‹ Mademoiselle de Verdun; 2nd edChapitre 14 sur 27 · J98 MADEMOISELLE · texte numérisé non relu

J98 MADEMOISELLE

pendant lequel elle demeura comme oubliée dans le coin du salon qu'elle avait choisi pour s'y asseoir , Marie fut tirée de sa rêverie par l'arrivée du prince de Fiennes.

— Comme vous voilà seule et loin de toutes vos connaissances ! madame, lui ditil , pourquoi vous tenir ainsi séparée dii noble faubourg, il est tout entier dans la grande galerie et dans le second salon; vous vous trouvez, ajouta-t-il plus bas, avec tout^ la faction libérale, votre présence ici est presque un commencement d'opposition.

— Je ne savais pas, répondit en souriant la vicomtesse de Baudrimont, que mon inattention pût avoir cette conséquence , tous ces gens que ie vois autour de moi sont donc bien mauvais.

— Hélas ! je crains qu'ils ne le soient

plus que nous n'osons le penser, il y a aujourd'hui à cette fête deux rois de France.

— Comment cela ! demanda INÏarie.

— Oui, ma chère pupille , deux rois de France; d'abord celui que vous connaissez, Charles X, le vieux et respectable roi de la France monarchique , puis monseigneur le duc d'Orléans, roi de l'opposition et de la France révolutionnaire.

— - Croyez- vous donc qu'il y ait encore une France révolutionnaire?

— . Je voudrais pouvoir en douter , mais j'entendais tout à l'heure un de nos girondins actuels, dire à monseigneur le duc d'Orléans, presque derrière le roi : Ma foi! monseigneur, ceci peut s'appeler une fête vraiment napolitaine , car nous dansons sur un volcan.

— Mais, monsieur de Tiennes, le roi est aimé en France, l'armée lui est dévouée et cette campagne d'Afrique qui commence , va rendre nos princes encore plus populaires.

Le prince de Fiennes soupira , puis il reprit bientôt :

— J'ai tort de vous parler de politique, de rembrunir vos idées de la tristesse des miennes , je ne sais si nous dansons sur un volcan , mais il y a sous nous quelque chose qui s'agite ; de vagues pressentiments de malheurs inquiètent les esprits, et peut-être me laissai-je trop influencer par ces pressentiments. Attendons, comme les vieux sénateurs romains attendirent les Gaulois.

— Attendre, c'est périr, monsieur de Fiennes.

.— -• Peut-être? mais, que voulez- vous; je ne rencontre que des gens aveugles, ou des mystérieux qui se rient de mes craintes avec un air d'assurance qui ne me rassure pas du tout.

Le prince de Tiennes parut quelques instants absorbé dans l'amertume de ses réflexions; après quelques minutes de silence, sa physionomie s'était éclaircie, et s'imposant à lui-même une volonté opposée à la pente de ses préoccupations, il demanda à la jeune vicomtesse de Baudrimont pourquoi elle ne dansait pas.

—Je pourrais vous répondre, dit-elle, que c'est parce qu'il fait trop chaud et vous me croiriez sans peine, car il fait étouffant ici; mais, en réalité, c'est parce que je ne suis pas invitée.

— Voici M. d'Aiguebelles qui se dirige

de ce côté , votre abandon va cesser; je vous en conjure, ne revenez point à cette place -ci , rangez -vous avec le faubourg Saint-Germain; au milieu d'une fête comme celle que nous donne monseigneur le duc d'Orléans, chacun doit être avec les siens.

