‹ Mademoiselle de Verdun (volume 2)Chapitre 46 sur 47 · SI 6 ONS NUIT · texte numérisé non relu

SI 6 ONS NUIT

première route qu^il sera obligé de suivre ^ Alors, une détermination inébranlable se fixe dans sa tète. Encore une fois, il doit lui parler; encore une fois, il entendra desabou* che des mots d'amour : puis il aura fait ses adieux à la vie ; il pourra mourir ; il jettera sa destinée sans crainte au milieu des périls d'une guerre civile ; il présentera sa poitrine aux balles des soldats et des gendarmes; mais il faut qu'il se retrouve avec Marie , la compagne de son enfance , sa sœur , la femme qu'il a assez aimée pour la respecter dans une*nuit d'abandon et d'amour*

L'obscurité arriva enfin; la lune n'était point encore levée. Quelques nuages légers, dernières traces de l'orage , fuyaient vers rborizon.

— Kergoul, dit Georges, écoute- moi; je vais te laisser seul dans cette baie. Tu m'y attendras jusqu'à deux heures après minuit; si, à cette heure, je ne suis pas revenu, traverse la Loire : je te rejoindrai chez le lieu*

AU CHATI.4U DB L06BRÊ. 317

tenant .Dugué. Tu pourras le prévenir de mon arrirée.

Kergoul, déjà à moitié endormi, se réveilla à ces paroles.

— Gomment, capitaine, vous allez me quit^ ter; ce que vous faites n'est pas prudent; vous ne connaissez pas le pays, et vous tomberez dans quelque embuscade.

— Sois sans crainte, Kergoul ; ce que j'entreprends, il faut absolument que je l'accomplisse ; je ne puis ni te dire quelle affaire m'appelle, ni te permettre de m'accompagner. Mais tu peux te reposer sans inquiétude ; je n'ai pas à redouter l'ombre d'un danger.

— Comme vous voudrez , capitaine ; mais défiez*vous. Je vous attendrai ici jusqu'à deux heures ; puis, si vous n'êtes pas venu, je me rendrai de l'autre c6té de la rivière , chez le lieutenant Dugué.

— A bientôt, Kergoul.

— A bientôt, capitaine.

Georges sortit du fourré avec les plus gran- 2 27.

818 UIIB RDIT

des précautions : plus peut-être dana la crainte de trahir le fidèle Breton qui lui servait de guide, que par peur d'un danger quelconque.

D'arbre en arbre, de fossé en fossé, il s'approcha assez du château de Logeré pour en apercevoir les moindres détails. La fenêtre de la tourelle était toujours ouverte ; mais personne n'occupait la chambre à laquelle elle appartenait; toutes les lumières du château semblaient concentrées au rez-de-chaussée; les étages supérieurs restaient -dans une obscurité profonde. Georges suf^sa que la chambre habitée par Marie devait être celle à la fenêtre de laquelle il l'avait vue; sans cela, pourquoi Marie aurait-elle arrangé des vases de fleurs sur le balcon? Ces indices, et une sorte de certitude inexplicable, ne lin laissèrent pas le moindre doute à cet égard.

Alors il se râ|^rocha encore plus du château, et reconnaissant la possibilité d'atteindre, en s'accrochant aux lierres, le balcon de cette chambre, quoiqu'il fAt, pour ainsi dire,

AU CBATBAV DB LOGBKt. 319

suspendu au-dessus de la rivière, il se hasarda à tenter cette entreprise. Avant de commencer cette périlleuse ascension, il s'assura, par un coup-d*œil rapide et investigateur, qiie nul être vivant ne pouvait l'apercevoir; puis, employant sa force et son adresse, il s'éleva, non sans peine, jusqu'au but qu'il s'était proposé d'atteindre.

Ce fut avec un tremblement plein de bonheur qu'il mit enfin le pied sur le balcon, où il avait reconnu Marie. La chambre qu'il avait maintenant devant les yeux était biend la sienne; ses albums, sa musique, s'y trôuvident rangés dans cet ordre coquet et ^acieui qu'une femme seule conçoit. Un prie-Dieu et un crucifix occupaient un enfoncement dé la muraille ; c'était encore sa chambre déjeune fille : tout y était frais et exhalait un parfum enivrant à respirer.

