait par trop ce que je désire avec tant de véhémence.

« — Savez-vous, marquise , que le ton mystérieux de vos réponses pique singulièrement notre curiosité ?

« — ^J'en suis d'autant plus fâchée, qu'il me sera impossible de vous satisfaire; il vous suffira de savoir qu'attachée dès l'enfance au comte de Chabot par les noeuds du sang, et plus encore d'une amitié franche et désintéressée, j'ai toujours songé à son bonheur, et plus pour lui que pour moi, je me suis lancée aussi dans la construction des châteaux en Espagne.

« — Et lequel aviez- vous bâti de préférence ?

« — C'est là ce que je n'ose vous confier, répondit la marquise, d'un ton demi-riant et demi-sérieux. J'aurais voulu que le mérite de mon cousin, bien apprécié, fût payé à ga

juste valeur, qu'il trouvât une de ces occasions rares où une ârae digne d'être heureuse récompense la vôtre en faisant ellemême son bonheur; je portais mes idées sur toutes les femmes à marier , et dans leur nombre, une ou deux me satisfaisaient, et je voyais Henri avec elles , coulant en paix une vie saturée de prospérité. . . Voilà que maintenant ma fatale découverte renverse cet édifice de mon imagination , que je rentre, malgré moi, dans le cas positif. Oh! que j'en suis désolée !

« — Pourquoi vous tourmenter ainsi ?

répliqua la duchesse; vous êtes injuste, sans doute, envers mademoiselle de Polduc; pourquoi lui refusez-vous les qualités que vous souhaitez à la femme du comte de Chabot?

« — Je les lui refuse, n'est pas le mot ; elle ne les possède point, à la bonne heure. Non, elle est loin d'être ce queje la voudrais; jeune étourdie qui n'a que la beauté de l'âge , les

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agrémens de son sexe, et rien avec; c'est un caractère vain, futile, léger, une femme ordinaire, en un mot; tandis que je demande pour notre parent une personne dont les qualités soient au moins supérieures à la naissance, qui commande à la fois l'admiration , l'amour et le respect , qui se montre capable de soutenir avec fermeté la bonne, la mauvaise fortune, qui puisse prendre de ces résolutions énergiques avec lesquelles on sauve l'honneur et la puissance de la maison; enfin, qui, par elle-même, ajoute à l'importance de son mari. Je lui voudrais, en outre, beaucoup de fortune , pour que , dès le début, M. de Chabot se montre à sa place légitime. Vous voyez que je ne peux rencontrer aucune de ces conditions dans mademoiselle de Polduc. »

La manière à la fois simple et animée avec laquelle madame de Pienne développait son idée, tout en sauvant l'orgueil de la

maison de Rohan, continuait à jeter la duï. I. 13

chesse Marguerite dans une de ces positions pénibles et douces à la fois , où l'on trouve tant de motifs de chagrin et de charme. Tout ce que ne possédait pas la jeune Bretonne, la duchesse pouvait croire l'avoir en partage ; c'était donc elle que madame de Pienne aurait voulue pour femme à M. le comte de Chabot; était-ce possible? Néanmoins, quelle que fût la naissance distinguée de celui-ci, avait-il assez d'illustration dans sa famille pour prétendre à une union qui avait été demandée par des princes de maisons royales et souveraines? non, sans^ doute; d'ailleurs, son âge,sidisproportionnéavecrâgedela duchesse,devenait encoreunobstacle plusinvincible peut-être que les autres. Ces réflexions venues en tumulte et faitesrapidement ne contribuèrent pas à rendre le calme à mademoiselle de Rohan. Elle continua àse taire lorsque son amie eut cessé de parler, et cependant, comprenant le péril d'un semblable silence, elle finit, à son tour, par prendre la parole.

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« Il est certain, dit-elle, que Victorine a moins de fortune que de beauté, qu'elle estplus étourdie que raisonnable; mais, en avançant en âge, elle se corrigera de ces défauts ; et si M. de Chabot l'aime, je suis assez riche pour faire à ma parente une dot qui la placera , ainsi que son mari , dans une position aisée.

