LE LEtSfiE
être à part dans l'humanité : se flatter de l'attendrir ne se peut, vous le faire espérer serait une tromperie. Le temps seul l'appaisera.
« — Je m'offre, dit alors monsieur de Senneterre, à lui porter l'hommage de vos respects, l'expression de vos regrets; elle a pour moi de l'estime, et je présume que ma présence ne lui déplaira pas. »
On oublia dan s ce moment que le marquis, par cela seul qu'il avait servi de témoin à monsieur de Chabot, devait être mal vu de la douairière, et mademoiselle de Rohan ayant accepté son offre, il se mit aussitôt en route pour aller remplir sa mission.
Une consternation morne remplissait l'hôtel de la douairière; nul encore n'avait osé lui apprendre l'issue du duel, quoiqu'elle y fût connue. Monsieur de Savoie, accompagné du vicomte de Turenne , venait d'y entrer au moment où monsieur de Senneterre arriva; de quelques ménagemens qu'il se servît, de quelque poids que fût sa personne
et l'opinion de son téiiioin, tout çek ne put ^ que glisser sur le cœur de cette femme orgueilleuse. Elle écouta pourtant cette histoire funeste à ses désirs avec un front impassible, des yeux immobiles, et la douleur furieuse de son âme aurait été pleinement dérobée, si ses lèvres n'eussent été agitées par des mouvemens convulsifs et répétés. Le prince ne fut pas interrompu ; il put venger la belle conduite de monsieur de ChaT)ot> plaindre sa propre infortune et rendre la parole qui lui avait été donnée; mais lorsqu'il eut fini:
a Fort bien! dit-elle^ fort bien! je peux remercier la Providence des faveurs dont elle me comble; il faut, en vérité, que la masse de mes péchés soit énorme pour qu on les punisse par un tel excès de châtiment J'ai vu frapper d'un coup de couteau le roi , ami plus que maître de mon père ; j'ai vu celui-ci, pendant le dernier règne, récompensé par de l'ingratitude de tous les services qu'il rendit T. II. 25
386 LE LEUKBE.
à l'état; mon mari, contraint trois fois de prendre les armes, exposa ses seigneuries au pillage et sa personne aux calomnies atroces de son propre parti j de grands succès plus tard lui méritaient des récompenses royales, on l'exila pour l'en punir; enfin, il trouva la mort sur un champ de bataille, et je ne sais si ceci doit être pris sur la liste de mes infortunes, parce qu'un héros expire là plus convenablement qu'ailleurs. Je reviens à la cqur, op m'y dédaigne; j'élève ma fille, et elle se çépare de moi; je lui otfre des partis d'un rang à s'allier à notre nom, elle s'en éloigne. Un domesti(jue^cle prince lui plaît, et loin qi^e te royaume entier ait horreur de cette
mésalliancQ, le roi, la reine, monsieur le
prince la protègent ; un homme d'honneur
tire J'épée pouç ma vengeance et la sienne, il en résulte que celui-là vient entonner devont moi l'éloee de cet être odieux; il se recule de ma famille ; il m'abandonne à son heureuxrival,et mes amis me recommandent
la patience!... Dieu m'est témoin qu'il n'y en a plus dans mon cœur, qu'il n'y reste que la colère, que le besoin impérieux de me venr ger... Arrière la modération résig'^ ée' arrière le pardon de l'injure!.. Les tendresses du sang, je renie tout, je renonce à tout, et puisqu'il ne me reste ni famille, ni appui, ni consola-r teurs, je me suffirai moi-même: l'héritière des Courtenay, la fille de Sully, la femme du duc de Rohan peut travailler seule, il lui reste des ressources. Messieurs, je vous salue: votre rôle est fini, le mien va commencer. »
La douairière , hautaine et implacable , se leva, ces mots achevés, et se mit en posture de reconduire ceux qui l'écoutaient: c'était leur donner le congé. L'un et l'autre, interdits de cette manière calme de montrer tant d'exaspération , ne se sentant pas la force de combattre avec les volontés d'une telle femme , ils la saluèrent et s'éloignèrent sans parler.
3^ tE LËtJR^E.
Dès que la porte eut été referîYiée sur eux, la main de madame de Rohan s'abattit sur sa poitrine, où elle enfonça ses ongles avec tant de violence, que le sang en jaillit sur ses vétemens; mais aucune parole ne lui échappa relative à son affliction extrême , mais bientôt après elle récita le dernier verset du psaume quatorzième:
O qui et quand de lion sortira Pour Israël secours en sa souffrance, Quand Dieu mettra son peuple en délivrance, De joie adonc Israël jouira, Jacob rira.
Et la duchesse douairière de Rohan se mit aussi à rire, mais de cette joie sardonique employée par les seuls démons.
Sur ces entrefaites on vint lui apprendre que le marquis de Senneterre demandait à la voir.
« Qu'il entre , » dit-elle.
Et aussitôt madame de Rohan essuya ses mains ensanglantées, referma sa robe pour cacher les déchirures qu'elle venait de faire à son sein , ot en même temps ramena sur
son visage l'impassibilité qui naguère venait de Tabandonner.
Le marquis avait rencontré, sur les degrés de l'escalier d'honneur , le prince de Savoie et le vicomte de Turenne; l'un et l'autre l'avaient prévenu des dispositions dans lesquellesil trouveraitla duchesse ; il s'attendait à une réception orageuse.... Il fut accueilli avec une bienveillance inaccoutumée; la physionomie qu'on lui présenta était plutôt gracieuse qu'austère , selon son expression accoutumée ; le compliment du marquis fut écouté sans apparence de colère^ avec bienveillance même. Lui aussi, comme le prince de Savoie , put dire tout ce qu'il voulut ; une mpartialité pareille fut employée à son égard, sans être aucunement démentie par un geste , par un mot d'impatience : la douairière n'était pas ce qu'elle avait été.
