‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 30 sur 47 · HORACE SE TIEL CA.STEL · texte numérisé non relu

HORACE SE TIEL CA.STEL

TOIB BICOND.

IPeltiieratton0.

La politique!... je la sais.

Bbaumaechais.

S m11« de VEaDDN.

L'été et Fautomne s'écoulèrent sans apporter de grands changements dans la situation de madame de Baudrimont; son temps se partageait entre les devoirs qu'elle avait à remplir envers sa nouvelle famille et les quelques visites obligées que le peu de monde qui restait à Paris lui imposait. Son mari, entièrement livré à la dissipation, aux jouissances

8 DtUBtRATIOllS.

que lui procurait sa fortune , raccompagnait rarement; chaque soir le marquis de Yareuil et lui se réunissaient , et ce n'était que bien avant dans la nuit qu'ils regagnaient chacun leur demeure pour recommencer le lendemain la même série de plaitirs.

Dans Paris renaissait, comme une élégante débauche , cette vie des roués de la régence, qui consistait en une effrénée dissipation recouverte d'un vernis de luxe et de faux bon goût mal imité des traditions vulgaires des Lauzun et des Richelieu.

Les nouveaux débauchés du dix-neuvième siècle se montaient à froid l'imagination, et jetaient l'or de leurs revenus, soit aux tapis verts des maisons de jeu , soit à la crapule fastueuse de certaines courtisanes ; qiidkpies cafés avaient reçu de ceux qui les fréquentaient le nom de cabaret.

Et le langage le plus élégant avak adopté cette phrase :

Allons souper au eabarei !

DÉtlBÉlàtlOIlS. 9

Le vicomte de fiaudrimont et le marquis de Yareuil, quoiqu'arec une certaine apparence de mystère, n'avaient pas été des derniers à prendre leurs grades dans cette secte de raffinés modernes; les noms de leurs mattresses d'opéra étaient connus, et souvent on voyait ces deux débauchés s'échappant le soir du cabarei le plus en réputation , et traînant à leur suite les danseuses, qu'ils protégeaient. On commençait même à parler de leurs pertes au jeu ; leur réputation s'élevait de jour en jour par le nombre de leurs folies.

Le marquis de Polvil et le vieux comte de Baudrimont furent enfin informés de la conduite de l'homme auquel ils avaient confié la destinée de Marie de Verdun, et tous deux réunirent leur expérience pour détourner les msdheurs qu'ils prévoyaient dans l'avenir du jeune ménage, en quelque sorte placé sous leur protection.

— Mais, mon ch^ comte, disai^le marquis de Polvil au comte de Baudrimont, les folies

10 DiLIBÉRATIONS.

de notre fils , car je le regarde aussi comme mon enfant depuis qu'il a épousé ma nièce , tiennent à Fardeur d'une jeunesse trop comprimée ; peut^tre dans ses premières années vous aurez voulu faire de Charles une espèce de Gaton, vous lui aurez tenu la bride un peu trop courte, et.... vous le savez aussi bien qu'un autre, mon vieil ami, il faut toujours (jae jeunesse reprenne ses droite.

— Sans doute... sans doute, répondait le comte de Baudrimont ; mais Charles n'a pas été teUement tenu en bride, qu'il n'ait eu ses bourrasques de jeunesse , quoiqu'à vrai dire elles aient été moins fortes que celles de bien d'autres jeunes gens ; depuis quelques années je le croyais entièrement corrigé , et je ne m'attendais pas , je vous l'avouerai , à cette effervescence d'arrière printemps, dont il donne aujourd'hui les preuves.

— Eh... mon cher comte, jeunesse interrompue jeunesse reprise, vous dis-je;

Charles a delà chaleur, du feu, trop d'ardeur

DÉUBtlATIONS. 1 1

peut-être, c'est une tète qu'il faut diriger, une imagination qui s'égare faute d'aliments; notre devoir est de lui en fournir de bons , notre devoir est de le ramener dans la bonne voie , sans avoir la prétention de le prêcher, sans qu'il puisse se douter que nOus nous soyons aperçus de ses fredaines»

— ^Vous avez raison, et je partage entièrement votre avis ; mais comment nous y prendre pour arriver à ce but? dit le comte de Baudrimont.