« — Sans doute, reprit madame dePienne; mais est-ce de cette façon que la fortune serait agréable au comte de Chabot?

« — S'il aime mademoiselle de Polduc! » La marquise, au lieu de répondre, parut

réfléchir; puis, un peu de temps s'étant écoulé,

elle repartit:

« Pour ce qui est d'aimer votre parente, la chose me paraît certaine; car, dans le fait, qui aimerait-il? »

L'insistance à revenir sur ce point perpétua la duchesse dans son embarras. Pour en sortir, au moins momentanément;

«Oui, dit- elle, il ne peut en aimer une autre, et quoique vous en prétendiez de défavorable à ma cousine, M. de Chabot ne saurait faire un meilleur choix.

«—C'est votre avis, à la bonne heure! ce n'est pas le mien , je l'avoue. J'aurais voulu que Henri eût plus d'audace et une bien autre ambition.

« — Laquelle ? demanda la duchesse en hésitant, parce qu'elle sentait le danger de sa question.

« — Celle d'essayer le sort d'Icare ou celui dePhaéton :il est beau de tomber du ciel, surtout lorsque l'on possède assez de mérite pour servir d'excuse à un excès de témérité. J'aurais, à sa place, adressé mes vœux aux filles du rang le plus illustre.

« — Vous auriez employé la séduction pour obtenir de l'amour ?

« — Vous me faites dire ce que je ne pense pas. Elles sont donc bien malheureuses celles de votre rang, par exemple, puisqu'elles ne

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peuvent, à vous entendre, inspirer qu'une fausse passion ! Quoi ! manquent- elles de beauté, d'esprit, de grâce? n*oat-elles , pour tout avantage , que leur haute position? Ah! vous leur êtes par trop sévère, ou plutôt injuste; on peut rencontrer en elles autant de charmes, d'agrémens et de vertus que dans celles d'une classe moins. élevée. Eh quoi! ma nobleamie, ne pOLina-ton songera vous que par avidité? n'y a-t-il rien eu votre personne qui satisfasse le cœur , qui entraîne l'âme ? c'est peu vous connaître. Croyez que plus d'un a senti le prix que vous valez, et que le respect seul a étouffé des soupirs dont la délicatesse commandait, d'ailleurs , impérieusement le sacrifice. »

Cette manière neuve d'attaquer la raison de mademoiselle de Rohan produisit un effet extrême : la duchesse eut à lutter, à son tour, contre la vivacité d'un nouvel orage, et ce ne fut pas avec un plein succès , car il lui

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échappa de dire , au milieu de sa vive agitation :

« Il est vrai que l'on serait bien malheureuse si , en même temps que la Providence nous comblerait de tous les avantages de la fortune, elle nous enlevât le bonheur d'être aimée pour soi-même. Qui voudrait de la grandeur et des richesses à ce prix?

« — Et voilà pourtant, reprit la marquise, le sort dont vous êtes toutes menacées : on ne vient à vous que par calcul; vos égaux, avant de vous demander en mariage, examinent froidement le plus ou le moins de valeur de vos possessions, on compte, recompte vos revenus, et l'on va à celle dont la balance d'argent est la mieux chargée; il n'est jamais question, dans une telle alliance, de convenance du cœur, d'amour, ni de rien de semblable; et pourtant c'est en ceci que consiste la félicité humaine. »

La duchesse pensait trop comme madame de Pienne pour la contredire sur ce chapitre?

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cependant, d'un autre côté, trop fière encore pour avouer sa défaite, elle crut faire un coup de force en ramenant la conversation au point du départ , et elle se mit à dire :

« II faudrait savoir s'il est vrai que M. de Chabot aime ma parente.

« — Pour peu que cela vous intéresse, je me hâterai de le lui demander.

« — Oh '.non, dans ce cas, n'en faites rien... Au fond , peu m'importe; d'ailleurs , mainte nant que je suis avertie, je crois qu'il ne me sera pas difficile de surprendre moi-même leur secret. »

La duchesse ne se doutait pas combien cette parole était imprudente ; elle apprenait à la marquise sa jalousie naissante, et qu'on tromperait désormais mal aisément. Madame de Pienne en triompha, et croyant pour cette fois en avoir assez fait ^ elle prétendit avoir une visite à faire dans le quartier à madame de Montbazon, et elle prit congé de mademoiselle de Rohan.