Monsieur de Senneterre encouragé lui exprima le chagrin qu'éprouvait sa fille de ne pouvoir lui complaire, son désir ardent d'ob-
390 Uù LEURRE.
tenir un pardon qu'elle ne cesserait de solliciter, combien sa joie serait grande de pouvoir tomber aux genoux de sa mère , où elle accourrait en toute hâte , si le moindre espoir d'être bien reçue lui était permis.
La douairière soupira, mit ses mains devant ses yeux, puis les ayant laissées retomber:
« Elle agit en insensée, elle perd sa famille et son avenir.... L'âge n'a rien ajouté à sa raison, ou plutôt l'a considérablement affaiblie. Que me demande-t-elle? un sacrifice, et en refuse un à sa mère; je dois être indulgente pour sa folie, elle n'a aucun égard pour la justice de mon droit, pour la sagesse de mes exhortations. Que feriez-vous à ma place, marquis de Senneterre?
« — Moi, madame la duchesse, répondit celui-ci, surpris de cette question et mieux encore de la douceur mise dans tout ce qui l'avait précédé , je suis père et trop indul-
gent peut-être; il me semble qu'après avoir retardé de toutes mes forces le moment chéri d'agir contre ma volonté , je croirais avoir rempli mon devoir envers lui , envers les miens, et je lui pardonnerais sans arrièrepensée.
« — C'est pourtant une rude extrémité.... Quel mariage, d'ailleurs!
« — La fortune y manque et l'illustration en partie; quant à l'ancienneté, quant aux alliances, elles y sont: monsieur de Chabot est ami de monsieur le prince, la reine lui veut du bien, et le cardinal ne lui manquera pas.
« — C'est bel et bon , fut-il répondu, mais les Rohan faisaient compter avec eux les rois, les reines , les princes et les cardinaux; ils se protégeaient par eux-mêmes , et en cela consistait leur véritable grandeur. Ma fille aurait pu continuer cette maison illustre; elle préfère la fermer. Dieu le permettra-til ? Elle ignore ce qui l'attend ; ne sait-elle pas
592 LE LECHRfi.
que , du fond de la tombe, son père peut lui enlever encore la propriété de ce nom qu'elle ne sait pas soutenir. . . Mais la douleur m'entraîne plus que je ne le voulais ; je suis une mère bien malheureuse ! »
Le marquis, la voyant se radoucir de nouveau, recommença ses pressantes sollicitations , Padjura , au nom de sa fille, à se faire
violence, à se vaincre enfin, et employa à cette fm tout ce qu'il pouvait avoir d'éloquent. La duchesse tremblait, paraissait souffrante , agitée ; un combat véhément se livrait en son âme entre des passions bien opposées; monsieur de Senneterre le crut du moins. La veuve l'interrompant comme il parlait encore :
« Assez, assez, dit-elle; je ne change pas de sentiment, et le mariage que ma fille veut conclure me sera toujours insupportable; cependant je reconnais l'inutilité de ma résistance : que je le veuille ou non , elle sera la femme de Chabot, et loule la cou.i
t£ LKUKUË. 593
rira k la fois et de sa dégradation et de mes larmes... Ce serait lui donner trop de contentement le même jour ; une réconciliation apparente me sauvera de cette honte véritable, qui pèserait trop sur mon cœur.
« — Ah ! s^écria vivement le marquis de Senneterre^ étonné de ce qu'il obtenait, commencez ainsi , madame , et le temps fera le re^te. Quel bonheur je vais apporter à la duchesse Marguerite !
« — Il sera léger , je vous le répète, puisque mes lèvres seules pardonneront ; mais assez. Qu'elle vienne ce soir à la maison , je la recevrai.... »
Le marquis, transporté de la nouvelle qu'il était chargé d'apprendre à mademoisello de Rohan , prenait déjà congé de la douairière, lorsque celle-ci le rappelant :
« Attendez , dit-elle , attendez ; il faut que je tienne conseil avec moi-même, que je m'examine soigneusement pour bien reconnaître à l'avance si je me sentirai assez
d'énergie pour consommer la tâche que je m'impose, si mes yeux ne témoigneront pas trop d'horreur à la vue de Chabot.
« — Vous lui permettriez de tomber à vos genoux , madame?. . .
« — Ce n'est pas jjour lui que j'aurais cette faiblesse indigne... Je songe à mon époux, je cherche ce qu'il y a de mieux à faire pour que sa mémoire ne soit pas trop insultée par la malignité de nos ennemis. Que je les confondrais s'ils apprenaient mon approbation accordée, que Chabot est entré dans ma maison!., d'une autre part, le supplice sera pénible... affreux... mais je punirai la lâcheté du duc d'Orléans, je me délivrerai des moqueries de la reine... Ma détermination mécontentera plus d'une joie insolente. . . Je me résigne... Je cède, non à l'amour maternel, que je comprime d'une volonté puissante, mais à l'orgueil de mon rang, à la nécessité de déconcerter tant d'ennemis. . . Monsieur le marquis de Senneterre, vous
inviterez, de ma part, le comte de Chabot à accompagner , chez moi , mademoiselle ma fille, la duchesse de Rohan. »
Et ces mots prononcés avec fermeté , la veuve implacable d'un héros couvrit son visage pâle de son voile de deuil , et d'un signe encore empreint de courroux congédia le marquis , enchanté du succès de sa négociation.
XLIIÎ.
Od ne manque pas plus à la fortune heureuse, qu'on ne met
de l'empressement à fuir le malheur.