— Conunent nous y prendre? répondit le marquis de Polvil, le moyen est tout trouvé, son exécution est facile, sa réussite est infaillible, Charles doit avoir de l'ambition, chez lui le désir de briller, de jouer un r61e peut être habilement excité, s'il n'existe déjà, et... nous... le tenons ;... faisons-lui d'abord remplir ses devoirs de gentilhomme de la chambre, montrons-le à la cour, plaçons-le en évidence ; par ce procédé nous le dépayserons de ses habitudes journalières , de sa vie de

19 DilIBtRAnOlCfl.

eàbareif de ses soirées de coii]kse& etde ses intrigues d'opéra. De cette £aiçon il serait possible que nous arrivassions à lui dimaer le goût de la bonne compagnie , et par conséquent à le retirer du bourbier dans lequel il s'est jeté.

— C'est possible, repartit le comte de Bandrimont ; mais si nous ne réussissons pas, et il peut se fidre que notre tactique, toute ha* bile qu'elle est , vienne à écbouer, car nous ne pouvons pas réformer le marquis de Yareuil, son triste ami, et le marquis de Viffeuil a sur Charles une grande influence.

Le marquis de Polvil paru} réfléchir quel-

ques instants, puis il reprit avec un air de profonde satisfaction : — Si nous ne réussis^ sons pas de cette façon, nous emploierons nos derniers et grands moyens.

— Et quels sont nos derniers et grands moyens?

— Si nous ne réussissons pas avec la cour, le grand monde , la vanité satisfaite , je de-

OÉUBÊRATIOIfS. 13

nande am wm d'emrojeat le cher mauvais sujet, aCtadia à quelqu'une de nos grandes ambassades , k Pétersbourg s*il se peut ; |dus il sera loin de Paris, mieux cela Faudra, nous k laissevons quelque temps à la cour impériale, et quand nous le saurons bien dépaysé, quand nous pourrons supposer que ses idées ont pris une direedon plus «age^ alors, mon «her comte, nous le rappellerons .et nous tuerons le reau gras.

— Ce parti peut être fort raisonnable, objeeta le-omnte de Baudrimont ; mais neyoyez- ▼ous pas de grands inoonrénients à séparer pepdant longtemps Charles de sa femme ; ne craignez-vous pas qu'au lieu de renoncer aux btbitvdes de la rie de garçon, il ne 4es adopte pins complètement encore pendant le veuvage de son exil?

— Non, icher comte, non; croyez-moi, quand il sera bien repu de la vie errante et vagabonde, aon intérieur aura du charme pour lui , il goûtera (oui le plaisir def i^iKli-

2 M^l*» DE VERCUn. 2

1 4 DÊLIBÊRATIOlfS.

mité qui lui a été faite, il reprendra de Tamour pour sa femme, en6n tout sera pour le mieux. Mais nous n'en serons pas réduits à cette extrémité, essayons du moyen de la cour, du tourbillon de la société, rattachons-le au monde avouable,

— Ne serait-il pas convenable de faire présenter ma belle-fille, de la lancer aussi pour créer à son mari une nécessité de se montrer avec elle ; qu'en pensez-vous, marquis de Polvil ? dit le comte de Baudrimont avec un certain air d'importance , et tout enchanté d'avoir énoncé un avis, d'avoir conseillé une mesure qui n'eût encore été conseillée par personne.

— Vous avez parfaitement raison, mon vieil ami, répondit le marquis de Polvil ; nous allons faire présenter ma nièce le plus t6t possible , ce soir je demande au roi ses ordres à ce sujet, et puis... Mais qui choisirons-nous pour la présenter , quelles marraines , quels chaperons aurons-nous ?

DÉUBtBATIOlfS. 1 5

— Nous avons d*abord madame de Baudrânont.

— Cest juste, très -juste, nous pouvons prendre avec madame de Baudrimont cette bonne comtesse de Yauxclairs, qui s*est donné tant de peines pour les préparatifs du mariage, eUe sera très-sensible à notre attention, et puis eHe est bien en cour, le roi la reçoit quelquefois en audience particulière, il en parle toujours en bons termes. Nous aurons donc la comtesse de Baudrimont et la comtesse de Yauxclairs ; ce soir je prends les ordres da poi et demain nous commen^ns à mettre en œuvre nos projets réparateurs.

La présentation de la vicomtesse de Baudrimont fut en effet décidée dans la soirée , et dès le lendemain les préparatifs de cet événement important conmiencèrent à faire mouvoir d'une agitation inusitée tout Fbètel de Polvil.