On cherche souvent plus qu'on ne voudrait trouver. (Molière, l'Ecole des Femmes, acte 1", se. 5.)

La duchesse Marguerite passa péniblement cette longue nuit. Jusque là ses insomnies n'avaient pris leur source que dans dfs combats contre la faiblesse qui la

portait à aimer monsieur de Chabot ; maintenant, elles provenaient d'une cause plus amère: la jalousie avec tous ses serpens. Restait-il vrai que c'était une illusion fatale que d'avoir cru jusque là à l'amour secret du comte de Chabot pour elle? était-ce mademoiselle de Polduc que ce seigneur aimerait? Ce serait un coup terrible, une souffrance d'autant plus cruelle, qu'au lieu d'en chercher la consolation auprès de l'amitié, il faudrait la taire à tous et la dévorer en silence. Coms ment , en effet , avouer une affection si disproportionnée d'âge, de rang et de tout ce qui a tant de pouvoir dans le monde ? comment s'y montrer si faible et à la fois si malheureuse , puisqu'on ne serait pas payée de retour ?

Il y avait des instaus où une colère violente s'élevait contre mademoiselle de Polduc, comme si elle eût été coupable, comme si elle eût pu deviner et dû respecter par suite un amour dont le seul soupçon de croire à

LA ÎÂLOiJsiE.

son existence, serait une inconvenance réelle. La duchesse, avec l'injustice dune passion tourmentée, accusait sa cousine d'imprudence, de coquetterie, et même de manège ; c'était elle qui, par ses manoeuvres, se serait attirée l'attention et les hommages du comte dé Chabot. La duchesse se ressouvenait que dépuis quelque temps, en effet, cette jeune personne était moins gaie, moins rieuse; qu'elle préférait rester seule dans sa chambre, où sans doute elle se nourrissait de ce qui dévorait son âme; des regards, des mouvemens, des paroles, que certes elle avait pu croire remplis d'innocence, étaient envenimés par la duchesse, qui se les rappelait avec dépit; bientôt aussi elle alla jusqu'à accuser monsieur de Chabot, qui sous le voile d'une intimité de longue date, n'avait pas craint de séduire une fille de qualité.

Oui , la duchesse, entraînée par une impétuosité ordinaire avec une âme ainsi souffrante , ne se ressouvenait plus ni de la douce

expression que le comte de Chabot mettait à la regarder elle-même, ni de toutes les actions annonçant une tendresse positive, ni de l'expression mise à chaque phrase qu'il lui adressait. Elle, au contraire, oubliait ces aveux muets et d'autant plus significatifs; la vertu , d'ailleurs , la retenue du comte le rangeaient dans la classe de ces hommes aventureux et téméraires que ne retient aucune considération, et qui n'hésitent pas, pour satisfaire un caprice ou une simple fantaisie, à déshonorer l'intérieur des plus nobles maisons.

Ce fut au milieu de ce tumulte de pensées pénibles que la duchesse passa la nuit; un supplice nouveau l'attendait encore. Il était d'usage que mesdemoiselles de Poldiic fet de Chabot assistassent à son lever; toutes les deux , en conséquence , entrèrent dans sa chambre à l'heure accoutumée, et toutes les deux ne furent pas accueillies avec cette bienveillance tendre qui les attendait les autres

jours. La duchesse, sans le remarquer, se montra froide et inattentive envers elles ; la dernière devait être punie à raison de son titre de soeur du coupable, et la première à cause qu'on la croyait aimée : c'était là un grand grief sans doute.

La duchesse comprit cependant combien ses manières inaccoutumées pouvaient paraître étranges; elle craignit que l'on en devinât la cause : il faut si peu pour épouvanter notre cœur quand il commence à s'agiter dans une passion véhémente. Alors elle se rejeta sur le motif vulgaire qui ne nous manque jamais : elle était malade ; elle avait mal dormi ; et , certes , sa physionomie abattue ne la démentait pas en cette assertion.