Recueil de Maximes,
On attendait sans impatience , cliez la duchesse Marguerite, le retour de M. de Senneterre ; on connaissait madame de Rohan et son caractère, et de tous côtés on reconnaissait l'impossibilité qu'elle se rendît à des
Ï.ÉS F ÉLICl TAXIONS* ù^i
sollicitations dont nul ne se dissimulait le peu de puissance. La joie néanmoins éclatait dans cette noble maison. Déjà le chevalier de Kersan, ayant cou m chez le comte de Chabot par l'ordre de la duchesse , s'était convaincu de l'insignianfice des blessures reçues dans le combat singulier; le comte serait pleinement rétabli dans deux ou trois jours, et la retraite forcée à garder jusque là, devienrdait un abandon fait autant aux convenances qu'à la nécessité.
Mademoiselle de Rohan , lorsque son premier écuyer reparut, resta pleinement tranquillisée après l'avoir entendu ; auparavant elle craignait que la vérité ne lui eût été déguisée, tandis qu'elle portait toute confiance à la dure franchise de son écuyer. Sur ces entrefaites parut le marquis de Senneterre^ et ce qu'il raconta causa une surprise inexprimable. La duchesse le lui fit recommencer à diverses fois, ne pouvant se lasser de l'entendre et à tel point elle doutait de la réalité.
Certes, tout le raccommodement entre la duchesse Marguerite et sa mère ne consisterait pas à cette visite d'étiquette, à cette réconciliation apparente ; mais c'était un pas énorme fait vers un pardon complet; ne serait-ce d'ailleurs que la malédiction promise évitée, ce serait un grand point. L'allégresse fut entière, et madame de Pienne la partagea sincèrement. Il tardait à la duchesse que M. de Chabot en fût instruit, et le marquis de Senneterre s'offrit à lui aller apprendre |çe changement favorable et inespéré, ^f . j*
Dès que ce seigneur fut sorti, mademoiselle de Rohan écrivit à sa mère une lettre respectueuse pour lui faire part du bonheur que donnait son indulgence, pour la conjurer d'oublier le passé ; que si on n'avait pu lui obéir en cette circonstance , on tâcherait de l'en dédommager désormais par une soumission, absolue à ses volontés ; que le comte de Chabot sentait vivement aussi la grâce accordée ; que coupable sans intention , il se
reconnaissait criminel, afin de mieux profiter du pardon promis; enfin, que l'un et l'autre se rendraient à ses pieds à l'heure indiquée, aussitôt que M, de Chabot pourrait quitter sa maison, ce qui aurait lieu dans quatre jours au plus.
Le chevalier de Kersan reçut la mission expresse de porter cet écrit à madame de Rohan ; il le fit , mais arrivé à l'hôtel de la douairière, il ne put arriver à celle-ci et dut remettre en mains tierces la lettre dont il était chargé. Ce maintien de la colère de madame de Rohan étonna peu la duchesse Marguerite, plus surprise lorsque deux jours s'écoulèrent sans que la réponse arrivât; elle renvoya de nouveau son premier écuyer , qui encore ne vit point la douairière; elle lui fit dire seulement qu'elle recevrait sa fille et le comte le jour où ils la feraient prévenir de leur visite et à l'entrée de la nuit.
Cette rigueur ainsi maintenue attrista mademoiselle de Rohan; elle avait espéré mieux
iÛU ils FELICITATIONS.
du premier acte de sa mère et commença â craindre que la réconciliation dont elle s'était flattée ne fût en effet qu'un sacrifice momentané fait à l'orgueil et point un déguisement de la tendresse maternelle déterminée, en conservant les apparences d'une rigueur naturelle, à revenir à des sentimens plus doux. Il fallut pourtant se résigner et conserver l'espoir que le premier pas franchi, les autres deviendraient plus faciles.
En attendant cette entrevue , qui se présentait sous un aspect sombre, mademoiselle de Rohan eut plusieurs devoirs à remplir. Ijes premiers furent envers la reine : elle alla au Palâis-Royal, où on la recul avec une faveur signalée. Anne d'Autriche lui renouvela l'unique condition qu'elle mettait à son mariage, que les enfans qui en proviendraient, n'importe leur sexe, seraient tous élevés dans la religion catholique. Ceci coûtait beaucoup à la duchesse , mais elle céda.
Lorsque l'on est sous la puissance de Ta-
LES FÉLICITATIONS. 40l
mour, on est réellement ce que les Espagnols appellent embeckmado , c'est-à-dire sans raison et tellement troublée dans l'exercice de celle-ci, que l'on est réellement incapable de se gouverner.
La reine voulut réconcilier la duchesse avec Monsieur; elle la retint au Palais-Royal jusqu'à l'heure où celui-là venait, t^t alors elle la lui présenta comme si c'eût été la première fois, en lui demandant de rendre à cette belle personne ses bonnes grâces, si par cas il les lui avait retirées. Monsieur, se faisant une vertu de la nécessité, répondit avec une galanterie parfiûte :
V Ce n'est pas , dit-il en riant;, que je n'aie fort à me plaindre de M. de Chabot, car j'ai été, je pense, blessé du coup d'épée qu'il n'a pas donné pourtant au prince de Savoie.
« — Eh ! mon frère, repartit la reine, mon
autorité n'aurait-elle pas reçu une plus forte
atteinte si le comte avait péri? Je n'aurais pu
m'empécher de punir ce meurîre; mais, à T. lî. 26
propos, je me plais à croire que le combat n'a point été prémédité, que c'est une rencontre toute de hasard et malheureuse. J'en ferai dresser des lettres d'abolition , que l'on remettra à ces messieurs, ma volonté expresse étant de n'accorder aucune grâce pour les duels prévus et disposés. »
Monsieur se mit à rire de nouveau , et Anne d'Autriche ne lui demanda pas \e motif de sa gaîté intempestive.
