H. IS
à le soustraire à l'ompire d'un amour longtemps combattu; Georges l'avait revue, Georges l'aimait , toute sa destinée se trouvait accomplie.
Il ne s'était pas dit entre eux un mot qui pût leur faire espérer une nouvelle et prochaine rencontre; ils n'espéraient pas qu'un second hasard fortuné vînt les remettre en présence l'un de l'autre ; et pourtant , Marie se sentait rougir au moindre murmure du vent, elle écoutait, elle suspendait sa respiration et pour ainsi dire le bruit de sa vie , pour saisir quelque murmure lointain , qu'elle semblait attendre. Heureusedecetteattente, elle la recommençait chaque jour, avec la même satisfaction et le même courage ; ses matinées se passaient ainsi , et, le soir venu , elle courait par tous les salons du faubourg Saint-Ger» main, comptant toujours voir se réaliser son
désir le plus ardent; et vivant de cet espoir que rien n alimente, mais aussi que rien ne détruit.
Sa confiance envers le prince de Fiennes s'était refroidie quelque peu ; l'amour auquel son cœur succombait avait quelque chose de si délicat dans sa culpabilité, qu'elle aurait craint de le ternir en le confiant même à son ami le plus dévoué. Cet amour avait atteint la limite fatale où les conseils n'ont plus aucun pouvoir; il était arrivé à ce point qu'aucune affection , aucune amitié , si puissantes qu'elles pussent être, n'auraient eu la possibilité, ni de lui venir en aide, ni de lui venir en opposition prudente.
Marie avait donc dissimulé vis-à-yis du prince de Fiennes, sa dernière entrevue avec George de Minville ; cette dissimulation lui fut moins pénible qu'en tout autre
2Ûê MADEMOÎSËLLE
circonstance, car le prince de Tiennes eut peu le loisir de venir chaque jour , ainsi qu'il en avait l'habitude , à l'hôtel de Polvil. Les événements politiques et l'inquiétude vague qui préoccupaient tous les esprits le tinrent éloigné de ses relations les plus intimes.
Alger s'était rendue à l'armée du maréchal de Bourmont , la nouvelle en était arrivée à Paris ; le canon des Invalides l'avait apprise au peuple ; la Restauration accomplissait les dernières gloires de ses destinées.
Il circulait dans la capitale et dans les provinces des bruits inquiétants de coups d'état , de retour vers une monarchie absolue; les agitateurs affirmaient que l'armée victorieuse ne devait rentrer en France que pour prêter son appui à la die-
tatuie sans contrôle que voulait s'arroger le ministère du prince de Poliguac.
Le pouvoir et la chambre, désunis par un désaccord important sur plusieurs points d'un intérêt majeur, s'étaient déclarés ouvertement une guerre acharnée. La chambre avait été dissoute; mais presque entièrement renommée par les collèges électoraux, elle revenait vers sa tribune du palais Bourbon , plus animée à la lutte qu'elle n'avait pas craint d'engager, et comptant sur une victoire que lui assurait la défection importante de quelques royalistes dans les deux chambres.
Les conseils des ministres se succédaient presque sans interruption, et pas un mot de ce qui s'y débattait ne transpirait dans le public : l'inquiétude et une agitation habilement entretenus traçaient
leur sillon précurseur de l'orage; organisaient des résistances pour le moment de la crise.
Cependant aucune de ces sourdes rumeurs ne parvint à réveiller le faubourg Saint-Germain de son apathique assoupissement.
Le temps était magnifique ; un brûlant soleil échauffait les pavés de Paris : la campagne, ses délassements, ses plaisirs , appelaient au loin , dans leurs châteaux, les riches propriétaires rassasiés des fêtes de l'hiver. Les routes se couvraient de voitures de voyage, se dirigeant les unes vers les eaux des Pyrénées, les autres vers la Suisse; d'autres, enfin, vers le riant séjour de Baden , ou les villes pittoresques des bords du Pdiin.
- Chaque jour un hôtel de plus se fer-
DE VERDUN. 23i.
mait clans le faubourg Saint-Germain ; Paris ne retentissait plus du bruit des fêtes. Le roi de Naples regagnait à petites journées son royaume aimé du ciel, et la cour de France, retirée à Saint-Cloud , se délassait de tout un hiver de fatigue etde représentation sous les frais ombrages de ce riant séjour.
A cette époque, une voiture de voyage sortit un matin de l'hôtel de Polvil, emportant rapidement vers l'Italie le vicomte de Baudrimont, que sa santé, délabrée par des excès de tout genre, forçait presque impérieusement à ce voyage; la vicomtesse de Baudrimont devait rester seule à Paris pendant toute la durée de son absence; car son oncle, le marquis de Polvil, pouvait compter comme un hôte du château de Saint-Gloud tant que s'y prolongerait le séjour du roi , et le comte et la comtesse de
Baudrimont venaient de partir pour visitei leurs terres.
Cette sorte de liberté, cet abandon de tous ceux qui auraient pu la soutenir et la diriger, efiraya d'abord Marie; elle pressentit quelque danger dans la solitude de sa vie , dans le pouvoir absolu, remis à sa disposition, sur sa conduite et sur ses actions: elle jeta autour d'elle un long regard d'inquiétude , comme si le bruit d'un danger se fût rapproché d'elle. Dans cette immense ville de Paris, où s'agitent tant d'existences et d'intérêts divers , elle ne vit que deux existences , deux intérêts mis en présence; il lui sembla que tout ce monde dont Paris se dépeuplait, était autant de sauve-gardes qui lui faisaient défaut , pour la laisser combattre seule, dans le champclos des passions, contre un adversaire dont elle redoutait l'approche.
Le désir de partir, de rejoindre sa bellemère , s'éleva un moment dans son esprit ; mais tous les souvenirs de Georges combattirent ce commencement de résolution ; sa dernière force de résistance fut vaincue et elle resta.
D'ailleurs , pensa-t-elle , il me faudra un jour ou l'autre en venir à recommencer cette lutte, pourquoi demeurer si longtemps dans l'incertitude et dans la crainte ? Il vaut mieux marcher au-devant de sa destinée que de l'attendre; les heures de tourment que l'on abrège ainsi sont autant de tortures que l'on arrache de son cœur.
Comme elle se débattait entre sa volonté et la conscience d'un devoir, sa femme de chambre lui remit une lettre dont l'écriture lui était totalement inconnue , elle sehâta delà décacheter, etl'ayantparcourue,