«Hélas! dit mademoiselle de Polduc, qui peut jouir d'un sommeil paisible lorsque tant de sujets d'inquiétude peuvent s'offrira notre esprit?

« — Le vôtre serait- il souvent troublé repartit la duchesse avec un ton d'aigreur

l!a jalousie. 205

ironique qu'elle ne fut pas maîtresse de retenir; je croyais qr.'à votre âge rien ne pouvait l'interrompre que l'attente d'un plaisir pour le lendemain, j)

Victorine baissa les yeux et rougit, du moins la duchesse crut le voir, et ceci lui confirma ce que lui avait déjà fait soupçonner la jalousie.

«Oh! pensa-t-eile, il est certain qu'elle aime, et qui aime-t-elle, si ce n'est le comte de Chabot? Oui, madame de Pienne a raison : ils s'entendent, ils me trompent, ils se moquent de moi... Je les en punirai. »

Madame de Pienne n'avait pas dit un mot de tout ce que lui prêtait la duchesse; mais raisonne- t-on, est- on juste jamais lorsque l'on cède aune jalousie d'amour? C'est un véritable égarement qui entraine la tête en même temps que l'âme; on ne sait ce qu'on fait, et l'on va de faute en faute, de mécomptes en mécomptes, jusqu'à un dénouement que l'on n'ose pas prévoir. La duchesse,

^Q^ LA JiLOLSIl

après ce premier mouvement, vint à en rougir: il y avait tant de véritable élévation dans son caractère , que la conscience tarda peu à lui reprocher cette colère contre deux êtres qui , dans le fait, ne la trompaient pas. Leur tendresse, si elle existait, s'était-elle allumée au mépris de la sienne? avait- on cherché à la tromper, à la trahir? non, sans doute : l'un et l'autre des prétendus coupables était innocent du crime qu'elle leur imputait. Elle en fut trop convaincue par le retour fait sur elle-même; et, dans ce moment, revenue à une véritable grandeur :

« Subissons ma destinée, pensa- t-elle; souffrons , puisque tel est mon apanage et que je ne peux me guérir sans compromettre ma gloire et ma dignité. Ils s'aiment; eh bien! j'assurerai leur bonheur, je les comblerai de mes dons, et je forcerai l'ingrat Henri à regretter... »

Mademoiselle de Rohan tressaillit et arrêta son monologue mental. Accablée sous le

poids de son amour et de sa douleur, elle craignit de s'avouer à soi-même tout ce qu'il y avait de profond dans son amour, et sous prétexte d'aller prier Dieu, ainsi que chaque matin elle le faisait seule , après être sortie du lit, elle passa dans une chambre retirée de son appartement, qui était son oratoire, et là, seule en présence de Dieu, essaya de mettre de l'ordre dans ses idées et d'appeler du repos dans son cœur.

Elle décida que pour consommer plus vite le sacrifice , elle essaierait d'arracher à mademoiselle de Polduc son secret ; que si celleci ne manquait pas de franchise, ses soins s'emploieraient à l'unir à M. de Chabot.

«Et moi, se demanda-t-elle, moi... je subirai le destin de ma famille , je souffrirai comme les Rohan ont souffert... Hëlas! que la cause de nos tortures sera différente! eux ont eu à les supporter dans l'intérêt de la religion, et moi je ne serai que le jouet de ma faiblesse, if

Mademoiselle de Rohan était encore plongée dans une méditation profonde et de plus en plus pénible, lorsqu'on frappa légèrement à la porte... Elle s'émut, releva la tête en rougissant; car elle s'imagina que ce devait être M. de Chabot, accoutumé, par les suites d'une intimité funeste, à venir sans cérémonie causer avec elle lorsqu'il venait voir sa sœur. Elle hésita s'il fallait ou non répondre; on frappa de nouveau, et d'un» voix à peine entendue, elle donna la permission d'entrer.

