‹ Mademoiselle de RohanChapitre 29 sur 30 · UNE EXPLICATION · texte numérisé non relu

UNE EXPLICATION

Savoie et le comte de Chabot devraient s'interdire tout échange de propos. Nous sommes juges, et les parties, poursuivit- il en souriant, ne doivent pas s'irriter à l'audience.

« — Ici donc demain, à six heures du matin, dit le maréchal.

« — Demain , à huit heures du matin , au Cours La Reine , repartit M. de Chabot , puisque le prince Louis l'a voulu.

« — Ah! jeune homme, vous êtes prompt; j'aurais mieux attendu de votre déférence, dit à son tour le maréchal , qui parut blessé de son insistance.

« — Vous m'excuserez lorsque vous aurez rédéchi, répliqua l'interlocuteur, que M. de Savoie peut offrir à la duchesse Marguerite une couronne en perspective, tandis que moi ie ne peux lui présenter qu'un honneur intact de toute faiblesse, et la délicatesse de ma position est telle, que trop de condescendance de ma part irriterait la susceptibiUté de la cour.

« — Et VOUS avez raison, dit le maréchal : ceux de votre rang ont beaucoup à faire pour ne pas achever de descendre; il faut plus que du courage pour monter jusqu'où l'on veut aller. A demain donc, au Cours La Reine et à six heures du matin. »

T. lï.

L'âDIEU.

La bonne nourriture de chevalerie rend le c«ur

moult haut.

{Recueil des troubadours.)

Le comte de Chabot, en achevant à mademoiselle de Rohan et à madame de Pienne le récit dont je viens de donner la substance, ne le rendit pas, ai -je dit plus haut, dans toute son exactitude; il tut que le nouveau rendez-vous dût avoir lieu au Cours La Reine,

L* ADIEU. Ut6

et la duchesse, à l'ambiguïté avec laquelle il s'exprima, crut que le lendemain on se réunirait encore chez le maréchal de La Mothe- Houdancourt ; elle se flatta que des propositions seraient faites et acceptées, que le prince de Savoie ne s'opiniâtrerait pas à vouloir l'obtenir contre son gré.

M. de Chabot l'entretint dans cette erreur, que la marquise ne partagea point; mais elle ne put obtenir l'aveu de la vérité, car le comte voyant l'heure avancée, prit congé des deux amies en renfermant dans son cœur l'émotion qu'il éprouvait : ce serait peut-être la dernière fois qu'il voyait sa noble maîtresse; peut-être que la nouvelle terrible de sa mort retentirait le lendemain comme un coup de foudre dans l'hôtel de Rohan. Oh! du moins, s'il devait périr, le trépas lui serait doux, s'il pouvait être certain que la duchesse n'en serait pas anéantie. «Qu'elle vive! se disait-il, qu'elle vive et m'oublie! Ah! n'a-t-elle déjà que trop fait pour moi ! »

556 l'adi£u.

Il se levait et déjà s'éloignait; lors, la duchesse, le rappelant d'une voix fortement

accentuée :

« Comte de Chabot , dit-elle , l'espoir ne m'abandonne pas, mais là fortune peut nous être contraire et nous accabler tous les deux. A^'ous allez demain, prétendez-vous, à unf; assemblée où l'on cherchera des moyens pour vous accorder avec votre rival; Dieu veuille qu'on les trouve! mais s'ils manquent aux conciliateurs..,. Ecoutez : je vous aime et je peux vous perdre; si vous sortez vainqueur de ce combat singulier, ma main est à vous; si vous y perdez la vie. la mienne s'écoulera dans la viduité; je prends le ciel à témoin que mon existence toute entière s'écoulera dans la retraite et les alarmes. Allez. »

A ces mots, le comte, transporté d'amour et au lieu d'obéir, retourna sur ses pas, se jeta à genoux devant la duchesse , et sans parler, couvrit sa main de baisers de feu.

« Je vous entends, dit elle; vous êtes un

l'adiei. 357

homme d'honneur, vous ne me trompez pkis : le duel aura donc heu ?