A peine le prince de Fiennes terminait ces mots , que le vicomte d'Aiguebelles bredouillait avec une certaine aisance de fatuité , la phrase obligée par laquelle on est convenu d'inviter une femme à danser avec soi. Les premières mesures d'une contredanse se faisaient entendre , la vicomtesse de Baudrimont et M. d'Aiguebelles y prirent place, et bientôt dans un espace étroit, resserré par la foule des spectateurs, vingt femmes et autant d'hommes se coudoyant, se heurtant, piétinant sans grâces et presque sans changer déplace, commencèrent ce que l'on est convenu de nommer une contre-

danse française; mais, ce qui n'est, à parler vrai, qu'une réunion de conversations particulières, qui, pour acheter quelques minutes d'« parte ^ se soumettent à l'obligation de s'agiter à tour de rôle, dans àespasses et dieiîavcuit-deiùx<\\x un musicien commande du haut de son orchestre.

— . Nous avons ici bien mauvaise compagnie , et c'est un vrai bonheur, madame, de rencontrer dans cette cohue des gens de sa connaissance ; je savais que vous étiez au bal , M. de Baudrimont venait de me le dire, mais j'avais presque perdu l'espoir de vous trouver, quand un hasard heureux m'a fait découvrir votre retraite.

— 11 me semble , répondit la vicomtesse de Baudrimont, que je ne faisais point faute aux quadrilles de bonne compagnie, toute la société est au bal.

Le vicomte d'Aiguebelles regarda autour de lui d'un air étonné , comme s'il eût examiné pour la première fois tout ce qui l'entourait-

' — Je m'étais aperçu de votre absence , madame.

— Je vous sais bien bon gré, monsieur d'Aiguebelles, de l'intérêt que vous me portez. Et madame de Baudrimont regarda M. d'Aiguebelles presque fixement, et un sourire dédaigneux erra sur ses lèvres.

Je vous sais bien bon gré, monsieur, de l'intérêt que vous me portez , mais je dois vous dire que je hais les fadeurs, puisje vous demander de m'en faire grâce.

A ce moment , l'ordonnance de la con-

tre-danse appelait madame de Baudiimont et M, d'Aiguebelles à figurer ensemble:

M. d'Aiguebelles profita de la nécessité où se trouvait sa danseuse de lui donner la main, pour la lui serrer avec une affectation de sentimentalité aussi risible qu'impertinente.

— Je voudrais être compris par vous , madame; ce que vous prenez pour des fadeurs n'est que l'expression d'un sentiment vrai.

Marie indignée de cette audacieuse déclaration, ne répondit que par un mouvement de tête d'une indicible fierté ; tout ce que tenta depuis cet instant le vicomte d'x^iguebelles pour renouer une conversation fut inutile , toute son habileté échoua devant une ténacité de résistance à laquelle il ne s'était pas attendu. Cependant, quand la

contre-danse fut terminée et qu'il eut reconduit sa danseuse à sa place , il se dit :

Cette petite femme si revêche sera à moi, ma position n'est pas déjà si mauvaise auprès d'elle, sa vertu farouche s'est indignée, il est vrai, mais elle a entendu, et qui mieux est , compris , que j'investissais sa personne de mes premières lignes d'attaques; nous sommes sur le pied de guerre , il ne me faut plus qu'un hasard , un peu de bonheur. Pour de l'audace, je n'en manque point; il est nécessaire de prendre rang d'inscription dans le cœur d'une jeune femme, et que Ion débute par de la haine ou par de l'amitié, la position est à peu de choses près la même.

Le vicomte d'Aiguebelles avait raison pour beaucoup de femmes.

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Il en existe quelques-unes qui disent à leurs amants avec larmes et sanglots : Un homme m'obsède, me poursuit de ses odieuses déclarations et veut troubler notre bel amour, mon bien aimé; obi délivre-moi de sa présence , je sens que je n'aime au monde que toi; que je n'aimerai que toi dans toute ma vie ; mais ses paroles me font mal , parce que j'ai peur qu'elles ne te rendent jaloux.

Et cet homme abhorré, cet homme que l'on hait , dont les déclarations soulèvent le cœur d'indignation; cet homme que l'on déteste parce qu'il veut troubler le bel amour que ces femmes ont au cœur , cet homme-là, le lendemain, est nommé par ces mêmes femmes des plus doux noms que la langue de l'amour puisse inventer : pour lui on en crée de nouveaux, et l'amant de la veille n'existe plus que comme un

souvenir funeste dont il faut délivrer sa pensée.