Ce n'était pas le comte Henri , et au changement subit qui s'effectua sur la physionomie de la duchesse , un observateur instruit de ses pensées secrètes n'aurait pu découvrir si elle en était satisfaite ou fâchée. Le chevalier de Rersan, premier écuyer de mademoiselle de Rohan , se montra sur le seuil de la porte de l'oratoire; il salua profondément à trois reprises sa

noble maîtresse , et avec un ton solennel qui lui était ordinaire:

« Madame la duchesse de Rolian , princesse de Léon, dit-il, m'a commandé hier de donner les ordres aux gens de sa maison d'être prêts à la suivre ce matin à dix heures chez madame la duchesse douairière , sa mère. L'équipage de madame l'attend ; elle pourra partir lorsque ce sera sa commodité. »

Mademoiselle de Rohan, au milieu des incidens qui la tourmentaient depuis quelques jours, avait oublié que sa mère l'attendait à dîner, et qu'à midi précis on se mettait à table chez la veuve du maréchal duc de Rohan. La douairière n'était pas accoutumée à ce qu'on manquât d'exactitude; elle exigeait de tous cette marque de politesse, dont elle en faisait une de respect , et encore moins de la part de sa fille que de toute autre, elle aurait souffert qu'une infraction y fût faite. Jamais dîner ne pouvait avoir lieu plus

mal à propos : la duchesse Marguerite se T. I. 14

210 Li. JALOUSIE.

sentait portée à se dérober à tous les regards, et plus encore à ceux de sa mère. Il y avait à craindre que celle-ci ne profitât de la circonstance pour reprendre le texte du mariage avec le prince de Savoie; peut-être celui-ci serait-il au nombre des convives , et comment éviter de l'entendre parler de ce qu'il appellerait son amour ?

D'une autre part, M. de Cbabot, selon toute apparence, ne serait pas invité à ce dîner et il profiterait de ceci pour venir voir mademoiselle de Polduc, qui n'allait jamais à riiôtel de la douairière. Les Polduc, branche détachée du tronc des Rohan depuis plusieurs siècles , mais dont l'origine commune était hors de contestation, n'étaient qu'avec peine reconnus en qualité de parens par les aînés de la maison; déjà même on pouvait prévoir le procès qui eut lieu plusieurs années après, et que ceux-ci perdirent avec tant d'éclat après l'avoir entamé avec tant d'injustice. La fille du duc de Siilly

avait pns les aversions de son mari, et elle aussi ne souffrait qu'avec peine les prétentions des Polduc; il en résultait que ceux de ce nom n'étaient pas admis dans son intimité; l'un des griefs qu'elle élevait contre sa fille était l'amitié portée par celle-ci à Victorine de Polduc. La duchesse Marguerite avait vu avec peine la conduite de ses proches envers une branche aussi respectable de leur famille, et voulant en quelque sorte réparer ces torts , avait appelé cette jeune personne peu heureuse et digne d'un meilleur sort. Son introduction dans l'intimité de la duchesse Marguerite , si elle était toierée par la douairière, ne servit pas de véhicule pour changer les dispositions de celle-ci; il en résultait que chaque fois où mademoiselle de Rohan allait chez sa mère, Victorine de Polduc ne l'y accompagnait pas.

Le chevalier de Kersan reçut pour réponse de prévenir les gens du cortège que leur duchesse allait descendre. Il se retira en

hâte, afin de revenir non moins vite remplir le devoir de sa charge, et la duchesse en profita pour respirer , se vaincre et se préparer à tout ce qu'elle prévoyait de désagrémens et de chagrins pour le reste de la journée.

Le premier écuyer reparut peu après; il offrit la main à la duchesse, qui trouva dans le salon mademoiselle de Chabot, sa compagne fidèle, et néanmoins dont, en cet instant, elle se serait séparée avec facilité , pourvu que Victorine de Polduc pût venir à sa place»

Les personnes de haute qualité, à cette époque, marchaient avec une suite dont aujourd'hui l'appareil qui environne les premiers princes du sang, dans leurs courses journalières, ne donnerait^qu'une idée imparfaite.

C'était pour les hommes , qui allaient toujours à cheval, une multitude de pages, d'écuyers, de gentilshommes, de domestiques, tous vêtus superbement , et quelquefois au

nombre de plusieurs centaines. La noblesse en position inférieure s'attachait à tel ou tel grand seigneur , et soit qu'elle en reçût ou non un traitement pécuniaire régulier, lui servait d'escorte chaque fois qu'il se montrait en public. Au plus ou. moins de foule se reconnaissait l'importance du passant, car c'était une véritable clientelle romaine.