« — Il faut que je vous mérite , repartit M. de Chabot avec impétuosité, que je me rende digne de tant de bonheur et de gloire. Non, non, ne craignez pas pour moi : je demeurerai invincible; le souvenir de vos bontés, l'espérance assurée de ma prospérité future élèveront mon adresse jusqu'au niveau de mon courage, et je serai vainqueur.

« — Vous avez besoin de l'être, si vous voulez que je ne descende pas dans la tombe où vous reposerez; mais qu'un dernier gage vous réponde de tout ce que je vous ai promis. Nouveau duc de Rohan , poursuivit la duchesse Marguerite en allant détacher de la muraille une épée supeibe à la poignée d'or enrichie de pierreries et qni faisait partie d'un trophée militaire placé à l'opposition du tableau où le héros de ce nom était représenté, nouveau duc de Rohan, voici le fer dont mon père se servit pendant tout le

96t l'adieu.

cours de sa vie glorieuse; cette arme si bien connue de ses ennemis tremblans, c'est à vous que je la confie; vous ne pourrez !a laisser tomber au pouvoir de celui qui aspire à sa conquête en me contraignant de me donnera lui; en la ceignant, vous succédez à mes ancêtres, vous héritez de la principauté de Léon , vous devenez apte à recueillir le royaume de Navarre si les Bourbons s'éteignent avant nous, vous êtes enfin pair de France et désormais ne paraîtrez pas inférieur à votre rival.... Oui, vous l'égalerez en grandeur, comme vous êtes son émule en vertu, et mon amour sera la récompense, de votre mérite et de votre valeur, w

Dès que le comte de Chabot avait vu ce que voulait faire mademoiselle de Rohan, il s'était agenouillé devant elle, la regardant avec des yeux remplis de tendresse et d'intrépidité; il baisait ses l^elles mains, tandis qu'elle lui ceignait cette épée à laquelle tant de richesses étaient réunies, tant de gran-

l'adieu. 359

deurs mélangées ; il admirait la beauté extraordinaire de son amante et qui brillait de tout l'éclat de l'héroïsme et de l'enthousiasme.... Il se releva, et de son côté:, par un mouvement que son cœur lui dicta impétueusement, il tira l'épée du fourreau et l'étendant vers le portrait du duc de Rohan :

« Grand homme, toi dont la renommée remplit le monde, toi dont l'histoire conservera les hauts-faits, si jusqu'ici tu as pu du séjour que tu habites t'irriter de la faiblesse de ta noble fille pour un jeune inconnu que rien ne recommande encore, patiente un peu, et dans un avenir prochain, je justifierai son choix par les actes relevés d'une vie consacrée désormais à son bonheur et au service de la France; jg serai digne d'elle et je ne serai pas Rohan sans honneur. »

Ces paroles partirent d'une âme enivrée; elles achevèrent de charmer la duchesse, et elle leur dut de pouvoir étouffer un instant les pressentimens sinistres qui se complai-

360 l'adiev.

saient à l'assaillir. Monsieur de Chabot se jeta une autre fois sur ses belles mains, les échauffa du contact de ses lèvres embrasées, et puis se précipita soudainement hors de ce shlon où il venait de prendre une nouvelle existence et de contracter des engagemens si solennels.

La duchesse, en le voyant partir, s'avança les bras étendus comme pour le retenir encore. Un cri sourd de douleur et d'amour lui échappa; mais le comte, quoiqu'il l'entendit, n'y répondit point : le devoir lui commandait et seul fut obéi; il avait assez fait pour la tendresse ; mais dès qu'il eut disparu, le cœur de mademoiselle de Rohan se brisa de nouveau et la femme faible succéda à l'héroiue exaltée.