Mais la jeune vicomtesse de Baudrimont n'était pas du nombre de ces femmes au cœur volage, à l'amour inconstant , et le vicomte d'Aiguebelles dépensait en pure perte et son fade sourire et ses grâces de mauvaise compagnie.

Pendant toute la contre-danse qu'elle venait de danser, un officier de la garde royale avait suivi du regard chacun des mouvements de Marie, et placé non loin derrière elle, dans un groupe qui le cachait presque entièrement , il avait saisi d'une oreille jalouse quelques mots de l'étrange conversation dont elle n'avait pu réprimer l'impertinence. Cet officier , fort pâle jusqu'alors , s'était senti tressaillir aux premières paroles du vicomte d'Aiguebelles, puis une rougeur

vive et passagère colora ses joues et son front, puis ses yeux devinrent fixes sous l'ombre des larges sourcils qui les recouvraient.

Bientôt une mesure vive et pressée de l'orchestre et le mouvement du groupe de danseurs qui s'arrondissait , indiqua que la valse allait succéder à la lenteur des danses françaises. Il y eut dans tous les salons un instant de déplacement général dont l'officier de la garde, qui n'avait cessé de fixer Marie d'un regard où le regret se mêlait à une sorte de colère , profita pour se rapprocher d'elle. Une chaise était vacante; il s'en empara, et surmontant une sorte d'hésitation et de tremblement, il dit presque à voix basse :

— - Un ancien ami de votre enfance est-il assez présent à votre souvenir , pour qu'il

puisse, sans vous être présenté officiellement , madame , essayer de se faire reconnaître ?

Le son de cette voix qu'elle entendait toujours dans ses rêveries , qu'elle se rappelait comme la plus douce musique de ses jeuneâ années, fit tressaillir la vicomtesse de Baudrimont : elle se retourna subitement vers l'endroit d'où il lui avait semblé qu'elle était venue, on eût dit, tant elle mit de précipitation dans ses mouvements, qu'elle craignait d'être abusée par une illusion ; mais quand ses yeux rencontrèrent ceux de Georges de Minville, elle sentit une faiblesse invincible s'emparer de toute sa personne , ses bras retombèrent sans force à ses côtés, et les battements précipités de son cœur soulevèrent sa poitrine qu'une douleur aiguë et glaciale traversait comme la pointe d'une flèche.

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Enfin s'étant remise peu à peu de cette émotion si imprévue , elle tâcha de répondre à la demande qui lui était faite avec tranquillité, mais sa voix se faisait à peine entendre, et ses paroles sortaient de sa bouche, à intervalles inégaux, tremblantes et embarrassées.

— Pourquoi m'adressez-vous cette question ? doutez-vous de ma mémoire et de mon amitié ?

Georges hésita d'un air douloureux pendant quelques secondes , puis il répondit avec un triste sourire :

— Non! non! madame, je ne doute, ni de votre mémoire, ni de votre amitié; mais

je craignais que les années qui se sont

écoulées depuis que nous ne nous sommes vus, n'eussent tellement changé les traits de

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mon visage et leur ancienne expression, qu'il vous fût impossible de retrouver l'enfant gai et insouciant, compagnon de vos premières années, dans l'officier fatigué et vieilli qui vous adresse la parole.

-— En effet, je vous trouve une expression de fatigue et de souffrance , qui m'inquiètent, qu'avez-vous eu?

Marie s'arrêta, car elle crut devinet qu'elle entrait pour beaucoup dans la cause des souffrances de Georges.