Le vieux marquis voulut que sa ntèee parût à la cour avec tout l'éclat et tout le luxe

16 DtUB&aATIOlfS.

de» pla» grandes daned ; il MTaît, ptr expérience du monde dans lequel il allait Finlroduire , qu'elle sénat à MU arrivée Tobjet de toutes les curiosités^ et que ses pas, sa tMirnore, ses rëréreaces, sa coiffin^, son hdbillement , le peu de niots qu'elle serait ùfircée de répondre uaix phrases obligeantes dn roi, tout deriendratt matière à discussion , à observation, si ce n*est ii critique amèrOé

— Ma chère belle petite, lui dît*il <pielques jours avant celui qui avait été choisi pour sa présentation, je veux que Vous paraissiex au château belle par* dessus toutes les b^es, triomphante par-dessus toutes les triom|^iantes 'y vous allez dans un lieu où , avant toutes choses, il faut éviter de se faire plaindre^ ou même de se laisser classer parmi les médiocrités de quelque genre , de quelque nature qu'elles soient ; le roi vous parlera longtemps, car il a beaucoup de bienveillance pour moi ; ne vous embarrassez pas, conservez votre présence d'esprit, soyez naturelle en lui rc*

DtUBtlATlonS. 17

pondant , comme vous Tètes avec votre vieil oncle, et je vous réponds d*un grand succès.

•^ J'aurais très*peur, mon cher oncle, répondit Marie, je tremblerais même un peu, mais je ne saurais jamais être autrement que je suis avec tout le monde.

— Halte là , mamMelle , s^écria le marquis de Polvil; qu'est-ce que vous nous racontez, vous m'avez mal coD^nris , soyez naturelle , simple , gentille en répondant au roi , rien de mieux; mais ne soyez naturelle et simple qu'avec lui , si vous vous avisiez de ces manières-lÀ avec tout le monde du château, l'on prendrait bientôt envers votre ingénuité des airs de protection et de hauteur très-ridicules ; non , ma chère enfant , établissez-vous tout d'abord comme une grande dame , montrez un peu de fierté et tant soit peu de hauteur dans vos relalions^ si vous voulez être estimée tout ce que vous valez ; faites croire, et croyez vous - même , à votre importance pour que les autres ne croient pas à votre

Î8 DiLiBtEATiorrs.

infériorité ; vous avez trois positioDS à défendre en établissant la v6tre, c'est-à-dire votre avenir, la faveur dont je jouis et l'importance de votre mari.

— C'est un emploi bien difficile et bien diplomatique que vous confiez à mon inexpérience 9 mon cher oncle , répondit avec une sorte de crainte la jeune femme, que l'on initiait subitement aux plus grandes difficultés de la vie du monde.

— Vous le remplirez parfaitement , petite peureuse, si vous voulez bien vous persuader que toutes les difficultés qui vouseffirayentne sont que purs enfantillages. Il s'agit , ajouta plus bas le marquis de Polvil, et sur le tonde la confiance, il s'agit, madame la vicomtesse de Baudrimont, d'obtenir un succès complet; il le faut pour vous, pour moi, vieux courtisan dont vous êtes le plus beau fleuron ; il le faut surtout dans l'intérêt du bien-être de votre intérieur.

— Gomment, mon oncle, mes succès doi-

9tLIBt«ATJ0If8% 1'9

vent-ils influer sur le bîeu'-étre de moD ialérieur? Je ne vous comprends pas.

— Je vais vous l'expliquer , mon enfant. £t le marquis de Polvil prit les mains de sa nièce , qu'il garda affectueusement étreintes dans ses vieilles mains tremblantes.

Je vous parlerai avec sincérité , Marie , parce que je vous crois forte de caractère , parce que je vous sais raisonnable , et que , malgré vous, peut-être, j'ai lu dans votre àme. J'ai plongé de toute mon expérience dans le secret de votre délicatesse.

Charles , ma chère enfant, se montre bien léger, bien étourdi, plus dissipé qu'il ne convient de l'être à un homme marié. Il a bien vite délaissé la jeune femme dont l'existence a été unie à la sienne , pour courir à la recherche de je ne sais quels étranges plaisirs, qui peuvent compromettre votre bonheur, le sien, sa position et sa fortune ; vous vous êtes aperçue des désordres de votre mari et vous vous êtes tue envers moi ; envers moi , quL

30 DtLIBÊRànollS.

suis votre père. Oh ! cela n'est pas bien, méchante fille

— Pardotinez>moi, mon dher oncle, si j'ai gardé mes chagrins pour moi seule, c'est que

— Je sais bien que vous aurez de bonnes raisons à me donner, reprit le marquis de Polvil en interrompant la vicomtesse de Baudrimont, je les accepte d'avance , et je ne vous en veux pas le moins du monde ; une autre fois vous compterez un peu {dus sur ma ten* dresse, et tout ira mieuic»

Maid actuellement il s'agit d'autre diose, il faut réparer le mal qui est arrivé, il font reconquérir rotre mari«

La figure de Marte prit à ces paroles une expression triste et réfléchie ; ses deux sourcils ne purent dissimuler une légère contrac* tion.