Tout cela eut lieuavec tant de spontanéité, que la marquise étonnée ne put que témoigner par ses gestes sa surprise muette ; son âme sentit vivement le prix de ce qu'elle voyait et la magnanimité de ce couple que

l'adiei. 361

la Providence avait formé sur un modèle égal de vertus et de sentimens généreux; des pleurs d'admiration mouillèrent aussi ses paupières, et lorsqu'elle se trouva seule avec la duchesse :

« Vous êtes, dit-elle, au-dessus de mes éloges; vous avez tenu le langage de ces femmes célèbres, l'ornement de leur sexe et l'exemple de l'univers. Ah! chère amie, que le ciel vous doit de récompenses, que vous en méritez , et combien de bonheur découlera d'un pareil caractère !

« — Reverrai-je monsieur de Chabot? répliqua mélancoliquement la duchesse ; le reverrai-je^ croyez- vous?

« — ■ J'ai foi, dit la marquise^ aux miracles provoqués par des actes semblables à ceux dont je viens d'être le témoin ; il vous a dit q.i'ilsera invincible, il doit l'être; vous avez tî'op fait pour qu'à son tour il ne s'élève pas au-dessus des autres hommes, Cest à la vie-

362 l'adieu.

toire qu'il cour^ et certainement ce n'est pas

à la mort.

« — J'accepte cet augure, repartit mademoise de Rohan, qui avait néanmoins de la peine à se distraire d'une funeste idée; mais combien peu je vaux les témoignages de satisfaction que vous me prodiguez! si vous saviez à quel point je manque d'énergie!... »

Les soupirs l'empêchèrent de poursuivre.

Madame de Pienne s'employa tant qu'elle put à la distraire, à la consoler, en ne lui montrant que le triomphe dans l'avenir. Ses soins ne furent pas néanmoins couronnés d'un plein succès: la situation était trop incertaine, trop effrayante, pour qu'on pût l'envisager avec sécurité,

La nuit s'avançait.

« Vous ne me quitterez pas, dit la duchesse; je périrais à l'avance si j'étais abandonnée à toutes les angoisses de la solitude; mon égoïsme vous condamne à partager mon

l'adieu. 363

insomnie. Hélas! j'ai besoin des consolations de votre amitié.

« — Je ne vous les refuse pas; vous avez devancé, voilà toute la prière que j'allais vous adresser. Non, sans doute, je ne peux pas davantage vous laisser seule que moi-même il me serait possible de le demeurer; nous attendrons ensemble, et ce n'est pas le repos que cette nuit nous apportera. »

Qui veut mourir ou Taincre est rarement vaincu.

ConHEILLE , les Horaeês, «et. II, K. 1".

En quittant l'hôtel de Rohan et bien que l'heure fût indue, puisque minuit allait sonner, monsieur de Chabot crut convenable de se présenter à l'hôtel de Condé. Le suisse, en le voyant, lui dit que son altesse sérénissime avait ordonné qu'on le laissât entrer à

quelque moment qu'il vînt avant l'instant de son coucher. Un valet de pied précéda le comte et l'amena dans la chambre de monsieur le prince, qui se faisait déshabiller. Aussitôt qu'il parut :

« Eh bicnî lui cria le héros de l'époque, vous voilà engagé dans une partie charmante avec le prince Louis; c'est vous, assure-t-on, qui avez fait le mutin avec une grâce parfaite. Le duc de La Rochefoucauld m'a tout raconté.

« — J'ai agi, monsieur, comme tout autre aui'ait fait à ma place: la position du duc de Nemours est assurée ; j'ai la mienne, au contraire, à établir.

a — En vérité, je ne sais où elle parviendra , si on juge de son avenir par l'éclat dont elle commence. Se faire aimer de la duchesse de Rohan et croiser le fer avec un prince de la maison de Savoie ! Mon cher Chabot, vous irez loin.... La reine sait l'affaire; le cardinal m'a demandé de sa part quelle mesure il fallait prendre. — Celle, ai-je répondu, d'en-

voyer un capitaine des gardes sur le champ du combat une heure après que la rencontre aura eu lieu. — Mais les ordonnances du feu roi? — Il fallait son ministre pour les exécuter; vous chargeriez-vous , monsieur le cardinal, de verser le sang de la noblesse du royaume? — J'ai parlé comme pour moi.

