AD EMOI SELLE
Depuis sa rencontre avec Marie, dans la salle des gardes, aux Tuileries, toutes ses tentatives pour l'apercevoir ne fût-ce qu'un instant avaient été vaines ; peu répandu dans le monde , il se trouvait que les maisons où allait la vicomtesse de Baudrimont ne lui étaient point ouvertes, alors il renonça à la poursuivre et il attendit.
Le bal de monseigneur le duc d'Orléans lui parut une occasion favorable, il se dit qu'il était de toute impossibilité que la vicomtesse de Baudrimont ne s'y trouvât point ; que les diverses chances, les phases différentes d'un bal devraient les rapprocher, qu'il pourrait la voir, lui parler, la nommer, seulement, par son nom de Marie; satisfaire enfin une dernière fois aux besoins de son cœur, en écoutant sa parole, en arrêtant son regard sur le sien ; briser peut-
être une dernière et bien frêle espérance en acquérant la certitude que son souvenir occupe peu de place dans le cœur de Marie , et que pour tout l'amour qu'il lui a donné, il ne recueille qu'une froide et simple amitié.
S'il peut la voir, si parmi tout ce monde d'indifférents qui les entourera, il peut lui adresser la parole , il ne demande rien audelà; mais il lui faut cette dernière confirmation, il lui faut les paroles de Marie, pour qu'il consente à briser lui-même le faible réseau de ses dernières espérances.
Pendant les quelques jours qui s'écoulèrent entre les invitations et le bal de monseigneur le duc d'Oi léans ; Georges de Minville se montra d'une agitation extraordinaire; lui qu'on ne voyait jamais sortir, qu'on ét.iit toujours certain
de rencontrer dans son modeste logement , soit travaillant , soit plongé dans ses réflexions , allait au hasard par les rues et les promenades sans but arrêté, marchant dans le premier chemin qui s'offrait à ses pas , comme un homme qui veut tuer le temps. Le soir, à l'heure du diner, il se laissait entraîner aux vives causeries de ses camarades, il buvait à tous les toasts pour lesquels on emplissait son verre, il agissait ainsi qu'aurait pu le faire un homme heureux et joyeux, et cependant son sourire offrait un bizarre mélange d'étonnement , d'incertitude et d'animation. Plusieurs des plus jeunes sous-lieutenants prétendaient en riant, après lui avoir fait vider avec eux quelques bouteilles de vin de Champagne :
— Que certainement toutes ces nuances d'expressions si différentes qui se voyaient sur la physionomie de Georges indiquaient
les premières symptômes d'une effrayante hydropboLie.
— Mais êtes-vous bien certains de ce que vous dites, s'écriait le jeune de Ronsard, s'il en est ainsi . il y aurait de graves inconvénients à le laisser aller au bal de monseigneur le duc d'Orléans.
Des rires foux se mêlaient à ces conversations, et Georges de Minville lui-même y prenait part quand ses camarades lui expliquaient la cause de leur gaieté.
— Je suis de garde au Palais-Royal , justement le jour du bal, messieurs, reprit de Ronsard, d'une voix de stentor; je surveillerai notre ami de Minville de fort près, et s'il veut bydropbobiser nos princes, je le mets au violon.
— Comment, vous êtes de garde au Pa-
lais-Royal , de Ronsard? demandèrent plu-
sieurs VOIX.
— Oui , messieurs et je n'en suis pas fâché , je ne donnerais pas mon poste pour un billet d'invitation au bal lui-même.
— Pourquoi cela , expliquez-nous votre idée, de Ronsard, quelle cause peut vous faire préférer les quatre murailles d'un corps-de-garde , aux brillants salons d'un prince du sang.
— Pourquoi? pourquoi, messieurs, je vais vous le dire : je n'aime pas à voir le roi, au milieu d'une fête dans ce palais marchand ; soyez persuadés que la fête ne se passera pas sans quelque désordre ; je sais de bonne part que les meneurs jacobins n'ont rien épargné pour nous régaler d'une sorte d'émeute.
DE VERDUN. lei
— Etes-vous bien certain de ce que vous dites, Ronsard?
— Si j'ensuis certain, oui, cent fois, mille fois certain , et notre colonel a les mêmes certitudes. Pendant que vous danserez, je me débarbouillerai peut-être avec ces bons émeutiers; laissez faire, ils seroîit serais chaud.
— A-t-on commandé une réserve en cas de besoin ?
— Oui, c'est Barraudé qui la conduira s'il faut qu'elle marche»
—Moi, messieurs, dit d'une voix de basse taille et en fronçant le sourcil, un vieil officier qui avait tout écouté jusque-là , sans donner aucun signe d'approbation ou d'improbation, je n'aime pas cette visite consti- "• 11
tulionnelle de notre souverain au palais de la révolution ; c'est dans son jardin, hideux promenoir de toutes les prostitutions , que Camille Desmoulins arbora le premier signal révolutionnaire; je n'aime pas, encore une une fois , cette visite et cette fête, le Palais- Royal nous portera malheur.
— Quel malheur si grave craignez-vous, lieutenant, lui demanda-t-on ; si des émeutiers voulaient de nouveau troubler la tranquillité, nos régiments sont bons, sûrs, fidèles; l'armée se grouperait autour du trône.
— Je sais tout cela , répondit le lieutenant, et cependant tout cela ne me rassure point; enfin , qui vivra verra, et je suis bien aise que Ronsard soit de garde au Palais- Royal, le jour de la grande fête; c'est un garçon qui a ses comptes à régler avec messieurs les faubouriens, il n'a pas oublié le
coup de pierre dont il fut atteint à la grande bataille de la rue Saint-Denis ; n'est-ce pas , Ronsard?
— Non , certainement , et je serais content de prendre ma revanche, si l'envie vient à ces messieurs de recommencer la partie. Les journaux nous appelleront encore assassins ; il faut avouer que nous sommes de drôles de pistolets^ nous ne voulons pas nous laisser manger tous crus y nous tapons les tapageurs, les émeutiers, ceux qui nous jettent des pierres et ceux qui font des barricades ; nous sommes en vérité d'infâmes stipendiés du pouvoir....
— Savez-vous quels sont les noms des officiers choisis dans notre régiment pour assister au bal de monseigneur le duc d'Orléans? demanda un ofîicier à l'accent méridional, aux cheveux noirs et épais , et à la taille athlétique.
— Ehl sandis, tous les Vascons du régiment, cela va sans dire, répondit de Ronsard.
— Le roi nous debrait l'ien cette fàbur, reprit le Gascon, nous sommes quatre cousis dans la garde qui descendons dé Pépin dUHeristal,
Unrirepentagruelesqueinterrompitcette belle assertion ; le bruit, les cris, les plaisanteries terminèrent la soirée, et Georges de Minville, étourdi et fatigué , rentra chez lui et dormit toute la nuit d'un sommeil de plomb.