Les femmes, sans avoir ce nombre de gentilshommes avec elles, ne laissaient pas que de traîner après elles un nombre considérable d'officiers-d'hôtel , de demoiselles, de dames de compagnie, de filles attachées à leur service et de laquais en grande livrée; deux, trois carrosses suivaient à la suite du leur, et les pages escortaient aux portières ou à cheval.

Ce fut avec cette pompe, qui ne surprenait point, tellement on la jugeait convenable et içnéme nécessaire, que la duchesse Marguerite arriva chez sa mère. Mademoiselle de Chabot et le chevalier de Rersan étaient seuls avec

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elle dans son carrosse ; ni l'un ni l'autre ne lui parla pendant toute la route, tant on eût craint de la distraire de sa méditation. Ses pensées allaient chercher tour à tovir et le comte de Chabot et mademoiselle de Polduc ; elle voyait la nécessité de rompre une passion qui n'avait pris ^apt fje force que parce qu'on ne s'était pas occupé à la combattre; elle s'était insinuée peu à peu dans un cœur tellement certain de sa force, que celle-ci, prise à l'improvisle, en avait été d'autant mieux vaincue. L'orgueil est une mauvaise citadelle j toute formidable en apparence, et où péanmoins on entre facilement par ruse. Oui j le comte de Chabot avait attaqué avec succès la fierté de la duchesse Marguerite, et comme il ne lui avait rien demandé, il en avait beaucoup obtenu. Le mal, sans doute, était immense; mais il devenait plus grand lorsque l'amour du comte devenait chose douteuse, ou plutôt n'existait pas, puisque, selon toute apparence, il se portait sur

LA JALOUSIE. 2\5t

Yictorine de Polduc et non sur inadenrioiselle de Rohan. Dans tous les cas, était- il possible que celle-ci , après avoir refusé sa main à des princes et à des souverains, \^ donnât à un simple gentilhomme ? des obstacles sans nombre et insurmontables ne s'élèveraient-ils pas de tous çotésPLa duchesse aurait à combattre sa famille, le souvenir puissant de son père, l'indignation de sa mère, si hautaine, si persuadée de la dignité de; son rang, la volonté de la cour de ^Ç'rgnce; enfin , il faudrait se montrer remplie de faiblesse et avouer à tous sa passion pour un jeune homme , courageux certainement ,mais qui encore n'avait pu rencontrer des occasions favorables qui lui permissent de s'illustrer; il avait, d'ailleurs , moins d'âge qu'elle^ et ceci ne serait pas devant le monde la moindre des difficultés. On s'est fait, dans la société, des règles tyranniques dont on ne se départ pas volontiers; on a tracé des lignes de démarcation, que l'on ne peut

franchir qu'en emportant avec soi le blâme universel : règles sévères , pénibles en certaines circonstances, et néanmoins raisonnables et sages dans leur usage journalier.

La duchesse voyait tout cela> en ressentait un dépit extrême, un chagrin violent, et se demandait comment elle pourrait s'y prendre pour s'en affranchir. Le moyen ne se présentait pas; c'était à se désespérer ; et, d'ailleurs, la jalousie, la mauvaise humeur du sentiment probable qui existait entre mademoiselle de Polduc et M. de Chabot achevaient, en cette circonstance, d'aider la duchesse à se retirer de ce chaos par une résolution généreuse , dût-elle déchirer son cœur.

Tout ce que je dépeins assaillant en foule mademoiselle de Rohan, ne lui laissa pas non plus la facilité d'entretenir sa demoiselle de compagnie et son premier écuyer de ces riens, de ces choses légères qui alimenteiit une conversation indifférente; elle se main-

tint dans un silence opiniâtre tant que dura le chemin ; et au moment où le carrosse s'arrêta vis à vis le péristyle intérieur de l'hôtel de la duchesse douairière, mademoiselle de Rohan s'était à peu près déterminée à faire le sacrifice cruel de son amour.

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