Le marquisde Polvil crut lire dans les yeux de sa nièœ un doute désespéré.

— Oui, ma chère petite, il fout reconqué*

DtUBiRATIOIlS. 31

rir TOtre mari. Pour lui , derenei coquette^ déployez tos séductions , et la première de toutes, croyez-moi , sera un grand succès à la cour.

— Le peusez^vous, mon onde?

— Si je le pense I Charles est fier, ambitieux; son amour-propre sera flatté, charmé, séduit par le succès que vous obtiendrez; vous lui apparaîtrez sous un nouveau jour, vous lui semblerez une conquête nouTelle ; TOUS en posséderez tout le charme ; et si vous savez utiliser votre triomphe , le mal passé peut se réparer.

Marie sentit son cœur se serrer à ce discours du marquis de Polvil; elle éprouvait profondément qu'elle ne pourrait jamais éprouver d*amour pour son mari ; elle se trouvait presque heureuse de la solitude et de l'abandon dans lesquels il la laissait, et maintenant il va falloir que par un effort de sa volonté , que par les calculs de la ruse et de la coquetterie féminine, elle fasse cesser cet état de paix

29 DÈLIBÉRAT10II9.

dont son cœur jouissait avec délices, pour se prêter de nouveau aux faux semblants d*un amour éphémère, sans moralité et sans cœur.

Et maintenant on lui demande de se faire courtisane légitime pour mendier un amour que les volontés secrètes de son cœur repoussent avec efiroi.

Un instant de silence suivit les dernières paroles du marquis de Polvil. Marie le rompit au bout de quelques minutes.

— Croyez-vous au succès du plan que vous me proposez de suivre, mon oncle ? demandât-elle.

— Oui, mon enfant, j'y crois.

— Et vous croyez aussi que je réveillerai dans le cœur de M. de Baudrimont, non pas Famour qu'il eut pour moi, car depuis longtemps je sais à quoi m'en tenir sur cette illusion des premiers jours de mon mariage, mais des sentiments honorables, un respect de lui et de sa famille, qu'il a trop oublié peut-être*

— Oui, mon enfant, vous pouvez le régë-

DÉLIBÉRATIOIVS. 23

nérer au bien , vous pouvez même , maigre vos doutes, opérer en lui plus que cela.

— Quoi donc?

— Le rendre bon mari. Dans ma jeunesse on tenait peu à l'union des ménages : aujourd'hui la cour l'exige ; et il y serait mal vu s'il s'y présentait avec la réputation d'un homme léger, d'un mauvais mari. Vous êtes jeune, mon enfant; vous êtes jolie, spirituelle, ne désespérez pas de faire revivre l'amour de Charles.

— Ne pas désespérer, s'écria pour ainsi dire malgré elle la pauvre Marie, qu'un amer sentiment de dédain semblait animer.

— Non, il ne faut pas désespérer ; visez à la conquête de votre mari, comme vous viseriez à celle d'un amant, c'est-à-dire comme les femmes en général visent à celles d'un amant, et vous réussirez.

— Et tant d'efforts, reprit Marie, tant de séductions pour arriver à intéresser l'amourpropre d'un cœur blasé.

24 «fcUBteATlOllS.

— L*aiiiMir vénUMe, peut-èUv, Marie.

Uoe pensée rapide trayiarsa Teaprit de la

jeune femme, et cette pensée eUe la repoussa par fm yîoleBt effort,

Puissé-je être préservée d'un tel aaiheur!

Le Booi de Georges résonna à ses oreilles ; il lui aeabla que ie sentiment des dioses extérieures f abandonnait; sa figure pâlit subitement, et «Be fut <)bUgéede s'asseoir.

— Je ferai tout ce que vous me direz de faire, mon oncle, murmura-t-elle en retenant arec peine les larmes qui vinrent mourir entre ses cils à moitié dos.

Le murquis de Folvil se pencha sur le beau front de sa nîèoe, Tembrassa avec tendresse, et comme il «e relevait :

— Marie , lui dit-il à l'oreille , Je vous remercie pour Charles et pour moi. Puîssîecvous me remercier xm jour vous-même; soyei courageuse, ma pauvre enfant, voius marcberez avec la bénédiction de Dieu et oeHe de votre vieil oncle.

DÉLIBÉRATIOIfS. 25

A ces quelques mots empreints du même doute amer qui avait assailli son àme, Marie frissonna , comme atteinte par le fer d'une épée.

M'aurait-il devinée? se demanda-t-elle.

Bvix^xm.

