‹ Mademoiselle de Verdun; 2nd edChapitre 11 sur 27 · CONVERSATIONS · texte numérisé non relu

CONVERSATIONS

Hélas ! il y a des folies sombres et sérieuses qui De jettent les hommes dans aucun discours insensé , qui ne les sortent guère du ton accoutumé du langage des autres , qui laissent la vue claire, libre et précise de tout, hors celle d'un point sombre et fatal.

Stella, le comte A. de Vigrt.

Cette fête , offerte par Mgr. le duc d'Orléans aux rois de France et de Naples, mettait tout Paris dans une attente et un émoi général; on s'entretenait de la magniticence et du luxe qui devaient j être déployés; on intriguait pour être invité, on frappait à toutes les portes, et les jeunes gens faisaient broder de nouveaux habits, car il n'y avait plus alors de garde nationale dont le com-

plaisant uniforme servît également à dormir sur les planches d'un corps-de-garde , et à briller dans les salons d'un palais.

Le marquis de Polvil regardait ce bal comme une ezzormiïe inconcevable , il n'en revenait pas.

— Le roi , aller chez monseigneur le duc d'Orléans , répétait-il , mais cest que ça n'a pas de nom; bon Dieu! où marchonsnous ; on ne sait plus ce qu'on est destiné à voir dans le siècle où nous vivons ; comprenez-vous , comtesse de Vauxclairs , que le roi aille au bal chez monseigneur le duc d'Orléans ?

— Eh ! mon cher marquis , nous sommes sous le règne de l'union et de l'oubli.

— Qu'est-ce que vous me dites là , avec votre union et votre oubli ; il y a des gens,

voyez-vous, ma chère comtesse, qui n'oublient pas et qui ne se rappellent de rien.

— Cette démarche fera bien, peut-être; le voyage du loi de Naples a déjà resserré les liens de famille; le roi a donné depuis longtemps le titre d'altesse royale à monseigneur le duc d'Orléans; tout se concilie, je vous assure.

— Se concilie se concilie murmurait entre ses dents le marquis de Polvil, je ne crois pas aux conciliations politiques; j'ai vu beaucoup de ces conciliations depuis quarante ans, et aucune d'elles n'a été solide; enfin, ce bal du Palais-Royal me semble, à moi , vieux radoteur, si vous voulez, d'un mauvais augure.

— Irez-vous, cher marquis, à ce bal de mauvais augure?

>— Sans aucun doute , je suis même fort d'avis que tous les royalistes s'y donnent rendez-vous; là où le roi se trouve, doivent se trouver aussi ses fidèles serviteurs. Ainsi donc, j'irai, ma nièce ira, nous irons tous chez monseigneur le duc d'Orléans.

— Nous y trouverons , je crois, d'étranges figures, tout ce qui est de l'opposition et d'une opposition assez avancée, est bien reçu au Palais - Royal ; hélas! monsieur de Polvil, nous vivons dans un singulier temps.

— Je suis bien inquiet , madame de Vauxclairs; le parti de l'opposition me paraît devenir chaque jour plus insolent et plus audacieux ; ses journaux laissent entrevoir de coupables espérances, etjesais que des émissaires des clubs parcourent les provinces ; cependant j'ai vu hier soir

le prince de Polignac, et il m'a dit qu'il savait toutes ces menées , toutes ces agitations, qu'il possédait le secret de toutes ces associations, de tous ces clubs; que dans chacun d'eux il a des gens à lui qui lui rendent compte de ce qui s'y passe , et que s'il y a crise un instant , cette crise sera plutôt salutaire que nuisible à la monarchie.

Êtes-vous content du prince de Polignac?

— 11 est dévoué.

^ Le dévouement, cher marquis, est bien quelque chose, mais il ne suffit pas; lui croyez-vous la force et la capacité que réclament les circonstances?

A vous parler franchement , madame

de Vauclairs , je n'ose croire à rien ; nous sommes, je ne sais par quel chemin, menés

par un bon ou un mauvais cocher , je l'ignore ; je ferme les jeux : je suis le roi mon maître et j'attends.

— Vous n'êtes pas rassurant, et vous me feriez plus de frayeur , avec vos incertitudes, que mes craintes ne m'en font réellement. Tenez , mon vieil ami, ne parlons plus de cette vilaine politique, elle attriste, elle met en colère; parlons un peu de votre nièce, plutôt ; dites-moi si elle aura une bien jolie toilette, à ce bal du Palais-Royal.

