‹ Mademoiselle de RohanChapitre 3 sur 30 · XXIII · texte numérisé non relu

XXIII

LE LL'XEIMBOURG.

La ftibless* du caractère ne ressort jamais mieux que là où la position sociale est la plus brillante.

Recueil de Maximes.

Le Luxembourg, bâti par Marie de Médicis à l'imitation des palais de Fiorence, sa belle patrie, avait été donné, par cette reir;e opiniâtre et malheureuse , à Gasto»3 de France, duc d'Orléans, son second fils et

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l'objet secret de sa prédilection particulière. Ce prince, depuis la mort de sa mère, l'habitait avec sa femme, la princesse Marguerite de Lorraine, et sa fille, mademoiselle de Montpensier, si connue sous le titre de la Grande Mademoiselle.

Ce jour-là, son altesse royale était à sa toilette, sorte d'occupation agréable et qui le retenait pendant plusieurs heures; il avait autour de lui les officiers de sa maison, ses gentilshommes, ses familiers, et en première ligne, l'abbé de La Rivière, son favori, ou plutôt son directeur, Gaston d'Orléans avait passé sa vie à obéir, soit à son gouverneur, soit à sa mère, soit à Puylaurens; aujourd'hui c'était le tour de l'abbé de La Rivière, sorte de cuistre sans génie, brouillon, menteur, intrigant, avide d'argent et d'honneur, et à qui plus tard mademoiselle de Montpensier put dire : « Nul mieux que vous ne sait combien vaut mon père, car vous l'avez vendu assez souvent. »

En effet, le duc d'Orléans fut une îïiine d'or pour l'abbé de La Rivière, et cette marchandise demeura long-temps en son pouyoir. Parmi les courtisans étaient les comtes de La Çhatre et de Nogent ; le marquis de Bautru , ces deux derniers personnages bouffons et faisant métier d'amuser la reine et le prince ; le poète Voiture, homme d'esprit et du monde , fils d'un marchand de vin, et tâchant de faire oublier son origine ) dont il avait la petitesse de rougir ) à force de se frotter aux gens de qualité.

Un page vint annoncer que messieurs les ducs de Sully et de La Force demandaient à faire leur cour à son altesse royale.

« Qu'ils entrent; ceux-là sont toujours les bien venus, repartit le prince; n'ont-ils pas la liberté de paraître chez moi quand cela leur est agréable ? »

Ce propos obligeant fut répété aux deux seigneurs, qui en témoignèrent leur reconnaissance; le duc de La Force, comme le

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plus âgé, dit, à son tour, qu'il était là avec monsieur de Sully pour entretenir S. A. R. d'un cas particulier et pressant.

« Oh! oh! qu'est-ce donc? demanda le prince avec inquiétude, et dont la sérénité bienveillante disparut aussitôt.

a — Un cas, répéta M. de La Force, qui vous intéresse, monseigneur, et dans lequel le nom votre altesse royale se trouve presque compromis. j>

Ceci fut dit tout bas, la compagnie ne put l'entendre; elle s'était d'ailleurs reculée discrètement, comme c'était d'usage à la cour lorsqu'un homme de qualité voulait parler à un membre de la famille royale ou à un ministre.

L'anxiété de Gaston ne fut pas moindre; ses yeux appelèrent d'abord ceux de l'abbé de La Rivière , comme pour lui dire de venir à son secours, puis allèrent chercher dans les regards du duc de La Force le motif de cette demande inattendue.

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« Et VOUS voulez me parler seul? l'abbé sera-t-ilde trop?

« — Non , monseigneur. »

Ceci parut visiblement soulager le prince^ qui alors se leva , fit signe à La Rivière de le suivre, ainsi qu'aux deux ducs, et saluant le reste de la compagnie, il entra dans son cabinet, dont néanmoins la porte demeura ouverte. Là, monsieur de La Force conta les détails de l'audience à laquelle madame de Rohan avait été appelée, et ce qui en était résulté.

A mesure qu'il parlait, les traits du prince s*allumaient ; il frappa du pied le^ plancher, serra les poings, laissa échapper un mordieuX bien prononcé, et sans prendre l'avis de son conseiller intime , ajouta :

« Par-là , morbleu î qu'est-ce donc quececi?

pour qui me prend-on? Il paraît que l'on fait

fonds sur ma patience , sur ma résignation.

