LE GRAND CABINET
la suivre jusque-là, afin de savoir plus vite ce que la reine prétendait dire à l'illustre douairière; tous se doutaient que le mariage de !a duchesse Marguerite était le motif de cette invitation , et déjà l'orgueil féodal se formalisait d'une mesure que l'on qualifiait d'arbitraire.
Dix heures et demie venaient de sonner, lorsque l'on entendit, sur le degré et dans l'antichambre , un grand bruit.
or Voilà son éminence qui arrive, dit le duc de Sully.
« — Le roi en calotte et en bas rouges, repartit gravement la duchesse. N'est-ce pas pitié que ce beau royaume soit le jouet des prêtres et la proie des cardinaux!
« — La faute en est à Henri-le-Grand, ajouta le duc de La Force ; au demeurant , Paris vaut bien une messe.
« — Et quand il s'énonça ainsi, il fit une triste plaisanterie , répliqua la duchesse ; d'ailleurs, il s'exprimait mal : c'était à se de-
mander si Paris valait bien un âme, et par son abjuration, Dieu sait où a été celle de . ce bon roi. »
La conversation prit fin, car la salle fut en peu d'instans remplie d'une foule de seigneurs , de gens de guerre , qui faisaient l'office d'estafiers et qui précédaient le cardinal.
Celui-ci parut enfin; le garde- des-sceaux, le maréchal de La Meilleraye, le surintendant des finances, d'Hemery^ marchaient à ses côtés. Chacun se rangea en haie pour lui faire passage; les deux ducs^ qui naguère frondaient contre lui, firent comme les autres; la fière douairière de Rohan, levant les épaules d'indignation , ne quitta pas le tabouret sur lequel elle s'était d'abord assise.
Bien que la cour fût nombreuse en cet endroit, le cardinal, qui avait bonne vue, aperçut la duchesse se tenant à l'écart;' il s'arrêta aussitôt, sépara d'un geste la triple ligne, qui s'ouvrit respectueusement pour lui
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faire passage, et lui se trouva en présence de madame de Rohan. Force fut à elle de rendre à l'éminence la politesse qu'elle en recevait, et se redressant^ de courbée qu'elle était, fit une révérence aussi gracieuse que celle du cardinal.
« Eh! madame la duchesse, dit celui-ci avec une feinte ignorance de ce qu'il savait certainement, quelle singularité remarquable vous amène ce matin à la cour? C'est une heure où Ton n'est pas dans l'usage de vous y voir aussi souvent qu'on le souhaiterait.
« — Je crains, monsieur le cardinal, de me rendre importune, et je ne me montre ici que lorsque tout le monde peut y paraître. Tj'îieure où vous m'y voyez aujourd'hui est celle des favorisés ou des gens sans conséquence ; ma mauvaise étoile ne me place point parmi les prenoiers, j'ai trop d'amourpropre pour m'accoramoder des autres; je viens par l'ordre exprès de la reine et pour obéir à son commandement.
Quoi! sa majesté vous a fait venir?
J'ignore!.
« — Oh ; monsieur le cardinal, vous savez tant de choses, que celle-là a pu sortir sans peine de votre mémoire.
« — C'est que je ne vois pas ce que k reine peut avoir à vous dire; au demeurant, la bonne princesse tardera peu à vous le faire savoir. J'aurais voulu qu'elle me chargeât de la commission; tout ce qui me rapproche de la plus illustre dame de la chrétienneté me sera toujours agréable. J'entre et vais vous annoncer à sa majesté. Monsieur le duc de Sully, je suis votre valet.,. Ah! monsieur le duc de La Force, quand marcherons-nous du même pied? ce sera le plus beau moment de ma vie, et avec vous monsieur le duc de Sully pareillement; et si madame la duchesse voulait me permettre de l'éclairer de mes faibles lumières...
« — ' J'accepte le colloque, monsieur In cardinal, répondit l'austère veuve i mais à
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condition que la controverse sera permise, et que si je vous ouvre les yeux, ce sera au profit du culte évangélique. m
Le cardiual salua en riant; ce qu'il venait de dire aux ducs portait sur le point religieux. Tous les deux étaient encore protestans. Il avait parlé avec cet accent italien qui semblait en France si ridicule dans la bouche d'un premier ministre, et que je n'imite pas ici, parce que je le juge inutile.
Le cardinal salua la duchesse avec une soumission extérieure si profonde, que les étrangers auraient pu croire qu'elle était la personric toute puissante à la cour, et lui l'homme qui cherche le vent de la faveur; il ne fut pas moins libéral de révérences obséquieuses et de complimens envers les ducs, et cela fait, quittant le garde-des-sceaux et d'Héméry, il entra avec le maréchal de La Meilleraye dans la chambre de la reine.
Dès qu'il se fut éloigné, madame de Kohan s' adressant à voix basse à son neveu •
« Vous avez entendu ce Pantalon et ses prétentions à me tromper. Vraiment, croyez qu'il ignore pourquoi je suis venu, et vous serez une bonne dupe. Cet homme, j'en suis certaine, serait fâché de se coucher, si chaque jour il n'avait attaché quelques douzaines de mensonges à la suite les uns des autres.
« — Que l'on ne vous entende pas, madame; il y a ici des oreilles si sonores, que le son des lèvres y retentit.
« — Ce n'est pas la première fois que je les affronte; je voudrais que ce fût la dernière et ne plus avoir à revenir où nous nous trouvons aujourd'hui. »
En ce moment la porte de la chambre de la reine fut ouverte, et mademoiselle de Brégis , s'avançant dans le petit cabinet, avertit la duchesse de Rohan que sa majesté était prête à la recevoir. La douairière quitta les deux ducs et entra.
La reine était encore couchée dans un lit