Ainsi la lice sera pleinement libre , et vous avez besoin qu'elle le soit. Votre bonheur vous attirera de nombreux ennemis; ils ne demanderaient pas mieux que de se dédommager aux dépends de votre courage des prospérités de votre fortune. Fermez-leur la bouche au premier mot. »

Monsieur de Chabot remercia S. A. S. de ses bontés.

« Ne m'en ayez pas tant de reconnaissance, repartit en riant monsieur le prince, car le plaisir de faiie endever le duc d'Orléans s'élève troj) peut-être à côté de mon affection pour vous. Ce beau prince ne sort plus du Luxembourg; il est malade, il se médicamente;

aussi, pendant toute sa vie, il a été plus souvent à sa chaise percée que sur le champ de bataille, et a pris beaucoup plus de casse et de séné que de châteaux - forts et de villes. »

Monsieur le prince ajouta qu'il savait de science certaine que madame de Rohan brassait quelque méchant coup , à tel point sa colère devenait furieuse. « Songez plus à vous défendre , poursuivit-il , de l'infamie d'un assassinat que des chances d'un duel, dont un homme de cœur et adroit se démêle toujours à son avantage. Cette vieille huguenote se croit encore au temps de son père et de son mari , où elle régnait souverainement sur une partie de la France. Je la fais épier et je tâcherai de vous sauver de sa noire malice. »

Monsieur de Chabot, avec des sentimens dignes de lui, parut vouloir douter de ce qui lui était dit , et le prince répliqua : « Soyez moins magnanime, et lorsque vous aurez

36S LE DLEL.

deux ennemis, chacun de sexe différent, ayez les yeux ouverts sur celui en jupons: c'est le conseil que vous donnera la prudence. »

Le comte prit congé de monsieur le prince et rentra chez lui pour se préparer à l'avance aux événemens de la journée prochaine. Son premier soin fut d'écrire à la duchesse Marguerite une lettre où son âme se déploya toute entière. On ne devait la remettre que dans le cas où il succomberait, et elle avait pour but d'amoindrir un désespoir, qu'à trop juste raison il savait devoir être sans borne.

Il fit ensuite ses dispositions dernières, laissant à sa sœur Marie tout ce qu'il pouvait lui donner, remerciant la reine, monsieur le prince et le cardinal Mazarin de leur protection bienveillante. Il n'oublia ni la marquise de Pienne , ni ses autres amis; chacun trouverait dans cet acte une preuve de son souvenir et de son attachement. Il acheva

fort tard, et déjà, comme l'on était aux plus longs jours de l'année, la nuit s'était effacée pouf faire place à l'aurore, qui teignait le ciel de couleurs brillantes et variées.

Monsieur de Chabot s'approcha d'une fenêtre, l'ouvrit et respira la fraîcheur du matin. Aucun nuage ne troublait la pureté de l'air; tout encore était calme dans Paris, et il s'étonna de l'agitation tumultueuse de son propre cœur. Ce n'était pas sans raison que celui-ci se montrait ému, au moment où il aliaittout perdre ; que de biens allaient peutêtre lui échappera la ibis! son avenir se présentait sous un aspect si riant, si magnifique ! Il se laissa aller insensiblement à une rêverie mélancolique, à des pensées sinistres dont l'influence fut telle, qu'il tomba en un profond accablement. C'en était fait, il eûtété vaincu , si tout à coup son regard distrait ne se fût reposé sur l'épée du grand duc de Rohan. A sa vue, son cœur engourdi se réveilla d'un sommeil léthargique, son sang T. lï. 24

recommença à circuler avec une nouvelle vivacité; il courut à cette arme précieuse,]^ saisit 5 à son contact, une chaleur belliqueuse alluma en lui des flammes qui retrempèrent son intrépidité ; il ne désespéra plus de triompher , et le triomphe manque rarement à celui qui a la confiance de l'obtenir.

