PROTOCOLES
de Baudrimont s'en remit à son bon goût pour le choix de la corbeille, car nulle ne devait mieux que cette habile entremetteuse savoir ce qui flatterait le plus la chère Marie.
€ùnfiUnce uxattaùnt.
Âb ! vous m'aimez ! me dit-elle. Soyec toajours heureux ! Ne perdes pas celle qui vous est chère.
Dt BAI.SAC.
Le tendanaiii de ce joor qui fixait irréTO» cablement les destinées de Marie de Verdun , le marcpis de Polvit remmena après le déjeuner dans 90Q eabinet , et, Payant fait asseoir près de hii , il loi annofiça d'un air grare et sérieux, empreint d*une affection de père , le mariage qu'il arait conclu poinr elle.
— Ma dbtère enfant, lui dit-il : en acceptant
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avec joie les devoirs d'un second père envers vous, j'ai dû aussi en accepter la prévoyance; je me fais vieux , et l'avenir que je vous laisserai a dû m'inquiéter. Après moi vous n'avez plus de parents , vous êtes seule au monde ; après moi nul ne peut vous servir de mentor, nul n'est appelé à vous guider dans ce monde, et vous êtes encore bien jeune....
A cet endroit de son discours le marquis de Polvil s'arrêta quelques secondes et regarda sa nièce, qu'un tel début rendait muette d'étonnement et de crainte ; un vague soupçon de la réalité qu'on allait dérouler à ses yeux se présenta pour la première fois à son esprit, ses joués pâlirent, et son corps tressaillit.
Le marquis de Polvil reprit aussitôt : — J'ai donc ^ cbère Marie, dû vous chercher un autre moi-même, ou plutôt une affection aussi intéressée que la mienne à veiller à votre bonheur ; j'ai dû m'occuper du temps oii je ne serai plus près de vous , et vous assurer, au-
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tant que cela peut dépendre de moi , un avenir heureux. Vous êtes mon héritière et ma fille chérie ; j'ai cherché , comme votre père ' aurait pu le faire, un mari digne de vous posséder.
La jeune fille devint plus pâle à ce mot de mari, qui confirmait toutes ses appréhensions. Le marquis de Polvil se prit à sourire, et continua sur un ton moins solennel.
— Pourquoi , chère enfant , cette agitation et cette surprise? n'aviez -vous pas prévu qu'un jour il vous faudrait accepter ces nouveaux liens? Gomme toutes les jeunes filles, vous éprouvez de l'émotion à l'annonce de votre changement d'état ; vous avez peur de la nouvelle vie que je vous présente, des liens dans lesquels je désire vous engager. Rassurez-vous, ma chère nièce, avant de conclure ce mariage dont je vous parle, j'ai étudié la famille à laquelle je vous confie, c'est une famille bonne et honorable, qui vous con- ' vient parfaitement et vous lui convenez aussi
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sons tous les rapports. Le mari que je tous donne est sage, bon, et désîre ardemneBt votre bonheur»
Marie ne répondait rien, et, surprise par d'aussi brusques décisions dont elle cowtprenait clairement qu'il ne lui serait pas permis de rejeter Taccomplissement, elle ressemblait, par son immobilité et sa pâleur, à quelque belle statue d^albàtre.
Le marquis de Polril attendit pendantquelques secondes, espérant que sa nièce lui ferait une question , lui dirait im. mot , répondrait à ce qu'il venait de lui annoncer ; nuôs il n'en fut rien , Marie se sentait défaillir sous les impressions confuses de son imagination.
— Gomment , mademoiselle, reprit alors le marquis de Polvil, vous n'êtes pas curieuse de savoir quel est l'heureux mortel qui a obtenu de devenir votre époux? Il faut ce* pendant que vous sachiez son nom , que je vous le fasse un peu connaître avant de vous le présenter, car il vient ce soîr avec sob
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père et sa mère solliciter rotre
— Ce soir ! murmura Marie.
— Oui , ce soir ; mais ne tous inquiétez pas , ce ii*est qu'une simple formalité , une visite où il sera très -peu parlé de ce dont je vous park ce matin, c'est seulement une entrevue pr^nière ; puis peu à peu vous vous habituerez l'un à l'autre, et vous causerez plus à votre aise ; votre mariage n'aura lieu que dans six semaines ; ne vous effrayez donc pas si fort, vous voilà toute pâle et toute tremblante comme si je vous avais annoncé ({u'il fallût paraître devant le tribunal révo* luticmnaire.
La famille de Baudrimont est une excellente famille, chère enfant , ils vous aimeront tous comme je vous aime; d'ailleurs, vous ne me quitterez pas, voua habiterez mon h^ td.
AUoDS , àjouta-t-il d'un air de contrariété joyeuse, je ne ve«ilais pas vous nommer votre futur, jusqu'à ce que vous lui fissiez Thon-
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neur de me demander son nom ; mais voilà que j'ai trahi mon grand secret.
