UN MÈRE DE CE TEMPS
« Oh! lui dit-elle, grande, grande nouvelle; madame la duchesse, votre mère, arrive en la compagnie de votre cousin le duc de Sully; leur suite est si nombreuse, qu'elle remplit à moitié la Place Royale.
a — Ma mère! s'écria la jeune duchesse en tressaillant; elle!... aujourd'hui!... chez moi!...
« — Cela vous étonne! Il est vrai qu'elle y vient rarement; mais enfm , ses visites ont lieu dans des occasions importantes, et celleci ne doit pas avoir un motif médiocre; je gage que je le devine. Et Marie de Chabot se mit à sourire.
« — Eh bien! que croyez- vous? demanda Marguerite de Rohan d'une voix tremblante. « — On veut vous marier.
« — Moi!
« — N'est-il pas étrange qu'une si haute dame soit encore demoiselle! Aussi bien estce votre faute : les partis que vous avez refusés...»
20 UNE MKRf.
« — Marie, appelez mademoiselle de Polduc; qu'elle vienne avec vous près de moi, que les autres se rendent à leur devoir pareillement; il convient que j'aille au-devant de ma mère, >*
Ces paroles turent prononcées avec un vif dépit, à tel point que la jeune Chabot en demeura surprise; elle regarda la duchesse comme pour lui en demander l'explication; un geste d'impatience fut la seule réponse de celle-ci... Bientôt le chevalier de Kersan, son premier écuyer, entra dans le salon conduisant un page de la duchesse dquairière, qui annonça officiellement sa venue.
Ces formes solennelles n'avaient alors rien d'étrange, elles faisaient ime partie essentielle de la manière de vivre, et nul ne songeait encore à s'en affranchir.
Mademoiselle de Rohan s'appuyant sur l'épaule de son écuyer, suivie de ses dames et de ses demoiselles de compagnie, de qua-
tre pages, et précédée d'une livrée nombreuse, marcha vers l'escalier; elle allait d'uu pas hâtif, et parvenue au haut du degré, ne trouvant pas sa mère, descendit et s'avança jusques sous le portique de l'entrée de riiotel.
La noble douairière ne se pressait pas dans sa course; ses gens, instruits de sa gravité, cheminaient avec une lenteur majestueuse , fort à sa convenance ; elle avait retenu de son illustre père cette dignité cérémonieuse, si propre à inspirer le respect; tout autour d'elle était compassé et' soumis aux règles sévères de l'étiquette. Là, on n'entendait aucun éclat de rire, on n'apercevait un rayon de joie sur aucun visage; tous se montraient froids et mystérieux , on parlait à voix basse , on ne gesticulait pas ; , un silence presque effrayant régnait dans l'hôtel de Rohan; il n'était troublé parfois que lorsqu'un ministre du culte évangélique entonnait un cantique ou un des psaumes
mis en vers français par Clément Marot. La duchesse avait été belle et en conservait des restes remarquables; mais c'était une beauté imposante, un visage romain, des yeux d'où partaient des éclairs, une bouche mince et presque boudeuse , une taille haute et roide, peu d'embonpoint; les cheveux, autrefois noirs , avaient blanchi plus par l'effet des chagrins que par celui de l'âge; depuis la mort de son mari , la duchesse n'avait pas quitté son vêtement de veuve, la coiffe étroite à gros plis et en simple mousseline; un long voile noir la recouvrait, et retombant en arrière, flottait non sans grâce; une robe de damas noir à fleurs couvrait son panier, nouée à la ceinture par une double cordelière; la taille était longue, les manches découpées et crevassées laissaient voir une autre robe en léger satin de la même couleur; aucune pierrerie, aucune dorure (les pendans d'oreilles étant de jais) ne rompait l'uniformité lugubre de ce costume.
Cette solennité de douleur conjugale était encore redoublée par l'énergie d'un caractère sombre, ardent, atrabilaire, par une volonté inflexible que rien ne faisait fléchir. Attachée au culte de la religion prétendue réformée, la duchesse douairière de Rohan voyait avec horreur ce qu'elle appelait l'idolâtrie catholique; enthousiaste, zélée, elle souffrait de vives angoisses à voir la cause du protestantisme perdre ses meilleurs partisans; chaque fois qu'un homme de nom et d'armes, qu'une famille d'ancienne chevalerie rentrait dans la foi antique de leurs pères, l'austérité de ses manières augmentait, elle redoublait la ferveur de ses prières et donnait plus d'éclat à son fanatisme des erreurs de Calvin.
