‹ Mademoiselle de Rohan (volume 2)Chapitre 39 sur 39 · DEUX FEMMES EN PRÉSENCE · texte numérisé non relu

DEUX FEMMES EN PRÉSENCE

des Rohan ne me surprendra pas; je me flatte qu'elle n'aura pas plus de succès que les trois précédentes. »

Madame de Rohan , sans réfjliquer et par respect, se leva^ fit une profonde révérence. Madame de Sénecé accourut se replacer auprès d'elle et la conduire jusqu'au seuil delà porte ; la duchesse s'arrêta au milieu de la chambre, s'inclina encore, et lorsque enfin elle atteignit l'entrée du cabinet, toujours à reculons, salua la reine une dernière fois, tandis que ses lèvres répétaient doucement ces paroles du Psalmiste :

O Seigneur! que de gens, A nuire diligens.

Qui me troublent et grètent!

Mon Dieu! que d'ennemis Qui aux champs se sont mis Et contre m«i s'élèvent!

^ee plus ultra.

Hebculb.

^en au-delà.

En rentrant dans le cabinet de la reine , madame de Rohan retrouva les ducs de Sully et de La Force qui l'attendaient. La prolongation de l'audience les intrigait au plus haut point; ils savaient qu'Anne d'Autriche était

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plus expéditive ordinairement que dans cette circonstance, et ils redoutaient ce qui avait lieu en efiet^ une hilte enlie sa majesté et la ferme douairière; ils ne se trompaient pas. Leurs yeux interrogeaient tout d'abord celle-ci ; mais il y avait là trop de curieux', trop de courtisans empressés de rapporter ce qu'ils pourraient apprendre pour qu'elle voulût contenter ses amis; elle fit signe à tous les deux de la suivre, et quand ils furent remontés dans sa voilure , alors elle ne fit faute de leur détailler tout ce qui avait eu lieu. Ils l'écoutèrent avec autant de chagrin que d'impatience.

(f Yoilà où nous en sommes, ajouta-t-elle en finissant : la reine court à la tyrannie ; l'indépendance de la noblesse se change en un esclavage honteux ; nous n'aurons plus la liberté de disposer de nos enfàns selon notre gré; on décidera de leur bonheur, de leur alliance. Il y a long-temps que je prévois où l'on nous mène., mais je suis une ierame i

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et VOUS, qui êtes des hommes^ vous, messieurs , l'avez voulu. »

Les ducs, consternés, gardèrent le silence; d'abord cette extension du pouvoir souverain achevait de les épouvanter ; ils voyaient bien les fers qu'on leur préparait, mais déjà aucun ne se sentait cette énorgie qui eût, d'une part , contenu les empiétemens d'en haut, et arrêté les efforts d'en bas. La barrière opposée par la noblesse au trône et au peuple se brisait insensiblement; ces deux grands principes tarderaient peu à être en contact , et selon le cours des choses, le trône, après avoir tout attiré à lui, tarderait peu à voir venir le peuple entrer en partage et bientôt après le renverser lui-même.

Messieurs deSuily et de La Force, retrouvant enfin la parole, demandèrent à la duchesse à quoi elle arrêtait sa résolution.

« A résister seule, s'il le faut^ si mes amis, si mes parens m'abandonnent; toutceque je peux vous dire, c'est que je ne céderai pas.»

Cette fermeté peu commune faisant rougir ceux qui en étaient les témoins , les contraignit à se montrer à peu près à sa hauteur; ils promirent à Ih duchesse de ne point se désunir de sa cause, et le firent d'autant plus facilement, que l'assistance de Monsieur ne manquerait pas au prince de Savoie.

Madame de Rohan les pria de la laisser chez sa fille, où elle allait descendre, et de courir , eux , chez le prince Louis , lui faire part de ce qui se passait et pour que lui-même intéressât le duc d'Orléans à sa cause, qui , par le fait , devenait celje de cette altesse royale.

Les ducs se conformèrent au désir de madame de Rohan et partirent dans leurs voitures, qui suivaient celle de la douairière. Celle-ci, un peu moins irritée lorsqu'elle ies eut quittés, entra chezsa fille, où elle trouva madame de Pienne.

