JUSTICE
Celle-là est la vraiemère
SALOMOn.
Le grand jour, le jour impatiemment attendu , qui doit voir s'ouvrir le palais d'Orléans pour recevoir toute la royale famille des Bourbons est enfin arrivé. Une foule immense de peuple se presse , et sur la place et dans le jardin du palais, des flots de lumière projettent leur éblouissante clarté à travers les croisées ouvertes; un
temps magnifique, une chaleur vivifiante semblent vouloir compléter l'ensemble de cette fête , et rappeler aux habitants de Naples leurs belles nuits d'Italie.
Le mois de juin déployait alors tout le luxe de sa végétation , ce n'était partout que fleurs et arbustes; les escaliers en étaient encombrés; la terrasse qui réunit les deux ailes du palais apparaissait comme un jardin suspendu, semblable à quelque magnifique décoration d'opéra ; une livrée nombreuse était dispersée dans les vestibules et les antichambres : tout est prêt, tout les conviés sont arrivés, excepté les deux rois auxquels la fête s'adresse et leur famille et leur suite.
Tout à coup des cris de f^ive le roi \ se font entendre, un mouvement d'oscillation agite les masses de curieux, les gardes ont peine
à contenir la foule , le duc d'Orléans , accompagné de sa femme , de sa sœur et de ses nombreux enfants, s'avance au devant des Ilotes royaux qui l'honorent de leur visite. Puis ils rentrent ensemble dans les salons où les attendent les courtisans de deux royautés mourantes, et les courtisans d'une royauté qui pressent déjà son aurore.
Cette fête ou brillèrent d'un dernier éclat une société qui devait bientôt disparaître , une royauté qui n'avait plus que quelques jours d'existence, demeurera marquée dans l'histoire comme l'adieu d'un siècle expirant, à la venue d'un siècle nouveau.
Car, il faut le dire, pour le présent comme pour l'civenir, pour ceux que de menteuses chroniques tromperont, comme pour ceux qu'égarent les mensonges contemporains, et cet acharnement honteux
de nos hommes d'aujourd'hui , à vouloir salir de leurs diffamations les siècles écoulés ;
Les quinze années de la Restauration furent tout un siècle et un grand siècle ; il faut les prendre à leur point de départ, et les suivrejusqu'aujouroù la révolution de i83o vint clore cette belle époque.
La France avait subi deux invasions, amenées, non par les Bourbons, qui depuis longtemps ne comptaient plus d'alliés parmiles souverains étrangers; mais par l'insatiable ambition et le fol orgueil d'un grand homme, qui ne sut pas plier sous la mauvaise fortune, qui joua au jeu des batailles et sa propre destinée et celles de la France , et refusa deux fois de traiter, d'accepter une paix dont on ne lui laissait pas, comme à l'ordinaire, dicter toutes les conditions.
DE VERDUN. m
La France couverte d'ennemis, accablée d'exorbitantes contributions de guerre, incertaine de son sort , ignorant si dans les conseils où se règle la destinée des vaincus , ou ne songe pas à l'affaiblir par un partage de ses provinces entre les vainqueurs, ou par la privation des frontières que Louis XIV sut lui conquérir sur les bords du Rhin : la France, sans roi , sans chef, sans armée , tournait ses regards vers les Bourbons.
Alors ces malheureux princes décimés par la hache des révolutions , proscrits par la fureur de ceux mêmes qui les rappellent , quittent leur paisibles retraites , reviennent habiter le vieux palais de leurs ancêtres , et la France échappe à la honte d'un partage, et la France conserve les conquêtes de Louis XIV, et ses armées détruites se reforment , et de nouveau puissante et vénérée, elle reprend place au conseil des grandes nations.
Depuis le jour où les révolutions s'agitèrent pour la première fois sur le sol de la France , ce malheureux pays n'a pas joui d'un seul jour de liberté; tour à tour il a subi le joug de fer de tous les tyrans qui ont voulu l'exploiter. Les Bourbons reparaissent , et avec la légitimité ,* ce grand principe conservateur des nations comme des dynasties , ils apportent la véritable liberté , la liberté par l'empire des lois.