Les pensées de cette ame hautaine étaient trop relevées pour qu'elle parut ressentir avec chaleur les douces affections de la nature; anéantie sous le chagrin perpétuel de voir finir dans sa fille le nom de son époux ,
déplorant qu'un jeune Rohan ne recueillît
pas ce superbe liéritage, du moins prétendaitelle que l'alliance à contracter par Marguerite terminât avec gloire cette branche d'une maison qui avait des prétentions royales. Déjà nombre de mariages importans avaient manqué; niademoiselie de Rohan atteignait un âge où la beauté cesse d'être dans sa fraîcheur; elle allait, avec tant d'avantages, être humiliée du titre de vieille fille, et son célibat serait une sorte de flétrissure imprimée avec ce beau nom expirant.
Un tel affront, le seul sans doute que piit éprouver l'héritière des Rohan , occupait vivement sa mère. Les évènemens politiques avaient rompu plusieurs mariages , ainsi que je l'ai dit déjà; un pouvait être conclu: celui avec le duc de Louis de Nemours, et c'était pour s'en entendre avec sa fille que la douairière venait dans ce moment. Afin de donner encore plus d'importance à sa démarche, elle amenait avec elle son frère, le duc de
DE CE TEMI>S. âS
Sully , petit-fils d'un grand homme. Ce dernier n'avait rien qui rappelât son aïeul, du moins ne possédait-il aucune de ses qualités supérieures ; il n'avait ni sa fermeté , ni son économie, ni cette froideur hautaine propre à l'élever au-dessus de ses ennemis. C'était un homme doux , simple , facile , bon compagnon, aimant la paix, et, malgré lui, entraîné à faire la guerre civile de temps en temps; car alors c'était une manière de se montrer que de prendre les armes et d'affecter la rébellion. Sa tante avait sur lui toute l'influence que procure un caractère vigoureusement tracé ; il osait à peine avoir devant elle une volonté et une opinion qu'elle n'approuvait pas; conduit ou guidé, comme on le voudra , on vantait la douceur de son commerce : c'est une qualité dont on ne fait faute à ceux que, dans le monde, on entraîne où l'on veui.
Le vieux duc de Sully avait plus d'une fois déploré la dissemblance morale mise
par la nature entre son petit-fils et lui ; il aurait souhaité le voir plein de sa propre énergie , de son audace , ou au moins posséder ces manières • adroites qui remplacent partout le courage, et avec le secours desquelles on s'avance bien plus rapidement à la cour. Mais si le marquis de Rosny, fils aîné du duc et père du prince d'Henrichemont, avait désolé par ses vices ce vieillard vénérable , celui-là également le désespéra aux approches de sa fin par son incurable faiblesse. Guidé par le chancelier Séguier, son beau-père, le prince d'Henrichemont n'épargna pas les procès au grand Sully, et le gain qu'il en fit contribua , dit-on , à avancer la mort de cet homme célèbre, qui termina ses jours le 22 décembre i64i' Son titre alors passa à son petit-fils, et celui-ci, qui avait osé lutter contre son grand-père, ne sut pas se dérober à l'ascendant que la duchesse de Rohan, sa tante, prit sur lui. La douairière descendait de carrosse au
moment précis où sa fille atteignit la porte de l'hôtel. La mère s'arrêta gravement, et mademoiselle de Rohan, s'inclinant presque jusqu'à terre, baisa respectueusement la main qui lui fut tendue.
« Ma cousine, vous êtes belle comme un ange! dit le duc de Sully.
« — Mon neveu, faites-moi grâce de vos blasphèmes de courtisan , répondit la grave duchesse; ne comparez pas une fille d'Adam à ces pures intelligences nées du premier souffle de Dieu : de telles impiétés ne conviennent qu'aux profanes catholiques. »
Le duc s'inclina humblement, et pour se raccommoder avec sa tante, lui offrit son bras pour l'aider à monter les degrés. La duchesse veuve passa la première, uon sans avoir fait la révérence à sa fille, tout comme si elle eût été une étrangère. La noble Marguerite suivit sa mère , et les trois cortèges, sans se confondre et chacun selon son rang, accompagnèrent mesdames de Rohan et le
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duc de Sully. On traversa l'antichambre, la galerie et le salon , où l'on ne s'arrêta pas ; c'était lorsque la douairière venait voir sa fille dans la chambre de celle-ci, qu'elle était introduite en vertu du privilège de son sang. Il n'entra là que les trois proches parens ; les dames et les gentilshommes de la suite attendirent dans le salon , les simples écuyers et les pages retournèrent vers la galerie , et la foule de la livrée remplit la première pièce, tant alors les rangs étaient marqués et tant on mettait de l'exactitude à ne pas les confondre.