Tu l'aimec ! tu aimes encore une fille qui reçoit les dons d'un autre, qui ve dans l'église prier pour un autre!

Clair» Catalanxit par le comte A. s> Pastokbt.

Le jour de la préa^oUUoa à h cour de la vîcoBitea(»e de BaudrimûQt arriva enfin ; depuis le n>atiii la comtesse de Yaui^clair* s'était installée h. ThÀtel de Polvil, et déployait une importance d'activité qu'elle réservait pour ces occasions remarquables, La comtesse de Baudriinont vint aussi présider aux apprêts de la toilette de sa belle-filje, et voulut sur- 2 3.

veiller la façon dont le coiffeur placerait les barbes sur sa tète, et comment la coiffure serait exécutée.

Quant à Marie , indifférente h. tous ces détails, elle semblait se prêter comme un mannequin à la coquetterie de toilette dont on cherchait à la revêtir. Sans pouvoir assigner à son abattement une cause plus pressante, un sujet plus poignant , elle avait peine à se soustraire aux idées de tristesse et de découragement qui pesaient sur son àme conune un linceul de plomb.

Vainement le prince de Fiennes avait-il cherché à lui rendre un peu de courage, un peu d'énergie ; son amitié, si douce et si parfaite, était demeurée impuissante contre un accablement qui eût craint de laisser deviner la source de sa mélancolie. Entre la vicomtesse de Baudrimont et le prince de Fiennes, il existait encore une barrière qui s'opposait à la possibilité d'une amitié complète, et aux forces consolatrices qu'une telle amitié tient

siriFBisi. 31

en réserve pour les grands troubles du coeur.

L'un youlaît être deviné, Tautre ne voulait

pas solliciter une confiance que son attache*-

mfent respectueux et dévoué sollicitait pour

lui.

Le prince de Fiennes occupait une des

grandes charges de la maison du roi, et ses fonctions lui permettant, lui faisant même prescpi'un devoir d'être assidu à la cour, sur^ tout les jours de réception, il promit à la vicomtesse de . Baudrimont de s'y trouver au moment de sa présentation, et de l'encourager ainsi par sa présence.

Le marquis de Polvil éprouvait une joie presque enfantine à voir parer sa nièce pour cette solennité de cour, qui remettait en sa mémoire les premières années de sa jeunesse, et la cour «i brillante de Marie- Antoinette, au milieu de laquelle brillait cette malheu*reuse reine, de tout l'éclat d'une grande beauté, de toutes les grâces d'une grande bonté et d'une amabilité parfaite.

89 svapEiSB*

L'égoïsme d'habitude de ce vieillard s'était pour ainsi dire fondu devant Fangélique douceur de sa nièce , en présence et sons Fiofluence dea attenti<Haa teudiantea qu'elle ne ceasait de lui témoigner ; pour la première fois de sa vie il apercevait le charme des affections intimes, et la tendresse de Marie lui faisait croire au bonheur de la paternité, la remplaçait même dans son cœur, ou plutèt, la lui faisait connaître toute entière, avec les mille douceurs qu'elle apporte avec soi.

Le marquis de Polvil avait reconnu coniFbien peu pouvaient sympathiser les caractères de Charles de Baudrimont et de Marie. Les premiers torts de ce jeune homme lui révélèrent la série de chagrins que sa conduite future devait préparer à ceux qui lui étaient attachés par des liens d'afiEection ; alcnrs l'avenir de Marie s'offint à sa pensée comme enveloppé d'un voile de douleurs. U se reprodia la précipitation du mariage qu'il avait conclu, sa tendresse s'en accrut pour la pauvre en-

fant de soa adoptioD, et lea tëmoignagea de cette tendresse se colorèreiit i^un accent de douce pitié.

Assis fHrès de la toilette devant laquelle la cooAesse de Baudrimont et la comtesse de Vauxclaîrs mettaient elles-mêmes la main aux derniers ajustements de la parure de Marie, le marquis de PoItU donnait, lui aussi , ses avis et se réjouissait en son Ame de la grAce et de la beauté de sa nièce.

*-- Ma chère enfant, lui disait<il, vous èles charmante comme cela ce soir ; la toilette de cour vous ya à merveille.

Puis se retournant vers la comtesse de Baudrimont : — Cette toilette toute gracieuse <pi'elle peut être, eût semblé bien extraordinaire dans notre jeunesse, n*est-cepas, ma* dame? Nos habits de cour avaient plus de loajesté, plus de noblesse ; mais je dois con* venir que ceux d'aujourd*hui ont peut-être plus de grâces.