La duchesse 3larguerite était encore vivement agitée par suite de l'émotion eau-

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sée par la déclaration que le comte de Chabot venait de lui faire. L'adresse de la marquise, au lieu d'aider à la calmer, avait ajouté à ce trouble par l'astuce de ses propos ; et ce fut en cet instant où il aurait fallu à sa parente du repos et de la solitude, que madame de Rohan, à laquelle sa fille ne pensait pas, se montra inopinément. Tant qu'elle était restée en présence de la reine, elle avait, avec le secours de son énergie , contenu la véhémence de son caractère , tout de flamme à l'intérieur; elle s'était encore domptée lorsqu'elle se retrouva avec messieurs de La Force et de Sully; mais quand libre enfin de toute contrainte du dehors^ elle se vit avec sa fille et la marquise, regardée comme l'intime dans la maison, elle lâcha la digue à sa colère indignée, et s'adressant à toutes deux, oubliant et de rendre les saluts qui lui étaient faits, et surtout de s'asseoir, selon sa coutume lorsqu'elle arrivait chez la duchesse Marguerite : « Les temps sont changés, mesdames : il y

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a peu d'armées encoreque les rois, que les empereurs comptaient avec la maison de Rohan et savaient les égards qu'on lui devait. Il n'en est plus ainsi avec son chef expiré; cette haute maison a élé ruinée; maintenant un Rohan, c'est un gentilhomme, ou même quelque chose au-dessous.

Un rouge pourpre couvrait le visage de la douairière et ses lèvres tremblaient pendant quelle parlait ainsi. Mademoiselle de Rohan et madame de Pienne comprirent qu'elle revenait mécontente du Palais-Royal, et toutes, sans savoir pourquoi, ne se trouvèrent pas disposées à partager son courroux. La marquise, moins retenue par le respect que la jeune duchesse , demanda à madame de Rohan l'explication de son propos.

« Oh! répondil-elle, c'est une misère, une plaisanterie charmante, un passe-loisir de régente et de cardinal ministériel, une fantaisie d'avilir une famille de souverain ; en un mot, Anne d'Autriche vous défend, ma fille,

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de songer à épouser le prince de Savoie, » Un cri échappa à W jeune duchesse, un cri de contentement qu'oUe réprima cependant aussitôt, et pour dérober la joie qui s'emparait de sa physionomie, elle courba sa tête rapidement.

La douairière était trop remplie de sa colère, trop préoccupée de la pensée que le fait dont ellese plaignait était un affront san-* glant; elle avait, en outre, le cœur trop rempli de la grandeur des Rohan pour ne pas prendre le change à l'exclamation entendue et au mouvement qui la suivait; persuadée que mademoiselle de Rolian cédait à une douleur légitime et qu'elle venait de manifester son indignation , elle s'approcha , ia prit dans ses bras, et avec une effusion de tendresse qui était rare à se développer en elle:

a Consolez-vous, duchesse: Anne d'Autriche a des bornes posées à son autorité ; les familles comme la nôtre ont conservé de

leur ancien état royal le droit incontesté de régler elles-mêmes leufs destinées. Votre hymen s'accomplira. Tous nos amis ne sont pas encore esclaves ; votre futur époux a de la valeur , un parent qui règne; il est, en outre, soutenu par le lieutenant-général du royaume ; la meilleure partie de la noblesse sera d'intelligence avec nous , et notre nom , s'il le faut, deviendra le signal d'une quatrième guerre civile. «

La vivacité de madame de Rohan épuisant ses forces, elle chancela et se vit contrainte à s'asseoir dans le fauteuil que la marquise lui présentait, et là, perdant presque sa constance, elle se hâta de porter ses mains devant ses yeux pour dérober aux regards d'autrui les larmes qui les remplissaient.

La duchesse Marguerite ayant eu, au contraire , le temps de se remettre, avait refoulé sa satisfaction au fond de son âme et pris une figure en rapport avec ce que sa mère lui annonçait ; celle-ci ne put donc y lire ce

qui aurait achevé de l'indigner , mais n'entendit pas sa fille lui répondre comme elle l'aurait voulu. Attribuant à la pudeur cette réserve, elle ne s'en formalisa pas, et s'adressant particulièrement à madame de Pienne, lui raconta ce qui s'était passé tantôt au Palais-Royal. Rien ne fut omis, aucun trait de la reine, aucune finesse du cardinal ; la douairière avait tout retenu. La fureur cédant à sa mémoire, elle termina par apprendre que messieurs de Sully et de La Force allaient stimuler l'amour et la vanité du prince Louis, et qu'il paraissait certain que la majeure partie de la cour s'unirait dans cette querelle ; elle acheva en disant qu'il n'était plus permis à la fiancée de se maintenir dans une réserve modeste et qu'elle devait faire éclater ses sentimens pour l'époux de son choix.

La duchesse Marguerite ne rompit pas le silence; sa mère la regarda pendant quelques secondes avec impatience, puis s'animant :

LE BAI.COiHi DE IJi PLACE ROYALE. . . 1

USE MÉUi: DE CE TEMPS 18

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