M DCCC XXXVIII
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L'été et l'automne s'écoulèrent sans apporter de grands changements dans la situation de madame de Baudrimont; son temps se partageait entre les devoirs qu'elle avait à remplir envers sa nouvelle famille et les quelques visites obligées que le peu de monde qui restait à Paris lui iitiposait. Son mari, entièrement livré h la
dissipation, aux jouissances que \in procurait sa fortune, l'accompagnait rarement; chaque soir le marquis de Vareuil et lui se réunissaient, et ce n'était que bien avant dans la nuit qu'ils regagnaient chacun leur demeure pour recommencer le lendemain la même série déplaisirs.
Dans Paris renaissait, comme une élégante débauche, cette vie des roués de la régence j qui consistait en une effrénée dissipation recouverte d'un vernis de luxe et de faux bon goût mal imité des traditions vulgaires des Lauzun et des Richelieu.
Les nouveaux débauchés du dix-neuvième siècle se montaient à froid l'imagination, et jetaient l'or de leurs revenus, soit aux tapis verts des maisons de jeu, soit à la crapule fastueuse de certaines courtisanes; quelques cafés avaientreçu deceux qui les fréquentaient le nom de cabaret.
DE YERDUJN. 5
Et le langage le plus élégant avait adopté cette phrase :
allons souper CUL cabaret .'
Le vicomte de Baudrimont et le marquis de Vareuil, quoiqu'avec une certaine apparence de mystère, n'avaient pas été des derniers h prendre leurs grades dans cette secte de raffinés modernes; les noms de leurs maîtresses d'opéra étaient connus, et souvent on voyait ces deux débauchés s'échappant le soir du cabaret le plus en réputation, et traînant à leur suite les danseuses, qu'ils protégeaient. On commençait même à parler de leurs pertes au jeu ; leur réputation s'élevait de jour en jour par le nombre de leurs folies.
Le marquis de Polvil et le vieux comte de Baudrimont furent enfin informés de la conduite de l'homme auquel ils avaient cuniié hi tlcstinéc de ■\iarie de Yeidau, et
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tous deux réunirent leur expérience pour détourner les malheurs qu'ils prévoyaient dans l'avenir du jeune ménage, en quelque sorte placé sous leur protection.
— Mais, cher comte, disait le marquis de Polvil au comte de Baudrimont, les folies de notre fils, car je le regarde aussi comme mon enfant depuis qu'il a épousé ma nièce, tiennent à l'ardeur d'une jeunesse trop comprimée; peut-être dans ses premières années vous aurez voulu faire de Charles une espèce de Caton, vous lui aurez tenu la bride un peu trop courte, et.,., vous le savez aussi bien qu'un autre, mon vieil ami, il faut toujours (\ue jeunesse reprenne ses droits.
— Sans doute... sans doute, répondait le comte de Baudrimont; mais Charles n'a pas été tellement tenu en bride, qu'il n'ait
eu ses bourrasques de jeunesse , quoiqu'à vrai dire elles aient été moins fortes que celles de bien d'autres jeunes gens; depuis quelques années je le croyais entièrement corrigé, et je ne m'attendais pas, je vous l'avouerai , à cette efTervescence d'arrière printemps, dont il donne aujourd'Iiui les preuves.
— Eb... mon cher comte , jeitnesse inter-
lompue jeunesse reprise , vous dis-jo;
Charles a de la chaleur, du feu , trop d'ardeur peut-être , c'est une tête qu'il faut diriger, une imagination qui s'égare faute d'aliments ; notre devoir est de lui en fournir de bons , notre devoir est de le ramener dans la bonne voie, sans avoir la prétention de le prêcher, sans qu'il puisse se douter que nous nous soyons aperçus de ses fredaines .
— Vous avez raison, et je partage entière-
ment votre avis; mais comment nous y prendre pour arriver à ce but ? dit le comte de Baudrimont.
— Comment nous y prendre ? répondit le marquisdePolvil, le moyen est tout trouvé, son exécution est facile, sa réussite est infaillible. Charles doit avoir de l'ambition, chez lui le désir de briller déjouer un rôle peut être habilement excité, s'il n'existe déjà, et. . . nous... le tenons;... faisons-lui d'abord remplir ses devoirs de gentilhomme delà chambre , montrons-le à la cour, plaçons-le en évidence ; par ce procédé nous le dépayserons de ses habitudes journalières, de sa vie de cabaret , de ses soirées de coulisses et de ses intrigues d'opéra. De cette façon il serait possible que nous arrivassions à lui donner le goût de la bonne compagnie , et par conséquentà le retirer du bourbier dans lequel il s'est jeté.