Le cardinal Mazarin survint; ce furent
d'autres complimens à faire et à recevoir
pour la duchesse. Elle s'en acquitta en personne satisfaite et à qui le bonheur laisse l'instinct de ses devoirs. M. le prince parut le dernier, et en la voyant ;
« Je viens, dit-il, de votre hôtel, madame la duchesse ; j'y ai paru tard , ayant voulu voir le comte de Chabot, avec qui j'ai passé la meilleure partie de la soirée. Sa conduite a été parfaite et lui assure de plus en plus mon estime; ne la mérite-t-il pas, ainsi que
celle des honnêtes gens? que vous en semble, Monsieur? »
Et le prince de Condé se tourna vers le duc d'Orléans.
« Oh ! repartit celui-ci , tout brave est pour vous la fine-fleur des galans hommes.
« — C'est, dit Anne d'Autriche, que M. le prince se connaît en bravoure et qu'il la neut apprécier nulle part.
. ,« — Quant à moi , ajouta le cardinal , je m'intéresse moins aux vainqueurs que je ne plains les vaincus. Ce pauvre prince Louis est désespéré ; il voudrait ne pas devoir la vie à M. de Chabot pour être en droit de lui arracher la sienne; mais les chaînes de la reconnaissance le lient avec tant de vigueur, que désormais il ne pourra que chanter les louanges de son heureux rival.
'^ « — Un Italien ferait mieux , » dit le duc avec aigreur et l'intention marquée d'être désagréable à Mazarin.
40i L£S FELICrîATIOXS.
' Celui-ci, sans se déconcerter, répliqua avec vivacité :
« Un Italien, un Français... Eh! Monsieur, combien de gens ne tiennent compte ni des services qu'on leur rend, ni des engagemens qu'ils prennent! »
Monsieur comprit Pépigramme cachée et se mordit les lèvres. Le prince de Condé ne se cacha pas , bien que son visage se couvrit die cette expression moqueuse r ui lui était si naturelle. La reine, pour rompre la conversation et paraître n'y donner aucune importance, demanda à mademoiselle de Rohan si elle avait arrêté le jour de son mariage. La duchesse répondit négativement, et cela suffit. Les propos prirent un autre cours.
La nuit lut plus douce pour la ducliesse que les précédentes; elle put se livrer en paix aux douceurs du sommeil, que jusqu'alors elle avait si peu goûtées; des songes pénibles, mystérieux, prophétiques ne la
tourmentèrent point ; elle se leva calme et joyeuse.
Mademoiselle de Chabot, qui dès la veille avait été s'établir chez son frère , arriva la première dans la chambre de la duchesse pour lui apporter les témoignages d'amour de la part du comte et les assurances que son retour à la santé était certain et serait rapide , et ceci ne retira pas la duchesse de son contentement.
Elle ne sortit plus de son hôtel, où afflua la foule des indifférens et de ceux qui se prétendaient ses amis; on la félicita sur un cas dont on aurait exagéré la faute sans l'issue du duel et sans la protection spéciale de la reine, de monsieur le prince et du cardinal Mazarin. Les serviteurs du duc d'Orléans ne furent pas les derniers à paraître ; on le remarqua : rien n'échappe aux courtisans , et mal en arrive à qui s'avise de croire'^ leur distraction ; elle est toujours jouée avec pro-^
fit, car c'est le meilleur moyen qu'ils ont pour mieux voir.
La duchesse s'aperçut néanmoins, parmi cette foule eiopressée , que ses parens en formaient le plus petit nombre ; le duc de Sully vint pourtant, mais à une heure où l'étiquette interdisait aux étrangers l'entrée de l'hôtel de Rohan. Sa cousine, le voyant, ne pût s'empêcher de lui dire : '
a Votre présence est la meilleure preuve que ma mère s'est radoucie , car assurément, sans son autorisation expresse, vous ne paraîtriez pas chez moi.
« — Ne dois-je pas des égards à la sœur de mon père ? C'est le chef visible de ma famille et de la vôtre.
a — Et vous lui portez Tobéissance que je lui dénie ?
« — Par ma foi ! repartit le duc de Sully en affectant de plaisanter, quoique ses paroles fussent l'expression exacte de sa conduite et de ses sentimens , j'admire votre in-
trépidité, sans me sentir le courage de la prendre pour exemple. Votre terrible mère a sur mon affection un ascendant que je ne lui conteste point, dans la frayeur que j'ai d'en être tout vivant étranglé pour peu que la fantaisie lui en prenne. Savez- vous , continua le duc et d'un ton plus sérieux , qu'à la place de monsieur de Chabot, je me tiendrais sur mes gardes: la duchesse douairière ne lui pardonnera jamais.
« — Vous êtes dans l'erreur , mon cousin : ma mère est moins implacable que vous pouvez le croire ; elle a chargé monsieur de Sen^ neterre de nous porter des paroles de paix, et nous irons la voir en vertu de son con-» sentement la première fois que le comte sortira après sa retraite ÏQXQée,
« — Lui chez elle! s*écria le duc. Ma chère Marguerite (et ceci fut dit à l'oreille, la voix baissée, quoique tous Ips deux fussent seuls dans la chambre), croyez-moi: si le comte va
tES FELICITATIONS.
chez ma belle tante, qu'il prenne ses précautions.
« — Oh ! duc de Sully, est-ce à vous à donner ce conseil horrible ? Songe/, de qui vous pariez et à qtii vous adressez ceci,
« — Ma cousine, ne vous fâchez pas et tenez pour vrai un vieux proverbe: Un bon averti en vaut deiix.n
Le propos lâché, le duc de Sully salua sa cousine et s'en alla. Quant à elle, confondue par ce qu'il venait de dire, indignée des soupçons qu'il élevait sur la loyauté de madame de Rohan, il lui fut impossible, même après avoir médité là-dessus, d'y accorder la moindre confiance, et elle se répéta, en chassant toute idée de méfiance, ce qu'elle avait dit à son cousin ; «C'est un conseil horrible.»