— 0 monsieur de Polvil, répondit madame

54 scBmsE.

de Baudrimont, le coup-d'œil de la galerie de Versailles était une bien belle chose, tous ces habits brodés , dorés , chamarrés en soie de toute couleur, ces immenses robes des femmes de cour, étalant le luxe des plus belles étoffes, l'ampleur des paniers, ces tètes poudrées et si bien frisées, qui, vieilles, dissimulaient par ce moyen leur vieillesse , tandis que les jeunes en acquéraient plus de fraîcheur. Jamais le salon des Tuileries n'offrit un pareil coupd*œil d'élégance, de bon goût et de gracieuse richesse.

— C'est très -possible, madame, très -possible pour l'ensemble, pour l'éclat d'une fête, d'une grande réunion ; mais individuellement, je préfère , je le crois , la toilette actuelle de nos femmes.

— Monsieur de Polvil, murmura presque à l'oreille du vieillard la comtesse de Yauxclairs, ne vous souvenez-vous plus de la jolie vicom* tesse de Pierreville?

Le marquis de Polvil retrouva dans sa poi-

SUBPBI8E, 35

trine un vieux soupir presque amoureux, que le temps avait respecté, et dont il honora la dernière de ses intrigues galantes, celle dont probablement l'aventure avait fait le plus d*éclat. Puis il tira lentement de la poche de son habit, une petite tabatière d'or émaillée , sur le couvercle de laquelle était peinte une jeune femme dans le costume des élégantes de la fin du dix-huitième siècle.

— Vous rappelez -vous quel délicieux sourire avait cette jolie vicomtesse de Pierreville, quelle taille divine, quel pied fin et cambré ; Léonard me disait encore en émigration, que jamais plus beaux cheveux n'avaient été confiés à son talent de coiffeur.

— Vous étiez bien amoureux et bien fou alors, mon cher marquis, et vous affichâtes cruellement ma pauvre amie de Pierreville.

€e reproche sembla rajeunir et les souvenirs et la personne du marquis de Polvil, il entama à voix basse une conversation badine avec la comtesse de Yauxclairs, et pour un

50 SCRmiSB.

BMMoi^fit, tel;€«ipspâ^r(eaiporta«ttr le temps fMrésefit, la vicomtesse de Bnudri mont et sa tmlette ftirent <»itbliées.

Cependant Irait heures isocttiènent à la pendule, il faliut songer à partir.

-^ FaiiM avertir mwi aet««, dit le iiiar<iw de Piolvit, il fout <^*«t ait le premier le plaifîr de voir sa femme en tniiette de oonr.

Un domestique revint annoncer que kt vieo»ite de fta^drimoat était 9orti immédiatement afHrés le dltter,

llarie tue parut être ni rarprise, ni codtrar¥ée ée oette froideur et de cette marque d*îodiffîrence de son mari, elle entendit à peine Tordre du marquis de Polvil et la réponse da doDiesriqifee, son lesprît tétait en iproie ii d'autres idées ; plus qu'à Tordînafire elle se sortait triste «0t m^ancoliqve. iHus ^'à l'ordEnaîn 9tm coeiur prouvait une sorte de vagne terreur, d'€(ntiui profond, quilaiaissaîent coanne insensible à tous les fa»ts extérieurs.

EnGn les deux comtesses de Baudrimontet

801IPMSE. 37

^ Va^xclaÂf S Ift firefnt monter «n vbîture, et i^Mi^ fét donné de s« rendre aux Tuileries. Pas nn mot ne fut {)¥^»kiK>1[icë pendaint ce ^oiârt trajet ; et qtiand là voHure s'arrêta devant le pAV<]|(m de Ffore, le wii0ÀVenient; qm «essai! tevit à coHp ) V^éùlslt des ftambeatix, le bruii des valets <{uî s'avançaient à leut* reneonti^ , €«ireiit seèih le pouvoir de rendre Marie an sèmtîfident de sa situation.

La vue du vieux eliàtea«i des TuileTteis, éelaiyé par ia lueur des lanterneè <et des tor- 'dhes,qm projetaient lecrr lumière suï'lies sculpiwres ^bréchées de sa pi€«rre noirAtre, la foule des valets de pied qui se pressait sous le vestiisinle, les gardes qni encombraient rentrée Mites portes , les escaliers , les âkit»cl^ambres , ^appèrcfnt l^magination de ta vicomtesse de BatzdrinNmt, et vinrent réveiller sa mémoire ^soâpie ^ comme d'anciens hôtes un instant oiïbliés.