Le lit venait d'être préparé : les vêtements que Marie avait coutume de prendre pour la nuit reposaient étendus sur un fauteuil ; sa

530 VIIB IfOlT

toilette du sommeil était prête, et ce lit, ces vêtements, cette toilette préparés^ agitèrent Georges d*un éblouissement corrupteur. Il se précipita comme un insensé sur Toreiller que la tète de Marie avait touché; il pressa de ses lèvres la mousseline et la baptiste qui enserraient le beau corps de cette jeune femme ; et dans Fespace de quelques minutes il s'abreuva de plus de voluptés qu*il n'en avait encore été départi à tout le reste de son existence.

Son cœur battait avec force dans sa poitrine ; ses forces semblaient comme anéanties; Texcès du bonheur l'avait rendu semblable à un enfant ; ses yeux versaient des larmes; il fut obligé de s'asseoir sur un petit canapéqn'il trouva près de lui.

Cependant dix heures sonnèrent, le mouvement qui s'opérait au rez-de-chaussée l'avertit que les' habitants du château de Logeré se préparaient à regagner leurs chambres, il lui fallut alors chercher une cachette qui le dérobât

AU CHATEAU DK LOGERÉ. 321

à tous les regards, qui lui permit de s'assurer, avant de se montrer à Marie, que tout était calme et endormi dans le château ; et qu'il n'y avait plus à craindre qu'un premier cri de surprise poussé par elle à sa vue, n'attirât les domestiques encore debout.

Un cabinet à porte vitrée s'ouvrait presque en face du lit de Marie, Georges eut bien vite examiné s'il pouvait s'y placer de façon à n'être point aperçu, un rideau y servait à re^ couvrir quelques robes, et ce fut derrière ce rideau qu'il se glissa respirant à peine, à l'approche de pas légers qui se firent entendre; il eut soin de se ménager un jour à travers les toiles qu'il entassait sur lui, pour voir au moins Marie, pendant les minutes d'attente qu'il devait accorder à la prudence.

Marie arriva enfin, elle était pâle et paraissait abattue, une sorte de trouble nerveux se lisait sur sa figure, elle tressaillait par instant, et alors ses joues se revêtaient d'un ronge foncé dont l'éclat ne durait qu'un instajat ; elle

323 iJifi OUÏT

se laissa déshabiller par sa femme de chambre sans dire un mot, aidant machinalement aux soins que l'on prenait d'elle, comme une personne dont l'esprit serait absorbé par quel* que pensée intérieure. Quand elle se trouva seule, elle laissa tomber sa tête sur ses mains, et les coudes appuyés sur sa cheminée, elle demeura ainsi l'espace de dix minutes.

Un bruit léger retentit à l'extrémité du corridor qui aboutissait à sa chambre, Marie se releva subitement, et joignant les mains elle se mita genoux sur le coussin de son prie- Dieu.

. Dix autres minutes se passèrent dans cette méditation, et déjà tout reposait dans le chÂteau de Logeré , toutes les lumières étaient éteintes , toute animation avait cessé, on entendait seulement à travers la fenêtre ouverte le léger frémissaient des arbres agités par le vent du soir.

Georges qui suivait d'une oreille attentive le progrès du silence, avait mis sa main sor

AU CHATBAU DE I.06ERÊ. 533

le bouton de la petite porte vitrée, il se préparait à prévenir la surprise de Marie, quand trois coups frappés à la porte de la chambre le firent rentrer dans sa cachette.

— Entrez, cria Marie d'une voix faible, je suis seule.

C'était monsieur de Baudrimont, qui sitôt qu'il fut entré, éteignît sa bougie et vint s'asseoir sur le canapé, attirant près de lui sa tremblante jeune femme.

— Vous m'avez donc pardonné, Marie, lui dit-il, vous voulez donc bien oublier ce triste passé qui nous a fait à tous deux une vie si malheureuse. Oh! vous êtes mille fois bonne; malgré mes erreurs vous revenez vers moi, et vos^lèvres ne me font pas entendre un mot de reproche, et pour me relever du décourag^ment profond dans lequel j'étais plongé , vous me\parlez ce. langage si doux et si consolateur des premiers jours de notre mariage. Vous n*avez donc pas perdu touterk, tendresse que jadis vous eûtes pour moi ?

s 94 uni HUIT

— Non, Charles, répondit Marie, non, je me suis toujours souvenue que j'étais votre femme , et quand je vous ai su malheureux , j'ai voulu adoucir vos malheurs, je suis venue reprendre ma place près de vous.

— Merci, ma bîen-aimée Marie, €*est vous, vous, mon ange gardien, qui m'arrachez aux folies de ma vie passée ; désormais nous habiterons ce château peuplé déjà de si doux souvenirs , que ceux de cette belle nuit vont encore augmenter.

Charles de Baudrimont entoura sa femme de ses deux bras, et la pressant fortement sur son cœur , il couvrit son front de baisers brûlants.