^7 Vers cinq heures du matin , le marquis de Senneterre arriva le premier ; le comte <^ç Montresor le suivit de près, et en entrant : « Mon cher Chabot, dit-il, vous êtes- vous mis en règle avec la Sainte-Eglise?

« — J'avoue n'y pas avoir songé.

« — Quoi! vous ne vous êtes assuré d'aucun appui dans le ciel? vous avez eu d'autant plus de tort, que je connais un haut personnage qui depuis hier frappe à la porte du Paradisj afin d'y rencontrer quelque Saint de mauvaise humeur contre vous , qui soit porté à seconder la haine qu'il vous a vouée. »

M. de Montresor, en éclatant de rire,

raconta ensuite aux auditeurs que le duc d'Orléans faisait dire aux Chartreux, ses voisins j et aux Jacobins de la rue Saint- Jacques , des messes qu'il renforçait d'une neuvaine, pour que le comte de Chabot pérît, soit de la main du prince de Savoie, soit de toute autre façon; « et le fait, ajouta-il, est certain , car l'aveu m'en est venu de la piété éclairée de son altesse royale. »

La gaîté du narrateur devint communicative; puis, on déplora la superstition criminelle de Gaston de France, qui passait toute sa vie dans le libertinage et dans les excès d'une dévotion mal entendue. Peu après on se mit en route dans le carrosse du marquis de Senneterre ; ceux du comte de Montresor et de Chabot suivaient. Un chirurgien occupait le second : c'était une mesure de précaution convenue entre les témoins ; elle pouvait être utile.

On parvint au lieu du rendez-vous avant le prince de Savoie et sa compagnie ; l'im et

l'autreneseldrent point attendre jiLsarrivèrent peu après. Les deux troupes se présentèrent en même temps devant lui et l'on se salua réciproquement. Le maréchal, ne sortant pas de son rôle de médiateur, essaya d'accorder les rivaux; il employa son zèle et la bonne volonté des témoins ; ce fut sans succès. Le prince de Savoie , prenant la parole , dit :

« La possession de mademoiselle de Rohan est si précieuse, qu'y renoncer me semble impossible; quant à moi , la force me manquerait pour y consentir; je me refuse donc à toute conciliation dans laquelle mon droit acquis ne serait pas consacré.

« — Dans ce cas, prince, repartit monsieur de Chabot, il ne me reste qu'à profiter de l'honneur que vous voulez me faire. »

C'était terminer l'office du maréchal.

« Messieurs, dit-il, je vous aurais souhaité raisonnables; vous voulez n'être que braves. Eh bien! je dirai, en employant la vieille for-

mule de nos anciens tournois : Qiio?i laisse aher les bons coinbaltans, »

Dès ce moment, le duel de\renu inévitable, les témoins avaient un iiduveau rôle à remplir. Ceux de monsieur de Savoie s'avancèrent avec civilité vers monsieur de Chabot, tandis que ceux du comte en firent autant vers le prince. On examina , avec un soin scrupuleux hors de toute politesse et dont l'usage ne faisait pas un affront, l'épéo et les vêtemens de l'un et de l'autre adversaire; on passa la main sur la poitrine pour s'assurer si elle n'était pas cuirassée, pour reconnaître si quelque talisman n'était pas cousu ou caché dans la doublure du pourpoint et deshautsde-chausse. Souvent on se dépouillait jusqu'à la ceinture ; mais dans cette circonstance, comme l'on était réciproquement sans animosité , cette disposition haineuse fut négligée.

Les seconds, ayant terminé une inspection

374 r-E DUEL.

minutieuse et ne trouvant rien d'illégal, firent

le rapport au maréchal.

« Le contraire , dit-il , m'aurait plus étonné de la part d'ennemis aussi généreux. Que maintenant ils agissent, et que Dieu veille au succès du bon droit ! »

L'arène choisie pour le combat était l'enceinte d'un petit jardin qui s'étendait le long de l'allée due à la magnificence de Marie de Médécis; la porte avait été soigneusement fermée pour écarter les curieux amateurs de ces sortes d'affaires. Messieurs de Savoie et de Chabot se firent d'abord une profonde révérence et tirèrent leur épée, et le salut de l'arme s'en suivit encore ; cela fait, libres envers les lois de l'urbanité française, ils n'eurent plus qu'à s'occuper de leur intérêt et de leur défense respective.