Sa pensée se remeubla de toutes les conversations qui tant de fois dans son enfance 2 4

rayaient rendue attentive, sérieuse, puis triste jusqu'aux larmes. Le roi , qu'elle allait visiter, auquel elle allait être présentée , était ce prince, frère de Finfortuné Louis XYI, dont rhistoire et les malheurs avaient occupé tous les souvenirs de son père et tous ceux du baron de Minville ; ce roi avait passé , avec les débris de sa noble famille, à travers les grands orages que son père et le baron de Minville avaient subis. Sa cause était la sainte cause, sa religion terrestre ceux qu'elle , toute petite enfant, avait le plus aimés, et qui demeuraient encore les plus chers objets de sa tendresse.

En remontant ainsi vers les années écoulées , Marie retrouva sur le chemin , qu'elle parcourut en quelques secondes, la figure triste et suavement mélancolique de Georges; il lui apparut, parmi les pures joies de sa première jeunesse, comme la plus pure de toutes les joies , et fit tressaillir son cœur ; le souvenir de Georges agita tout son être, car

SCRPRISK. 39

Georges était tout ce qu*il y avait eu d*heureux dans ses heures heureuses, car les paroles de son amour, si voilées, si timides qu'elles eussent été, peuplaient seules sa mémoire.

Georges de Minville est tout à la fois pour elle un bonheur et une crainte.

Elle monta , comme une personne endormie, le grand escalier des Tuileries ; sa tète se balançait sur ses épaules, et semblait prête à s'incliner sur elles, alourdie par une fatigue mortelle ; ses jambes tremblaient à chaque marche, et son cœur repoussait par ses battements la ceinture de sa robe.

La comtesse de Baudrimont s'aperçut de l'état dans lequel se trouvait sa belle-fille et elle l'attribua à l'émotion de la cérémonie à laquelle elle se rendait.

— Rassurez-vous, ma chère Marie, lui ditelle, réprimez vos terreurs, soyez supérieure ù ces enfantillages de jeunes femmes. Le roi vous accueillera avec une grande bonté, mon

40 scara^sE.

enfant, tâchez de ïi^Xv^ pei ni «mbarraiiSée eu lui répoadaql.

A la voix de sa belle-qnère Marie rappela ses esprits troublés et reprit un peu d*^8urance.

Le grand esoalier était fr^ncbi, la salle des gardes s'ouvrit devant elles et se présenta, toute resplendissante de lumières, de doinires et des brillants uniformes des ofiKeiers de la maison royale. A chacune des portes de oette salle, des factionnaires se reposaient sur leurs armes, et leurs camarades rangés «or le passage des femmes qui se rendaient à lu réception du roi , examinaient avec une maligne causticité et passaient en revue len toilettes de cour des arrivantes.

Comme la vicomtesse de Baudrinioiit Qt ses deux présentatrices se trouvaient #ur le seuil du salon de la Paix» le garde-du-corps qu'elles y rencontrèrent sembla éprouver à leur ▼ne un douloureux moment de surprise. Son fusil , qu'il tenait en ses mmns croisées sur le

^URPBISE. 4 1

devant de sa poitrine, échappa h leur étreinte, et la crosse, en arrivant à twre, produisit un bruit SQurd encore an^jorti par Tépai^ tapis qui recouvrait le parquet.

Ce bruit attira Tattention de llfarie. Elle tourna ses y^ux v^fs Tendroijt 4'oiî il parlait, et la même surprise, )a même émotion pénible qu*£^Yait paru éprouver le garde-du-corps, dont le fusil avait par son retentissement éveillé son attention, ^ manifesta Aan$ toute sa personne. Un momont e\ïe suspendit ^ mar<^Q, «on regard se fixa d'une manière étrange sur le regard troublé du garde en faction , ses lèvres parurent vouloir s*ouvrir pour prononcer une parole $ mais <;ette parole expira dans sa bouche.

U lui sembla que toutes tes rêveries, toiotes les pensées qui avaient assaUli sa tête depujis quel<iues heures, venaient de prendre un corps, de se revêtir de réalisé. Pour un p^ment, elle mit en oujblî et le lieu on elle se

trouvait et les gens qui l'entouraiient ; elle fut 2 4.

tout entière absorbée par le fantôme de sa jeunesse, qui venait de se dresser devant elle sous la figure de Georges de Minville.