La duchesse douairière s'assit, puis sa fille et ensuite son neveu, celui-ci assez disposé à rire tout bas de l'importance que sa tante accordait à ce cérémonial, mais déguisant sa pensée intime sous une physionomie solennelle par crainte de la frayeur que lui inspirait un reproche .K.uveau.
Mademoiselle de Rohan, bien autrement agitée, cherchait de son côté à se vaincre
aâsez pour ne donner aucun soupçon des sentimens dont elle avait rempli son cœur. Sa mère la faisait trembler, quoique néanmoins elle ne manquât pas de fermeté , mais il lui était difficile de secouer ouvertement une autorité si respectable, et commandée doublement par la religion et la nature; d'ailleurs avait- elle assez étudié ses propres désirs, savait-elle bien ce que son cœur demandait? et s'il triomphait, quels combats pénibles faudrait-il livrer? La vanité, l'amourpropre, !a crainte du blâme universel l'effrayaient encore, et à cette heure fatale lui laissèrent à peine le libre usage de sa raison,
La veuve du chef des protestans , après s'être recueillie sur ce qu'elle avait à dire, après avoir regardé fixement sa fille, pour la préparer sans doute au texte qu'elle allait traiter :
« Madame la duchesse et princesse de Rohan, dit-elle enfin, ma visite inattendue a droitdevous surprendre; il est peu convena-
ble qu'une mère s'abaisse jusqu'à venir chez sa fille lorsque ce Ue-ci n'est point sous le poids de la main de Dieu ; mais en même temps il est des circonstances extraordinaires qui font sortir des règles communes j nous sommes, moi et vous, dans ce cas. »
Elle s'arrêta, soit qu'elle voulût réfléchir sur ce qui lui restait à dire, soit qu'elle attendît une question de sa fille ; mais la duchesse Marguerite était trop vivement émue pour oser la première entamer la conversation fatale quelle redoutait tant; son silence l'annonça, et ses yeux baissés le firent encore mieux connaître , tandis que son sein se souleva , malgré ses efforts pour retenir cette preuve visible du pressentiment qui la faisait frissonner. La douairière, sans paraître apercevoir ce qui était visible pour le de Sully, reprit la parole avec une voix aussi ferme que précédemment:
« Ma fille, dit-elle, votre célibat doit avoir un terme; peut-être il encourage d'une part
des espérances présomptueuses , et de l'autre il]livre àla raillerie de nos ennemis la dignité de notre maison; à les entendre, sans doute les princes vous refusent , et dans votre dépit, vous ne voulez pas d'un de ces courtisans titrés que la faveur royale élève trop haut. Votre âge touche presque à sa maturité ; il est temps de troquer la couronne des vierges pour celle de la femme forte; et puisque la branche la plus illustre des Rohan s'éteint avec vous , qu'elle finisse du moins avec gloire en apportant à une maison souveraine tous les avantages de la naissance, des alliances les plus illustres, et de l'immensité des biens.
« — Je... je n'ai pas fait encore de choix, répondit la jeune duchesse.
« — Et vous avez en cela agi convenablement; ce n'est pas à vous, repartit la mère avec une majesté plus marquée, que le soin appartient de vous chercher un époux; il me regarde uniquement. Vous savez quelles alliances j'avais nouées dans votre intérêt;
o2 tHiT. MF.HË
Dieu s'est opposé à ce qu'elles fussent accomplies; sa volonté soit faite en cela, comme en toute autre chose, et je répète avec le
psalmiste :
Veu que du tout en Dieu mon cueur s'appuiye (*),
Mais enfin , ce qu'alors la Providence a dénié, aujourd'hui peut-être voudra-t-elle le permettre, et le mari que je vous présente, s'il n'est pas d'un sang royal , comme vous l'êtes du côté de votre père et de votre mère, y tient de si près , qu'il peut croire en être descendu. Vous le connaissez; il vous adresse ses hommages respectueux : c'est le duc de Nemours , Louis de Savoie; rien en lui fait faute , ni de la beauté du sang, ni des qualités personnelles...
« — Il est bien jeune, répondit timidement la duchesse Marguerite; je suis plus âgée que lui...»