— C'est possible, répartit le comte de Baudrimont; mais si nous ne réussissons pas, et il peut se faire que notre tactique , toute habile qu'elle est , vienne à échouer, car nous ne pouvons pas réformer le marquis de Vareuil , son triste ami , et le marquis de Vareuil a sur Charles une grande influence.
Le marquis de Polvil parut réfléchir quelques instants , puis il reprit avec un air de profonde satisfaction : — Si nous ne réussissons pas de cette façon , nous emploierons nos derniers et grands moyens.
— Et quels sont nos derniers et grands moyens ?
— Si nous ne réussissons pas avec la cour, le grand monde, la vanité satisfaite, je demande au roi d'envover le cher mauvais
sujet, attaché ù quelqu'une de nos grandes ambassades , à Pétersbourg s'il s j peut ; plus il sera loin de Paris, mieux cela vaudra , nous le laisserons quelque temps à la cour impériale, et quand nous le saurons bien dépaysé, quand nous pourrons supposer que ses idées ont pris une direction plus sage, alors, mon cher comte, nous le rappellerons et nous tuerons le veau gras.
— Ce parti peut être tort raisonnable, objecta le comte de Baudrimont ; mais ne voyez-vous pas de grands inconvénients à séparer pendant longtemps Charles de sa femme; ne craignez-vous pas qu'au lieu de renoncer aux habitudes de la vie de garçon, il ne les adopte plus complètement encore pendant le veuvage de son exil ?
— Non , cher comte , non; croyez-moi ,
DE VERDUN. il
quand il sera bien repu de la vie errante et vagabonde , son intérieur aura du cliarme pour lui, il goûtera tout le plaisir de l'intimité qui lui a été faite, il reprendra de l'amour pour sa femme, enfin tout sera pour le mieux. Mais nous n'en serons pas réduits à cette extrémité, essayons du moyen de la cour, du tourbillon de la société , rattachons-le au monde avouable.
— Ne serait-il pas convenable de faire présenter ma-belle fille , de la lancer aussi pour créer à son mari une nécessité de se montrer avec elle ; qu'en pensez-vous, marquis de Polvil? dit le comte de Baudrimont avec un certain air d'importance, et tout enchanté d'avoir énoncé un avis, d'avoir conseillé une mesure qui n'eût encore été conseillée par personne.
— Vous avez parfaitement raison , mon vieil ami , répondit le marquis de Polvil ;
nous allons faire présenter ma nièce le plus tôt possible, ce soir je demande au roi ses ordres à ce sujet, et puis... Mais qui choisirons-nous pour la présenter, quelles marraines, quels chaperons aurons-nous?
— Nous avons d'abord madame de Baudrimont.
— C'est juste, très-juste , nous pouvons prendre avec madame de Baudrimont cette bonne comtesse de Yauxclairs , qui s'est donné tant de peines pour les préparatifs du mariage, elle sera très sensible à notre attention, et puis elle est bien en cour, le roi la reçoit quelquefois en audience particulière, il en parle toujours en bons termes. Nous aurons donc la comtesse de Baudrimont et la comtesse de Yauxclairs; ce soir je prends les ordres du roi et demain nous commençons à mettre en oeuvre nos projeta réparateurs.
La présentation de la vicomtesse deBaudrimont fut en effet décidée dans la soirée, et dès le lendemain les préparatifs de cet événement important commencèrent k faire mouvoir d'une agitation inusitée tout Ihôtel de Polvil.
Le vieux marquis voulut que sa nièce parût à la cour avec tout l'éclat et tout le luxe des plus grandes dames ; il savait, par expérience du monde dans lequel il allait l'introduire, qu'elle serait à son arrivée l'objet de toutes les curiosités, et que ses pas, sa tournure, ses révérences, sa coiffure, son habillement, le peu de mots qu'elle serait forcée de répondre aux phrases obligeantes du roi, tout deviendrait matière li discussion , à observation , si ce n'est à critique amère.
