‹ Mademoiselle de VerdunChapitre 2 sur 22 · SURPRISE · texte numérisé non relu

SURPRISE

Tu l'aimes ! tu aimes encore une Aile qui reçoit les dons d'un autre, qui va dans l'églisa prier pour un autre t

Claire Catalanzi, par le comte A. PE Pastoret*

Le jour de la présentalioti i\ la cour de la Vicomtesse de Baudrimont arriva enfin ; depuis le matin la comtesse de Vauxclairs s'était installée à l'hôtel de Polvil,et déployait une importance d'activité qu'elle réservait pour ces occasions remarquables. Là comtesse de Bcaudrimont vint aussi présider aux ajiprèts de la toilctlc de '6d

belle-fille, et voulut surveiller la façon dont le coiffeur placerait les barbes sur sa tête , et comment la coiffure serait exécutée.

Quant à Marie, indifférente à tous ces détails, elle semblait se prêter comme un mannequin à la coquetterie de toilette dont on cherchait k la revêtir. Sans pouvoir assigner à son abattement une cause plus pressante, un sujet plus poignant, elle avait peine à se soustraire aux idées de tristesse et de découragement qui pesaient sur son àme comme un linceul de plomb.

Vainement le prince de Fiennes avait-il cherché à lui rendre un peu de courage , un peu d'énergie ; son amitié , si douce et si parfaite, était demeurée impuissante contre un accablement qui eût craint de laisser deviner la source de sa mélancolie. Entre la vicomtesse de Baudrimont et le

prince de Fiennes , il existait encore une barrière qui s'opposait à la possibilité d'une amitié complète, et aux forces consolatrices qu'une telle amitié tient en réserve pour les grands troubles du cœur.

L'un voulait être deviné , l'autre ne voulait pas solliciter une confiance que son attachement respectueux et dévoué sollicitait pour lui.

Le prince de Fiennes occupait une des grandes char2fes de la maison du roi , et ses

Do '

fonctions lui permettant , lui faisant même presqu'un devoir d'être assidu à la cour , surtout les jours de réception, il promit à la vicomtesse de Baudrimont de s'y trouver au moment de sa présentation, et de fencourager ainsi par sa présence.

Le marquis de Polvil éprouvait une joie presque enfantine à voir parer sa nièce pour

cette solennité de cour, qui remettait en sa mémoire les premières années tle sa jeunesse, et la cour si brillante de Marie- Antoinette . au milieu de laquelle brillait cette malheureuse reine, do tout l'éclat d'une grande beauté , de toutes les grâces d'une grande bonté et d'une amabilité par» faite.

Uégoïsme d'habitude de ce vieillard, s'était pour ainsi dire fondu devant l'angélique douceur de sa nièce , en présence et sous Finfluence des attentions touchantes qu'elle ne cessait de lui témoigner; pour la première fois de sa vie il apercevait le charme des aft'ections intimes, et la tendresse de Marie lui faisait croire au bonheur de la paternité , la remplaçait même dans son cœur, ou plutôt, la lui faisait connaître toute entière, avec les mille douceurs cju'elle apporte avec soi.

Le marquis de Polvil avait reconnu combien peu pouvaient sympatliiseï* les caractères de Charles de Baudrimont et de Marie. Les premiers torts de ce jeune homme lui révélèrent la série de chagrins que sa conduite future devait préparer à ceux qui lui étaient attachés par des liens d'afifection; alors l'avenir de Marie s'offrit à sa pensée comme enveloppé d'un voile de douleurs. Il se reprocha la précipitation du mariage qu'il avait conclu , sa tendresse s'en accrut pour la pauvre enfant de son adoption, et les témoignages de celte tendresse se colorèrent d'un accent de douce pitié.

Assis près de la toilette devant laquelle la comtesse de Baudrimont et la comtesse de Vauxclairs mettaient elles-mêmes la main aux derniers ajustements de la parure de Marie, le marquis de Polvil donnait, lui

aussi, ses avis et se réjouissait vn son âme de la grâce et de la beauté de sa nièce.

— Ma chère enfant, lui disait-il, vous êtes charmante comme cela ce soir; la toilette de cour vous va à merveille.

Puis se retournant vers la comtesse de Baudrimont: — Cette toilette toutegracieuse qu'elle peut être , eût semblé bien extraordinaire dans notrejeunesse, n'est-ce pas, madame? Nos habits de cour avaient plus de majesté, plus de noblesse; mais je dois convenir que ceux d'aujourd'hui ont peut-être plus de grâces.