Elle s'arrêta , son visage se couvrit tout à coup d'une rougeur ardente, et une confu-
(•) Premier vers du Ps.iUHE xi , traduc'ion de C. Marot.
nh CF trMps. oo
sioii extrême éclata sur soii front, qu'elle abaissa précipitamment.
« Les personnes de notre rang, répliqua la duchesse douairière, n ■ peuvent accorder toujours avec les convenances sociales celle qui vous occupe et vous tourmente maintenant. Le prince de Savoie, il est vrai, est à peine majeur : c'est un malheur sans doute, le temps ne le réparera que trop; d'ailleurs, tout ne réussit complètement aux chrétiens que dans un meilleur monde; dans celui-ci on est encore heureux lorsque l'on peut rencontrer une partie de ce que nous désiron Vous n'avez, je présume, aucune autre oL jection à faire; quel jour voulez-vous qut je vous amène votre futur époux?»
Madmoiselle de Roban , à cette question qui répondait si peu aux affections de son ame, ne sut que dire ; elle baissa encore plus la tête , et des larmes remplirent ses yeux.
«Ma fille, je vous ai fa-.t l'honneur de vous parler, dit la duchesse ; on croirait que vous ne m'avez pas entendue.»
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L'émotion, Tembarras de Marguerite redoublèrent et furent si visibles, que le duc de Sully en eut pitié ; prenant de son côté une résolution généreuse et s'exposant à la colère de sa terrible tante :
« Madame , dit-il en se tournant vers elle , vous placez ma belle cousine dans une situation fâcheuse, entre l'obéissance qu'elle vous doit et la retenue si convenable^ à son sexe. Le prince Louis a sans doute le droit de prétendre à sa main, mais la galanterie chevaleresque exige qu'il sollicite pendant quelque temps son bonheur avant que de l'obtenir. Souffrez que d'abord il se présente en esclave soumis ; plus tard , amené par vous, il conquerra les bénéfices d'un seigneur et maître.
« — Ces vaines délicatesses conviennent mieux aux serviteurs de Baal qu'aux personnes éclairées de la lumière évangélique, repartit la duchesse de Rohan; ce sont des frivolités répréhensibles, des pactes coupables faits avec le démon et la chair; ce sont
les jongleries du monde, les erreurs d'une cour corrompue : les vrais chrétiens les dédaignent, les méprisent et ne s'y attachent pas. Une fille pieuse reçoit humblement le mari que les siens lui présentent , et sans s'occuper de son mérite charnel, ne songe qu'aux enfans qu'elle devra élever dans le recueillement et la modestie.
« — Oh ! ma tante , dit le duc s'en enhardissant, une telle règle de conduite convient à vous, la plus lélevée parmi celles de votre sexe; c'est vous qui êtes l'image parfaite de notre grand aïeul ; mais , ma cousine et moi, nous avons peut-être à un degré moins éminent cette vertu austère; notre oreille s'est trop ouverte, je le crains du moins, aux usages de la société , au langage de îa bonne compagnie. Ayez quelques égards pour notre faiblesse, et dès le premier instant, ne nous mettez pas en face du mari que nous prendrons plus tard pour vous obéir. Oui, que le prince de Savoie se rende agréable; il nous
?,^ (îXi: MÈRE
sera doux ensuitecraccepter son nomet sa foi,» Ua regard reconnaissant de la jeune duchesse fut la récompense première du service que son parent lui rendait. Ln dame de Rohan s'aperçut du mouvement et de l'intention des yeux de sa fille; elle haussa les épaules , mordit ses lèvres , signe certain de son mécontentement, et se tournant vers son neveu i
« Monsieur le duc, est-il possihle que vous persistiez dans ces formes sataniques , dans ce langage des mignons de jadis ! Ne sont-ce pas ces expressions profanes que le roi David condamne dans son psaume douzième, quand il s'écrie ?
Donne secours , Seigneur, car il est heure ,
Car d'hommes droictz nous sommes desnuez;
Entre les fils des hommes ne demeure
Un qui ait foy, tant sont diminués.
Certes , chascun vanité , menteries
A son prochain dit ordinairement ;
Aux lèvres n'a l'homme que flatteries;
En disant l'un , son cueur pense autrement ('}.
Une fille doit- elle suivre cette voie mon-
*)Traauc!wn dt C. Maroï.
daine ? Vous ne répondez pas , Marguerite de Rohan, duchesse et princesse de France?
« — Oh! ma mère, dit alors celle-ci en joignant ses mains, je vous en conjure; retardez... retardez de me présenter le prince de Savoie ; je ne suis pas encore préparée à changer de condition: la vie que je mène est si douce !..