Egalement jeunes vaitlans et adroits, animés du même désir et aspirant à une récompense unique, ils tardèrent peu à s'échauffer et à s'attaquer vigoureusement: leur agilité,

le' duel. 375

leur coup-d'œîl rapide à saisir la pensée de leur adversaire et à le tromper, la vivacité des mouvemens, l'art des feintes, rien ne manqua de part et d'autre. Les regards des spectateurs avaient de la peine à saisir le jeu desépées, qui brillaient aux rayons du soleil naissant.

L'avantage, pendant les deux premières minutes, fut si bien disputé, que le succès parut indécis. Nul des deux rivaux ne se niotitra inférieur dans l'attaque et dans la riposte ; ils gardaient un profond silence, interrompu seulement par le choo aigre du fer, qui alors lançait des étincelles.

Cependant, par un coup prompt et bien dirigé , l'arme du prltice de Savoie pénétra deux fois et presque instantanément, une première dans le bras et une seconde dans te côté droit du comte. Le sang coule , les témoins le voient; ceux de monsieur de Chabot

s'efforcent «le feindre la tranquillité qui leuréchappe, ceux du prince cherchent, sous une physionomie indifférente, à dérober la joie qui éclatait malgré eux.

Le maréchal de La Mothe s'avance d'un pas:

« Monsieur de Chabot, dit-il, prenez du repos. »

Monsieur de Chabot le remercie par un sourire et en même temps donne un tel coup de fouet à l'épée de son rival, qu'elle échappe à la main du prince, tombe à tene, et le comte saute dessus.... Le prince est désarmé. « Prenez ma vie, s'écrie celui-ci désespéré; vous en êtes le maître.

« — Monsieur de Savoie, dit le comte de Chabot j nous recommencerons demain à l'heure qui vous sera agréable.

« — Demain me sera impossible, lui fut-il répondu: l'avantage que vous auriez sur moi serait trop considérable ; je combattrais difficilement sous le poids de votre générosité

et de ma reconnaissance. Comte de Chabot, votre fortune ne se dément point; soyez heureux, puisque telle est la volonté de la Providence. »

Ce dénouement inattendu, la magnanimité de l'amant de la duchesse Marguerite, le noble aveu du prince de Savoie charmèrent les témoins et le maréchal. Le vicomte de Turenne s'avança des combattans plus vite que les autres:

« Messieurs, dit-il, avec une telle manière d'agir, l'honneur du vainqueur et du vaincu demeure sans tâche.... Mais, vive Dieu! poursuivit-il après avoir examiné <îe près l'arme dont s'était servi monsieur de Chabot, n'estce pas l'épée de monsieur de Rohan? Oui, c'est elle. Oh! je ne m'étonne plus, comte de Chabot, de votre victoire ; on doit être invincible avec elle ; c'était là le talisman dont nous aurions dû nous défier. »

On s'occupa alors des blessures reçues par monsieur de Chabot; elles étaient légères. Le

chirurgien, qui se tenait à distance, vint poser le premier appareil. Le prince, se maintenant dans ses dispositions généreuses, renouvela ses complimens à son heureux adversaire , et le coeur brisé, partit, non sans avoir diéclàré en présence de tous les assistans qu'il allait de ce pas rendre à madame de Rohan la parole qu'elle lui avait donnée ; « quant à celle de la duchesse Marguerite, ajouta-t-il, vous l'avez retirée, monsieur de Chabot. «

XLÎI.

Il est une passion plus forte que la vertu : c'est le besoin de la vengeance.

Sagesse des naiioris.