Aux cœurs hauts les bautes vertus.
{Recueil de sentences.)
Le cinquième jour à la suite du combat mémorable dont on s'entretenait encore à la ville, non moins qu'à la coui., monsieur le comte de Chabot envoya savoir si la duchesse Marguerite consentirait à le recevoir ; la per«
mission lui en fut accordée avec une satisfaction pareille à celle qu'il eut de l'avoir obtenue,et vers midi, l'heure du dîner,il se rendit à l'hôtel de R.ohan. Sa sœur et la marquise de Pienne furent présentes à l'entrevue, la seule que les convenances autorisaient avant le mariage. Messieurs de Montresor et de Senneterre accompagnaient le comte.
La présence de ces témoins, bien que familiers aux deux amans, les empêcha néanmoins de se livrer à la vivacité de leur tendresse. Les yeux de mademoiselle de Rohan laissèrent tomber quelques larmes, mais celles-là avaient tant de douceur, que la joie en était seulement embellie et point troubléel
Le comte renouvela l'expression de sa tendresse reconnaissante et prit de nouveau l'engagement solennel d'assurer par tous les moyens possibles le bonheur de celle qui faisait le sien avec tant de charme et d'éclat. On parla beaucoup, comme on fait en pareille circonstance, moins pourtant la duchesse,
embarrassée entre sa passion et sa réserve naturelle; mais madame de Pienne prétendit être chargée de ses pleins pouvoirs et la suppléa dans tout ce qui fut convenable.
La compagnie dîna à l'hôtel de Rohan. Les propos de table furent joyeux; on se formait une imajîe brillante de l'avenir. Le comte de Chabot admirait publiquement avec une franchise naïve la grandeur de sa destinée, l'importance du rôle qu'il jouerait avant peu.
« Comte, dit monsieur deMontresor, vous avez à recommencer le duc de Rohan : ce ne sera pas un médiocre ouvrage.
« — Aussi m'appliquerai-je de toutes mes forces à nepas rester au-dessous de son nom, que je vais porter.
a — Il ne vous sera pas plus lourd, repartit le même interlocuteur, que ne vous l'a été son épée ; vous vous en êtes servi à merveille. En vérité, duchesse, vous n'auriez pu la remettre en de plus fortes mains.»
Mademoiselle de Rohan rougit de conten-
41Ô LA GÉNÉROSÏTÉ.
tentement; elle baissa ses beaux yeux, et ce
silence fut sa réponse éloquente.
« Mais, dit tout-à-coup le marquis de Sen-
iieterre,placé à la gauche de la duchesse,avez-
vous songé à faire annoncer à madame votre
mère que vous iriez aujourd'hui chez elle
lui rendre l'hommage que vous lui devez? « — Déjà, et dès ce matin , j'ai rempli ce
devoir.
«t — Eh bien ! persiste-t-elle dans sa résolution si inattendue ?
« — J'ai reçu pour réponse que, vers le soir, elle me recevrait avec monsieur de Chabot, mais lui et moi, sans autre.
« — J'en suis peu surpris; il faudra beaucoup de temps pour qu'elle se décide à se montrer en public différente de ce qu'elle a été : c'est une capitulation faite entre ses sentimens réels et la siipériorité de son esprit. Dieu veuille que, dans cette visite, rien ne l'aigrisse et n'ajoute à son mécontentement!
« —Nous y apporterons, répMqua la du-
chesse, autant d'humilité qu'il en faut. Je
suis déterminée, pour ma part, à me laisser
accabler, si la fantaisie lui en prend, et je n3
doute pas que la même résolution ne soit
arrêtée dans la sagesse de monsieur de Chabot. '
« — Et bien il fera, ainsi que vous : il importe à votre bonheur, à votre repos, que madame de Rohan soit désarmée; un peu plus tôt, un peu plus tard, elle y arrivera, si de votre côté, une abnégation complète répond à ses emportemens. »
La duchesse en tomba d'accord , et la conversation sur ce point cessa. On sortit de table, et la belle saison, qui durait toujours, permit à la compagnie de descendre dans le jardin ; là, et profitant de la liberté que procure ce lieu , monsieur de Chabot, s'approdbant de la duchesse, l'entraîna insensiblement à quelques pas du reste des convives et lui dit qu'il avait réfléchi sur la visite à faire tantôt à madame de Rohan; il jugeait con-
4^4 LA GÉNÉBOSITÉ.
venable, pour ne pas aigrir davantage un esprit impérieux , d'éviter de se montrera elle avec un entourage nombreux, qui lui donnerait de Fhumeur, en manifestant Penvie de donner à son acte de condescendance une solennité propre à l'engager pour Pavcnir. «Il vaut mieux, poursuivit le comte, que nous nous y rendions, moi seul dans mon carrosse, et vous seqle aussi avec mademoiselle de Polduc, qui ne sortira pas du votre; n'amenez que les gens indispensables à votre service, et si vous jugez nécessaire d'être escortée du chevalier de Kersan, il, tiendra compagnie à mademoiselle de Polduc» */fjoo La duchesse trouva tant dé raison et de délicatesse dans cette proposition, qu'elle y acquiesça avec autant d'empressement que de reconnaissance. Elle en parla un peu plu§ tard à madame de Pienne , et celle-ci Papprouva avec non moins d'applaudissemens.