A qui donc en veut ma chère belle-sœur? se

flatte-t-elle de me nuire impunément dans la I. n. 3

SA. LE LUXEMBOUIG.

personne de mes amis, pu ne sait-elle plus que j'ai accordé ma protection pleine et entière à monsieur le prince de Savoie?

« — L'aurait-elle ignoré ? dit le duc de Sully; ma tante a, ce matin, trop pris soin de le lui rappeler, pour qu'il ait été possible qu'elle n'y ait pas fait attention. »

Ceci ne mit pas le prince de bonne humeur.

« Je vois ce que c'est, répliqua- 1- il: le cardinal s'essaie à me tâter; il veut savoir si je suis homme à le laisser monter sur mes épaules; il n'en sera rien : je nie suis engagé envers le prince Louis . ©t j'entends qu'il épouse mademoiselle de Rohan.

« — En effet, monseigneur, cela doit être, dit La Rivière, se mêlant à la conversation avec sa familiarité ordinaire; il ferait beau voir un lils de France, un lieutenant-général du royaume, ne pas être le maître de faire conclure un mariage auquel il a mis la main. On abuse de la complaisance de votre

altesse royale, et le motif qui pousse le cardinal est visible : il s'oppose à ce que vos amis deviennent trop puissans.

« — Oui, c'est cela, dit le prince ,• mais le j*gnor FaquinisQ trompera dans son calcul; je me charge de lui laver la tête. Qu'on lui fasse dire de venir me parler.

« — Que monseigneur, ajouta l'abbé, ne donne pas trop d'importance à une choie qui coule de source; qu'il se contente de chambrer ce soir le cardinal quand il se montrera au Palais-Royal; là aussi votre altesse royale s'expliquera avec madame la régente, et tout s'arrangera facilement.

« — Sans doute tout s'arrangera, repartit le prince: car comment soutiendrait-on làbas une chose dont je ne voudrais point? Que peut-on sans moi? rien; et je prouverai, moi, tout ce que je peux. Messieurs les ducs, poursuivit-il, allez de ma part vers madame la duchesse douairière de Rohan, lui : porter, avec mes civilités, l'assurance que sa

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cause est devenue lamieijrie,etque, ouinoo crédit sera nul , ou que je montrerai son béjaune à monsieur le cardinal. Et le prince de Savoie, que sait-il de ceci ? »

Les ducs, alors, lui apprirent que tous les deux avaient été d'abord Tinformer de la mauvaise volonté delà rc'gente à son égard , ayant, en ceci, accommodé à leur fantaisie ce que la douairière leur avait dicté avant de se séparer d'eux.

« x\insi donc, reprit le princ»*, cet amant désolé va accourir vers moi et remplir le Luxembourg de «es cris, de ses plaintes. Allons! ceci animera la monotonie qui raenvironne; mais nous aurons sitôt fini... pourvu que l'opiniâtreté espagnole et l'astuce italienne ne s'étudient à prolonger le jeu... N'importe; qu'elles brouillent les cartes: je me charge de Ifis démêler.

« - Monseigneur, dit encore l'abbé de L'i Rivière, doit voir clairement avec quel soin le cardinal s'attp.che à diminuer votre

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importance ; c'est un parti pris, et cela parce que monseigneur n'a aucun de ses serviteurs en position et en mesure de s'opposer aux menées de cet étranger.

« — Laisse-moi faire, l'abbé, répondit le duc d'Orléans; je trouverai avant peu le moyen d'opposer pourpre à pourpre. Tu verras si je néglige mes intérêts àceuxdes miens. A dater de ce jour, je me montre inflexible; demeiiresen persuadé, ainsi que vous, messieurs, w

Ces derniers mots prononcés, une révérence du prince donna congé aux ducs de La Force et de Sullv. Ils partirent charmés du succès de leur message , dont ils allèrent donner de bonnes nouvelles à madame de Rohan; ils trouvèrent chez elle le prince Louis de Savoie, chagrin non moins qu'indigné du procédé de la cour. Il se proposait à la fois à aller implorer l'aide de Monsieur et à se plaindre au cardinab ministre de cette malice sans cause réelle.