Marie voulut vainement se soustraire à ses caresses, mais sa faible résistance dut céder devAnt l'ardeur de son mari.

— Oh! laisse-moi, lui disait-il, laisse-moi, Marie, te montrer tout mon amour; depuis que tu es venue me retrouver ici, tu as employé toute ta bonté, toute ta tendresse ado-

AD CHA.TB.iD D£ LOGERÉ. 325

rable, à me prouver que toa cœur savait pardonner; ce soir, pour la première fois, tu m*as permis de renouveler ces heureuses nuits de notre premier séjour à Logeré, veux-tu maintenant reprendre tes promesses, regrettes-tu <le les avoir faites, parle, ma bien-aimée? Marie, d'une voix mourante, répondit :

Je ne regrette rien , Charles , mais songez aussi à vos promesses, et si je vous apporte le bonheur, consentez à vivre près de moi, loin du monde qui. vous a fait tant de mal.

— Oui, oui, Marie, près de toi , ici , à Logéré, mes jours s'écouleront doux et paisibles. Oh ! mon ange aimé, prouve-moi, aussi, que ton amour n'est pas un vain mot; ne demeure pas froide.et insensible entre mes bras. Rendsmoi un de ces baisers que mes lèvres prodiguent aux tiennes. •

— Prends garde, Charles, tais-toi; j'ai cru entendre du bruit dans mon cabinet, ma femme

. de chambre y est peut-être revenue par la porte

du corridor.

396 um irviT

— Non, ç*estleyentquî soulève les rideaux de ta fenêtre. Marie, me îaisseras-tu demander en vain le pardon de tes lèvres; leur baiser me purifiera.

Marie renversa sa tète sur l'épaule de son mari , et sa dernière résistance s*éteignit : ses lèvres répondirent aux lèvres qui les cherchaient. Mais bientôt Charles de Baudrimont se releva, enlevant sa femme dans une étreinte passionnée. On entendit encore quelques paroles jetées dans le délire du bonheur, au milieu du silence de la nuit; puis on n'entendit pJus rien.

La lune s'était levée; sa blanche lueur éclairait la chambre de Marie : quatre heures sonnèrent sans bruit.

Geoi^es en sortit, semblable à un mort rappelé du tombeau par la trompette du der^ nier jugement. Ses joues et ses lèvres ne conservaient plus aucune couleur; ses yeux fixes s'étaient injectés de filets de sang, et cependant nul Iremblement n'agitait son corps. •

AU CHATEAU DK LOGERt. 527

Il s'approcha du lit où la féaiine qui lui avait juré de n'appartenir qu'à lui , reposait entre les bras d'un autre homme* Il la contempla longtemps, et sa bouche se contracta d'un sourire amer; puis, retirant de son doigt l'anneau qu'elle lui avait donné, il le replaça au doigt de cette femme.

— Mensonge infâme ! murmura-t-il.

Ayant ainsi dit adieu à toutes ses croyances, aux plus pures illusions de sa vie, Georges regagna la fenêtre de la chambre, et redescendit ainsi qu'il était monté , en s'accrochant aux Uerres et aux fentes de la muraille. Un léger bruit se fit entendre quand il s*élança dans la Loire pour rejoindre chez le lieutenant Dugué son guide, qui l'y avait probablement devancé.

Un quart d'heure après que Georges eut quitté la chambre, Marie s'éveilla subitement, et serrant le bras de son mari :

— Charles, Charles, lui dit-elle, avez-vous entendu un coup de fusil?

338 DITE NDIT AV CH&T1A1J DS LOIGIRÉ. N

— Calmez -VOUS, enfant, lui répondit -il, c*e6t sans doute quelque braconnier qui chasse aux environs.

Marie laissa retomber sa tète sur son oreO- 1er, les lèvres de son mari fermèrent ses beaux yeux, et elle se rendormit.

Le lendemain, les gendarmes apportèrent au village le corps d*un chouan qu'ils avaient tué , comme il cherchait à éviter leur poursuite en traversant la Loire.

Marie avait trouvé à son doigt la bague que Georges y avait déposée comme adieu, quelques traces d'escalade contre le mur de sa fenêtre lui apprirent toute la vérité, elle vit le cadavre froid, de celui qu'elle avait tant aimé, et la vie l'abandonna pendant quelques heures.

Deux jours après, l'abbé Barré célébrait en pleurant l'office des morts, et Marie répondait du fond de son âme à ces dernières prières que prononce la terre pour ceux qui ne sont plus.

Page 1