— Oh 1 je n'ai éprouvé , madame, aucuns revers de fortune, reprit-il , je n'ai éprouvé aucune de ces souffrances que les médecins puissent guérir, je ne suis point malade j mes amis, et il appuya légèrement sur ce

mot, auraient tort de s'inquiéter les

gens qui jugent sainement et froidement de

toutes choses, préLendent que je suis sous l'influence d'une de ces douleurs vagues et sans cause.... que les années emportent en s'écoulant. Vous comprenez , madame, combien c'est peu inquiétant.

Marie sentit cruellement l'ironie cachée que contenaient les paroles de Georges, des larmes mouillèrent ses paupières , et elle baissa la tête.

— - Je ne sais pourquoi , murmura-t-elle , vous semblez apporter si peu de soin et d'attention à votre santé, à vos souffrances; croyez-vous que vos amis ne doivent pas s'affliger de votre état actuel?

— - Ceux que l'on nomme mes amis , madame, sont quelques officiers, qui prétendent que si je buvais comme eux , que si , comme eux, je me livrais à toutes les folies

de leur âge et du mien, je serais guéri, et peut-être 5ont-ils plus savants dans leur théorie médicale que toute la Faculté de médecine. Mais c'est assez vous occuper de ma personne, madame , vous parler plus longtemps de moi ou de ce qui me regarde , semblerait afficher une prétention que je n'ai certes pas. Laissez-moi plutôt vous féliciter de tous les bonheurs de votre destinée ; j'ai appris , avec bien. ... de l'intérêt. . . .

Et la voix de Georges de Minville faiblit en prononçant cette dernière partie de sa phrase :

— Ce qui vous est arrivé d'heureux ; si je ne vous ai pas fait savoir plutôt la part que j'y prenais , n'en accusez, madame , que l'ignorance où j'étais resté de votre sort; je l'ai connu seulement le jour où vous fûtes présentée au roi.

Marie ne répondit rien, car elle sentait que ses sanglots seraient venus étouffer sa voix , si sa bouche s'était ouverte pour essayer quelques mots.

Il y eut entre Georges et Marie quelques instants de silence.

— Voulez-vous Qie permettre, madame, de m'inscrire au nombre de vos danseurs , si la liste n'en est pas plus que complète? ajouta Georges sur le même ton de sarcasme froid et douloureux.

Marie ne put supporter l'amertume avec laquelle Georges lui parlait : elle comprenait combien grande devait être sa souffrance ; l'abattement imprimé sur sa belle figure ; le changement survenu dansson caractère, autrefois si doux et si aimant, le lui indiquait assez : mais ce qu'il lui rendait

de profondes douleurs dépassait ses forces morales ; elle releva sa tête et son regard , une dernière larme brilla comme une goutte de rosée entre ses cils longs et soyeux , et l'expression de sa bouche sembla demander grâce.

L'orchestre ne jouait plus depuis cinq ou six minutes , des groupes s'étaient formés dans tous les salons , une vive inquiétude semblait les préoccuper, et de temps en temps il se faisait un silence, pendant lequel tout le monde semblait écouter. A travers les fenêtres ouvertes , on entendait monter du jardin les cris du peuple confus et colère, puis tout rentrait pour une seconde dans une tranquillité parfaite , le ciel pur et parsemé d'étoiles apparaissait coloré d'une faible lumière qu'affaiblissait l'éclat des bougies; une légère brise de vent ïLCOiiait le-s cimes de? arbres et les

fleurs de la terrasse, quelque chose de solennel et de triste se faisait sentir à tous les cœurs.

Tout à coup les cris du peuple recommencèrent plus prononcés , plus énergiques ; une vive lueur d'incendie colora toute l'architecture des longues galeries du Palais-Royal, et par un sentiment d'effroi général tous les conviés de la fête se portèrent vers le salon où se trouvaient les deux rois et les princes.

Georges et Marie restèrent seuls, et cependant eux aussi avaient eu leurs oreilles frappées par les clameurs du peuple, et cependant eux aussi avaient vu les lueurs de l'incendie rougir au loin les bâtiments du palais ; mais ils ne bougèrent pas de leur place. Georges se redressa inquiet, et

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