Il apprit avec joie que son protecteur

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ne le délaisserait pas. Celui-ci . dès après que les deux ambassadeurs privés eurent pris congé, s'adressa collectivement et avec son étourderieordinaireà ceux qui remplissaient la chambre.

« Gentilshommes , s'écria-t-il, qui veut s'enrôlera mon service dans la guerre que je vais entreprendre?

V — Moi ! moi ! s'éoria-t-on de tout côté.

«. — Et toi. Voiture, tu no dis mot?

« — Monseigneur, c'est qu'avant de prendre les armes, je suis toujours curieux de savoir contre qui il faudra tourner.

K — C'est de la prudence, dit le prince avec gaîté, et non du dévouement et de l'enthousiasme. Eh bien! apprentis que la campagne «ura lieu contre la régente et le cardinal. >♦

Tout ceux qui, pour foire preuve de zèle, s'étaient avancés autour de Gaston , comme ponr être son rempart vivant,sereculèrent par un contre-coup machinal, si bien que presque pripsfétout î» l'heure, il demeura seul aucen-

LE LUXEMBOURG. 3q

tre d'un cercle qui s'élargissait de plus en

plus.

« Eh bien ! messieurs , dit-il en s'apercevant

de cette manœuvre, ne vous paraîtrais-je pas

assez solide pour attaquer, avec espérance de

cause, de tels ennemis ?

« -— Monseigneur plaisante, se hasarda de dire le marquis de Bautrus, bel esprit et plus encore courtisan.

« — Non, marquis, je parle au sérieux: on me blesse dans la personne de mes amis; on oublie mon rang ( ce mot fut prononcé avec vigueur ), ma force ( celui-ci avec une inflexion de voix moins énergique ); on va jusqu'à présumer que je courberais la tête. Non, mordieu! cela ne sera pas. »

Les yeux dé Tassistance manifestèrent une si vive curiosité de connaître à fond le sujet de la querelle prête à s'élever entre le Palais- Royal et le Luxembourg, que le prince, en passe d'humeur guerroyante, d'ailleurs, en eut pitié, et pour satisfaire les auditeurs,

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leur apprit le cas dont il se plaignait.

11 parut grave moins à leurs yeux qu'à celui du prince ; on ne vit là - dedans qu'une tracasserie de quelques jours, un instant de pique facile à se dissiper, et en conséquence , on recommença les protestations de dévouement et les offres de service; mais il n'était plus facile de regagner le terrain perdu, et Gaston de France se disait en lui-même : « Ceux-là m'abandonneront aussi bien que les autres. »

Il oubliait , le bon prince, qu'il leur avait tant donné l'exemple, eu manquant à ceux qui s'attachaient à lui.

UIV CŒUR TRIPLEMENT ATTAQL'i:.

Ils étaient trois pour me combattre, et moi-même en quatrième

les secondais dans l'assaut de mon cœur.

Restifs de (a Bretonne. — M. Nicolas.

Vers le soir de celte journée , où tant d'intérêts divers avaient été mis en jeu, un carrosse roula dans la cour de l'hôtel de Rohan à la Place-Royale.

Ce bruit étonna la duchesse Marguerite .

lA vu COEUR

son suisse avait reçu l'injonction formelle de refuser l'entrée du logis à qui que ce fût , hors à madame de Pienne; celle-ci était arrivée depuis long-temps; qui donc pouvait-ce être , sinon la douairière , et par conséquent M. de Savoie avec elle?

La terreur que causa l'appréhension de cette visite funeste à la duchesse la livra à un tremblement convulsif et instantané qu'elle essaya de déguiser à son amie; la marquise, néanmoins , s'en aperçut , et par un geste, la conjura de prendre courage. Un mot fut prononcé, un seul , car on entendait le pas précipité des survenus, et ce motétait refalés.

La porte s'ouvrit , le chevalier de Rersan se précipita plutôt qu'il n'arriva dans le salon, et après lui, avec non moins de promptitude, accourait un valet qui poussa avec force le second battant , en même temps il annonçait :

a Monsieur le prince. »

A ce nom, la duchesse, non moins surprise, se leva, car elle s'était assise par faiblesse , et vint au-devant du jeune héros. Lui fit son entrée avec son aisance^ordinaire, sa mine haute , tempérée par un sourire gracieux; il multiplia les révérences >, les princes, alors, ne les comptant pas à l'égard des femmes.