— 0 monsieur de Polvil, répondit madame de Baudrimont, le coup-d'oîil de la galerie de Versailles était une bien belle chose, tous ces habits brodés, dorés, chamar* rés en soie de tonte couleur, ces immenses

robes des femmes de cour, étalant le luxe desplus belles étoiles, l'ampleur des paniers, ces têtes poudrées et si bien irisées, qui, vieilles, dissimulaient par ce moyen leur vieillesse , tandis que les jeunes en acquélaient plus de iraîclieur. Jamais le salon des Tuileries n'olirit un pareil coup-d'œil d'élégance, de bon goût et de gracieuse richesse.

— C'est très-possible, madame, très-possible pour l'ensemble , pour l'éclat d'une fête, d'une grande réunion; niais individuellement, je préfère, je le crois, la toilette actuelle de nos l'emmes.

— Monsieur de Polvil, murmura presque à Voreille du vieillard la comtesse de Vauxclairs, no vous souvenez-vous plus de la joli«^ vicomtesse de Pierreville?

Le marquis de Polvil rotrouva dans sa

poitrine un vieux soupir presque amoureux, que le temps avait respecté , et dont il honora la dernière de ses intrigues galantes, celle dont probablement l'aventure avait fait le plus d'éclat. Puis il tira lentement de la poche de son habit, une petite tabatière d'or émaillée, sur le couvercle de laquelle était peinte une jeune lemme dans le costume des élégantes de la fin du dix-huitième siècle.

— Vous rappelez -vous quel délicieux sourire avavt cette jolie vicomtesse de Pierreville, quelle taille divine, quel pied fin et cambré; Léonard médisait encore en émigration, que jamais plus beaux cheveux n'avaient été confiés à son talent de coiffeur.

— Vous étiez bien amoureux et bien fou alors, mon cher marquis , et vous allichàtes cruellement ma pauvre amie de Pierreville.

Ce reproche sembla rajeunir et les souvenirs et la personne du marquis de Polvil, il entama h voix basse une conversation badine avec la comtesse de Vauxclairs, et pour un moment, le temps passé l'emporta sur le temps présent, la vicomtesse de Baudrimont et sa toilette furent oubliées.

Cependant huit heures sonnèrent à la pendule, il fallut songer à partir.

— Faites avertir mon neveu, dit le marquis de Polvil, il faut qu'il aille premier le plaisir de voir sa femme en toilette de cour.

Un domestique revint annoncer que le vicomte de Baudrimont était sorti immédiatement après le dîner.

Marie ne parut être ni surprise, ni contrariée de cette froideur et de cette marque

d'inditférenc'e de son mari , elle entendit à peine l'ordre du marquis de Polvil et la réponse du domestique , son esprit était en proie à d'autres idées ; plus qu'à l'ordinaire elle se sentait triste et mélancolique. Plus qu'à l'ordinaire son cœur éprouvait une sorte de vague terreur, d'ennui profond , qui^la laissaient comme insensible à tous les faits extérieurs.

Enfin les deux comtesses de Baudrimont et de Vauxclairs la firent monter en voiture, et l'ordre fut donné de se rendre aux Tuileries. Pas un mot ne fut prononcé pendant ce court trajet; et quand la voiture s'arrêta devant le pavillon de Flore, le mouvement qui cessait tout à coup , l'éclat des flambeaux, le bruit des valets qui s'avançaient à leur rencontre, eurent seuls le pouvoir de rendre Marie au sentiment de sa situation.

La vue du vieux château des Tuileries, éclairé par la lueur des lanternes et des torches, qui projetaient leur lumière sur les sculptures ébréchées de sa pierre noirâtre, la foule des valets de pied qui se pressait sous le vestibule, les gardes qui encombraient l'entrée des portes, les escaliers, les antichambres, frappèrent li^ magination de la vicomtesse deBaudrimont, et vinrent réveiller sa mémoire assoupie, comme d'anciens hôtes un instant oubliés.

Sa pensée se remeubla de toutes les conversations qui tant de fois dans son enfance l'avaient rendue attentive, sérieuse, puis triste jusqu'aux larmes. Le roi, qu'elle allait visiter, auquel elle allait être présentée, était ce prince ; frère de l'infortuné Louis XYI, dont l'histoire et les malheurs avaient occupé tous les souvenirs de son père et tous ceux du baron tle Minville: ce roi avait passé,

avec les débris de sa noble famille, à travers les grands orages que son père et le baron de Minvilie avaient subis. Sa cause était la sainte cause , la religion terrestre ceux qu'elle, toute petite enfant, avait le plus aimés, et qui demeuraient encore les plus chers objets de sa tendresse.