Pendant les quinze ans de Restauration, trois guerres, justes et glorieuses , illustrent nos armées : la guerre pour l'indépendance de la Grèce , la guerre d'Espagne et la guerre d'Afrique.
La Restauration reçoit la France toute blessée d'une grande défaite , et quand elle descend du trône, elle la laisse aux mains qui saisissent le sceptre , glorieuse et couronnée des lauriers d'une noble conquête.
fe- Maintenant, que des hommes qui ont plié leur bassesse sous toutes les tyrannies , depuis celle de Robespierre jusqu'à celle de Napoléon, viennent dire que ces quinze années furent des années de honte , et que c'est trop pour la France d'avoir subi pendant cette période de temps un gouvernement imposé par l'étranger, il faudra sourire de pitié et passer en haussant les épaules.
Les quinze années de la Restauration furent tout un siècle ; il est d'un cœur'noble de l'avouer , il est d'un cœur noble d'en conserver aux princes qui y présidèrent un souvenir reconnaissant, de professer un respect, du moins , silencieux pour leur mémoire.
Il n'y a pas tout à fait deux siècles et demi , que cette ro} aie famille que l'on a proscrite, avec le drapeau des treize cents années de notre histoire, partit de son II. 13
royaume de Navarre, apportant pour enrichir le trône qui l'attendait, plus de domaines que n'en avaient jamais possédé les autres branches de nos rois , apportant un second royaume à coudre, comme frontière à notre beau pays de France.
Deux cent quarante ans plus tard , chassée par une révolution, elle quitte son trône, son pays, n'emportant que de faibles parcelles de toutes ses richesses ; qu'un peu d'or pour éviter l'opprobre de la misère , et la veille de son exil , elle dote encore la France d'un royaume, elle détruit à jamais la piraterie , et plante en face de Gibraltar le drapeau français sur les rives de la Méditerranée.
Voilà ce qui fait que la Restauration aura sa glorieuse signification historique , voilà ce qui fait qu'après le siècle de Napoléon ,
l'impartiale histoire burinera sur ses tables de marbre, le siècle de la Restauration; car les siècles ne se comptent plus par le nombre des années , mais par l'importance des faits accomplis.
Ce siècle de la Restauration finissait donc; sa dernière fête étalait son dernier luxe , tous les services de la maison du roi , tous les officiers , tous les administrateurs , avaient revêtu leurs grands uniformes : les ambassades et les étrangers rivalisaient par la magnificence de leurs costumes , avec les deux cours de France et de Naples , les femmes resplendissaient des feux de mille pierreries.
Ce monde était la société de la Restauration, c'était la Restauration tout entière, représentée par ses sommités en tout genre.
Derrière le duc d'Orléans, apparaissait
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un groupe moins brillant , moins doré , atfectant une simplicité plus austère; dans ce groupe on distinguait toutes les oppositions, qui, pendant quinze années, avaient sourdement miné le trône ; les littérateurs, les peintres , les avocats , les savants , qui s'étaient classés parmi les factions hostiles au gouvernement.
Ce groupe de gens à la rigide simplicité, ces hommes d'opposition systématique , composaient la cour du duc d'Orléans.
C'était la révolution de i83o.
Les danses commencèrent , les froideurs de l'étiquette royale disparurent , et chacun s'observa d'un œil curieux. Le faubourg Saint - Germain côtoyait avec une sorte de défiance instinctive , ces libéraux du palais d'Orléans , qui s'y mou-
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vaient en gens habitués aux localités et connus de tout le service intérieur.
La vicomtesse de Baudrimont était arrivée de bonne heure pour éviter la foule. Ce soir-là son mari avait daigné raccompagner , mais il l'avait quittée à son entrée dans les salons , et depuis ce moment , elle était demeurée seule et pensive , assise sur une banquette , étourdie de tout ce mouvement, songeant à mille choses et ne songeant à rien. Le bruit de l'orchestre couvrait de ses vives harmonies tous les autres bruits de la fête , des figures qui lui étaient totalement inconnues circulaient autour d'elle ; Marie éprouvait une tristesse mélancolique de sa solitude au milieu de cette foule immense.
Après une heure d'abandon , pendant lequel personne ne lui adressa la parole,