Pendant cet instant de trouble et dVtonnement le prince de Fiennes entra dans la salle des Gardes. A la vue de Marie arrêtée , pâle et immobile , loin de sa belle-mère et de la comtesse de Yauxclairs , devant un simple garde, dont Témotion paraissait au moins aussi grande ; il comprit qu'il arrivait enfin à connaître la cause inconnue pour lui, jusqu'à ce jour, des tristesses de sa jeune amie. Alors, avec cette inquiète délicatesse de la véritable amitié, il craignit que d'autres yeux que les siens ne s'aperçussent de ce qui se passait, et n'en tirassent des conséquences défavorables à la réputation de la vicomtesse de Baudrimont. Il se bâta de traverser l'espace qui le séparait de Marie, et s'approcbant d'elle avec empressement :

— Madame, lui dit-il, madame votre bellemère vous attend dans le salon voisin , elle

s'inquiète de ne pas vous voir arriver, vous sentiriez -vous sou£Qrante ?

Marie, sans répondre un seul mot, rejoignit mesdames de Baudrimont et de Yauxclairs, qui s'empressèrent près d'elle en la voyant pâle et tremblante.

Quant à Georges de Minville, dès que le prince de Fiennes se trouva en face de lui , il reprît son arme et frappa trois fois du talon de sa botte le tapis du salon.

€ar le prince de Fiennes était pair de France.

2l0eu)e.

Il M du qu'il y avait plus de bonheur et tl« gloire à être aimé en d^pit des bommes et de la destinée, qu'à obtenir sans peine et sans péril une affection légitime.

Gbosoks Saho.

La présentation de la vicomtesse de Baudrimont avait eu lieu, et chacune des personnes présentes à cette cérémonie s'était étonnée de Fair souffrant et inquiet de cette jeune fenome ; le roi lui-même s'était informé avec boDté des causes du malaise dont elle paraissait souffrir. Mais à toutes les questions qui lui étaient faites, Marie répondait avec.dou-

ceur qu'elle n'éprouvait aucun malaise, qa'eWe se sentait fort bien portante.

Personne, heureusement, n'avait assisté à la reconnaissance de Georges et de Marie dans la salle des Gardes ; cette rencontre demeurait un secret entre Marie, Georges de Minville et le prince de Fiennes.

Le moment était arrivé oiî l'épreuve la plus forte, celle qu'elle avait le plus redoutée dans ses prévisions, se rencontrait enfin sur sa route. Elle sentait tout ce que son cœur renfermerait de faiblesse pour lutter contre les charmantes séductions d'un amour qui commençait ses souvenirs avec les plus anciens É(mvéftÂi*È de sa vie. Puis , dèHs k «dKtude à^tXe^âfftê qui lui avart été fàhe , eHé dferdvâit ètk vein ^u^le protection ia souticsidrtft à travéi^ cette pénible épreuve, Im Mderâit i <;oni)Mittre s(m -propre cœur.

Un seul iMtant elle ^taft demefurée en prcseùceàe OecA'ges de Minville; lairs regards s'étaiefit TèfHcontrés pendant un bieii court

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espace de temps , pas une parole n'avait été échangée entre eux; et cependant Marie avait lu dans la physionomie de Georges , dans le reproche de ses yeux, dans leur interrogation muette, que Tamour dont il lui avait fait entendre les aveux discrets et voilés, et dans le jardin de la rne Saînt-Lçuis, et pendant leur promenade sur les bords de la pièce d'eau des Suisses, s'était non-seulement conservé intact, mais encore avait grandi, s'était accru de toute la puissance des années écoulées depuis cette ineffaçable journée.

Marie avait de nouve;au subi Finfluence de ce regard profond et magnétique qui jadis avait eu sur elle tant de pouvoir : la présence inattendue d^ Georges avait opéré sur son organisation nerveuse une commotion sous le coup de laquelle elle se sentait complètement abattue; ses idées se brouillaient dans sa téte^ elle n'était plus certaine de les retenir bien nettes et bien lucides.

La nuit se passa pour elle dans une agita-

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50 kYVOX.

tion inquiète qui ne lui laissa pas une minute de sonuneil ; elle se demandait avec tristesse quelle suite allait avoir cette rencontre qu'elle avait faite de Georges de Minville ; comment il lui sarait possible de ne pas le recevoir. Quelle serait son attitude en sa présence? par quel empire elle saurait , elle toute jeune femme abandonnée à ses propres forces, commander tout à la fois et à Fimpétuosité de Georges et aux faiblesses secrètes de son propre cœur.

Et, d'un autre côté, quelle raison pour ne

pas le recevoir s'il se présente? lui l'ami de sa

jeunesse , presque son frère ; lui que leurs

eux pères avaient associé aux travaux, aux

jeux, à tous les actes de sa vie.

Quand le matin parut, que les premières lueurs de l'aurore vinrent percer les rideaux dQ ses fenêtres, Marie s'empreasa de se lever, espérant ainsi se soustraire aux tortures mo* raies qu'elle avait trouvées dans FagitatioB de l'insomnie ; elle voulut en vain fuir ses

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