^'^TL'heure de remplir ce devoir pénible approchait, et avec sa venue , une inquiétude
inexprimable saisit le cœur de mademoiselle de Rolian: il se rappelait de la dernière fois où la douairière s'était faite entendre, et il avait des échos où retentissaient encore la colère et l'indignation de cette femme si redoutée de tous ceux qui dépendaient d'elle. Serait-il à espérer que, moins emportée cette fois, elle vaincrait son mécontentement?.... Quoi qu'il arrivât , il fallait aller affronter cette tempête terrible ; on la conjurerait à force de douceur, d'abnégation de soimême et de complète soumission.
Messieurs de Montresor et de Senneterre partirent de bonne heure. Eux éloignés, la porte fut défendue aux survenans ; mademoiselle de Rohan ne crut pas néanmoins pouvoir se dispenser de faire une toilette extraordinaire et d'ajouter à sa parure^ car elle savait que toute négligence en ceci paraissait peu séant et même irrespectueux à sa mère.
L'impatience du comte à venir auprès de
sa femme future lui avait fait illusion suf le retour de sa force première; il était faible encore , car il avait perdu beaucoup de sang. Ses vêtemens, sans être magnifiques, ce qui aurait été un autre genre d'inconvenance , étaient en rapport avec sa condition. Au moment de partir, il s'aperçut qu'il portait l'épée du duc de Ptolian, juge glorieux de l'amour de sa fdle, et il dit à la duchesse :
rt Je n'oserais me présenter avec cet ornement précieux devant madame votre mère ; ne peut-il nous attirer ses reproches, l'aigrir et provoquer une scène que nous voudrions éviter? »
Le front de la duchesse rougit; il y eut en son âme un combat entre son orgueil , qui aurait voulu que le comte gardât l'épée de son père , et entre la certitude de l'orage que sa vue ne manquerait pas d'élever ; celte dernière l'emporta , et mademoiselle de Rohan convint que ne point blesser sa
Là. GENEROSITE. 4lt
mère dans sa vanité la plus chère était sage, mais elle ajouta :
« Puisque vous avez accepté ce don de mon amour, puisqu'il a fait devons un Rohan, il n'est pas séant non plus qu'une autre épée la remplace. Vous êtes encore malade et en convalescence , à peine vous ne pouvez porter des armes ; quittez donc celle-là, j'y consens : c'est tout ce que je veux accepter. »
Le comte trouva ce terme moyen propre à satisfaire madame de Pvohan sans offenser la duchesse Marguerite et il se flatta que la douairière ne s'en apercevrait pas.
La nuit tombait, il fallut partir; mademoiselle de Polduc , de son côté, n'était pas sans inquiétude : elle savait l'éloignement que lui portait la douairière , et la frayeur
d'aller vers elle la tourmentait; aussi fut-ce avec joie qu'elle appritque son rôle, ce jourlà, se bornerait à accompagner mademoiselle de Rohan jusqu'à l'hôtel de sa mère. T. II. a^
418 LA «ÉNKROSITÉ.
La duchesse Marguerite non plus n'était pas tranquille; vivement émue, au contraire, inquiète, effrayée même, elle aurait voulu connaître à l'avance toutes les particularités de l'entrevue prochaine. Le comte aussi ressentait quelque agitation , et il conjurait son amour d'imposer silence à la susceptibilité de la délicatesse. Chacun de ces personnages avait alors sa part de trouble et .d'embarras.
Lorsque les carrosses s'arrêtèrent dans la cour de l'hôtel , le cœur de la duchesse Marguerite battit avec une nouvelle véhémence. Ce fut monsieur de Chabot qui luimême , avec un empressement de galanterie et d'amour , ouvrit la porte de celui de mademoiselle de Rohan , à laquelle il servait d'écuyer, malgré ce que put dire le chevalier de Kersan pour se maintenir dans le droit de ses fonctions; le comte n'écouta pas a plainte, qui fut accueillie avec un sourire de satisfaction adressé au coupable.
LA GÉNÉROSITÉ. i^l9
Les gens de madame de Rohan se présentèrent en petit nombre; elle-même allait bientôt sortir , sans doute, car une de ses voitures était là prête; les chevaux étaient mis et le cocher occupant le siège. Les deux amans conjecturèrent qu'après les avoir vus, elle se retirerait dans une de ses terres pour y cacher son désespoir.
On les fit monter au premier étage, où était l'appartement d'honneur et les salons de réception extraordinaire; l'escalier, les diverses pièces à parcourir étaient néanmoins assez mal illuminées. En traversant la galerie , la duchesse aperçut vers le milieu un fantôme noir et gigantesque ; elle en éprouva une frayeur extrême et serra avec force le bras du comte , autour duquel le sien était placé; le comte, lui aussi, parut frappé de cette vision étrangère... La duchesse alors lui dit :
« C'est la statue de mon père qu'on a voilée de deuil ; madame de Rohan , par là ,
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nous annonce que le pardon ne nous sera pas accordé. »
Elle soupira, et monsieur de Chabot fit comme elle.
Le salon où ils entrèrent enfin était solitaire; un simple valet apporta un fauteuil pour mademoiselle de Rohan et une chaise à bras pour son compagnon : c'était une étiquette d'usage et à laquelle on ne donna aucune importance.
Quelques minutes s'écoulèrent et la douairière ne parut pas; son retard était combiné certainement. Ceux qui l'attendaientcédaient à des pensées trop tumultueuses pour converser librement; pendant son absence ils se taisaient, et un bruit sourd se faisait entendre dans l'éloignemenl. Une épée tomba sur le plancher en dehors de la salle; le comte ne se trompa point au choc retentissant du fer, mais il ne dit rien sur cet incident particulier. Enfin, une voix annonça : « Madame la duchesseduuairière de Rohan.»
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Le comte se leva ; mademoiselle de Rohan : ne le put d'abord, à tel point son corps trem-s> Wa, mais la frayeur de manquer de respect à sa mère lui prêta enfin Pénergie dont elle avait tant besoin.