En remontant ainsi vers les années écoulées, Marie retrouva sur le chemin, qu'elle parcourut en quelques secondes, la figure triste et suavement mélancolique de Georges; il lui apparut, parmi les pures joies de sa première jeunesse, comme la plus pure de toutes les joies, et fit tressaillir son cœur; le souvenir de Georges agita tout son être, car Georges était tout ce qu'il y avait eu d'heureux dans ses heures heureuses, car les paroles de son amour, si voilées, si timides qu'elles eussent été , peuplaient seules sa mémoire.

Georges de Minville est tout à la fois pour elle un bonheur et une crainte.

Elle monta, comme une personne endormie, le grand escalier des Tuileries; sa tête se balançait sur ses épaules, et semblait prête à s'incliner sur elles, alourdie par une fatigue mortelle; ses jambes tremblaient à chaque marche, et sou cœur repoussait par ses battements la ceinture de sa robe.

La comtesse de Baudrimont s'aperçut de l'état dans lequel se trouvait sa belle-fille et elle l'attribua à lémoLion de la cérémonie à laquelle elle se rendait.

— Rassurez-vous, ma chère IMarie,lui dit-elle, réprimez vos terreurs, sojcz supérieure cl ces enfantillages déjeunes femmes Le roi vous accueillera avec une grande

bonté , mon enfant , tâchez de n'être point embarrassée en lui répondant

A la voix de sa belle-mère Marie rappela ses esprits troublés et reprit un peu d'assurance.

Le grand escalier était franchi , la salle des gardes s'ouvrit devant elles et se présenta , toute resplendissante de lumières, de dorures et des brillants uniformes des officiersdela maison royale. A chacune des portes de cette salle , des factionnaires se reposaient sur leurs armes , et leurs camarades rangés sur le passage des femmes qui se rendaient à la réception du roi , examinaient avec une maligne causticité et passaient en revue les toilettes de cour des arrivantes.

Comme la vicomtesse de Baudrimont et

ses deux présentatrices se trouvaient sur le seuil du salon de la Paix, le garde-dii-corps qu'elles y rencontrèrent sembla éprouver à leur vue un douloureux moment de surprise. Son fusil , qu'il tenait en ses mains croisées sur le devant de sa poitrine , échappa à leur étreinte , et la crosse , en arrivant à terre, produisit un bruit sourd encore amorti par l'épais tapis qui recouvrait le parquet.

Ce bruit attira l'attention de Marie. Elle tourna ses yeux vers l'endroit d'où il partait, et la même surprise , la même émotion pénible qu'avait paru éprouver le garde- du-corps, dont le fusil avait par son retentissement éveillé son attention, se manifesta dans toute sa personne. Un moment elle suspendit sa marche, son regard se fixa d'une manière étrange sur le regard troublé du garde en faction, ses

lèvres parurent vouloir s'ouvrir pour prononcer une parole; mais cette parole expira dans sa bouche.

Il lui sembla que toutes les rêveries , toutes les pensées qui avaient assailli sa tête depuis quelques heures, venaient de prendre un corps , de se revêtir de réalité. Pour un moment, elle mit en oubli et le lieu où elle se trouvait et les gens qui l'entouraient; elle fut tout entière absorl)éc par le fantôme de sa jeunesse , qui venait de se dresser devant elle sous la tigure de Georges de Minville.

Pendant cet instant de trouble et d'étonnement le prince de Fiennes entra dans la salle des Gardes. A la vue de Marie arrêtée, pâle et immobile, loin de sa bellemère et de la comtesse de Vauxclaiis, devant un simple gaide , dont Témotion

paraissait au moins aussi grande ; il comprit qu'il arrivait enfin à connaître la cause inconnue pour lui, jusqu'à ce jour, des tristesses de sa jeune amie. Alors, avec cette inquiète délicatesse de la véritable amitié, il craignit que d'autres yeux que les siens ne s'aperçussent de ce qui se passait, et n'en tirassent des conséquences défavorables à la réputation de la vicomtesse de Baudrimont. Jl se hâta de traverser l'espace qui le séparait de Marie, et s'approchant d'elle avec empressement :

— Madame , lui dit-il , madame votre belle-mère vous attend dans le salon voisin, elle s'inquiète de ne pas vous voir arriver, vous sentiriez-vous souffrante ?

Marie, sans répondre un seul mot, rejoignit mesdames de Baudrimont et de Vauxclairs, qui s'empressèrent près d'elle en la voyant pâle et tremblante.

Quant à Georges de Minville, dès que le prince de Fiennes se trouva en face de lui , il reprit son arme et frappa trois fois du talon dv sa botte le tapis du salon.

Car le prince de Fiennes était pair de France.

Page 1