— Ma chère bellepetite, lui dit-il quelques
jours avant celui qui avait été choisi pour sa présentation, je veux que vous paraissiez au château belle par-dessus toutes les belles, triomphante par-dessus toutes les triomphantes; vous allez dans un lieu où , avant toutes choses, il faut éviter de se faire plaindre, ou même de se laisser classer parmi les médiocrités de quelque genre , de quelque nature qu'elles soient; le roi vous parlera lonEçtemps , car il a beaucoup de bienveillance pour moi; ne vous embarrassez pas, conservez votre présence d'esprit, soyez naturelle en lui répondant, comme vous l'êtes avec votre vieil oncle, et je vous réponds
d'un grand succès.
— J'aurais très peur, mon cher oncle, répondit Marie, je tremblerais même un peu, mais je ne saurais jamais être autrement que je suis avec tout le monde.
— Halle là, mamzelle; s'écria le marquis
de Polvil; qu'est-ce que vous nous racontez, vous m'avez mal compris , soyez naturelle, simple, gentille en répondant au roi, rien de mieux ; mais no soyez naturelle et simple qu'avec lui , si vous vous avisiez de ces manières-là avec tout le monde du château, l'on prendrait bientôt envers votre ingénuité des airs de protection et de hauteur très-ridicules ; non , ma chère enfant , établissez-vous tout d'abord comme une grande dame, montrez un peu de fierté et tant soit peu de hauteur dans vos relations , si vous voulez être estimée tout ce que vous valez; flûtes croire, et croyez vous-même, h votre importance pour que les autres ne croient pas à votre infériorité ; vous avez trois positions à défendre en établissant la vôtre, c est-a-dire votre avenir, la faveur dont je jouis et l'importance de voire mari.
— C'est un emploi bien diflicile et bien
(liplomatique que vous couliez à mon inexpérieuce , mon cher oncle , répondit avec une sorte de crainte la jeune femme, que l'on initiait subitement aux plus 2;raudes diflicultés de la vie du monde.
— ^ ous le remplirez parfaitement, petite peureuse, si vous voulez bien vous persuader que toutes les difficultés qui vous effraient ne sont que purs enfantillages. Il s'agit, ajouta plus bas le marquis de Polvil, et sur le ton de la confiance, il s'agit , madame la vicomtesse de Baudrimont, d'obtenir un succès complet; il le faut pour vous, pour moi, vieux courtisan dont vous êtes le plus beau lleuron ; il le faut surtout dans l'intérêt du bien-être de votre intérieur.
— Gomment, mon oncle, mes succès doivent-ils influer sur le bien-être de mou intérieur? Je ne vous comprends p.is.
— Je vais vous Texpliquer, mon enfant.
Et le marquis de Polvil prit les mains de sa nièce , qu'il garda affectueusement étreintes dans ses vieilles mains tremblantes.
Je vous parlerai avec sincérité , Marie , parce que je vous crois forte de caractère, parce que je vous sais raisonnable , et que, malgré vous, peut-être, j'ai lu dans votre âme. J'ai plongé de toute mon expérience dans le secret de votre délicatesse.
Charles , ma chère enfant , se montre bien léger, bien étourdi, plus dissipé qu'il ne convient de l'être à un homme marié. Il a bien vite délaissé la jeune femme dont l'existence a été unie à la sienne, pour courir k la recherche de je ne sais quels étranges plaisirs, qui peuvent compromettre votre bonheur, le sien, sa position et sa fortune; II. 2
vous vous êtes aperçue des désordres de votre mari et vous vous êtes tue envers moi; envers moi, qui suis votre père. Oh! cela n'est pas bien , méchante iille
— Pardonnez-moi, mon cher oncle, si j'ai gardé mes chagrins pour moi seule, c'est que
"-- Je sais bien que vous aurez de bonnes raisons à me donner, reprit le marquis de Polvil en interrompant la vicomtesse de Baudrimont, je les accepte d'avance, et je ne vous en veux pas le moins du monde ; une autre fois vous compterez un peu plus sur ma tendresse, et tout ira mieux.
Mais actuellement il s'agit d'autre chose, il faut réparer le mal qui est arrivé, il faut reconquérir votre mari.
La figure de Marie prit à ces paroles une
expression triste et réflécliie; ses deux sourcils ne purent dissimuler une légère contraction.