La douairière parut, ensevelie sous sa mante, sous son bandeau de veuve, plus pâle, plus imposante que de coutume; elle s'avança lentement , sans rien dire, vers le» g siège qui lui était préparé à l'avance , fauteuil aux dimensionsgigantesques, en bois d'ébène sculpté, garni de velours noir, et au-dessus du dossier , s'élevaient les écussons réunis des Rohan et des Sully , sommés de la couronne ducale et supportés par des lions armés. Aucune femme , aucun officier de la maison ^ n'accompagnait la sombre douairière ; elle > s'assit sans inviter ni sa fille ni le comte ka en faire autant, et eux n'osèrent pas l'imir-> ter , à tel point on craignait de la blesser en la moindre chose; ils demeurèrent donc debout devant elle , semblables à des criminels
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à qui un juge inflexible va prononcer leur sentence. Il y eut un instant de recueillement réciproque; la scène commençait sous de sinistres auspices ; ce silence pesait à mademoiselle de R.ohan comme un poids insupportable. Enfin la douairière, sans daigner regarder celle-là, prenant la parole :
a Comte de Chabot , dit-elle , je suis bien aise de vous voir. »
Ce début charma la duchesse Marguerite; un soupir de satisfaction lui échappa ; sa mère , sans y faire attention , du moins en apparence, poursuivit :
« Je vous ai connu pour un homme d'honneur, sage, quoique jeune ; aussi ai-je en vous plus d'espérance que dans tout autre que je trouverais à votre place. Ecoutez-moi : mademoiselle de Rohan veut vous épouser ; c*e$tune folie, une folie coupable , car enfin vous savez bien que vous n'êtes point fait pour prendre une fille de si haute maison.
« — Madame , repartit le comte , je sens tout l'honneur qu'elle me fait-
« — L'honneur , il est vrai , reprit la douairière avec un sourire de mépris , et si la chose se pousse au bout , je pourrai dire , en m'appliquant les paroles du prophète :
Les gens entrez sont en ton héritage;
Hz ont poilu, Seigneur, par leur oui (rage,
Ton temple sainct, Hierusalem détruite.
Si qu'en monceaux de pierre ils l'ont réduite.
a Comte de Chabot, vous pourriez faire une œuvre d'honnête homme; vous conviendra-t-elle? en aurez- vous [ecourage? ce serait un noble effort de vertu... Vous m'enten dez. . . Eh bien ! qu'en pensez-vous ? »
Monsieur de-vQiabot garda le silence ; la duchesse Mars'uerite, voulant venir à son secours , ouvrait la"" bouche pour répondre ; un signe impérieux de la douairière la lui ferma, et elle poursuivant :
« C'est tout simp'e : vous persistez à marchçr dans la route où vous êtes entré, elle
^oussemble belle; ce sont fausses espérances : il est au bout remords d'abord et flétrissure ensuite. Ainsi donc, vous ne voulez pas renoncer à la main de ma fille ? je vous offre pourtant ma lortmjc en retour.
« — Ah! madame, s'écria le comte, pourquoi m'humilier par cette offre qui me blesse:' gardez vos biens, même ceux de votre fille : c'est sa personne seule que je veux.
« — Voilà de beaux sentimens , mais par malheur on ne peut les mettre à l'épreuve : ma proposition pouvait être effectuée et non la vôtre; vous vous faites généreux à bon marché. Au reste , je ne suis pas mécontente de vous voir dans la nudité jpe votre cœur : elle me rendra plus facile|^ qui me reste à faire. Ainsi, on ne peut s'entendre avec TOUS ?
€ — Non , madame , de cette manière; au moins soulîrez que me mettant à vos pieds , je vous conjure de me montrer moins dé
rigueur; je puis être coupable, je le suis certainement dès que j'ai le malheu.r de vous déplaire; mais que mes regrets, que mon respect profond...
« — Levez vous, Chabot , dit fi oidement la douairière , vous m'excédez eu pure perte; j'ai fini avec vous. A votre tour maintenant, à votre toiu", fille rebelle , vous , Marguerite de Rohan. Des passions insensées vous ont perdue; vous êtes tombée si bas, que vous relever de ce bourbier infect n'est plus possible; ce doit être à moi d'en prendre ie soin.»
Madame de Rohan se leva, et prenant une de ces attitudes majestueuses qui lui étaient familières : '
« Ecoutez, dit-elle encore, vous, mademoiselle de Rohan , et vous, Chabot : votre mariage serait la honte, non-seulement de ma maison , mais encore celle de toutes les familles princièresde l'Europe; un consentement de ma part, même non approuvé par'
mon cœur, serait un crime que, Dieu aidant, je ne commettrai pas.
» — Ah ! ma mère , dit la duchesse Marguerite , vous manquez donc à votre promesse engagée à monsieur de Sennelerre?
« — J'imite mademoiselle de Rohan : ne s'était-elle pas engagée envers moi , envers monsieur le prince de Savoie ? doit-on agir envers les parjures autrement qu'ils agissent envers nous?... Non, certes, ma bouche ne prononcera point un pardon odieux ; non, la duchesse douairière de Rohan sera implacable; elle vous punira tous les deux selon vos œuvres , vous^ Chabot, en vous enlevant et pairie, et principauté, et duché, et tant de magnifiques terres que vous ne posséderez jamais , et voi^s, fille ingrate, en vous rejettant en arrière, en mettant avant vous un héritier légitime de votre père, héritier inconnu jusqu'à ce jour par la faute de notre tendresse coupable. Oui, un fils des Rohan
existe, et il va paraître pour anéantir vos droits prétendus. »
Ces paroles annonçaient le fameux Tancrède que madame de Rohan voulut faire reconnaître par le parlement de Paris, et qui mourut après avoir vu ses prétentions repoussées par un jugement de défaut.
