‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 17 sur 47 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

de Polvil, et qu'ils auraient ainsi son fils et lui le bonheur de revoir leur jeune amie, qu'ils ne cessaient tous deux de regretter.

Le baron terminait sa lettre d'une manière triste, qui sembla l'effet d'un noir pressentiment à Marie de Verdun.

« Je vous reverrai cet été, ma chère enfant. » Je vous conduirai mon fils, qui sort de l'é- » cole militaire, aux vacances prochaines. J'ai » hâte de voir arriver ce moment, car, chaque » jour, je le sens, ma vie s'enfuit, et l'heure )) qui doit me réunir à votre pauvre père n'est » pas éloignée. Depuis sa mort et depuis vo- » tre départ je n'ai fait que languir; je ne'suis )> pas précisément malade, mais je m'aperçois » que mes forces diminuent. J'ai déjà aban- » donné la moitié de mes promenades favori- » tes, je ne sors presque plus, je ne lis plus, » je ne m'occupe plus de mon jardin, enfin je » ne me plais plus à rien de ce qui me plai- )> sait. Vous le voyez, chère enfant, je suis

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» déjà à moitié mort, dans peu de temps je le » serai tout à fait ; mais ayant ce moment je » yeux yous embrasser encore une fois. »

La lecture de cette lettre fit yerser des lar-^ mes à Marie. Peu à peu disparaissaient autour d'elle les compagnons, les protecteurs de son enfance : les uns s'endormaient du sommeil éternel , les autres traçaient leur sillon loin du sien.

L'expérience de la yie commençait à détruire les réyes enchanteurs que crée la jeunesse. Marie commençait à comprendre toutes les difiîcultés qui pouyaientlui être réseryées; alors sa jeune âme s'attristait d'un profond sentiment d'inquiétude, et dans ces instants de trouble elle ayait-recours à la prière ; souvent ses lèyres murmuraient des supplications sans suite, sans objet distinct, car elle ne savait ce qu'elle devait demander à Dieu ; mais, se sentant inquiète et agitée, elle avait besoin de trouver du repos , et c'est pourquoi elle

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criait du fond de son cœur : Mon Dieu ! mon Dieu ! prenez pitié de moi.

Celui qui croit et qui sait prier éprouve une sorte de bonheur dans les souffrances pour lesquelles il implore le Dieu des miséricordes, certaines souffrances lui paraissent douces à offrir en holocauste sur l'autel de Fexpiation; mais ceux dans l'âme desquels on a tué la foi^ ceux sur les lèvres desquels on a séché la prière, ceux-là sont malheureux d'une misère à laquelle nulle autre misère n'est comparable.

Marie avait la foi, son cœur s'élançait vers Dieu par d'admirables prières, qu'aucun livre ne peut apprendre ; elle entrevoyait toujours la sublime et consolante figure du Sauveur , par delà toutes les misères de ce monde, par delà toutes les souffrances de cette vie. Le malheur pouvait l'atteindre , mais ne devait jamais l'abattre complètement.

Cutree Hns le Mmit.

On parle sans rien dire, ce sont à mon avia de

déplorables soirées ; Il y a des moments où je sais

tentée de me croire folle ou stupidr; mes idées,

mes pensées, mfs sentiments, tout mon être mo.

rai en un mot , est opposé à tout ce que je vois,

à tout ce que j'entends. Je n'ose pas me livrer à

mrs idées, qui sont en opposition avec les idées

reçues par le monde. La société , telle que nous

l'avons, me supplicie, m'étouffe, me blesse dans

mes plus chers sentiments, excuse ce que je trouva

impardonnable, et trouve impardonnable ce qui

me parait mille fois plus excusable que cequ'elU

tolère.

Lettres iuédt'tet.

Le jeudi tant redouté arriva enfin. Marie, quelque timidité qu'elle éprouvât, fit cependant les honneurs du salon de son oncle avec une gracieuse et noble aisance, dont le vieux courtisan fut ravi. 11 avait considéré cette réception comme une épreuve , Marie devait la subir pour être définitivement jugée et classée par lui, et cette épreuve fut favorable à la jeune fille, qui n'apportait qu'une grande

196 EHTRÉE BANS LK HOHDE.

simplicité dans les manières, et une réserve de bon goût dans toutes ses paroles.

Où diable, se disait à lui-même le marquis de Polvil, ma chère petite nièce a-t-elle pris cet air de bomie compagnie, ces manières ' distinguées du monde, elle qui n'a vécu jusqu'ici qu*à Versailles, entre deux vieux émigrés, qui avaient eu bien peu d'occasions de voir la bonne compagnie, soit avant, soit depuis leur émigration.

— Votre nièce est charmante, monsieur de Polvil, dit la duchesse de Chalux en faisant signe au marquis de s'approcher. Je veux absolument que vous me l'ameniez à mes soirées intimes ; elle a cette réserve sans gaucherie, que nos jeunes personne» dédaignent complètement aujourd'hui; enfin, elle esl jeune personne, elle en a les façons et tout le charme, et elle fait bien, je lui sais bon gré de ne pas chercher à paraître dans le monde avec des attitudes de femme mariée.

, — Je vous remercie, madame la duchesse,

EIfTBÉI DANS LE HONfiB. 197

de votre indulgence pour ma petite Marie ; mais je craignais qu'elle ne parût comme une ombre bien terne à c6té de toutes nos élégantes jeunes filles.

~ Qu'appelez - vous comme une ombre terne, monsieur de Polvil, je veux bien que ce soit comme une ombre, mais alors ce sera un de ces frais ombrages, un de ces oasis, qui sont les paradis du désert. Je vous demande un peu sur laquelle de toutes nos jeunes per^ sonnes vous voudriez qu'elle se modelât. Voyons, répondez, voudriez-vous qu'elle fût semblable à l'une des filles de cette pauvre marquise de Bonneville, parleuses comme des crécelles, et s'étalant en exposition pour saisir au passage un mari, de manière à les faire plutôt reculer tous?

— Dieu me garde, madame la duchesse, de vouloir que Marie ressemble en aucune façon aux petites de Bonneville : à leur langage et à leur attitude dans le monde, on les croi* rait mariées depuis dix ans.

198 ENTIÉB DAHS LK MORDE.

— Aimeriez-vous mieux alors qu'elle fut coquette comme mademoiselle d*Angecourt, qu'on la vit toujours entourée d'hommes; caquettant avec tous, donnant son bouquet à tenir à l'un, son éventail à garder à l'autre, et faisant les plus ravissantes grimaces quand elle chanterait le lundi chez madame de Planval?

— Non, Marie telle qu'elle est me platt beaucoup plus ; si j'étais jeune , très-jeune, madame la duchesse, j'aimerais les façons d'agir et les manières d'être de toutes nos jeunes personnes d'aujourd'hui ; mais je ne suis plus jeune, leur coquetterie ne peut rien me rapporter, et je la trouve malséante,

— Comment donc, vous devenez très-raisonnable, vous devenez très-moral, cher marquis, et votre désintéressement, que j'admire, a parfaitement raison. Votre nièce est à merveille, cent fois mieux que toutes les jeunes folles que nous rencontrons dans le monde. Je ne sais plus dans quel livre j'ai lu que, du

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