« — Si douce, et vos yeux sont remplis de larmes, et votre poitrine est oppressée, et à la vive rougeur qui naguère éclatait sur vos joues, succède une pâleur non moins étonnante : il est étrange le bonheur dont vous jouissez !»
La duchesse s'arrêta. Marguerite, de plus en plus trotiblée, ne sut que repartir, et se maintint dans un silence qui fournit beaucoup à penser aux deux assistans. Le duc de Sully, placé en arrière de sa tante, fit un signe de menace amicale àmademoiselle dèRohan , tandis que l'austère duchesse, fronçant les
sourcils et donnant à ses lèvres une expression dédaigneuse, continua:
« Je ne sais qu'augurer d'une conduite aussi peu convenable; je ne veux ni n'ose envisager l'avenir : plaise à Jehova que la fille du duc de Rohan ne se soit pas abandonnée à des pensées indignes de sa naissance, et que son cœur soit demeuré pris comme l'honneur de sa maison !
« — Oh ! ma tante , que vous êtes cruelle envers mademoiselle de P.ohan !
« — Madame, que vous ai-je fait et par où ai-je démérité de votre estime ?»
S'écrièrent à la fois le duc et la cousine ; l'expression mise par celle-ci à sa plainte fut déchirante. La duchesse , malgré son insensibilité apparente, en resta profondément touchée; sa physionomie imposante se dérida , et voulant par des expressions moins amères réparer une partie du mal qu elle avait occasionné :
f< Mademoiselle,dit-elle alors, j'aime à voir
que mes paroles ont tant de retentissement dans votre ame; j'en acquiers la preuve de sa disposition à m' obéir; je veux, à mon tour, vous fournir une marque de ma bienveillance. Vous voulez un délai, il vous, plaît de reculer l'heure de votre union avec le prince de Savoie; eh bien! je vous accorde trente jours, pas un de plus, entendez-vous ; jusquelà vous souffrirez ses assiduités chez la reine; il vous verra, vous parlera... ce prince ne vous est-il pas connu ? il fréquente la cour, où son mérite est généralement apprécié, et certes , celui-là peut dire , comme ie Rodrigue du bonhomme Corneille :
Je suis jeune , il est vrai ; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années. »
Cette citation causa quelque surprise à ceux qui l'entendirent, la sévère protestante ayant toujours manifesté un éloignement invincible pour le théâtre, qu'elle regardait comme une invention positive de son temps; elle-même fut étonnée de retrouver ces vers
dans sa mémoire, et à demi -honteuse de s'en être servie :
« Voilà, dit-elle , le résultat de ma condescendance à demem'er avec la reine avant la mort du feu roi. Un jour où l'on représenta devant elle ce que Ton appelait la tragi-comédie du Cid^ j'écoutai avec horreur ces abominations , et pourtant il y eut des momens, je Pavoue, où le démon agita mon cœur aux peintures de cet amour si" chaste, si passionné tout ensemble : l'illusion fut telle, que je fus sur le point de voir en ceci de la vertu. »
La duchesse, après s'être excusée d'avoir cédé au génie admirable du grand Corneille, se leva et manifesta l'intention qu'elle avait de se retirer. Sa fille alors s'avança tremblante, interdite, et sembla solliciter la faveur d'une de ces caresses si douces et auxquelles on ne l'avait jamais accoutumée. Sa mère la regarda froidement, et comme elle s'inclinait, effleura de ses lèvres un front brûlant, mais ne les v
attacha pas , puis se reculant et se redressant de toute sa hauteur :
« Mademoiselle de Rohan, que Dieu vous accorde sa sainte bénédiction ! votre mère vous donne la sienne.»
Et Marguerite s'agenouilla humblement , tandis que la duchesse, étendant ses mains sur sa tête, répéta la bénédiction d'Isaac à Jacob. Cette cérémonie solennelle imprimait à cette époque un respect religieux; la petite fille de Siillv frissonna, et une voix intérieure lui reprochales dispositions coupablesqu'elle apportait à un acte si religieux; mais refoulant au fond de son cœur ce qu'elle craignait de s'avouer à soi-même , elle se précipita sur les mains de sa mère encore avancées et les baisa à plusieurs reprises. La grave douairière n'approuvant pas ce mouvement d'enthousiasme :
« Ceci , ma fille , dépasse les bornes d'une tendresse chrétienne; il y a, dans un acte pareil, du paganisme; ce sont des passions