« Madame la duchesse Marguerite me pardonnera, dit-il, de me présenter devant elle si inopinément et sans avoir fait demander l'heure de sa commodité; mais j'ai un service à lui demander ; la chose presse, et j'ai dû passer quelque peu par-dessus les convenances. »

Cela fut dit àveouae bonne grâce: parfaite, un abandon aimable, une expression noble et aisée à la fois ; on voyait clairement qu'en tout lieu celui-là se savait à sa place.

La duchesse , qui allait d'un étonnement à l'autre, et se perdant dans ses conjectuies nombreuses et rapides , et sans pouvoir de-

kk tT« COEUR

viner ce que monsieur le prince voulait d'elle, se bâta cependant de le complimenter sur sa venue et de l'assurer qu'il devait attendre d'elle tout ce qu'elle pourrait faire pour lui.

« Le cas est majeur , reprit-il en prenant un air ^«jrâve; nous sommes dans un temps très extraordinaire, où l'on est contraint, malgré soi, de sortir de la route commune, et ce qui m'amène-exige autant de bonne volonté de votre part que de discrétion de la mienne ; j'en demande pardon à madame la marquise de Pienne, poursuivit l'interlocuteur, en adressant à celle-ci une nouvelle et non moins humble révérence. »

La marquise , à ces mots , fit semblant de vouloir passer dans la chambre de la duchesse; mais mademoiselle de Rohan la retint à l'aide d'un regard, et le prince de Condé, en même temps, se mettant à rire :

« En vérité, dit-il , ou je ne .<ais pas ra' expliquer, ou l'on a, ici, une pauvre idée

TRIPLEMENT ÂTVAQVK. 4^

de mon respect pour madame la duchesse; certes, je ne viendrais pas à elle , si ce que j'ai à lui dire exigeait un isolement complet; je souhaite lui parler à part, mais non en tête à tête; c'est une audace dont je n'ai pas conçu l'idée, et un bonheur, que j'avoue à regret, n'être pas digne de mériter; mais, grâce à Dieu, poursuivit-il en portant ses yeux autour du s:\iori, cette pièce est assez vaste pour qu'on pTjîsse causer en liberté, sans avoir à redouter des oreilles attentives , et si madame la duchesse consent à me le permettre, je conduirai la marquise de Pienne vers ce balcon, si bien placé pour jouir des agrémens de la Place- Royale.

Mademoiselle de Rohan avait trop envie de connaître ce que lui voulait le prince pour ne pas acquiescer à son désir; elle approuva, par un mouvement de tête, étant trop émue encore pour parler, et monsieur de Condé s'approchant de madaine de Pienne , après

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avoir remis le gant qu'il tenait» la rnaiu,oftrit celle-ci et amena la marquise au lieu qu'il avait désigné, la salua encore, non sans avoir échangé avec elle un coup-d'œil d'intelligence, et puis jouant avec son chapeau, bordé d'un point d'Espagne et chargé de plumes blanches, il revint versla duchesse, qui le convia à s'asseoir.

« Devant nos divinités, dit-il, on doit être à genoux ou debout; souffrez que je me tienne dans cette dernière posture; elle m'est plus agréable et vous témoignera mieux ma vénération. »

Il s'accouda alors sur le marbre de la che- :<, \ minée , laissa tomber négligeant l'autre bras,

et placé ainsi en face de mademoiselle de Rohan , dont le fauteuil , tourné contre le balcon,étaitaussi rapproché de la cheminée, il se mit à dire :

« Je vois souvent l'ennemi, et ma plus forte envie est d'arriver à lui; mon cœur , croyeale bien , est , dans cet instant y aussi tranquille

TRIPLEMENT ATTAQUÉ. k^

qu*il doit l'être; devant vous, madame, il n'en est pas ainsi : la frayeur de vous déplaire saisit le plus audacieux. »

Le prince s'arrêta ; cet exordre était peu propre à calmer l'anxiété de mademoiselle de Rohan ; il donnait plus de solennité à ce qui allait suivre, et c'était'tout... puis, reprenant avec cette vivacité très en contraste du ton grave qu'il avait précédemment :