Un page était parti d'abord le combat terminé pour apporter le premier, à l'hôtel de Rohan, la bonne nouvelle de l'issue du combat. Il trouva la duchesse plus aux portes du

tombeau qu'en possession de la vie, et si faible, si accablée, qu'elle eut non moins de peine à soutenir le retour au bonheur qu'elle n'rn avait eu à se, débattre contre l'horreur de l'incertitude. Ses yeux restaient ouverts et fixes, sa bouche fermée, et la pâleur de son visage annonçait la difticulté que le sang refroidi avait à parcourir des veines glacées; mais insensiblement, à cette voix consolante, au récit qui lui fut fait de ce noble combat, ses forces se réveillèrent , ses larmes coulèrent en abondance, et sa poitrine dégagée de soupirs, respira plus librement; mais passer ainsi'du désespoir le plus profond à jiine allégresse sans pareille ne put avoir lieu sans qu'elle ne retombât d'abord dans une insensibilité dont des soins empressés parvinrent à la retirer.

Elle reprenait ses sens, lorsque le marquis de Senneterre, honoré particulièrement de son estime, vint, en second messager, confirmer ce que déjà le page avait appris et ras-

surer mademoiselle de Rohan au sujet des blessures du comte de Chabot, qu elle s'imaginait, dans l'excès de son amour, profondes et dangereuses. Cela n'était pas , et si le comte ne venait point de sa personne en cet instant, il fallait le reprocher à son respect des convenances et aux égards qu'il croyait devoir dans sa victoire au prince de Savoie et à l'inflexible douairière.

Mademoiselle de Rohan l'écoutait heureuse et ravie ; elle embrassait, pendant que monsieur de Senneterre parlait, et la marquise de Pienne et Marie de Chabot, qui pour la première fois apprenait le bonheur de son frère et le péril auquel il venait d'échapper; transportée, riante, sa joie naïve plaisaità tous, et ses remercîmens montraient, par leur vivacité chaleureuse, la bonté de son âme et combien elle appréciait ce que la duchesse faisait pour sa maison.

Mademoiselle de Rohan, à son tour, exprimait à monsieur de Senneterre sa recon-

382 LE LEURBE.

naissance du service qu'il venait de lui rendre.

,« J'ai grand besoin, dit-elle ensuite, que mes amis se rangent autour de moi et qu'ils prennent ma défense contre la malignité du monde; je sais ce qu'il me reprochera, avec quelle amertume mon inclination sera blâmée... Si on pouvait lire dans mon cœur!., si on avait vu les rudes assauts que j'y livrais à mon amour! Long-temps je ne savais pas si je pourrais me résoudre à épouser monsieur de Chabot; mais je sentais bien que je n'aurais pu souffrir qu'il me quittât. »

Le marquis de Senneterre se mit alors à rire, et se rappelant des vers connus du Tasse, les récita agréablement :

Nel petto bai tu di ferro o di diamante , Cbe vergogne te sia l'esser amante.

La nattiic, pour rougir du nom d'amante, ne vous a pas donné un cûtur de fer et de diamant.

« Si l'on pensait comme vous, je serais rassurée, répliqua la duchessej mais on sera

LE lec&re:.

injuste , parce que l'envie et la méchanceté y trouveront leur profit, w

Madame de Pienne s'unit au marquis pour rassurer mademoiselle de Rohan. , ^^ ,,

ce Voyez, dit-elle, tout ce que la fortune fait pour vous : elle vous assure la protection de la reine, appuyée sur celle non rnoins imposante de monsieur le prince; elle cour ronne votre amant de ces lauriers belliqueux qui ont tant de prix aux yeux du vulgaire; sa conduite pendant le combat, la manière héroïque dont il l'a couronnée, ses propres blessures, que l'on peut qualifier d'heureuses, tout concourt à justifier, à rendre même votre choix honorable. Cessez de vous tourmenter de ce qu'à la cour on pensera de votre mariage; ne vous occupez que des charmes dont il sera paré.

« — Et ma mère! ma mère! répéta la duchesse; pensez-vous qu'elle me pardonne?

m'épargnera-t-elle sa malédiction.?

« — ' Votre mère, dit la marquise , est un

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