Le marquis de Polvil crut lire dans les yeux de sa nièce un doute désespéré,
— Oui , ma chère petite , il faut reconquérir votre mari. Pour lui, devenez coquette, déployez vos séductions , et la première de toutes , croyez-moi , sera un grand succès k la cour.
— Le pensez- vous , mon oncle?
— Si je le pense ! Charles est fier, ambitieux; son amour-propre sera ihitté , charme, séduit par le succès que vous obtiendrez; vous lui apparaîtrez sous un nouveau jour, vous lui semblerez une conquête nouvelle; vous en posséderez tout le char-
me; et si vous savez utiliser votre triomphe, le mal passé peut se réparer.
Marie sentit son cœur se serrer à ce discours du marquis de Polvil ; elle éprouvait profondément qu'elle ne pourrait jamais éprouver d'amour pour son mari; elle se trouvait presque heureuse de la solitude et de l'abandon dans lesquels il la laissait , et maintenant il va falloir que par un effort de sa volonté, que par les calculs de la'ruse et de la coquetterie féminine, elle fasse cesser cet état de paix dont son cœur jouissait avec délices , pour se prêter de nouveau aux faux semblants d'un amour éphémère , sans moralité et sans cœur.
Et maintenant on lui demande de se faire courtisane légitime pour mendier un amour que les volontés secrètes de son cœur repoussent avec effroi. '
Un instant de silence suivit les dernières paroles du marquis de Polvil. Marie le rompit au bout de quelques minutes.
— Croyez-vous au succès du plan que vous me proposez de suivre, mon oncle?
demanda -t- elle.
— Oui, mon enfant, j'y crois.
— Et vous croyez aussi que je réveillerai dans le cœur de M. de Baudrimont, non pas l'amour qu'il eut pour moi, car depuis longtemps je sais à quoi m'en tenir sur cette illusion des premiers jours de mon mariage , mais des sentiments honorables , un respect de lui et de sa famille , qu'il a trop oublié peut-être.
— Oui , mon enfant , vous pouvez le régénérer au bien, voiii pouvez même,
âà MADEMOISELLE
malgré vos doutes, opérer en lui plus que cela.
— Quoi donc ?
— Le rendre bon mari. Dans ma jeunesse on tenait peu à l'union des ménages : aujourd'hui la cour l'exige ; et il y serait mal vu s'il s'y présentait avec la réputation d'un homme léger, d'un mauvais mari.
Vous êtes jeune, mon eni'ant; vous êtes jolie, spirituelle, ne désespérez pas de faire revivre l'amour de Charles.
— Ne pas désespérer, s'éci-ia pour ainsi dire malgré elle la pauvre Marie, qu'un amer sentiment de dédain semblait animer.
— Non, il ne faut pas désespérer; visez h la conquête de votre mari , comme vous viseriez à celle d'un amant , c'est-à-dire
ooinme les l'cinmes en général visent k celles d'un amant, et vous réussirez.
— Et tant d'eiForts , reprit Marie , tant de séductions pour arriver h intéresser l'amour-propre d'un cœur blasé.
— L'amour véritable , peut-être , Marie.
Une pensée rapide traversa l'esprit de la jeune femme, et cette pensée elle la repoussa par un violent ell'ort.
Puissé-j e êli e préservée d'un tel malheur !
Le nom de Georges résonna à ses oreilles; il lui sembla que le sentiment des choses extérieures l'abandonnait; sa figure pâlit subitement, et elle fut obligée de s'asseoir.
— Je ferai tout ce (juc vous me diiez de faire, mon oncle, murmura-l-elle en re-
tenant avec peine les larmes qui vinrent mourir entre ses cils à moitié clos.
Le marquis de Polvil se pencha sur le beau front de sa nièce, l'embrassa avec tendresse , et comme il se relevait :
—, Marie, lui dit-il à l'oreille, je vous remercie pour Charles et pour moi. Puissiezvous me remercier un jour vous-même ; soyez courageuse , ma pauvre enfant, vous marcherez avec la bénédiction de Dieu et celle de votre vieil oncle.
A ces quelques mots empreints du même doute amer qui avait assailli son âme, Marie frissonna , comme atteinte par le fer d'une épée. =^
M'aurait-il deviné ? se demanda-t-elle.