Ainsi donc, mademoiselle, c'est M. Charles de Baudrimont que nous vous destinons pour époux ; croyez - moi , ne vous plaignez pas , vous n'êtes pas mal partagée, beaucoup de jeunes filles voudraient fortétre à votre place. Charles de Baudrimont est un excellent sujet, très-attaché à ses parents ; il est jeune et spirituel; enfin, je l'ai choisi comme le plus digne de vous.
Aussi le roi le nomma-t-il , à ma sollicitation , gentilhomme de la chambre ; que ditesvous de cela, petite? Mais venez donc
m'embrasser, et puis je vous laisse à toutes vos réflexions, à vos enfantillages de tristesse, afin que ce soir vous ne montriez plus qu'un visage gai et souriant.
Marie se leva avec peine et présenta son front et ses joues à son oncle, puis elle retomba dans son fauteuil, immobile, froide et tremblante.
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Le marquis de Polvii quitta sa nièce après cette allocution, et cette pauvre enfant demeura longtemps à la même place, tellement agitée çt troublée par cette sommation de mariage qui venait de lui être faite, qu'il lui fut d'abord impossible de recueillir son esprit , et de réfléchir sainement à sa destinée future.
Peu à peu , cependant, une sorte de calme douloureux succéda à cette première perturbation. Alors les souvenirs de sa vie passée revinrent en foule à sa mémoire, et avec eux elle sentit s'introduire en son cœur, comme une nouvelle lumière qui l'éclairait sur la valeur des affections de sa jeunesse. Le nom de Georges de Minville erra sur ses lèvres ; elle s'avoua , pour la première fois , au moment où il lui fallait y renoncer à tout jamais, que ce qu'elle éprouvait pour lui était de Fsunour.
Les moindres circonstances de leurs dernières entrevues , les paroles les plus «îipples de leurs dernières conversations sungi'rent
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devant eQe, et la convaîiiquireDt qu'elle était autant aimée de Geor^jes que luî-mème Tétait d'eUe.
Maia comment aroner cet amour, commeiit romjM'e une alliance projetée par son oncle, renoncer à un' mariage dont toutes ks conventions sont arrêtées, auquel le roi a donné sa sanction; en faveur d'une autre alliance, pour le succès de laquelle il lui faudrait prendre une initiative dont s'alarme sa délicatesse fémimne, et que son oncle repousserait sans doute.
D'ailleurs, elle sait à peine ce qu'est devenu l'ami de son enfimce, et, dans cette situation pleine d'anxiété, elle comprend qu'il lui faut se soumettre aux désirs de son oncle, de cdui que son père mourant lui a donné comme second père. Elle se dit qu'elle doit à sa tendresse et aux bontés dont il Taccable cette satis£actioB sur laqneUe il seoftble compter.
Encore, pour ainsi dire, aux portes de la
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vie, elle se croît assez forte , eUe se suppose assez de courage pour se vouer à une existence toute remplie (Fabnégation et d'oubli ; elle n*entrey oit point les difficultés qui naitrottt de sa position même, et c'est avec toute la bonne foi de son âme qu'elle se promet d'effacer de son esprit ce passé dont elle se sent préoccupée.
Dans l'ardeur de cette courageuse résolution , elle donne en pâture à sa pensée l'idée de son prochain mariage , elle prononce le nom qui bientôt devra être le sien , et cherche à l'entendre sans tressaillir ; elle veut se rappeler tout le bien qui lui a été raconté de Charles de Baudrimont.
Mais, efforts superflus, quand elle prononce le nom de Charles de Baudrimont, l'image de Georges de Minville, le souvenir de sa pure tendresse, viennent s'offrir à elle vivants, pleins de force et de poignantes séductions.
Effrayée de ce combat auquel son âme est en proie , Marie , dont les yeux versent des
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larmes cruelles , a recours à la prière ; ses plaintes et ses supplications partent du fond de son cœur. Elle demande la force d*aceomplir les désirs de son oncle ; elle demande à Dieu le don de Foubli ; elle lui demande enfin, avec une ferveur dont elle puisé les élans dans son exaltation , d*aimer le mari qu'on lui destine comme une sainte et honnête femme doit aimer le compagnon de sa vie.
Prières, supplications, efforts impuissants; le souvenir qu'elle veut chasser surmonte tous les obstacles qu'elle lui oppose, et cet amour, que jusqu'alors elle avait presque ignoré, elle le sent tout à coup grandir et s'accroître , et
jeter en son oreille les paroles de ses enivrements , et placer en son cœur les battements d'une agitation inconnue.
Tous les refuges qu'elle cherche contre l'envahissement de cette passion lui présentent d'inutiles abris , et de cette situation natt pour elle une sorte de terreur. Elle se voit appelée à promettre devant un prêtre, au pied
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des autels, une tendresse d'épouse, quand un amour qu'elle ne peut vaincre emplira son cœur pour un autre homme que son mari.