La duchesse, en ce moment, se contenta de répondre qu'elle se soumettrait à ce que des juges éclairés décideraient.
« Mais en attendant que cette cause soit plaidée, dit la douairière, vous allez, mademoiselle ma fille, suspendre votre mariage et vous retirer dans notre principauté de Léon.
« — Moi, madame?
« — Oui, vous. Cette grâce me serait-elle refusée?
« — Vous l'obtiendriez, sans doute, si en retour, votre pardon m'était promis.
« — Vous partirez.
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« — Ah! ne me forcez j)as à une autre de's-
obéissance. ■'M>,['t\'r^
« — Eh bien ! puisque les prières n'obtiennent rien de vous> que la force agisse : on ne décline que vainement son autorité. » '
Madame de Pvohan dit et frappe des mains... Soudain, par diverses portes qui s'ouvrent, une vingtaine d'hommes armés pénètrent dans le salon et s'élancent aveç^ , tant d'impétuosité sur le comte de Chabot, î. qu'il est saisi avant d'avoir pu se défendre, et comment aurait-il pu le faire? il était venu là même sans épée. Mademoiselle de Rohan pousse un cri aigu, court au comte, et avec ' la vivacité de l'amour et la dignité de son, rang, repousse ceux qui aident à la trahison si indignement machinée.
« Qu'on le réprenne, s'écria la douairière, qu'il soit garrotté, et s'il se défend, qu'on le*^ tue.
«—Ah ! madame, dit monsieur de Chabot, j'avais des remords et vous m'en délivrez
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« — Ma mère ! réplique à son tour la duchesse, ma mère ! que voulez-vous donc ?
« — Votre séparation éternelle. Tout est disposé , des relais sont prêts ; on va vous conduire hors de Paris, hors du royaume. L'Angleterre me donnera un asile , où je vous retiendrai jusqu'au retour de voire raison.
« — N'attendez jamais de moi aucune faiblesse, dit la duchesse avec véhémence: je suis la femme de monsieur de Chabot, et je prends Dieu à témoin de lindissolubilité des nœuds qui nous lient.
« — Le temps les dénouera, repartit madame de Rohan avec un sourire amer... Et vous autres, qu'on m'obéisse; je relève tous ceux qui me servent du respect qu'ils doivent à ma fdle... Le carrosse l'attend ; qu'on l'y conduise. »
Monsieur de Chabot, dans le désespoir qui l'égarait, faisait des efforts prodigieux, malgré sa faiblesse physique, pour voler au
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secours de la duchesse Marguerite ; déjà le poignard d'un farouche valet avait effleuré sa poitrine; son courage était vain, il allait mourir et son amante entraînée, lorsque tout-à-coup le prince de Savoie apparut inopinément, suivi des ducs de Bouillon, de La Force, du vicomte de Turenne et du maréchal de La Molhe-Houdancourt, et Pon put dans la galerie apercevoir leur suite nombreuse.
A l'aspect de cette compagnie inattendue, la douairière de Rohan laissa voir sur son visage la contrariété que son âme en éprouvait; ses bras, qui d'un geste impératif commandaient à ses satellites de poursuivre leur lâche coupable , retombèrent en signe de découragement; un éclair brilla dans ses yeux^ il s'éteignit au milieu d'une fureur impuissante.
La duchesse Marguerite, toute entière au péril du moment, se tourna vei^ le prince Louis :
« Ah ! monsieur de Savoie , êtes-vous d'intelligence pour nous persécuter en ce moment?
« — Je ne le crois pas, ajouta le comte de Chabot.
« — De quoi m'accusez-vous, madame, et que se passe-t-il donc ici ? demanda le prince, quoiqu'il eût déjà deviné à peu près la vérité. Je venais, avec ces messieurs, conjurer ' madame de Rohan de vous rendre sa tendresse, car j'ai encore à m'acquitter envers monsieur de Chabot.
« — Non, non, s'écria celui-ci : vous m'avez du la vie , c'est vrai ; mais vous venez de sauver la mienne, vous avez fait plus encore Ah! prince, notre rôle a changé.
« — Messieurs , dit mademoiselle de Rohan , ma mère est souffrante; le repos lui est nécessaire; vous plairait-il tous de me ramener chez moi? »
La douairière alors étendant ses mains vers sa fille :
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« Tu Pemportes, dit-elle, mais tu n^échapperas pas à ma malédiction. »
Et aussitôt elle rentra précipitamment dans sa chambre. La duchesse IMarguerite s'écria :
« Mon Dieu! si tu crois que je mérite tant de colère, frappe- moi; mais si tu la trouves injuste, tu en détourneras certainement l'influence.
« — Madame, dit alors le prince de Savoie, acceptez mon bras, et vous, messieurs, pai>tons. »
La noble troupe s'éloigna, sans qu'aucun des misérables qui tout à l'heure avaient tant d'audace osât retenir ni mademoiselle de Rohan, ni le comte de Chabot.
Un secret profond fut promis sur cet acte hardi de la douairière; on le garda tant qu'elle vécut.
La duchesse Marguerite fut mariée selon son désir, cl la première fois qu'elle vint au Palais-Royal rendre ses devoirs à leurs ma-
jestés avec le nouveau duc de Rohan Chabot, mademoiselle de Montpensier, la grande mademoiselle, se penchant vers la maréchale d'Etampes, dame d^honneur de madame la duchesse d'Orléans, sa belle-mère, lui dit:
« Toute fille de haut rang qui épouse un gentilhomme fait une folie insigne, outre qu'elle se déshonore. »
Monsieur de Lauzun, en ce moment, traversait le salon.
FIN DV TOME OEIXIÉMC CT DER.IIëR.