— Je ne pourrais vous en donner le détail, mais je sais qu'elle a convoqué toutes les célébrités qui s'occupent de la toilette des femmes , pour leur commander la sienne.

— Marie commence à goûter le monde , monsieur de Polvil , elle y a des succès. On

vante sa grâce et son esprit, on la loue de sa bonté; le vicomte de Baudrimont est bien heureux d'avoir rencontré un si bon parti.

— Heureux , heureux , répondit le marquis de Polvil , il ne le montre guèrej c'est un mauvais sujet que monsieur mon neveu ; je puis parler librement avec vous , ma chère comtesse , vous êtes pour ainsi dire de la famille : eh bien! Charles mène une vie détestable , il abandonne sa jeune femme , avec laquelle on ne le voit jamais , pour courir, en compagnie d'un certain marquis de Vareuil , après toutes les sauteuses de l'Opéra. On m'a assuré qu'il jouait gros jeu , et tous les soirs il soupe au cabaret où il se grise assez régulièrement. Je ne sais si tout cela prouve qu'il comprend son bonheur; s'il le comprend, il faut croire que le bonheur l'a rendu fou.

— Mais c'est affreux, tout ce que vous m'apprenez là, abandonner sa femme pour de mauvaises filles et des débauches de cabaret, c'est abominable; que dit sa pauvre femme ?

— Ma foi , je l'ignore , elle ne m'en parle jamais et je ne lui en parle pas. Pendant quelque temps, elle est restée confinée chez elle , voyant peu de monde et paraissant assez triste; actuellement, il me semble qu'elle a pris son parti sur l'indifférence de son mari. Elle sort tous les soirs , est de toutes les fêtes, reçoit chaque matin depuis trois heures jusqu'à six heures, et puis elle compte au nombre des femmes à la mode.

— Hélas! monsieur de Polvil, Charles de Baudrimont court de grands risques, en se conduisant comme il le fait envers sa femme.

^ Je le voudrais presque pour le punir le vilain garçon, mais je crois qu'il peut être tranquille et confiant. Marie n'abusera ni de la connaissance de ses fautes , ni de la solitude dans laquelle il la laisse.

— Mon cher marquis , répondit en minaudant la comtesse de Vauxclairs , je ne sais pas ce que pense Marie, mais elle

est femme et jolie femme...* elle est

délaissée , on la plaindra ; méconnue , solitaire , oii s'efforcera de pénétrer les secrets

de son âme, de peupler sa solitude de

Enfin je n'ose répondre qu'à sa place

— . Eh ! chère comtesse , nous sommes d'un autre siècle ; Ce que vous pouvez penser, Marie ne le pensera jamais , votre éducation et la sienne ont été bien différentes ; de notre temps , les femmes se vengeaient beaucoup des infidélités de leurs maris.

♦— ' Désapprouviez-vous ces vengeances?

aviez-vous à vous en plaindre ?

— Nullement , nullement , c'était une époque charmante , délicieuse , qui revient dans ma vieille mémoire comme le souvenir d'un conte des fées.

— Croyez-vous les femmes d'aujourd'hui beaucoup plus sages que nous ne l'étions alors?

— Je ne répondrai pas à votre question , madame de Vauxclairs ; seulement, je vous dirai que je crois Marie la plus sage et la plus délicieuse de toutes les femmes ; elle n'a pas d'amour pour son mari, elle n'en a , je pense , jamais eu , mais elle se conduira bien, pour elle-même. Marie a de la religion , et quand je dis de la religion , je n'entends pas cette dévotion qui conduit nos élégantes à la messe de midi à Saint-

DE VERDUN. ill

Thomas-d'Aquiii, j'entends une piété vraie, douce, modeste, qui ne fait pas de bruit, ne s'effarouche pas , ne se gendarme pas, et n'est pas toujours montée sur des grands mots de morale à elïarouclier les saints euxmêmes. Voilà ce qui me fait penser que ma petite Marie demeurera sage.

— Tout ce que vous me dites est fort bien, mais

— Je n'accepte pas de mais , madame de Vauxclairs; tenez, la voilà justement qui revient de la matinée musicale de madame de Raincy , venez avec moi lui faire une petite visite avant le dîner : vous dinez avec nous, n'est-ce pas ?.... je ne sais pourquoi je vous consulte, car je ne recevrais pas vos refus , si vous aviez l'intention de m'en faire.

Madame de Vauxclairs accepta.

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