Désormais elle aura de coupables pensées, de pénibles agitations, il lui faudra connaitre les malheurs de la dissimulation ; enfin toutes ses îouri^ées seront empoisonnées par le retoier de ses rêveries de jeune fille et par la tristesse de la réalité présente.
Jusqu'à ce jour sa vie s'est écoulée pure et calme, ses lèvres n'ont jamais connu le mensonge , son cœur n'a tenu caché aucun secret pénible ; une seule parole de son oncle vient de bouleverser cette existence si paisible. Marie comprend que le noble mensonge qu'elle impose à ses volontés, à son avenir, va détruire la gaieté de son âme ; mais peut-être la souffrance qui lui est réservée sera-t-elle acceptée comme une expiation suffisante pour l'amour inavoué dont elle ne doit connaitre que les regrets.
Vers dix heures de la soirée, toute la fa-
260 coufidbrcb ihattbitdve.
mille de Daudrimontyint comme prendre possession d'un consentement déjà tout formulé. Marie se vit accablée de cajoleries et de témoignages d'amitié, par son beau-père et sa belle-mère futurs ; quant au ricomte Charles , sa conduite fut parfaitement oonrenable, Marie lui sut un gré infini de la délicatesse avec laquelle il la remercia de l'avoir accepté, et lui sut gré surtout de sa réserve pendant les deux mortelles heures que dura cette visite.
Marie pensa qu'il avait deviné son embarras et qu'il en avait eu pitié ; enfin elle fut dupe de la petite comédie jouée autour d'elle, et quand elle se retrouva seule en sa diambre et qu'elle sonda son cœur, certes son amour pour Georges n'était pas affaibli , mais elle se trouva moins malheureuse, dans son malheur , de rencontrer un mari tel que Charles de Baudrîmont, sur la délicatesse duquel elle croyait , avec sa confiance de jeune fille, pan* voir compter.
CONFIDBIICI INATTIIIDDE. 961
La ouit s'écoula pour elle dans une insomnie agitée de réyeries éveillées , bizarres et fantastiques créatioDS de son imagination, de son e^rit fatigués ; l'idée du mariage, le mot seul de mariage, {Hrcmoncé devant une jeune fiUe, éveille en elle toutes sortes d'agitations nouvelles , curiosités instinctives, nées de la venue de cette affection de ce lien inconnu , qui va bientôt leur être une nécessité légale.
Elles cherchent à percer ce mystère entouré d'infranchissables barrières, jusqu'au
jour 011 le mariage les initiera ea quelques
heures à ce dont on leur a fait un secret pudique paidant vingt ans.
Ces agitations, ces curiosités instinctives venaient se mêler dans la tête de Marie à son amour pour Georges, aux chagrins dont elle commençait à subir l'empire, en entrevoyant la série des années qu'elle allait aborder.
Quand elle se leva le lendemain matin, elle ^se sentit véritablement souffrante; son sang, vivement agité, montait vers sa têle; aussi 1 22.
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Marie éprouyait>€lle vers les tempes des douleurs continues, un accès de Oèvre se déclara, et, profitant de cette légère indisposition, la triste fiancée obtint deux jours de solitude et de repos, dont eUe profita pour revivre deux jours de son heureuse vie de jeune fille, pour s'enivrer deux jours de la liberté qu'elle allait perdre, de cet amour enfermé en son cœur, et que désormais il lui faudra cacher.
Pour cette espèce de solennité des adieux, elle a rassemblé dans sa chambre tout ce qui lui reste du mobilier de la maison que son père habitait à Versailles ; elle a sorti encore une fois du cofire qui les contient et la lettre de Georges et son bouquet ; puis, dans un recueillement profond , elle a évoqué tous les souvenirs dont est riche sa jeune mémoire , pour en savourer à longs traits la profonde amertume.
Sans le savoir Marie s'abreuvait à cette coupe des tristes regrets , dont le breuvage empoisonneur vous enivre peu à peu et vous
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rappelle avec une singulière volupté vers des douleurs qu'il ravive. Marie croyait de bonne foi dire adieu à Georges et à son amour ; cet adieu dura deux jours ; mais elle ne brûla ni le bouquet ni la lettre , mais elle conserva tous les monuments de ses souvenirs.
banxtéB.
S'il n'y avait que les conventions du monde, d que ce sendt peu de chose ; mais c'est la conscience sar • toat, la conscience sans l'approbation de laquelle toute joie est amire, tout bonheur douloureux.
Lettre* inétUttt,
xin
Les heures s^enfuyaient ; encore une semaine, et Marie de Verdun quittait le nom de son père pour adopter un nom qui ne parlait ni à son cœur ni à sa mémoire ; la corbeille du mariage et le trousseau, parade vaniteuse, qui pour beaucoup déjeunes filles est la seule question importante dans la célébration du lien conjugal, est exposée depuis