« Ayez confiance en moi, madame la duchesse ; je suis jeune , et néanmoins peux vous donner de bons conseils; vous êtes dans une position extraordinaire , et j'ai mission de la compliquer. Les ambassadeurs de ma qualité sont rares, et on a coutume, en revanche, de les écouter avec plus d'attention. »

Ici, un regard inquiet de mademoiselle de Rohan le conjura de lui fournir l'explication de ses paroles ambiguës; lui, baissant la Yoix:

a II y a de par le monde un pauvre gentilhomme bien malheureux j il s'accuse

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(l'effronterie excessive, se qualifie d'insensé, d'audacieux; il gérait, soupire, se plaint, se meurt tout à la fois ; il est venu à moi , m'a fait sa coulpe , et a tant exagéré son crime , que je me suis avisé de le juger digne de pardon. »

Le prince s'arrêta encore à la vue de la pâleur excessive qui frappa soudainement le beau visage de la jeune duchesse, qui, en même temps, baissa les yeux et la tête, et se mit à trembler comme elle l'avait fait lorsque le bruit de la voiture de monsieur de Condé s'était fait entendre.

« Ne vous laissez pas aller à un mouvement de colère à l'égard d'une telle indiscrétion ; le coupable ne la mérite point : il lui était nécessaire d'épancher son cœur dans un cœur digne de le comprendre; il a choisi le mien, et j'en ai eu de la joie d'abord , parce que je pourrai lui prouver mon amitié et puis vous instruire de la haute et sincère estime que je lui porte, Ce n'est pas un cavalier ordi-

naire; je l'ai vu sur le champ de bataille, et en fait de bravoure, on me fait l'honneur de me déclarer juge compétent; à la cour , on le qualitie d'honnête homme, et vous savez que rien n'est rare comme la justice rendue par la cour; son amabilité , ses belles manières, sa physionomie, sa taille, tout cela est à l'avancement; sa naissance est assez relevée pour qu'on ne descende pas en venant à lui. Je ne présume point qu'on lui reproche son tort unique, son peu de fortune ; il est en passe d'en obtenir, et je serai là pour l'y aider; enfin, je suis tout à lui, je le classe parmi les gentilshommes dont la société m'est agréable , dont le concours me servira. Je me flatte que ceci remplace avantageusement ce qui pourrait lui manquer d'ailleurs. »

C'était avec autant de plaisir que de confusion, avec un mélange de charme et de honte, que mademoiselle de Rohan écoutait cet éloge du comte de Chabot. Le nom de

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celui'Ci n'avait pas été prononcé pourtant; mais à quel autre auraient pu s'appliquer les choses que monsieur le prince venait de dire ? à aucun , sans doute ; et la duchesse était flattée de la bonne opinion que le héros du siècle manifestait de son amant ; elle le relevait à ses yeux, elle ajoutait à son importance.

Mais en même temps, sa pudeur alarmée s'irritait de la confidence que monsieur de Chabot avait faite et du choix du confident; on savait: à la cour combien monsieur le prince était railleur, quel peu d'importance il mettait à conserver la réputation des femmes; et il en coûtait à mademoiselle de Rohan de savoir son secret remis à cette discrétion si légère. Ceci la maintenait dans une agitation cruelle , lui montrait son avenir au pouvoir de la malveillance, et dans son dépit, elle laissa échapper quelques larmes qui ne provenaient pas de son amour.

Cependant le grand Condé était toujours debout devant elle, non avec un visage moqueur et malicieux, mais, au contraire, en donnant à son regard et à ses traits de la bonté et du respect; on pouvait le croire touché seulement des intérêts d'un gentilhomme qu'il honorait de son amitié. Lui, ne démêlant pas la pensée secrète et répressive de mademoiselle de Rohan, crut que le combat avait lieu seulement entre son amour et sa modestie; alors reprenant la parole, il essaya de la rassurer, lui dit avec ce tact qui seyait si bien à sa haute position ;

« Que les personnes de sa sorte étaient si au-dessus du commun de la société, qu'elles ne se réglaient point sur les usages de celleci, qu'il y en avait de particuliers pour elles. Par exemple, ajouta-t-il, elles sont souvent contraintes à avancer les premières leur attachement, à cause de la vénération extrême qu'on leur porte, et dans leur hymen, l'âge est presque toujours interverti »

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